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15 juin 2018 5 15 /06 /juin /2018 22:55
L'Italie, c'est toujours bien, de Corinne Desarzens

Un petit groupe de huit personnes en tout, moins que dix (c'est bien), se rend en Italie. A l'aéroport de Rome Fiumicino, leur accompagnatrice, Ivonne Sanluca, les attend. Elle sait que c'est un groupe d'adultes grisonnants à la recherche d'un angle différent.

 

Ramon sans sa femme, son ami François avec sa femme, Patricia, Isabelle sont les seuls du groupe à figurer dans le récit de Corinne Desarzens. Ils monteront dans le minibus de Giacomo et se laisseront volontiers surprendre par leur guide italienne. 

 

Ivonne leur a concocté un circuit parfait dans des lieux inconnus de Rome et des Marches, où des pierres et des tableaux leur ouvriront des portes: Beaucoup de portes. Pendant une semaine, ils vont fatiguer les réponses et reposer les questions.

 

Ramon dessinera et discutera avec François, Patricia fumera (et se détestera), Isabelle prendra un café en regardant ravie un homme en pantalon rouille...Tous écouteront Ivonne parler d'Yves Bonnefoy et de Bernard Berenson qui n'ont pas compris Crivelli.

 

L'itinéraire prévu serait un jeu de pistes qui commencerait par les polyptyques des frères Crivelli pour culminer avec la solitude de Lorenzo Lotto et s'achever en point d'orgue à Urbino. Ou peut-être avant, puisque le chat tigré les hypnotisera sûrement.

 

L'auteur compare:

 

Contrairement au livre qui se détricote ligne après ligne, le tableau s'impose d'un coup. Instantanément. En bloc. Un coup de massue. La scène, et le mouvement, l'épaisseur, la transparence, les volumes, les ors, ou l'économie, la maigreur.

 

Et, effectivement, c'est ligne après ligne, en prêtant paroles et pensées à deux membres du groupe, qu'elle dévoile ce qui les époustoufle ou les ahurit, en regardant à Recanati, la fameuse Annonciation, peinte en 1534 par Lorenzo Lotto, le vagabond, .

 

Le peintre a placé un chat tigré au milieu du tableau:

 

Miracle: on pense à peine au chat, hérissé, au poil pas terrible, crevant la toile, unique dans toute l'histoire des Annonciations et pourtant si naturel. Bouleversés que nous sommes par un détail loin d'être un détail: l'ange a une ombre, une belle ombre, pas encombrée, parallèle à celle du chat...

 

Si celui qui regarde ce tableau est époustouflé ou ahuri, c'est qu'il prend conscience d'une chose essentielle qu'il reçoit du peintre et qui a mû celui-ci en peignant sa toile: Le monde n'est finalement que ce que nous voulons ou pouvons y mettre.

 

Alors, dans la vraie vie, des détails similaires lui parleront, par exemples un châle rouge comme celui de Marie, une démarche féminine comme celle du chat, une rencontre accidentelle comme le sentiment, qui émane du tableau, que tout peut arriver.

 

A ce moment-là le voyageur trouvera la réponse à la question que tout le monde se pose, ou devrait se poser: Que faire de sa carcasse?  C'est bien pourquoi, quelles que soient ses imperfections, force lui sera de se dire: L'Italie, c'est toujours bien...

 

Francis Richard

 

L'Italie, c'est toujours bien, Corinne Desarzens, 128 pages, La Baconnière

 

Autres livres de l'auteur:

Un roi, 304 pages, Grasset (2011)

Carnet d'Arménie, 88 pages, Éditions de l'Aire (2015)

Le soutien-gorge noir, 192 pages, Éditions de l'Aire (2017)

Couilles de velours, 96 pages, Éditions D'autre Part (2017)

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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 21:30
24 heures, de Marie-Christine Horn

- Bonjour madame, je suis le papa de Marion. Émilie et ma fille sont allées à un concert hier, et la mienne n'est pas rentrée. Est-ce que par hasard elle a dormi chez vous ?

 

Le papa de Marion, c'est Hugo Walter. Cela fait quatorze heures que sa fille ne lui a pas donné signe de vie. Cela ne lui ressemble guère: elle n'est pas tête en l'air. Il est donc inquiet, à juste titre, et se lance, dans une course échevelée de 24 heures pour la retrouver.

 

Hugo est garagiste, ancien coureur automobile. Champion de F3, il avait pour chef de course son chef de coeur, Line. S'il était aussi bon pilote que mécano, elle était un second efficace et indispensable... Sa renommée à lui apportait des clients fortunés au garage.

 

Line était tout aussi apte à préparer le changement de roues, chronométrer un parcours et contrôler le matériel qu'engueuler un homme de piste. C'était une femme de caractère qui, avant les courses, jouait au mini-cerbère pour lui permettre de se préparer mentalement.

 

C'était... Marion est maintenant la seule famille qui lui reste après la mort de Line, atteinte par le crabe, il y a longtemps. Alors il va se battre pour sa fille, qui aura dix-huit ans dans deux mois et qu'il a élevée seul, se battre comme il savait le faire dans la compétition.

 

Il n'y a qu'une seule solution pour retrouver Marion: reconstituer lui-même ce qu'elle a fait depuis qu'elle l'a quittée. Car, bien entendu, il ne peut pas compter sur la police... Mais ce n'est pas le seul passé récent qui lui donne la clé de sa disparition: un passé ancien surgit...

 

Avec maestria, Marie-Christine Horn tisse l'écheveau complexe de cette histoire d'où sort pourtant une vérité toute simple, qui paraît évidente, quand on la connaît, et qui montre combien les protagonistes y sont humains, trop humains, par-delà le bien et le mal... 

 

Francis Richard

 

24 heures, Marie-Christine Horn, 96 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

Le nombre de fois où je suis morte, Marie-Christine Buffat, 128 pages, Xenia (2012)

Tout ce qui est rouge, Marie-Christine Horn, 386 pages, L'Âge d'Homme (2015)

La piqûre, Marie-Christine Horn, 288 pages, Poche Suisse (2017)

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 21:10
La dame de compagnie, de Bessa Myftiu

La narratrice de Bessa Myftiu est trentenaire. Diplômée en Philosophie et en Littérature anglaise, elle a exercé toutes sortes de petits jobs pendant ses études, mais à leur issue elle n'a pas trouvé d'emploi correspondant à ses compétences.

 

Alors elle répond à une annonce parue dans le journal. Contre toute attente, elle est choisie parmi les trente-cinq candidates pour être La dame de compagnie de l'annonceur, un vieil aveugle, monsieur Bachmann, séduit par ses diplômes.

 

Elle croyait que ce job serait temporaire, en attendant de trouver une place convenable dans l'enseignement public ou privé, mais, en fait, elle commence à partir de là une carrière à plein temps dans ce métier connoté aristocratie et privilèges.

 

Ce job consiste à apporter un peu de présence à des âmes esseulées et à faire semblant d'être une amie et ça marche. A un point tel qu'elle se limite à quatre clients: monsieur Bachmann, le jeune Arthur, la vieille Fanny et mademoiselle Droz.

 

Arthur est un suicidaire qui, à la suite d'un accident de moto, se trouve en chaise roulante. Fanny est une vieille actrice qui a perdu son dernier amant. Mademoiselle Droz est une vieille fille qui a connu l'amour tardivement, mais brièvement.

 

La narratrice est qualifiée pour le job:

 

Il paraît qu'à ma naissance, les fées m'ont dotée d'une aura à même de soulager la peine des autres. C'est ainsi que ma présence rend le temps agréable; le ton de ma voix atténue les animosités, et le contenu de mes paroles parcimonieuses apaise la rancune.

 

Ainsi donne-t-elle pleine satisfaction à ses clients, tous reconnaissants de ce qu'elle fait pour eux, même si, parfois, la tournure que prennent les choses a de quoi la surprendre et que, si elle fait le bonheur des autres, elle ne fait pas le sien.

 

Peut-être, pour faire le sien, devrait-elle s'approprier pour elle-même ce que la quinquagénaire mademoiselle Droz lui dit de l'amour dont elle sait tout, alors qu'elle n'a aimé qu'un seul être et qu'à son âge, elle n'a jamais couché avec un homme:

 

C'est être heureux simplement parce que l'autre existe. Accepter de souffrir du manque et de l'indifférence, sans se venger. Ne pas demander de comptes. Laisser l'autre libre comme l'air sans rien réclamer. Ne pas exiger à recevoir, mais donner...

 

Francis Richard

 

La dame de compagnie, Bessa Myftiu, 206 pages, Éditions Encre Fraîche

 

Livres précédents:

Amours au temps du communisme, Fayard (2011)

Dix-sept ans de mensonge, BSN Press (2017)

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8 juin 2018 5 08 /06 /juin /2018 22:55
On n'arrête pas un peuple qui danse, de Sarah Chardonnens

D'aucuns prennent la voiture, le bus, le train ou l'avion pour rejoindre leur lieu de travail. Sarah Chardonnens n'est pas de ce genre-là. Pour elle, le moyen de transport idéal, c'est la moto, les cheveux au vent.

 

C'est donc en moto qu'à l'été 2015, elle part de La Tour-de-Peilz pour Beyrouth, où elle va travailler pour l'UNRWA, l'agence des Nations-Unies ayant pour mandat l'assistance des réfugiés palestiniens au Moyen-Orient :

 

Aujourd'hui, rien qu'au Liban, l'UNRWA assure le bon fonctionnement de soixante-sept écoles et vingt-sept cliniques réparties dans douze camps à travers le pays. Assurant l'accès à l'éducation et à la sécurité sociale, l'UNRWA remplit, d'une certaine manière, les fonctions régaliennes d'un État de droit.

 

(c'est un point de vue: avant que n'émerge le concept d'État-providence, les fonctions régaliennes c'étaient la justice, les sécurités intérieure et extérieure d'un État...)

 

Avant de pouvoir parler du pays et d'y faire son voyage en Orient - qui n'a rien à voir avec ceux de Gérard de Nerval et de Gustave Flaubert qu'elle a lus et qu'elle cite - elle chevauche sa Part, la petite moto de 125 cm3 qu'elle a achetée en Syrie en 2011.

 

Sarah Chardonnens ne fait pas les choses comme tout le monde. Son voyage, à partir de la Suisse jusqu'au Liban, est à rebours du courant migratoire de l'année. Et des migrants, rencontrés en Turquie, le lui font malicieusement remarquer:

 

Il paraît [...] que tu viens d'un pays où nous rêvons tous d'aller, et que tu t'en vas vers un autre que nous avons tous quitté !

 

Toujours en Turquie, des motards libanais, qui eux chevauchent des Harley et qui ont simplement fait un tour à Antalya, se moquent tout aussi malicieusement de sa moto de livraison de pizza...

 

Sarah Chardonnens ne fait pas les choses comme tout le monde: ce n'est tout de même pas la bureaucratie qui va entraver sa liberté de mouvement. Elle voyage en effet avec de fausses plaques et de faux papiers, et elle entre en Turquie sous une fausse marque de moto...

 

Une fois sur place, au Liban, elle circule avec une moto achetée sur place, une petite Volty jaune (Suzuki), de 250 cm3, et rédige ses chroniques libanaises, où elle tient des propos d'une liberté d'esprit réjouissante, nourrie par le terrain:

 

Dans cette région du monde, chaque communauté, ou presque, a été tour à tour victime et bourreau.

 

L'appartenance religieuse [n'est] que le cache-sexe d'une impitoyable compétition communautaire sur les capitaux sociaux, politiques et économiques.

 

Le plus grand malheur qui touche la population palestinienne et qui est - paradoxalement - également son plus grand espoir se prénomme: "le droit au retour".

 

Continuons à promouvoir et à soutenir une solution juste pour le Palestinien et, en parallèle, insérons les réfugiés palestiniens dans les pays où ils se trouvent.

 

Tout comme la perfection est la conscience du manque, l'interdit et la privation renforcent la passion pour laquelle on idéalise et lutte pour une cause. Ou pour laquelle une cause est instrumentalisée.

 

Lorsqu'on se construit en opposition à quelque chose, contre des idées, alors on a échoué.

 

Quoi de plus confortable que de suivre un bon maître qui nous décharge du fardeau décisionnel, tout en prenant bien soin que nous ne manquions de rien ?

 

Ces propos bien sages sont autant de lumières projetées contre l'obscurantisme, mais Sarah, prénom commun aux trois religions du Livre, ne l'est pas complètement, sage. En cela elle est bien humaine et c'est, après tout, rassurant.

 

C'est en effet la même Sarah qui écrit en cours de livre :

 

Réfléchir ? Voilà bien quelque chose qui ne m'est pas familier. Réfléchir à quoi ? La réflexion tue l'action.

 

Pour de la nourriture et du vin je reste.

 

C'est plus fort que moi, j'aime l'irrationalité avec laquelle on peut défendre une cause.

 

Violence destructrice et merveilleuse générosité, pourrais-je vivre sans cela ?

 

Au fond Sarah Chardonnens aime les contrastes et, au pays des Cèdres, elle est servie. Elle y a la confirmation que les êtres humains sont contradictoires, comme elle. Elle y apprend aussi que le secret de la résilience de ses habitants est d'être à même, si nécessaire, de transformer la mort en vie...

 

Et puis, comme le chante Georges Brassens, qu'elle cite:

 

Mourrons pour des idées, d'accord, mais de mort lente...

 

Francis Richard

 

On n'arrête pas un peuple qui danse, Sarah Chardonnens, 336 pages, L'Aire

 

Livre précédent:

 

Parfum de jasmin dans la nuit syrienne (2015)

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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 22:15
Le Maître des rêves, de Sylvie Barbalat

L'histoire que raconte Sylvie Barbalat a pour toile de fond le Kertashan. Pour épargner au lecteur de chercher ce tout petit pays du Caucase sur Wikipedia, elle en donne un descriptif sommaire que l'un de ses protagonistes a trouvé en surfant sur Internet:

 

Superficie: 25 700 km2. Population: 3,7 millions d'habitants. Langue: kertash. Religions: zoroastrisme:78%, christianisme: 10%, islam:7%, autres: 5%. Capitale: Yundar: 1,1 million d'habitants. Autres villes importantes: Latchi: 510 000 habitants, Karfat: 220 000 habitants.

 

Une particularité locale mérite d'être soulignée:

 

La légende prétend que le pays, malgré sa taille minuscule, aurait préservé son indépendance, aussi bien vis-à-vis des Russes que des Turcs, grâce à une mystérieuse caste de maîtres des rêves.

 

Qui sont ces maîtres des rêves?

 

Non seulement les gens les sollicitent pour acheter des rêves, mais ils ont parfois des visions qui leur permettent de guider leur clan. Même jeunes, ils ont le privilège de faire partie du conseil des anciens. Leur avis est écouté. En cas de conflit, les cauchemars qu'ils envoient aux ennemis de leur clan sont une arme redoutable.

 

Claire Mercier et Joël Cordier se sont aimés sans se le dire, timides l'un comme l'autre, quand ils étaient jeunes et habitaient le même quartier. Quelques années plus tard ils s'étaient même revus à Cassis lors d'un rassemblement européen de scouts. Mais Claire n'était pas libre...

 

Cinquante ans plus tard, ils se retrouvent inopinément au bord du lac de Neuchâtel. Ils ont tous deux subis des ans l'irréparable outrage, mais elle le reconnaît au vert si particulier de ses iris... et ils découvrent que leurs deux mères étaient originaires du Kertashan, mais pas du même milieu...

 

Si Claire a appris avec sa mère la langue du pays, Joël l'ignore complètement. Or sa mère lui a laissé, après sa mort, un carnet rédigé en kertash. Il demande à Claire de le lui traduire et, en en lisant la traduction, consterné, il apprend que son père Paul n'est pas son père biologique...

 

Son père biologique est Itann, Le Maître des rêves d'un autre clan que celui de sa mère, grâce auquel celle-ci a pu échapper à un mariage arrangé par les anciens de son clan avec un autre Maître des rêves, un vieux qui pue, un méchant au teint jaune et aux doigts crochus.

 

Il semble que le signe extérieur de la maîtrise des rêves soit d'avoir des yeux émeraude, comme Joël... Qui se rend compte après la lecture du carnet de sa mère qu'il a bien hérité du pouvoir de faire les rêves et les cauchemars dans son propre sommeil et dans celui des autres...

 

L'histoire commence vraiment quand il décide de remplir le devoir filial que sa mère lui demande d'accomplir à la fin de son carnet, celui de rapporter ses cendres au Kertashan, et quand il convainc Claire de l'accompagner dans ce pays arriéré bien différent de leur Suisse natale.

 

Claire et Joël emportent en effet avec eux une vision du monde qui n'a rien à voir avec celle des gens de ce Kertashan, où les clans de la plaine et de la montagne s'affrontent, où les femmes ne font que subir et endurer. Ils ont cependant en eux un rêve qu'ils vont s'efforcer de maîtriser...

 

Francis Richard

 

Le Maître des rêves, Sylvie Barbalat, 302 pages, Plaisir de Lire

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4 juin 2018 1 04 /06 /juin /2018 20:30
Un amour parfait, de Lolvé Tillmanns

A Coppet, une route sépare symboliquement la villa des Boisseau, une famille de la noblesse française, et la villa des McNeil, une famille de la noblesse écossaise.

 

Le roman de Lolvé Tillmanns se passe principalement dans cet environnement privilégié de l'arc lémanique, où, fait notable, la piscine des McNeil est deux fois plus grande que celle des Boisseau...

 

En dehors de leur noblesse, autre point commun des deux familles, les héritiers mâles ont dérogé. Patrick McNeil a épousé sa secrétaire et Louis de Boisseau la bonne à tout faire de la famille, tous deux après avoir fauté délicieusement...

 

Ces deux mésalliances - les deux couples sont, en plus, mal assortis, pour d'autres raisons que la différence de classe sociale - vont avoir des conséquences sur leurs rejetons, d'autant que les brus ne sont pas reconnues par les belles-mères...

 

Bien qu'ils soient l'un comme l'autre le fruit de l'union d'un noble et d'une roturière - sort qui pourrait les rapprocher - leurs mères, Kate et Francine, font tout, en effet, pour qu'ils ne se fréquentent pas.

 

Seulement les sentiments ne se commandent pas: Matthew et Elisabeth sont attirés l'un vers l'autre dès l'enfance, dès l'école. Ce serait même entre eux Un amour parfait s'il n'y avait ces deux mères parvenues pour le contrarier, sinon l'empêcher.

 

L'auteur raconte l'histoire de cet amour impossible entre Matthew et Elisabeth sur une longue période, d'un peu plus de trois décennies, pendant lesquelles ils suivent des routes parallèles - ils fondent une famille chacun de leur côté - qui, de temps en temps, se croisent.

 

Car, de temps en temps, l'auteur donne l'espoir au lecteur que ces convenances d'un autre âge ne sont pas inexorables et que de leurs brèves rencontres pourrait surgir un autre destin, commun...

 

Encore faudrait-il que le poids des traditions et des préjugés ne se fasse pas sentir chez l'un comme chez l'autre: l'influence des mères semble tout de même avoir le dessus sur celle des pères...

 

Il y a toutefois chez eux une entorse aux préjugés sociaux: depuis le début Elisabeth ose et protège, tandis que Matthew ne prend pas et laisse faire. Il ne faut cependant pas tenter le diable, parce qu'après tout, sang bleu ne saurait toujours mentir...

 

Francis Richard

 

Un amour parfait, Lolvé Tillmanns, 272 pages, éditions cousu mouche

 

Livres précédents chez le même éditeur:

33 rue des grottes (2014)

Rosa (2015)

Les fils (2016)

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3 juin 2018 7 03 /06 /juin /2018 15:15
Vingt-deux, Rue des Capucines, d'Alexandra Cinter

... Jeanne, comme sortie d'un rêve, s'aperçoit qu'elle n'a plus son manteau. Le dossier de la chaise, où elle aurait dû le poser, est résolument vide. Son sang ne fait qu'un tour. Quelqu'un l'aurait-il pris? Bien sûr que non. On l'aurait vu...

 

Jeanne n'aime pas les choses pour la forme décomposée qu'elles forment ensemble, mais pour ce qu'elles sont. Et son manteau, elle l'aime pour ce qu'il est, un manteau dont la divine rougeur et le néanmoins sobre caractère lui [donnent] - elle s'en [réjouit] secrètement - des allures de pucelle.

 

Ce soir-là, Jeanne est allée à l'opéra avec son mari Antoine pour assister à une représentation des Contes d'Hoffmann de Jacques Offenbach. Mais elle se sentait lasse, ou fatiguée, elle était en tout cas suffisamment indécise pour qu'on puisse dire qu'au fond, elle n'[avait] pas envie d'y aller.

 

A l'issue du souper pris en groupe, avec son amie Esther et son nouveau compagnon Marc, à l'Escarpolette, un café-restaurant attenant au Grand-Théâtre, elle s'est aperçue de la disparition de son manteau, sa douceur, création de la maison Sherrer, qu'elle porte maintenant depuis trois automnes:

 

L'étoffe, composée d'une laine de cachemire fine à double tissage et rehaussée d'une doublure de soie, confère à ce vêtement flamboyant - il est d'un rouge à faire pâlir l'hiver - une élégance personnelle, que la quarantenaire avait aussitôt remarquée et dont elle ne pouvait plus se passer.

 

Si Antoine est hypno-thérapeute, Jeanne est antiquaire. Elle aime les choses pour leur beauté, non pour leur utilité : La beauté penche du côté de l'amour. La fonction, c'est l'opposé. C'est l'utile, le cadavre, le supermarché. Elle aime ainsi une centauresse en bronze qui va être mise aux enchères.

 

Cet amour démesuré des choses uniques va conduire l'héroïne d'Alexandra Cinter à cultiver un jardin secret et lui jouer des tours: la recherche du manteau perdu la mène au Vingt-deux, Rue des Capucines... et la quête de la centauresse pour elle seule lui confirme que la valeur des choses est... subjective. 

 

Francis Richard

 

Vingt-deux, Rue des Capucines, Alexandra Cinter, 336 pages, Les Éditions de l'Hèbe

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1 juin 2018 5 01 /06 /juin /2018 22:30
Étoile de papier, de François Conod

Le présent livre n'est qu'une oeuvre littéraire qui contient notamment des théories. En cela, ce n'est pas un roman, pas un essai non plus. Zut alors, on aime bien les étiquettes.

 

Qu'importe l'étiquette pourvu qu'on ait l'oeuvre... C'est ce que le lecteur est tenté de dire un fois le livre refermé. Parce qu'il s'agit bien là d'une oeuvre littéraire qui relève à la fois du roman et du témoignage, qui dit donc faussement la vérité, mais la dit...  

 

Le premier chapitre donne tout de suite le ton: par son titre d'abord, Dans un nid de coucous, qui évoque le film de Milos Forman, par son propos ensuite, l'internement forcé en HP de l'auteur, essentiellement pour "alcoolisme", par l'ambiance enfin.

 

Le narrateur est logé en section de psychogériatrie, est sans doute l'un des moins âgés des patients (ceux qui souffrent). Au sujet des vieux et des malades mentaux, il pose la question, expérience faite: est-il judicieux de les mettre ensemble?

 

Avant d'en arriver là, il observe et raconte son séjour en HP, qui aura passé lentement, très lentement, trop lentement. Comme c'est observé et raconté avec beaucoup d'humour, noir, le lecteur ne sait pas trop s'il peut en rire ou s'il doit s'en affliger.

 

Comme l'auteur est lettré, les ombres d'écrivains qui buvaient beaucoup ou qui se sont suicidés (parfois les deux) se présentent à son esprit et, comme l'imagination se nomme aussi parfois la folle du logis, à leur exemple, il se met à son tour à inventer.

 

Il imagine ainsi le périple de l'un des patients, qu'il a surnommé le Zombie, depuis la Somalie jusqu'à la Suisse romande, et c'est sans soute la partie la plus romanesque de ce livre sans étiquette. Sinon, il raconte des anecdotes et des choses vues.

 

Parmi les choses entendues, il y a ce qu'il appelle le petit lexique infirmier-malade où les demandes du personnel aux malades sont des ordres qui signifient le contraire de ce qu'elles disent; lui, pour s'en sortir, dira ce qu'on lui aura dit de dire.

 

En fin il confesse, humour toujours: Je me suis amusé comme un fou à écrire ce livre, seul un fou ne s'en rendrait pas compte. Le lecteur sera alors tenté de boire à la mémoire de celui qui, de mai 68, n'avait gardé que le goût du vin et de la parlotte...

 

Tandis que son Zombie a suivi son étoile pour s'exiler, parce qu'il voulait être libre, même si ce n'était qu'une Étoile de papier, François Conod aura suivi la sienne pour retrouver ses livres et ses meubles, et il aura eu raison, fût-elle de papier, elle aussi.

 

Francis Richard

 

Étoile de papier, François Conod, 104 pages Bernard Campiche Editeur

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30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 21:30
Akron, de Jérôme Plattner

Akron est une ville de l'Ohio. Jérôme Plattner y fait naître son héros, Gerald Prescott, Gerry pour les intimes, le... 24 octobre 1929, le fameux jeudi noir qui ébranla Wall Street.

 

Après une telle entrée en fanfare dans la vie, l'auteur n'épargne pas son héros pendant les soixante années et quelques qui suivent et caractérisent les tremblements du XXe siècle.

 

Les parents de Gerry se sont connus trois ans avant sa naissance, inopinément: Benjamin, ouvrier chez Firestone, a remplacé un jour le pneu crevé de Priscilla, fille du pasteur Redle.

 

En venant au monde, Gerry a empêché son père de tenter l'aventure et l'en a frustré. Si Priscilla n'avait pas été enceinte de lui, Ben et elle seraient en effet partis ensemble pour l'Europe.

 

Au lieu de cela, ils ont continué à vivre à Akron, dépourvus désormais de toute ambition. Un jour, ils ont un accident de voiture: Ben meurt sur le coup, Priscilla peu de temps après.

 

Gerry a seize ans quand il devient orphelin. Ses grands-parents maternels l'élèvent. Avec ses copains, cancres comme lui, Adam, Éric, Doug et Jake, il parfait son éducation sur le terrain.

 

A la fin, Gerry ne s'entendait pas avec son père, surtout quand ce dernier s'est mis à avoir des idées extrêmes. Pourtant, c'est en suivant les rêves paternels qu'il va se forger un destin.

 

Gerry, en effet, un beau jour de 1949, tente l'aventure à laquelle son père a dû renoncer malgré lui. Il part pour l'Europe sans prévenir ses grands-parents et se rend à Paris, la ville lumière...

 

L'aventure ne s'arrête pas là puisqu'il va partir quelques temps après pour Berlin où, des années plus tard, il va se retrouver du mauvais côté du mur et connaître bien des désillusions...

 

Quadra, il se rend bien compte quelle philosophie a toujours guidé ses pas dans l'existence, celle de tracer son chemin: en homme libre, il aura toujours choisi de partir plutôt que de rester.


Il a pris ainsi le risque d'errer toute sa vie, mais cela n'en valait-il pas la peine? Il voulait devenir écrivain, il ne l'est pas encore, pas encore, mais peut-être cela sommeille-t-il en lui...


Francis Richard

 

Akron, Jérôme Plattner, 224 pages, Éditions Mon Village

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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 22:55
Peut-être un visage, de Virgile Élias Gehrig

Le visage s'estompait, lentement disparaissait. Tous les jours un peu plus, tous les jours un peu moins, un peu plus de disparition, un peu moins de présence.

 

Thomas Fourvière, le héros du roman de Virgile Élias Gehrig, s'est rendu compte de cette métamorphose de son visage un beau matin dès le réveil en se regardant dans l'armoire à glace des toilettes:

 

Il n'y avait plus un seul soupçon de cette lumière et de ces ombres, de ces à-plats, ces creux et ces reliefs à quoi l'on reconnaît immédiatement le dessin d'un visage.

 

Dès lors Thomas décide de s'en aller, de quitter sa femme, Marie, et l'enfant qu'elle attend et qui se prénommera Europe. Car l'effacement de son visage a commencé à partir d'un jour fatal, qu'il évoque ainsi dans le mot qu'il lui laisse:

 

Depuis ce jour qui m'a crevé les yeux, je nous vois comme des bêtes pourvues d'organes reproducteurs, des machines programmées à cette tâche, des solitudes soumises aux gènes et aux hormones, aux lois de la chimie.

Depuis ce jour, je ne peux cesser d'imaginer tes lèvres, tes yeux, ta nuque, tes mains, tes hanches, tes cuisses et ta poitrine, collés bestialement contre lui...

 

Il part donc pour d'autres cieux, qui seront méditerranéens... à la recherche de l'ultime pièce du puzzle, son angle mort, son blanc, celle qui manque pour redevenir tout simplement humain.

 

Il n'est d'ailleurs pas le seul à connaître un tel effacement du visage: il gagne imperceptiblement une part toujours plus large d'individus. Il s'en est rendu compte en regardant autour de lui:

 

Irrémédiablement, nous étions devenus des vitrines, des profils professionnels, des groupes relationnels, des catégories sexuelles, des comptes sociaux, des communautés invisibles, des images, des reflets, des coques d'escargot vides, des façades aux intérieurs partiellement délabrés, ennuyants, ennuyés.

 

Pour se sauver, Thomas s'échappe... de sa vie. Il tente le tout pour le tout pour retrouver son unité perdue, en tirant sur elle, comme s'il la supprimait sans l'anéantir.

 

La solution n'est-elle pas dans le retrait préalable d'un monde qui est sur sa fin? dans l'exercice quotidien de l'écriture sur des pages blanches, discipline de vie où nul jour est férié? dans la médecine du sage qui soigne en charmant l'imaginaire plutôt qu'en s'adressant à la raison?

 

La solution passe peut-être par tout ça, mais aussi par Peut-être un visage...

 

Francis Richard

 

Peut-être un visage, Virgile Élias Gehrig, 352 pages, L'Âge d'Homme

 

Livre précédent:

 

Pas du tout Venise, 248 pages, Poche Suisse - L'Âge d'Homme (2014)

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23 mai 2018 3 23 /05 /mai /2018 22:00
Stand-by, Saison 1, 1/4, de Bruno Pellegrino, Aude Seigne et Daniel Vuataz

Les séries télévisées sont les héritières des feuilletons de jadis, télévisés ou pas. Zoé cite parmi les feuilletonistes littéraires célèbres: George Sand, Honoré de Balzac et Émile Zola. Du beau monde, tout à fait fréquentable, n'est-ce pas ?

 

Si l'on excepte, des oeuvres telles celles d'Alexandre Dumas qui étaient collectives sous la direction du signataire, les feuilletons étaient plutôt oeuvres individuelles, qui faisaient connaître leurs auteurs tout en alimentant les gazettes.

 

Avec les séries télé, l'individualité s'éclipse: des scénaristes les écrivent souvent ensemble sans que le spectateur sache quelle est la part de chacun dans l'ouvrage. C'est ce modèle qui a été retenu par les trois auteurs de Stand-by.

 

Les auteurs de cette série littéraire sont trois, deux garçons et une fille. Par ordre alphabétique: Bruno Pellegrino, Aude Seigne et Daniel Vuataz. Ils savent que, dans trois têtes, il y a, en principe, plus de choses que dans une seule.

 

La série littéraire de ces trentenaires fourmille de détails vrais qui ne pourraient être que le fruit de plusieurs expériences de vie actuelle. C'est donc bien une série, dont l'unité de ton est remarquable et qui emprunte au langage des séries télé.

 

L'année 2018 est ainsi celle de la Saison 1, dont le lecteur sait d'emblée qu'elle est composée de quatre épisodes, dont les deux premiers ont déjà parus, en janvier et en avril, et dont les deux suivants paraîtront en juin et en août.

 

Dans le premier épisode, le lecteur apprend pourquoi la série porte ce titre court, anglo-saxon, de Stand-by, qui, en français, signifie en attente ou en suspens: C'est dans cette situation que se retrouvent en effet les protagonistes.

 

C'est une lapalissade de dire aujourd'hui que les distances se sont raccourcies entre les différents points connectés de la planète. Mais, en l'occurrence, un phénomène naturel, local, va, au lieu de les réduire, les rétablir.

 

Des jeunes gens finissent leur Service climatique au Groenland. Deux ados en accompagnent un autre à Kotor, au Monténégro, où son père est mort. Une jeune femme, arrivée de Genève, est en transit à Roissy, destination New-York.

 

L'éruption d'un volcan dans la région de Naples met tous ces protagonistes en attente, là où ils se trouvent, ce qui rappelle inévitablement celle du volcan islandais, en 2010, dont le nom était si difficile à dire et à écrire: Eyjafjallajökull.

 

Ces histoires concomitantes n'ont que des liens ténus entre elles: la jeune femme à Paris connaît une des jeunes femmes parties au Groenland, le père d'un des ados de Kotor est parti là-bas lui aussi. Mais elles ont en commun l'effet volcan.

 

Un volcan, c'est un point de contact direct avec le cosmos. Un tunnel qui relie les entrailles d'un corps planétaire à son atmosphère. Le rappel que nous vivons sur une braise, sur sa surface extérieure, refroidie, qui peut se raviver à tout moment. 

 

L'épisode, qui se déroule dans un futur proche, s'arrête vingt-quatre heures après le début de l'éruption. Ce ne sont pas seulement les protagonistes qui sont en stand-by: le lecteur l'est aussi, depuis qu'il a lu: (à suivre), à la fin du volume...

 

Francis Richard

 

Stand-by, Saison 1, 1/4, de Bruno Pellgrino, Aude Seigne et Daniel Vuataz, 176 pages, illustré de dessins de Frédéric Pajak, Zoé

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21 mai 2018 1 21 /05 /mai /2018 22:30
Hériter du silence, de Mathias Howald

Peut-on Hériter du silence ?

 

Mathias Howald répond oui dans ce roman où, en silence, se succèdent plusieurs générations.

 

Le verbe succéder est en fait inadéquat, parce que l'auteur fait se promener le lecteur dans le temps de manière apparemment désordonnée.

 

Les années du récit apparaissent bien en effet successivement, mais pas dans un ordre chronologique: 1966, 2012,1980, 2012, 1979, 2012, 1980, 2012, 1924, 2012...

 

2012, c'est l'année d'expression du narrateur, Mathieu, né à la fin des années 1970. Les autres millésimes éclairent d'où il vient. Et le lecteur l'apprend petit à petit.

 

Ont précédé Mathieu: son père Pierre et sa mère Aline, ses grands-parents paternels, Emil et Murielle, ses grands-parents maternels, René et Louise, son arrière grand-père maternel, Albert...

 

Son père, Pierre, né en 1951 (un bon cru...), a un frère, Jean, et une soeur, Hélène.

 

La maison des parents de Pierre enfant, dans la banlieue grise de Lausanne, s'appelle Tzi Mé, ce qui, en patois vaudois, veut dire Chez Moi, le manoir de ses grands-parents paternels, Villa Cecil, à Avenches.

 

Tout cela, Mathieu le reconstitue grâce à toutes les photos qu'a prises son père Pierre, devenu photographe de famille, après que son grand-père maternel Albert l'a initié à la photo et lui a fait cadeau de son Leica modèle III F quand il avait douze ans...

 

Son père, Pierre, lui, connaît mieux ses propres parents grâce aux carnets en skaï noir que Murielle, l'artiste de la famille, noircit quand elle ne peint pas ou ne fait pas de tapisseries, et qu'il a lus sans qu'elle le sache...

 

Dans cette famille, à chaque génération, on hérite du silence... Et il faut être curieux pour le rompre, ne serait-ce qu'au figuré...

 

Pierre est ainsi l'archétype du taiseux, qui prétend ne pas avoir de souvenirs... Son fils Mathieu confirme:

 

Il faut croire que dérouler, découper et développer de la pellicule pendant des heures t'était plus facile que de nous parler. La dernière transformation, celle qui consiste à passer de l'image aux mots, celle qui consacre l'image dans son contexte, historique et émotionnel, me manquera toujours...

 

Alors, il ne reste à Mathieu qu'une possibilité, celle d'interpréter librement les images qu'il a sous les yeux.

 

Comme le lecteur en apprend davantage que lui sur sa famille, il peut constater que, même si Mathieu n'a que faire de cette liberté d'interprétation, il n'en fait pas si mauvais usage que ça puisqu'il n'est pas loin de la vérité sur les siens...

 

Francis Richard

 

Hériter du silence, Mathias Howald, 188 pages, éditions d'autre part

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19 mai 2018 6 19 /05 /mai /2018 11:45
Café des Chimères, d'Anne-Claire Decorvet

Femme infiniment - Le quotidien de votre quotidien est le journal féminin dans lequel écrit Salomé Dutilleul. La cinquantaine, elle vit seule. Elle est ravie que Julie ait accepté de lui confier l'enquête sur les sites de rencontres quand elle s'est portée volontaire.

 

Mais l'expérience ne tourne pas à son avantage. Car Julie trouve ses deux premiers articles consternants. Comme Julie le lui a demandé, alors Salomé ne s'impose pas de limite mais elle est violentée physiquement par le type de sa troisième rencontre...

 

Il n'est plus question que Salomé continue et Julie confie la relève à Mélisse Ambremont, la plus jeune des rédactrices, pleine d'idées et de fougue. Tout sépare donc Salomé et Mélisse, y compris les lieux de rencontre avec les hommes qu'elles élisent sur la Toile.

 

Salomé les invite au Café des Chimères, un truc ringard, aux couleurs aiguës, vert absinthe et rouge tomate, tandis que Mélisse leur donne rendez-vous dans un bar minimaliste, Au Diable à Quatre, moquette noire, comptoir d'aluminium et piano jazzy... 

 

Salomé met le doigt sur ce qui les différencie, elle et Mélisse:

N'attendant rien, Mélisse accueille tout. Moi j'attends tout, n'accueillant rien.

 

Salomé a déjà mal vécu que son amie Julie l'ait évincée par deux fois dans la vie: elle lui a pris l'homme qu'elle aimait il y a vingt ans; elle a obtenu le poste de rédactrice en chef il y a deux ans, alors qu'elle l'avait précédée dans le journal et lui avait tout appris.

 

Salomé rumine et se pose des questions existentielles:

De quoi suis-je dépourvue: de technique érotique ou de personnalité? d'aisance ou de talent?

 

Le récit de Salomé coïncide avec le procès mené contre elle-même (ou qu'elle s'inflige) puisqu'elle ne supporte pas les comparaisons. Et les parties du livre en soulignent le crescendo: L'enquête, L'accusation, La condamnation, L'exécution, La disparition...

 

Le contexte n'est pas non plus favorable à Salomé: la presse écrite est menacée par la presse en ligne. Sans parler - ce serait céder à la facilité - de conflit de générations, peut-être serait-il plus juste de dire que progrès et conservation éternellement s'opposent...

 

Francis Richard

 

Café des Chimères, Anne-Claire Decorvet, 280 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents:

Avant la pluie (2016)

Un lieu sans raison (2015)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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