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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 17:00
"Bad" de Daniel Fazan

On connaît, du moins on connaissait de mon temps (qui n'est pas si éloigné que ça), le conte d'Hans Christian Andersen, intitulé Le vilain petit canard. Une cane couve ses oeufs. Une fois éclos, l'un d'entre eux se révèle différent des autres. Rejeté de tous, ce vilain petit canard, s'enfuit et découvre qu'il n'a jamais été canard et qu'il est cygne...

 

Dans Bad, le conte de Daniel Fazan, baptisé roman, Hélène Z., veuve de son état, n'a mis au monde qu'un enfant, Bernard. Mais elle ne peut que constater, après l'avoir pondu, qu'à sa manière d'être, c'est lui aussi un vilain petit canard, qui fait tache dans leur petite ville de Gonflens: "Mon enfant est vu différent par les autres et dénommé Benêt, Boffio mais surtout Badadia, le baptême local consacré aux idiots."

 

Badadia, que ses copains appellent Bad, n'a commencé à parler qu'entre quatre et cinq ans. Dès six ans, il s'intéresse à tout, vraiment tout. Il compte tout et fait de singulières opérations avec les résultats de ses comptages. Sa maman l'aime comme une mère mais s'interroge: "il vient d'ailleurs et de nulle part, n'est pas de moi ni de son père. D'où vient-il?"

 

Doué pour les mathématiques, Bad est fâché avec l'orthographe et ne comprend rien à la grammaire. Tout lui paraît mériter "une écriture phonétique bien qu'il pressente fortement l'importance de la justesse des mots". Adolescent, sur les conseils de Monsieur Pahud, il est placé en ville dans une classe avancée, pour y développer ses qualités premières, les mathématiques donc.

 

Après cela, Bad s'en va poursuivre ses études à Zurich et à Paris. Et Hélène ne reverra plus son incompréhensible rejeton, qui ne lui enverra que, de temps en temps, des cartes postales, mais fera parler de lui au travers de ses mille vies. Il sera en effet reconnu universellement comme un génie et comme un puits de science, et fera régulièrement la une des journaux de par le vaste monde.

 

A la demande d'un jeune éditeur, Olivier Morattel, Hélène, alors septugénaire, entreprend le récit de la vie de Bad, avec lequel elle n'aura vécu qu'à peine vingt ans. Il lui faudra près d'un quart de siècle pour mener à bien, phrase après phrase, cette tâche titanesque pour elle. Et, pour ce faire, son Bad, il lui faudra finalement "l'oublier pour en parler au mieux". 

 

Pendant ses vingt dernières années, elle vivra sa "vie de femme dé-frustrée à la découverte et au remplacement du vide" qu'il lui aura imposé. De raconter Bad, sous ce titre symbolique, aura été pour Hélène son chemin vers le meilleur. A quelque chose le malheur d'être privée de son fils sera bon. Il sera même faste et, après avoir semblé abattue, elle trouvera un surcroît de vitalité. 

 

La reconnaissance universelle dont bénéficie le génie qu'elle a enfanté ne la laissera pas dans son ombre. Devenue une super mamie, sportive, pétillante, charmante, séduisante, impudique, pleine d'humour, elle comblera le vide de son absence en gagnant une reconnaissance universelle qui la rendra plus célèbre encore que Bad...

 

Daniel Fazan fait preuve dans ce conte romanesque d'une réjouissante truculence et d'une grande liberté de ton. Est communicatif le bonheur qu'il a à jouer avec les mots, à pratiquer la satire, à se gausser des préjugés, à rire de situations inédites. Ainsi Hélène doit bien avoir huitante ans quand elle se présente à Gym'form:

 

"Je me suis inscrite ici, à mon retour [d'un séjour sur la Côte d'Azur], dans un fitness sous les yeux de la réceptionniste qui a osé: votre médecin est-il au courant ou vous l'a-t-il recommandé? Elle se dit que je vais mourir dans sa salle, sur le tapis roulant, mauvais pour la réputation du lieu, et ça m'amuse. Quand j'ai donné mon année de naissance ses faux-cils ont failli se décoller et tomber sur le clavier qu'elle pianotait du bout de ses faux ongles."

 

Francis Richard

 

Bad, Daniel Fazan, 136 pages, Olivier Morattel Editeur 

 

Livre précédent du même auteur chez le même éditeur:

 

Millésime (2012

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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 22:45
"Rien n'est rouge" de François Salmon

"A dix mètres de fond, déjà, plus rien n'est rouge. Plus question de pourpre, d'orange, ni de jaune. Et elle s'était laissé couler bien plus bas encore".

 

C'est en ces termes que François Salmon parle de l'héroïne d'une des douze nouvelles de son recueil intitulé Rien n'est rouge et qui trouve moyen de se libérer du passé en coupant la corde qui l'y retenait.

 

Rouge excepté, peut-être, l'auteur en fait voir au lecteur de toutes les couleurs avec ses nouvelles. Mais toutes ces couleurs ne l'empêchent pas de sourire, voire de rire. Car la dérision est omniprésente dans ces histoires extraordinaires tout autant que symboliques.

 

Dans Les profondeurs de la soif, le héros manque de se noyer dans un verre d'eau, qui ne cesse d'étancher sa soif, depuis qu'il l'a découvert sur la table d'un saloon dans une ville inanimée, alors qu'il était sur le point de succomber après avoir marché dans un désert.

 

Les lois de la croissance ne sont pas celles de l'économie, mais celles de la destinée de quatre nouveau-nés, qui se retrouvent aux prises fortuitement, des années après leur naissance, sur un tronçon de la N171, dans des rôles qu'ils ne pouvaient imaginer en venant dans ce monde-ci.

 

Qui n'a pas reçu un appel téléphonique, où une voix, féminine et subjuguante, lui annonce que par tirage au sort il a été choisi pour recevoir de superbes cadeaux? C'est ce qui arrive au narrateur de Tu m'as menti, Sophie Lambert, furieux contre, tout contre, son interlocutrice, qui ne s'appelle évidemment pas davantage Sophie que Lambert...

 

Carole, la femme de Bernard Verdonck, va transformer la vie routinière de son mari en lui offrant pour Noël une paire de chaussons en laine jaune canari, qu'elle a tricotés elle-même, en leur donnant une forme dont les vertus sont celles de la réflexologie plantaire...

 

L'auteur transporte le lecteur dans le mitan du Moyen-Âge, en l'an 886, au moment du siège de Paris par les Vikings. Il lui montre comment on écrit alors l'histoire sur parchemin et comment cette écriture, fruit d'un pur hasard, devient, Par la peau des siècles, vérité officielle aujourd'hui.

 

Fernand aimerait bien devenir maître du temps. En tout cas le ralentir. Pour jouir plus longtemps du spectacle de Suzon, petite comptable dont il est tombé raide amoureux et qui traverse son bureau plusieurs fois par jour. Il y parvient, mais il lui advient ce qui advient à tous les apprentis-sorciers...

 

Ecouter le silence est certainement ce qu'il y a de plus précieux... Un épistolier, à l'adresse des générations futures, laisse ainsi derrière lui, dans une valise imputrescible, cinq enregistrements silencieux sur CD, réalisés dans des circonstances exceptionnelles...

 

On sait, depuis Einstein, que le temps est relatif. Dans La météo marine des exoplanètes, le narrateur se porte volontaire pour un voyage interstellaire dans une capsule munie de capteurs anti-durée. Une fois choisi, en cours de voyage, il se demande s'il n'a pas été fou de le faire et la fin lui donne raison de se l'être demandé...

 

Boire 20cl de lait de vache fait craindre à Geoffroy Vieilleville qu'il ne devienne bestial. Il se sent "sale, avili, comme s'il avait subi une transfusion sanguine en provenance directe de la boucherie". L'avenir se chargera de lui faire entendre raison de manière facétieuse...

 

Le grand auteur belge voit sa vie bouleversée par la découverte du procédé littéraire nommé métaphore. Et notamment par celle qu'utilise François Weyerganz dans Franz et François: "[...] je le retrouvais paisible, détendu, comme s'il était entré dans la mort par césarienne." Ce n'est pas pour rien que le grand auteur belge sera à la fois Prix Nobel de Littérature et Prix Nobel de la Paix.

 

La dernière des nouvelles, La place d'Octavie, est assez représentative de l'esprit malicieux de l'auteur, qui a bien dû s'amuser en les écrivant. Dans cette nouvelle il met en scène de rue Octavie et Zéphir, une péripatéticienne au sens étymologique et sa proie toute trouvée.

 

Octavie? "Tapie dans un angle de la rue des Soeurs de la Providence, Octavie cherche à emballer le passant." Et elle prend tout son temps. Zéphir? "Zéphir n'attend pas. Non, Zéphir, lui n'attend rien. Il n'en a pas le temps." Eh bien, ce n'est évidemment pas ce que vous croyez... et que l'auteur laisse croire jusqu'à la chute.

 

Dans ce recueil de nouvelles, François Salmon tire un malin plaisir à prendre le lecteur à contre-pied, à le mener par le bout du nez, là où il ne s'y attend pas. Et cela marche. Parce que le lecteur, pour peu qu'il aime être malmené, frôler les abysses, y trouve son compte d'images et de pensées paradoxales.

 

Francis Richard

 

Rien n'est rouge, François Salmon, 144 pages, Editions Luce Wilquin

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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 15:35
"Le fils du Highlander" de Rachel Zufferey

Quand, l'an passé, j'ai rendu compte de La pupille de Sutherland, j'ignorais qu'il y aurait une suite à ce roman de kilts et claymores. J'écrivais:

 

"Il est difficile de quitter ce roman aux multiples rebondissements, que Rachel Zufferey enchaîne avec maîtrise. Sans doute parce que l'auteur sait fort bien éveiller la curiosité du lecteur pour ses personnages, dont, pris à un piège agréable, il a envie de connaître le sort."

 

Au dernier Salon du livre de Genève, j'ai appris de la bouche de l'auteur l'existence du Fils du Highlander qui en est la suite, et que, même, un troisième volume allait paraître. Je savais par avance que, si le deuxième volume était de la même veine que le premier, il me serait difficile de m'en déprendre avant d'avoir tourné la dernière page...

 

Avec la nouvelle de cette trilogie inattendue, le fait est que je me suis retrouvé dans la position du lecteur d'Alexandre Dumas, qui, après avoir lu Les trois mousquetaires, a eu le bonheur de retrouver ces personnages mythiques, au nombre de quatre, ou leur descendance, dans Vingt ans après, puis dans Le Vicomte de Bragelonne.

 

Dans ce tome II, quelque dix-sept ans après la fin du tome I, dans l'Ecosse de 1587, le lecteur retrouve donc avec bonheur, Kirsty Dunbar, la pupille de Sutherland, Hamish Ross, son époux, Iagan et Irving, les frère et beau-frère de ce dernier, tous trois highlanders, habitant le même village du clan Ross.

 

Kirsty, de naissance nobiliaire, a en effet préféré l'amour aux convenances, quitte à subir toutes les conséquences de cette mésalliance avec un highlander. Après la naissance de Seumas et d'Alasdair, Kirsty et Hamish ont vécu heureux dans ce village et ont eu cinq autres enfants: Mary, Idwal, Craig, Leslie et Bonnie.

 

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des Highlands, si, un jour néfaste, Seumas et Alasdair ne faisaient une fâcheuse rencontre, alors qu'ils font sur ordre de leur père un tour du domaine. Cinq cavaliers le traversent, qui n'appartiennent pas au clan.

 

Deux des cavaliers se détachent. L'un d'eux, Henri Buchanan, arrivé à la hauteur des deux frères, feint de reconnaître un frère en Seumas, finit au bout de l'échange par le traiter de bâtard et sa mère, Kirsty, de putain, avant de disparaître avec ses compagnons.

 

Déstabilisé par les dires de Buchanan, Seumas, qui jusque-là avait fait preuve de retenue face aux entreprises de Maisie Fergusson, la fille de lady Morag, l'amie de sa mère Kirsty, l'entraîne dans une grotte, connue de ses seuls père, Hamish, et oncle, Irving, et cède à ses avances.

 

Retrouvés là, nus et enlacés, par Hamish et Irving, les deux jeunes amants sont ramenés au village. Au cours d'une violente discussion, Seumas apprend le secret de sa naissance et découvre qu'Henri Buchanan a travesti quelque peu la vérité pour le faire sortir de ses gonds et semer la zizanie, amoureux dépité, longtemps après, que Kirsty ne lui ait jamais cédé.

 

Accompagné de ses frères Alasdair et Idwal, Seumas se lance à la poursuite d'Henri Buchanan. Une fois rejointe la petite troupe de ce dernier, une bagarre éclate entre les cavaliers, au cours de laquelle Seumas est mortellement blessé...

 

Ces faits sont les prémices d'une nouvelle aventure des personnages créés par Rachel Zufferey, comme celle-ci sait si bien en raconter, dans un contexte historique évidemment très différent du nôtre. Ce qui permet certes l'évasion dans un autre temps et autres moeurs, mais aussi donne matière à réflexion...

 

Si l'un des  thèmes du premier tome était celui de la mésalliance, un de ceux du second, avec celui de la douleur d'une mère qui perd un fils, est la bâtardise, qui était certainement à l'époque moins bien admise encore que de nos jours.

 

Ainsi Seumas est-il bâtard, fils d'un régent d'Ecosse, royal bâtard, mais bâtard. Ainsi l'union de Seumas avec Maisie se traduit-elle par la naissance d'un fils posthume, bâtard donc. Ainsi Alasdair tombe-t-il amoureux de Neilina, bâtarde elle aussi. Henri Buchanan, par qui le malheur arrive, est lui-même un bâtard...

 

Si le fait ne l'est pas en soi, le mot de bâtard reste déshonorant et, de manière plus édulcorée, on parlera aujourd'hui d'enfant naturel, qu'il soit ou non adultérin... Au cours d'une dispute avec Neilina, qui, puisque bâtarde, se considère indigne de lui, Alasdair prend le contrepied de cette prétendue indignité et fait l'éloge de la bâtardise:

 

"Mon père a aimé Seumas comme son fils dès le premier jour et il savait toute la vérité. Jamais tu ne l'entendras dire que je suis l'aîné de la fratrie, pour mes deux parents je ne suis que le deuxième fils. Et je ne peux pas maudire ma mère parce que Seumas n'est pas entièrement mon frère! Lui et moi étions très différents, mais mon père était le nôtre! Et jamais je ne laisserai quelqu'un le traiter de bâtard devant moi."

 

Après avoir émergé de ce deuxième volume, qu'il n'a pu que lire sans s'accorder le moindre répit, le lecteur en redemande. A quand la parution du tome III ?

 

Francis Richard

 

Le fils du Highlander, Rachel Zufferey, 538 pages, Plaisir de lire

 

Tome I de la Trilogie du Sutherland:

La pupille de Sutherland (2013)

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9 mai 2015 6 09 /05 /mai /2015 10:15
"Effets secondaires" d'Anne May

Nos sociétés occidentales sont grandes consommatrices de médicaments, et ce de plus en plus. Aussi, sous prétexte de protéger les patients, les Etats interviennent-ils sur les échanges de plus en plus volumineux entre eux et l'industrie pharmaceutique. Ce sont les fameuses autorisations de mise sur le marché qui ne sont pourtant pas de réelles garanties pour eux.

 

De récents scandales ont même montré que ce sont des leurres. Toute réglementation a en effet pour corollaires formalisme, contournement de son objet, et corruption. Et, comme dans le domaine de la pharma, les enjeux sont énormes, ces corollaires sont d'autant plus importants. A cela s'ajoute la fameuse propriété intellectuelle, qui n'a de propriété que le nom et qui est, en fait, la protection de privilèges monopolistiques, accordés par les Etats à ceux qui sont les plus rapides et les plus puissants à la faire enregistrer pour l'opposer aux autres.

 

Dans Effets secondaires, Anne May, sous la forme d'un roman aux allures de thriller, s'intéresse à un des aspects formalistes de la réglementation du médicament, celui des études cliniques, qui, théoriquement, sont faites pour, auprès de patients consentants, tester l'inocuité ou non d'un médicament et qui sont versées à l'appui des dossiers d'autorisation de mise sur le marché. Elle s'intéresse aussi à un autre aspect formaliste qui peut lui être lié, celui de la reconnaissance scientifique des universitaires, jugée à l'aune du nombre de publications par eux dans des revues de référence.

 

Tom Jackson est avocat, spécialisé au sein du cabinet qui l'emploie dans la défense des fabricants de tabac. Cette spécialité l'amène à voyager dans le monde et plus particulièrement en Asie, à Hong-Kong et au Japon. Il est divorcé de sa femme Catherine, avec laquelle il a eu une fille, Jennifer, restée très proche de lui, et complice, qui fait des études supérieures. Il entretient des relations épisodiques avec Hermana, élégante employée de l'OMS.

 

Quelques semaines après, Tom est encore sous le choc de la mort de son ami Inoue Saitoh, savant japonais, faisant des recherches sur la maladie d'Alzheimer à l'Université de Genève. Saitoh est mort après avoir fait une chute de deux cent mètres lors d'une ascension alpine, au-dessus de Zermatt. Quelques semaines auparavant cet ami, alpiniste chevronné, lui avait part d'une grande découverte dans son domaine de recherche, en lui demandant d'être discret.

 

Or, après sa disparition, chose étrange, il n'y a pas plus trace nulle part des travaux de Saitoh, ni à l'Université de Genève, ni chez lui. Il devrait pourtant y avoir au moins des cahiers de laboratoire, dans lesquels tout bon scientifique consigne les éléments de preuve qu'il recueille pour étayer ses thèses. Seule trace qui va conduire Tom à mener l'enquête, un article qui n'a pas été publié par la revue Nature, et que lui envoie Michiko, la fille de Saitoh, à laquelle son ami l'avait présenté lors d'un passage à Tokyo.

 

Cette enquête se déroule à Genève, à Londres, au Japon, à Hong-Kong et même au Vietnam. Au cours de cette enquête, Tom et le lecteur apprennent l'existence de tout un monde où les scientifiques et les big pharma sont amenés à se croiser, joyeux euphémisme. La réputation de certains de ces scientifiques et de certaines de ces big pharma en sort évidemment écornée. On retrouve là encore le formalisme sans vérité de fond qui permet la reconnaissance publique, aussi bien pour les uns que pour les autres. 

 

Pour être reconnu, un scientifique doit publier dans des revues de prestige et ses articles doivent être revus par des pairs. Or, parmi eux, il en est qui signent des articles qu'ils n'ont tout simplement pas écrits, ce sont les ghostauthors, que d'autres, les ghostwriters, ont écrits à leur place. Les premiers en récoltent prestige et places académiques émérites, et pourquoi pas espèces sonnantes et trébuchantes, que touchent assurément les seconds.

 

Pour être reconnu, un médicament doit avoir fait l'objet de tests scientifiques sur un échantillon de population. Il s'agit de savoir si son administration aura des effets secondaires ou non sur les malades. Or, parmi ces études cliniques, il en est qui sont officielles, et publiées, et servent de faire-valoir, il en est qui sont officieuses, et non publiés, et servent surtout à se défendre éventuellement contre les attaques futures de victimes. La réalisation de ces études ne se fait pas toujours avec le libre consentement de ceux qui acceptent de servir de cobayes...

 

Cette enquête de Tom est menée sur un rythme haletant. Elle est pleine de rebondissements. Tom et ses proches sont soumis à de rudes épreuves. Finalement il semble bien que le fabuliste avait raison qui disait que la loi du plus fort était toujours la meilleure, surtout s'il bénéficie de la connivence des pouvoirs politique et médiatique. Cependant, l'épilogue se termine sur une lueur d'espoir, auquel ce livre contribue certainement en levant un coin du voile sur des pratiques rien moins que morales.

 

Francis Richard

 

Effets secondaires, Anne May, 288 pages, Editions Encre Fraîche

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7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 22:55
"Jusqu'au bout des apparences" de Jacques Vallotton

Le mot autofiction est un néologisme, formé de deux mots, l'un grec, l'autre latin. Il n'est donc pas étonnant qu'un livre de ce genre littéraire, apparu dans le langage il y a quelques décennies, soit de même une sorte de croisement, entre l'autobiographie et la fiction. Autobiographie, il racontera des événements personnels réellement survenus; fiction, il comportera des événements fictifs véritablement inventés.

 

Jusqu'au bout des apparences, le livre de Jacques Vallotton, est une autofiction proclamée, dont le sous-titre, résume l'intention: Un Adieu au Journalisme. Comme Jacques Vallotton est un journaliste retraité, le lecteur n'est pas trompé sur la marchandise. Sauf que le narrateur ne parle pas à la première personne mais à la troisième, ce qui donne d'emblée à son récit un ton un peu plus fictif que biographique.

 

Cet autre lui-même achève sa carrière, une belle nuit d'automne, par un flash dit à l'antenne de la radio publique qui l'emploie. Il est un peu plus de minuit. Se sentant plus léger, après ce dernier devoir accompli, il quitte la station et s'en va rejoindre sa femme qui se trouve déjà dans leur mayen du Valais, non sans après avoir pris au passage quelques effets et objets dans leur appartement de La Tour-de-Peilz.

 

Le jeune retraité convie le lecteur à l'accompagner dans son automobile, une Mégane break noir, pendant les 131 kilomètres de route qui séparent Lausanne de Saint-Luc, dans le Val d'Anniviers, où se situe ledit mayen. Pendant ce périple nocturne, qui semble se dérouler en temps réel, il lui dévoile quelques révélations et mystères qu'il avait gardées par devers lui, malgré lui, pendant des années:

 

"Vendre, faire de l'audience ou remplir le devoir d'information en respectant les règles déontologiques, cela a toujours été le dilemme du journaliste."

 

Chemin faisant, les lieux qui se trouvent à proximité des routes et autoroutes qu'il emprunte et les paysages qu'il connaît bien de jour, qui disparaissent dans la nuit et dont seules quelques lumières parsemées rappellent la présence, sont autant de stimuli qui font naître en lui des réminiscences de toutes sortes.

 

Associés à ces lieux et à ces paysages, il y a bien sûr des souvenirs d'épisodes politiques ou de faits divers, mais aussi des souvenirs d'artistes et d'écrivains qui y ont vécus, des souvenirs de vins et de mets qu'il y a dégustés, des souvenirs personnels et romantiques qui l'ont remué, des souvenirs de scènes de vie qui l'ont marqué:

 

"Quand il est entré dans le chalet, il s'est arrêté sur le seuil dans l'attente d'un acquiescement. Le fromager lui a fait signe de fermer la porte. Plus tard il apprendra qu'un coup de froid risque d'altérer le travail de la présure qui coagule le lait. D'un geste on lui désigne la table et le banc où s'asseoir. Quelques mots de présentation et il assiste à la naissance du fromage."

 

Maintenant "il se sent plus libre d'avoir une opinion et de pouvoir enfin la défendre en public". Et il ne se gêne plus pour dire, par exemple, qu'il est favorable à la fusion des communes ("Plus de solidarité passe par un rapprochement"), qu'il a des convictions européennes, qu'il regrette que le Parti radical ait abandonné ses préoccupations sociales et se soit converti au moins d'Etat des libéraux ("Moins d'Etat pour laisser le champ libre aux pouvoirs de l'argent et à la marchandisation de la société?").

 

Dans le même temps où il regrette cette dernière conversion, il n'a pas de mots assez durs pour fustiger le clientélisme, les connivences ou la corruption, qui pourtant n'existent que dans la mesure où existe un pouvoir qui ne s'occupe pas seulement de sécurité et de justice, mais se mêle de la vie personnelle des hommes et, donc, empiète allègrement sur leurs intérêts particuliers... Ce qui ne peut que provoquer des réactions et interventions en retour.

 

Des interrogations diverses, sans réponses définitives, tiennent éveiller le conducteur, telles que celle-ci: "La protection de la nature et de la biodiversité, c'est une politique respectable, mais quand elle se heurte à la présence de l'homme, elle soulève un problème fondamental: l'homme est-il une espèce nuisible dont il faut réduire le développement et l'impact sur terre? [...] Quelle prétention de la part de l'homme de vouloir influencer les lois universelles qui le dépassent tellement !"

 

Une personnalité le poursuit et son omniprésence le maintient en éveil pendant tout ce voyage jusqu'au bout des apparences. C'est un dénommé Jean-Eugène Desadrets, qui sous couvert de ce pseudonyme transparent - le double prénom et le nom sont assez évocateurs - désigne clairement feu un membre éminent du Parti radical, tour à tour syndic de Lausanne, conseiller national vaudois, conseiller d'Etat du canton de Vaud, conseiller fédéral et président de la Confédération...

 

Cette personnalité hors norme le poursuit parce que ce fut à la fois un politicien brillant, capable de retomber sur ses pieds ou d'esquiver les coups habilement quand il était pris à partie, et un homme impliqué dans un ténébreux fait divers où l'on retrouvait le trio classique du mari, de la femme et de l'amant. Ce fait divers ne sera jamais éclairci par les médias sous pression politique, se retranchant hypocritement derrière la protection de la sphère privée pour ne pas pousser très loin leurs investigations...

 

Pas un seul instant le lecteur ne s'ennuie au cours de ce voyage nocturne sur un itinéraire que le lecteur ne pourra plus suivre désormais dans l'ignorance. Car, au-delà des apparences, se profilent des réalités que le commun des mortels ne saurait voir si elles ne lui sont pas dévoilées par ceux qui savent.

 

En tous les cas, il n'est nul besoin de partager tous les goûts, les couleurs et les idées qu'y exprime Jacques Vallotton pour apprécier et lire ce livre, qui se termine avec cette mise des temps en perspective, incitation à l'humilité:

 

"Le soleil poursuit sa course. Un nouveau jour se lève sur le Val d'Anniviers. Vu du ciel, très haut au-dessus du tumulte, tout semble paisible, immuable comme le Rhône qui draine les eaux des Hautes Alpes vers la mer depuis des temps très reculés, bien avant l'apparition de l'homme dans la contrée."

 

Francis Richard 

 

Jusqu'au bout des apparences, Jacques Vallotton, 304 pages, L'Aire

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5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 22:00
"Morgarten" d'Alain Freudiger

L'année 2015 est une année particulière pour la Suisse.

 

C'est, bien sûr, le 500e anniversaire de Marignan, le Melegnano d'aujourd'hui, défaite cuisante des Suisses et des Milanais, infligée par le jeune roi de France François 1er, le 14 septembre 1515. Cette défaite aura finalement eu au moins une conséquence heureuse pour les Suisses, puisqu'ils signeront une Paix Perpétuelle avec la France, qui ne sera rompue qu'en 1792...

 

Mais, 2015, c'est aussi le 700e anniversaire de Morgarten, victoire mythique des Confédérés suisses sur les troupes de Léopold 1er d'Autriche, seigneur de Habsbourg, le 15 novembre 1315. Dans son Histoire de Suisse, Jean-Jacques Bouquet résume en quelques lignes cette bataille légendaire:

 

"Une troupe de chevaliers et de fantassins qui marchait dans l'étroit passage entre un petit lac et les hauteurs schwyzoises de Morgarten fut assaillie par les montagnards à coups de pierres et de hallebardes - la tradition y ajouta plus tard des rochers et des troncs d'arbres. Ceux des Autrichiens qui ne furent pas massacrés se noyèrent dans le lac en voulant s'échapper."

 

Alain Freudiger, dans son livre éponyme, imagine que sept cents ans plus tard deux foules d'Helvètes se rendent sur les lieux et qu'elles vont, en s'y rencontrant, commémorer, chacune à leur manière, la Bataille, qui fait partie de l'imaginaire helvétique.

 

La première de ces deux foules est anonyme, inattendue: "La grande majorité de ces gens étaient venus seuls, répondant depuis leur ordinateur à l'appel des réseaux sociaux, appel crypté qui avait échappé à l'attention des élites, politiques, médiatiques et culturelles." Elle va se retrouver dans la position des montagnards de la bataille, au dessus du défilé emprunté par les Autrichiens.

 

La seconde de ces deux foules est officielle, attendue, composée des élites, politiques, médiatiques et culturelles, prête, donc, pour "un défilé militaro-culturel et historico-jubilatoire." Un spectateur trouve "drôle de se trouver dans le défilé où les Autrichiens se défilèrent et où les Suisses commémorant [vont] défiler."

 

Une citation célèbre de Karl Marx, en quatrième de couverture, si elle est lue avant le texte, est une préfiguration, et une illustration, pour le lecteur, de la tournure que va donner, malicieusement, l'auteur à son récit:

 

"Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce."

 

Car, tout du long, Alain Freudiger s'amuse avec cette répétition farceuse d'un événement multi-séculaire.

 

D'aucuns parmi les deux foules font ainsi le même constat:

 

Parmi les pérégrins, "certains prétendaient pourtant que les falaises n'étaient pas si hautes que ça, que le défilé n'était pas si escarpé, s'étonnaient que l'ascension ait duré si longtemps alors que le dénivelé était limité, ajoutaient même que jamais les Confédérés n'avaient jeté des troncs et des rochers, tout au plus des pierres et des branches, que tout cela était exagéré: mais l'indignation fut générale et on parvint à les faire taire."

 

Le même texte est repris mot pour mot, quelques pages plus loin, pour relater la prétention de certains des commémorants, le passage "s'étonnaient que l'ascension ait duré si longtemps alors que le dénivelé était limité" étant toutefois remplacé par "s'étonnaient qu'on sacralise les lieux de la sorte"...

 

Pour apprécier ce texte somme toute rabelaisien, il faut en fait deux choses: le lire à voix haute et, quand on est suisse, avoir de l'humour...

 

Il faut le lire à voix haute, parce que ce texte contient des sonorités et des rythmes dignes d'un poème épique. Exemples: 

"Les pruneaux s'échangeaient contre les physalis et les litchis, il y avait des pains aux poires et même quelques sushis."

"Il y avait des femmes qui regardaient ailleurs, des hommes anciens déserteurs, et des enfants qui avaient peur."

 

Quand on est suisse, il faut avoir de l'humour, parce que tout le monde en prend pour son grade. Exemples:

Parmi les assaillants: "Il y avait eu, comme toujours, des querelles de personnes, des luttes d'ego, des tentatives pour s'imposer leader charismatique, des pressions et des jeux d'influence.

Parmi les paradeurs: "En un mot comme en treize cent quinze, il y avait le gratin, le gotha et la crème de la Suisse, réunie dans une gigantesque parade commémorative de la Bataille de Morgarten."

 

Alors, il faut prendre ce texte pour ce qu'il est, une satire, séduisante, amusante, autant par la forme que par le fond, qui n'est pas sans rappeler par son côté farce la chanson L'Hécatombe de Georges Brassens... La morale de cette histoire étant qu'il ne faut surtout pas prendre les choses trop au sérieux et que le ridicule n'épargne finalement personne...

 

Francis Richard

 

Morgarten, Alain Freudiger, 56 pages, Hélice Hélas

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3 mai 2015 7 03 /05 /mai /2015 22:00
La Place Suisse, au Salon du Livre de Genève 2015La Place Suisse, au Salon du Livre de Genève 2015

Le Salon du Livre de Genève est une excellente occasion de faire la connaissance des auteurs, avant et après les avoir lus. Cela m'oblige à vaincre ma timidité maladive pour les aborder, car je reconnais humblement que je suis beaucoup plus à l'aise derrière mon stylo (ou mon écran) que devant une personne (ou un public).

 

Toujours la peur (et le doute, qu'une histoire personnelle a renforcé) de ne pas savoir m'exprimer clairement, en tous les cas aussi clairement que je le voudrais... Toujours cette préférence pour l'écrit qui reste, à l'oral qui s'envole...

 

En principe, il m'est donc plus confortable de m'asseoir et d'écouter un débat depuis un coin de salle. A quatre occasions, vendredi et samedi,  je me suis retrouvé assis dans l'un des espaces du Salon, La place suisse, dédié aux écrivains suisses d'aujourd'hui, c'est-à-dire aux écrivains actuels que je connais peut-être le mieux maintenant, parfois personnellement.

 

Ainsi j'ai assisté vendredi 1er mai 2015, à dix-sept heures, à la remise du Prix de littérature de la SPG, la Société privée de gérance. Un prix qui ne pouvait que plaire au libéral que je suis, parce que décerné par une société privée...

 

Sur le plateau, les trois finalistes m'étaient connus, du moins par leurs livres: Raluca Antonescu, auteur de L'inondationJack Küpfer, auteur de Black Whidah et Olivia Gerig, auteur de L'ogre du Salève. Je comprends que le jury ait eu du mal à se prononcer pour décerner ce prix destiné à récompenser un premier roman...

 

Félicitations donc à Jack Küpfer et à son éditeur Olivier Morattel pour l'avoir emporté dans cette finale serrée! D'avoir été en finale doit être compris comme un sérieux encouragement à persévérer dans l'écriture, délivré aux deux autres finalistes... qui ont, toutes deux, bien des années devant elles.

 

La deuxième rencontre était un débat entre Stéphane Bovon, auteur de Gérimont et de Lueur bleue (Gérimont II), et Jean-Michel Olivier, auteur de L'ami barbare. Ils devaient débattre sur Lettres romandes, lettres gnan gnan.

 

L'animateur de ce débat, Jacques Poget, a essayé sur ce thème de l'audace et du gnan gnan, qui n'est guère inspirant, de faire parler les deux invités, mais il faut dire que malgré ses efforts louables la mayonnaise n'a pas vraiment pris, sans doute parce que ni l'un ni l'autre de ses deux interlocuteurs n'étaient vraiment enclins à balancer sur confrères ou consoeurs.

 

On a appris toutefois que l'aventure de Gérimont, dans laquelle s'est lancé Stéphane Bovon, se poursuivrait pendant encore huit volumes, dont le canevas est déjà dessiné, et qu'il y en aurait donc encore pour quelques années avant qu'elle ne s'achève, le troisième volume devant sortir à l'automne. Quant à Jean-Michel Olivier, il travaille à un roman épistolaire où de nombreux lectrices écrivent des lettres à un homme, homme de lettres, justement.

La Place Suisse, au Salon du Livre de Genève 2015La Place Suisse, au Salon du Livre de Genève 2015

En nocturne, un débat animé par Fred Valet, qui s'en est bien sorti, a eu lieu avec quatre prétendues salopes suisses, c'est-à-dire quatre féministes: Sacha Després, Mélanie Richoz, Coline de Senarclens et Stéphanie Pahud.

 

Pour mériter ce qualificatif de salopes suisses, il fallait les présenter comme héritières des 343 signataires d'un manifeste, paru en 1971 dans Le Nouvel Observateur, rédigé par Simone de Beauvoir et intitulé: "Je me suis fait avorter". Ce qui était pénalement répréhensible à l'époque.

 

Ce manifeste devait inspirer la semaine suivante un dessin publié en une de Charlie Hebdo: "Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l'avortement?". Qu'en termes délicats ces choses-là étaient dites...

 

Je ne suis pas sûr, aujourd'hui, hors contexte, que l'expression soit des plus heureuse et qu'il faille la revendiquer. Mais, sans doute, ne suis-je pas compétent en la matière. Pour rester dans le ton, quand Fred Valet a demandé si quelqu'un de l'auditoire pouvait dire pourquoi il avait assisté à ce débat entre salopes, un homme s'est levé pour dire:

 

"Parce que je couche avec l'une d'entre elles..."

 

Dans ces conditions, il m'était difficile de dire que j'étais curieux d'entendre s'exprimer deux d'entre elles parce que j'avais lu de leurs livres: Mélanie Richoz (Le bain et la douche froide et Mue) et Sacha Després (La petite galère). C'était, à l'évidence, un ton bien en-dessous... du ton général.

 

Le lendemain, Tulalu!? intervenait pour la première fois au Salon du livre de Genève. Son animateur officiel, Pierre Fankhauser recevait Anne-Frédérique Rochat, auteur d'A l'abri des regards, et Pierric Tenthorey, auteur d'Aventures de, sur le thème: "Roman-Théâtre".

 

Anne-Frédérique et Pierric sont tous deux comédiens et romanciers. Ils se connaissent depuis longtemps: ils fréquentaient le même cours de théâtre. Bien que plus jeune, Pierric jouait en effet les rôles masculins avec ses aînées: il est bien connu que dans ces cours de théâtre, il y a davantage de filles que de garçons...

 

A l'abri des regards est un roman polyphonique, Aventures de est un roman sans histoire... Quand Pierre Fankhauser a demandé à Anne-Frédérique de résumer ce dernier livre, elle s'en est sortie admirablement, bien que ce soit une gageure. Il n'a pas demandé la pareille à Pierric, qui a avoué avoir acheté à sa maman les trois romans de sa consoeur... mais n'a pas dit qu'il les avait tous lus.

 

Dans les deux cas, le roman a permis à ces comédiens, de surcroît auteurs de théâtre, d'explorer davantage ce qui passe dans la tête de leurs personnages que ne le permet le théâtre. C'est surtout cette dimension du roman dont ils ont souligné l'intérêt qu'elle revêtait pour eux.

 

Francis Richard 

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3 mai 2015 7 03 /05 /mai /2015 15:55
"Solitude du témoin" de Richard Millet

Richard Millet est un écrivain inlassable et inclassable.

 

Ne serait-ce qu'en 2014, il a publié six livres:

 

- Sibelius. Les cygnes et le silence, aux Éditions Gallimard

- Sous la nuée, aux Éditions Fata Morgana

- Chrétiens jusqu'à la mort, aux Éditions L'Orient des livres

- Lettres aux Norvégiens sur la littérature et les victimes, aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux

- Charlotte Salomon, précédé d'une Lettre à Luc Bondy, aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux

- Le corps politique de Gérard Depardieu, aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux

 

Richard Millet est classé à l'extrême-droite par ceux qui ne l'ont pas lu et se permettent de le juger. C'est le "vieux mécanisme de la victime émissaire mais chargée des maux d'un ordre qu'elle a dérangé". Il est affublé par d'aucuns de l'étiquette imprécise et fantasmée de nazi ou de fasciste - ce qui n'est pas la même chose: "Quand le directeur d'un hebdomadaire de gauche me traite de néonazi, il faut entendre dans ce vocable, une tentative de meurtre, et avant tout la décomposition du langage journalistique, en France."

 

Ce classement sans cause, ces étiquettes, qui lui sont collées à la peau pour le détruire, lui ont valu d'être banni de la sphère médiatico-littéraire, de perdre son emploi d'éditeur (chez Gallimard), mais cela ne l'a pas empêché de continuer à écrire, comme on vient de le voir: "Ma position de banni est celle de l'outsider, en fin de compte un rôle comme un autre, à ceci près que je fais chaque jour l'épreuve de ce bannissement dans ma vie quotidienne, avec la nécessité de parler pour ne pas laisser triompher le parti dévot."

 

Solitude du témoin? Richard Millet s'avance au sein d'une grande solitude. Il ne s'agit pas de la solitude sociale à laquelle l'a contraint son bannissement, mais de "l'isolement qui tient à la position de celui qui voit et qui dit ce qu'il voit: le témoin, personnage insupportable en un temps d'inversion générale où, pour paraphraser une formule célèbre, le vrai est devenu un motif fictionnel du mensonge."

 

Ce qui le désole, c'est de vivre sous le régime de la fin, d'une fin qui n'en finit pas, parce que la mort est déniée (en tant que catholique, il n'attend pas la mort, mais la fin de la mort). Aussi traque-t-il cette oeuvre de mort: "Le mouvement perpétuel du mourir qu'on tente de nous fourguer sous le nom même de vie, de la même façon que c'est au nom même du vivant qu'on pratique l'avortement, l'eugénisme, l'euthanasie, de quoi témoignent les euphémistiques "interruption de grossesse" et "accompagnement de fin de vie"."

 

Ce qui le désole, c'est que la fin de l'histoire, "métastase du refus du passé", soit proclamée et voulue par le capitalisme mondialisé - que j'appellerais plutôt capitalisme de connivence avec les États - qui veut substituer aux nations le Marché - que j'appellerais plutôt mondialisme, c'est-à-dire contre-façon éhontée, régulée par les États, du marché des libéraux, où les individus échangent librement entre eux et respectent le principe de non-agression. Cette fin de l'histoire ne serait qu'"un fantasme qui se nourrit de la non-événementialité, c'est-à-dire du vertige d'une fin qui n'en finit pas".

 

Ce qui le désole, c' est que le Culturel, c'est-à-dire l'alliance du Divertissement et de la Propagande, remplace la culture générale, l'horizontalité la verticalité: "Par son déni de la dimension verticale de la tradition judéo-chrétienne, le Culturel est la conséquence d'Auschwitz, tout comme la vie moderne est, dans son ensemble, Péguy, Bloy, Bernanos, l'ont répété avec force, un refus de toute vie spirituelle, de la dimension surnaturelle de l'histoire."

 

Il précise: "Déculturation et déchristianisation vont de pair; et les zélotes du parti dévot, les sicaires du Nouvel Ordre Mondial, les thuriféraires du Bien universel sont les héritiers de ceux qui ont rendu possibles le génocide arménien, Auschwitz, le goulag, les Khmers rouges, le Rwanda, et tout ce qui est à venir sur le mode de l'inhumain, de l'amnésie, du reniement de soi que l'incantation démocratique rend acceptables comme abstractions éthiques (l'abstraction comme fatalité de la "masse", redéfinie en concept d'humanité)."

 

Ce qui le désole, c'est l'avènement de la guerre civile induite par l'idéologie du multiculturalisme (le refus des valeurs du pays d'accueil, manifestation du "vif souci de ne pas s'assimiler, tout en tirant des avantages nationaux", entraîne une coexistence forcée entre personnes de cultures tellement différentes qu'elles ne se mêlent pas et qu'elles sont facteur de guerre civile) et par l'islamisme, allié du capitalisme mondialisé ("la coalition américano-qataro-saoudienne tend à entourer le chiisme d'un cordon sanitaire").

 

Les premières victimes de cette guerre civile en cours sont les chrétiens d'Orient: "La fin des chrétiens orientaux sera le signe non seulement de notre honte mais aussi la fin de notre civilisation, laquelle est déjà moribonde. Les chrétiens d'Orient meurent silencieusement de ce que nous ne voulons plus être chrétiens."

 

Ce qui le désole, c'est que l'"oeuvre de mort se joue d'abord sur le terrain du langage". La langue française s'est, semble-t-il, "retournée contre elle-même au point d'inverser ses valeurs fondamentales, sémantiques et syntaxiques" - prélude à sa disparition -, son mouvement naturel d'évolution étant "confisqué par la Propagande, le Spectacle, le babélisme marchand, le sabir: l'absence de phrase comme dimension servile de "l'homme"". Exemple, qui n'est pas anecdotique, de cette mise en oeuvre de mort sur le terrain du langage:

 

""On s'est couchés": la grammaire contemporaine n'est que l'histoire d'une évacuation, j'allais dire d'une épuration, comme on le voit non seulement pour le subjonctif, le futur simple, les subordonnées, mais aussi pour le nous qui disparaît de l'oral pour s'absenter de l'écrit et imposer le solécisme cité en entrant. On est neutre et de la troisième personne du singulier, et ce pronom ne saurait donc gouverner le pluriel couchés."

 

Il précise: "Le fantasme d'une langue simplifiée va de pair avec un esprit abaissé ou esclave des maîtres du langage, en l'occurrence les publicitaires qui vont main dans la main avec les politiques, sous l'oeil bienveillant du capitalisme mondialisé dont on ne dira jamais assez qu'il a plus besoin d'un langage que d'une langue."

 

Tout ce qui désole Richard Millet, et dont il témoigne, fait-il de lui l'être haïssable, classé et étiqueté de méchante manière par les zélotes du parti dévot, comme il les appelle gentiment? J'en doute. Mais, ce dont je suis sûr, c'est que Richard Millet est un écrivain, un véritable écrivain, qui se tient dans la solitude de la langue et à l'écart du courant dominant:

 

"L'écrivain travaille [...] dans la démonétisation, la déprogrammation, la marge, tout ce que l'on peut résumer sous le nom de forêt." Sa forêt? "Ma forêt, c'est la langue et la singularité que celle-ci déploie dans un monde devenu sourd au grand bruissement forestier de la mémoire ou de l'invisible, du spirituel."

 

"C'est pour avoir montré le lien entre la fausse monnaie littéraire et le discours multiculturaliste" confie-t-il "que j'ai été détruit socialement, banni, réduit à prendre le chemin de la forêt, ou, plutôt, à me rendre compte moi-même comme sujet radical dans un mouvement où l'objectivation, l'universel sont infiniment menacés par un système qui entend me renvoyer à une forme de solipsisme ou d'enfermement narcissique, alors que je reste tourné vers le dehors, l'immense fraîcheur de l'aurore, avec cette chance qu'est devenue l'inappartenance sociale."

 

Francis Richard

 

Solitude du témoin, Richard Millet, 180 pages, Éditions Léo Scheer

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Précédents billets sur des livres de Richard Millet:

 

La souffrance littéraire de Richard Millet (21 septembre 2012)

"Trois légendes" de Richard Millet (21 novembre 2013)

"L'Être-Boeuf" de Richard Millet (3 décembre 2013)

"Une artiste du sexe" de Richard Millet (30 décembre 2013)

"Le corps politique de Gérard Depardieu" (25 novembre 2014)

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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 22:55
"A plat" de Jean Chauma

Des phrases toutes faites trottent parfois dans la tête. Même si elles sont rebattues, elles rassurent, comme peuvent rassurer toutes répétitions, au contraire des expressions nouvelles, qui heurtent d'abord, avant d'être polies par le temps et les gens, et d'être généralement adoptées.

 

Dans A plat, le dernier roman de Jean Chauma, le héros de l'histoire, Jean, alias Jeannot d'en bas, a ainsi une collection de phrases toutes faites à disposition de son esprit:

 

"Maintenant il faut tout mettre à plat."

"Tout est dit et ce qu'il y avait à dire a été dit."

"Quand la main est mauvaise, il faut attendre une nouvelle donne."

 

Ces phrases toutes faites datent. Elles ont été faites à une autre époque. Où, en France, avant l'euro, pour se rendre compte d'une somme, on convertissait encore les francs en centimes, ce qui devenait surréaliste quand elle était énorme. Elles illustrent la progression du récit. Elles en sont comme des jalons.

 

Le roman de Jean Chauma, un polar noir, se passe avant l'an 2000 et après Mai 68, vraisemblablement au milieu des années 1980, dans une banlieue parisienne, où, dans la journée, quand le soleil fait son apparition, il joue à cache-cache avec les tours, comme ce jour-là, et égaie quelque peu, en pesant, cité, terrains vagues et parkings.

 

Jeannot est un personnage sans prétention dans le fond: "Cela contrarie l'impression qu'il donne aux gens, avec ses cent kilos et sa sale gueule de brute que même ses tentatives de sourire n'arrivent pas à rendre plus sympathique."

 

Jeannot a pourtant du succès avec les femmes, enfin avec certaines femmes, parce qu'il a des arguments, que rigoureusement ma mère m'aurait interdit de nommer ici. Alors me contenterai-je de citer ce passage soft:

 

"Les femmes n'aiment pas les brutes, bien au contraire, mais elles sont prêtes à prendre le risque de la brute pour tenter d'attirer, de capturer dans leur lit, leur maison, l'homme fort, le battant, le gagnant."

 

De ses cinq sens, Jeannot n'a su développer fortement que l'odorat, le goût et le toucher: "On pourrait dire qu'il est aveugle et malentendant." Toutefois, et ce n'est pas contradictoire, "il est capable de percevoir le moindre bruit, avant tout le monde", don développé en prison où il a passé cinq ans en quartier de haute sécurité...

 

Sinon, Jeannot ne s'intéresse à rien, ne donne son avis sur rien et ne dit jamais rien de lui. Il pense à beaucoup de choses, mais aucune de ses pensées ne dure plus de quelques secondes. Il n'est ni un rêveur, ni un romantique. Sa vie est bien réelle, bien concrète.

 

Jean est indéfinissable, s'il est habillé avec élégance: "Le fait de porter un costume, une cravate et des pompes cirées n'a pour lui aucun rapport avec une quelconque étiquette dont il se servirait de carte de visite, d'ailleurs Jean n'a pas de carte de visite, d'aucune sorte, et n'a même pas l'idée d'en avoir une."

 

Jean Chauma raconte donc une journée de Jeannot, qui vit dans une HLM avec Louisette, et les trois filles de celle-ci, Constance, Hillary et Agnès, dont il est devenu le père. Marcelle y vient faire le ménage... Quand il sort de l'appartement, il rencontre des femmes et des hommes, notamment ses complices, Francky et Momo, avec lesquels il doit faire un coup le soir même.

 

A la faveur du récit de cette journée en apparence ordinaire de Jeannot avec ses potos, l'auteur lui fait le portrait. On a envie de dire qu'il le lui fait au sens propre comme au sens figuré... Car cette journée n'est peut-être pas aussi ordinaire que ça. Il est mal à l'aise. Quelque chose ne va pas. Il transpire, il se met à avoir la trouille... Serait-ce prémonitoire?

 

L'essentiel de ce livre n'est pas dans l'intrigue mais dans la peinture des caves et des voyous de cette époque révolue, que Jean Chauma décrit avec force détails, crus et réalistes, et dans le portrait précis de son protagoniste atypique: "Le reste de l'histoire est du fait divers et n'est-ce pas là le lot de beaucoup, pauvres ou riches, hommes ou femmes, de vivre et de finir dans le fait divers"...

 

Francis Richard

 

A plat, Jean Chauma, 136 pages, BSN Press

 

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

Le banc (2011)

Echappement libre (2013)

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28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 05:45
"L'instant infime d'une respiration" de Catherine Bex

Dans un texte, quel est le plus important, la lettre ou l'esprit? Ce devrait être l'esprit, bien sûr, mais la tentation est grande pour d'aucuns de le prendre à la lettre. Et, dans le cas où ce texte incite à l'action, il n'est pas étonnant que leur interprétation de celui-ci puisse être radicale, surtout s'ils sont naturellement enclins à ou épris d'absolu.

 

Dans L'instant infime d'une respiration, Catherine Bex raconte ce à quoi un tel mode de lecture peut conduire. En l'occurrence, il s'agit d'une lecture de la Bible, mais ce pourrait être aussi bien celle de tout autre texte considéré comme sacré, qu'il soit religieux ou non, comme l'actualité la plus récente en donne de nombreux exemples.

 

Le récit commence gentiment. Si l'on excepte la première page et si l'on n'y prête pas trop attention: "Ils serrent. Surtout ils serrent. Sans secouer. Mais ils serrent." Car c'est l'histoire d'une famille ordinaire, composée de deux parents, Martin et Sylvie, de deux enfants, un garçon et une fille, Camille ("Camomille") et Romain.

 

Martin et Sylvie se sont connus sur leur lieu de travail, la Poste. Lui, facteur. Elle, au guichet. Il a trouvé en elle son contraire: elle était sociable, souriante, lumineuse, dégageant une énergie positive. Elle, elle a aimé sa droiture, son honnêteté foncière, son professionnalisme, sa timidité contrôlée, sa détermination dans le sport: ce solitaire est féru de course à pied.

 

Leurs enfants se chamaillent, mais ce n'est pas bien grave. Martin est sévère avec eux, mais c'est pour leur bien. Martin est routinier, maniaque, perfectionniste, et c'est sans doute ces attitudes d'esprit qui peuvent expliquer en partie la suite de son comportement. Les avertissements, tels que celui de la première page, jalonnent le récit et rendent le lecteur interrogatif.

 

Les choses basculent peu à peu. Sylvie attend un troisième enfant, Noé. A la Poste, "le spectre d'un nouveau licenciement plane". Martin accepte bon gré mal gré ce nouveau venu, mais, dans ces circonstances pleines d'incertitude, le moral en prend un coup: "Le moral, c'est pas ça". Il commence à éprouver un mal de vivre: "L'esprit grumelle. Comme du lait caillé. Aigre."

 

Il ne le sait pas encore, mais il est mûr: "Martin a découvert la lumière un soir où son esprit, embourbé dans l'insomnie et les ruminations, était plongé dans les plus parfaites ténèbres. Désoeuvré dans cette obscurité à peine entravée de bruits de canalisation et de chasses d'eau, il a ouvert le livre sacré et s'est mis à feuilleter les pages vaporeuses et crissantes."

 

En lisant des passages du livre sacré pris au hasard, Martin prend tout au pied de la lettre et la lettre prend bien dans son esprit. Le récit sort peu à peu de l'ordinaire. Aux brefs avertissements, qui l'entrecoupent depuis le début - "L'instant infime d'une respiration, ils ont serré. Surtout serré. Sans secouer, mais serré." -, succèdent des avertissements de plus en plus précis sur le drame qui couve.

 

Au début, Catherine Bex décrit très bien la vie somme toute banale d'un couple ordinaire, truffée de petits détails vrais. Et le lecteur se demande ce que peuvent bien avoir affaire avec cette banalité tous ces "ils serrent", ces "sans secouer" qui le balisent. Puis il se demande ce que vient faire là-dedans l'improbable conversion de Martin. En fait c'est pour mieux le surprendre, après l'avoir averti. C'est pour mieux le saisir d'effroi. Et c'est réussi.

 

Francis Richard

 

L'instant infime d'une respiration, Catherine Bex, 136 pages, L'Âge d'Homme

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26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 16:20
"Haut Val des loups" de Jérôme Meizoz

Le dernier livre de Jérôme Meizoz, Haut Val des loups, porte le sous-titre Un vrai roman. Certes, mais alors c'est un vrai roman dans le sens qu'il appartient décidément à ce genre éminemment élastique qu'est le roman, puisqu'il n'y a point, dans ce vrai livre, de vraie intrigue. Ce vrai roman comprend deux parties et, dans chacune, un certain nombre de chapitres millésimés dans le désordre, de 1976 à 2014. Tout juste peut-on dire que la première partie a trait à un événement criminel et la seconde à des illusions perdues que le temps ne démentira pas.

 

En 1991, un Jeune Homme, défenseur de l'environnement et brillant débatteur, est violemment agressé dans son chalet par trois hommes, qui le battent en silence, saccagent tout chez lui et emportent peut-être des documents. Son tort est vraisemblablement de s'être opposé à des projets immobiliers. Cette agression, dont les auteurs ne seront jamais démasqués, s'est produite en un lieu qui n'est pas cité nommément, mais tout indique qu'il se situe dans un canton helvétique bien spécifique.

 

Ce canton se caractérise par les quasi-monopoles du Parti et du Quotidien-unique, par un monde de connivences et de clans, par des autochtones, notamment ceux du Haut Val, qui se sont bâti "un fier récit" en transformant un monde inhospitalier en nature habitable et qui entendent le défendre contre les intrus et les trouble-fêtes. Et, en contrepoint, par "le cri d'alarme d'un Poète des cimes blanches en défense des paysages".

 

Pour le lecteur ignorant, en fin de volume, sont rendues à leurs auteurs les citations, qui émaillent ce récit chaotique, d'où naît tout un monde. Un nom revient toutefois souvent, celui de Maurice Chappaz, le Poète des cimes blanches. Ce nom seul devrait permettre de resituer les êtres et les temps réels évoqués (sur une période de quelques quarante ans quand même) dans un espace bien déterminé et singulier, que Jérôme Meizoz décrit très bien dans sa complexité, même s'il ne peut cacher quelques penchants.

 

L'agression sauvage dont il est question dans ce vrai roman a bien eu lieu. L'auteur donne un indice à ceux qui ne sauraient pas à quel méfait il est fait allusion. Cet indice se trouve dans un dialogue, pas loin de la fin: "Tu as réfléchi pour qui tu votes? Autrefois le "wwf", maintenant la "ffw"..." Mais les clés d'un livre n'intéressent que les contemporains... Dans quelques décennies, il faudra le prendre pour une fable, dans l'acception de leçon de vie, présentée sous une forme satirique, voire caricaturale, celle de la défense de la nature contre l'argent-roi... D'autant qu'à un quart de siècle de distance, des événements similaires s'y produisent...

 

Tous les faits sont réels s'ils sont présentés sous une forme romanesque et, souvent, poétique. Restitués dans un désordre chronologique, comme les réminiscences parcourent les cerveaux humains quand ils s'égarent dans le passé, ils justifient peut-être, au fond, le sous-titre, car la réalité y dépasse allègrement la fiction. Alors pourquoi inventer dans ce cas-là? Autant dire le vrai, dans la mesure où c'est possible. Autant donner des noms symboliques aux êtres et aux choses, pour passer du particulier à l'universel. 

 

Francis Richard

 

Haut Val des loups, Jérôme Meizoz, 128 pages,  Zoé

 

Livre précédent de l'auteur chez le même éditeur:

 

Séismes (2013)

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25 avril 2015 6 25 /04 /avril /2015 22:45
"La Bête" de Jon Ferguson

Le Larousse donne cette définition de paranormal: "Se dit des phénomènes ne semblant pas s'inscrire dans le cadre des lois scientifiques actuellement établies." Or le dernier livre de Jon Ferguson est destiné aux para-normaux. Que veut-il dire par là? La version anglaise mentionne: "A book for the para-normal". On n'est pas plus avancé. En effet les para-normaux sont-ils les êtres mystérieux ou ceux qui acceptent les mystères?

 

Avant de parler du contenu du livre, il faut préciser qu'il est bilingue (français-anglais) et qu'il est composé de trois parties: Miettes, La Bête et Bulles. Le lecteur cherchera en vain une pagination, que ce soit dans la version française ou la version anglaise, qui se trouvent tête-bêche. Toutefois, s'il a besoin de repères, il pourra toujours se référer aux numéros des paragraphes: il y en a 55 dans Miettes, 108 dans La Bête et 36 dans Bulles.

 

La vision de l'homme de Jon Ferguson est le sujet du livre. Et elle est aux antipodes de la mienne. Néanmoins, avant de dire en quoi la sienne et la mienne s'opposent, il me semble intéressant de souligner nos quelques points d'accord:

 

- "On peut très bien vivre sans vérité."

- "On ne peut jamais vraiment savoir."

- le "Réchauffement climatique" est "une grande histoire" inventée par l'homme (pour reprendre sa place de personnage central dans le livre selon Ferguson, pour que d'aucuns puissent asservir les autres selon moi)

- "Les gens préfèrent en général le simple au complexe"

- "Plus la connaissance et le savoir croissent, moins nous ressentons le mystère profond de la vie... le mystère de toute créature...de toute existence."

- "Qui détient la vérité? Qui a raison? Qui sait de quoi il parle? Et si la réponse était simplement: "personne"?"

- "Beaucoup de choses se recoupent dans ce que les croyants croient et dans ce que les non-croyants croient."

 

La vision de l'homme de Jon Ferguson?

 

- Il met dans le même panier les dieux (polythéisme) et Dieu (monothéisme): il ne fait pas de distinction entre les religions inventées et les religions révélées. Et le christianisme l'insupporte.

- Il se demande - ce n'est pas innocent: "Pourquoi lorsque les gens parlent de Dieu ne définissent-ils jamais ce dont ils parlent, c'est-à-dire "Dieu"?".

- Qu'est-il? "Je suis un "viviste", à savoir quelqu'un qui a la chance de vivre. Et je suis un "amouriste", à savoir quelqu'un qui a la chance d'aimer."

- Que pense-t-il? "Nous sommes tous des bêtes.": "Je choisis le terme "bête" pour la simple raison qu'il semble que toutes les créatures qui évoluent sur la terre ont certains points en commun et nous, le genre humain, ne faisons pas exception."

- "L'illusion est la caractéristique de l'homme-bête, c'est-à-dire la bête qui lit, écrit et qui prétend parler d'histoire et de moralité."

- "Quel est l'élément chez l'homme, chez la race humaine qui nous sépare de tout le reste? En un mot, nous sommes "libres" et le reste de l'univers n'est pas libre. C'est le génial tour de magie de l'humanité."

- "Le libre arbitre et la liberté par rapport à la nature ou la bestialité n'ont rien à voir avec le sens de la vie ou la raison de vivre."

- "Une des idées les plus cruciales est que l'homme est responsable."

- Il va sans dire que le mot de culpabilité est tabou pour lui.

- Il va sans dire que, selon lui, tout est nature et que la culture est abominable: "La bulle de la culture doit être la plus solide de toutes les bulles. Pour la faire exploser - décapiter son influence - on a besoin de la plus aiguisée des lames, c'est-à-dire une profonde, profonde, profonde réflexion."

- "L'homme-bête se doit de respecter la vie des autres hommes-bêtes, pas dans l'idée que cela constituerait un péché de ne pas le faire, mais plutôt parce qu'il les respecte sincèrement et parce qu'ils méritent le respect."

 

Ma vision de l'homme est diamétralement opposée à celle de Jon Ferguson - elle est celle de Chantal Delsol (les citations sont extraites de son livre Les pierres d'angle, Cerf, 2014):

 

- "On fait croire à nos contemporains que récuser le Dieu du monothéisme aboutira à n'avoir plus de dieu. C'est le contraire. Ceux qui récusent Dieu se donnent aussitôt une multitude de dieux.": "Le monde n'est pas partagé entre des monothéistes et des athées. Mais entre des polythéistes et des monothéistes."

- L'homme n'est pas une "bête", mais une "personne": "La personne est cet humain qui se détache du groupe, non pas qu'elle devienne indépendante (ce sera l'illusion de l'individualisme excessif) mais elle est considérée capable de prendre son destin en main, de poser des actions qui ne sont qu'à elle et d'en assumer les conséquences."

- La vérité est une quête. Nous ne la possédons pas et elle nous échappera toujours "en raison de notre finitude et de notre subjectivité".

- "L'homme est plus grand, plus libre et plus heureux s'il cherche gratuitement à connaître le monde et à le comprendre."

- "La vérité écartée ne peut être remplacée que par l'arbitraire qui souvent sert la puissance".

- Le régime de la vérité permet la tolérance: "La mauvaise opinion nourrie aujourd'hui à l'idée de tolérance provient justement du fait que tolérer veut dire accepter celui qui a tort - et nos contemporains voudraient que personne n'ait tort, ils voudraient précisément le syncrétisme."

- "En rendant possible la tolérance, le régime de vérité ouvre la voie à la fois à la liberté personnelle (affranchissement de l'arbitraire du puissant) et à la dignité personnelle (reconnaissance par la tolérance)."

- L'espérance donne un sens à la vie et "le temps fléché" ("moins une flèche qu'une spirale, qui tourne sur elle-même tout en s'élevant") en est le vecteur: "Il faut comprendre que si le monde est mauvais par notre faute, et non par destin, non par karma, alors par notre volonté propre nous pouvons l'améliorer."

- L'homme doit respecter les autres hommes, non pas parce qu'il les respecte sincèrement ou qu'ils le méritent, mais parce qu'ils ont une "dignité spécifique".

 

A un moment donné, Jon Ferguson dit encore: "Ne se peut-il pas que plus on aime l'humanité dans sa globalité, moins on l'aime en particulier?". Il se pose cette question parce qu'il se demande pourquoi il apprécie vraiment si peu d'hommes-bêtes. Je ne me demande pas pourquoi, à l'inverse, je n'aime pas globalement l'humanité - sans doute ma réticence instinctive au collectif - mais aime les personnes en particulier, dans leur singularité.

 

Alors que tout semble nous séparer, pourquoi apprécié-je le livre de Jon Ferguson? Parce qu'il se pose des questions, qu'il a une grande faculté d'émerveillement, qu'il raisonne, qu'il ne veut pas se bercer d'illusions, qu'il est lucide en ce sens qu'il sait qu'il ne sait pas et qu'il ne percera jamais le mystère de l'Être, qu'il exerce, malgré qu'il en ait, son libre-arbitre, et qu'ainsi il ôte "sa peau bestiale", que, ce faisant, il est bien une personne, qui, comme toute personne, est différente de toutes les autres.

 

Francis Richard

 

La Bête, Jon Ferguson, Olivier Morratel Editeur

 

Livre précédent de l'auteur chez le même éditeur:

 

"La Bête" de Jon Ferguson
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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 22:30
"La Rue Longue" d'Alain Campiotti

Il est des endroits sur lesquels j'imagine qu'un écrivain éprouve le besoin irrépressible d'écrire. Parce qu'ils sont chargés de sens pour lui. Des exemples viennent immédiatement à l'esprit de tout lecteur qui a quelques livres à son compteur...

 

Dans le roman d'Alain CampiottiLa Rue Longue, la Changjie de Pékin, est cet endroit dont le narrateur, Antoine Coulaud, veut faire un livre, qui serait, pour lui, "une arme de résistance et une entreprise nécessaire":

 

"Changjie, sous son apparence d'artère artisanale, tranquille et ombragée, bordée de maisons anciennes sans étage, intactes mais aux briques fatiguées par l'absence d'entretien, est une artère stratégique et brûlante. Si la Chine était un volcan, la Rue Longue serait sa cheminée."

 

La Rue Longue se situe en effet entre d'un côté le Palais Impérial et de l'autre le mur rouge qui dissimule "les palais et les offices du nouveau pouvoir omnipotent, sexagénaire quand même", c'est-à-dire entre "deux appareils à broyer les hommes".

 

Le besoin d'Antoine Coulaud d'écrire sur la Rue Longue est peut-être resté à l'état de voeu pieux, mais, Alain Campiotti l'a satisfait de manière romanesque, en faisant parler deux voix, celle du narrateur, qui, comme il se doit, raconte ce qu'il sait et ce qu'il voit, et celle de l'auteur, qui, à distance, mettant le lecteur dans la confidence, raconte ce qu'ignore et ne voit pas le narrateur.

 

Antoine Coulaud est journaliste. Avant aujourd'hui - nous sommes à l'automne 2012 -, il est déjà venu en Chine avec sa femme, Anne, maintenant décédée à la suite d'un accident. Et, de nouveau sur place, il se souvient tristement de ce qu'ils ont visité ensemble. S'il n'y avait pas eu cet accident mortel, leur couple n'aurait, de toute façon, vraisemblablement pas surnagé...

 

Antoine Coulaud se rend à Pékin pour consulter les archives chinoises dans le but d'écrire quelque chose sur René Teril, un Suisse communiste, qui a vécu en Chine dans les années 1950, et il compte bien sur les relations qu'il a gardées là-bas pour obtenir l'autorisation de les consulter. Mais, cela s'avère tâche difficile, voire mission impossible.

 

Il faut croire qu'il n'y a pas de hasard, puisqu'Antoine Coulaud croise une amie, Marianne Koenig, peu de temps après son arrivée à Pékin, alors qu'il réside chez des amis à Shanghai et qu'il la croyait en Espagne. Même s'il ne l'a jamais revue depuis une fois mémorable à Paris, il pense de temps en temps à elle "avec un pic d'intensité", dont il connaît précisément la raison:

 

"Un soir, dans une fête (chez qui, pour quoi?), au moment de m'accueillir et de m'embrasser trois fois comme c'était la règle dans notre milieu, elle avait attiré mon corps contre le sien pour que je sente sur ma poitrine, je voulais en tout cas m'en persuader, la rondeur et la tendresse de ses seins. Et ce même soir, elle avait assisté, entre Anne et moi, à une dispute qui n'avait pas été dissipée facilement."

 

Or Marianne habite justement, désormais, au 17 de la Rue Longue, cette rue symbolique pour lui.. Aussi Antoine n'a-t-il qu'une idée en tête, après l'avoir revue incidemment: la retrouver chez elle, sans doute en raison du "pic d'intensité". Et Marianne va dès lors jouer le chaud et le froid avec lui, l'attirant dans son lit quelques nuits, lui posant un lapin alors qu'ils doivent faire ensemble une croisière sur le Chang Jiang, sous un prétexte incompréhensible, et le rejoignant cependant à une des escales...

 

Ce qu'Antoine ne sait pas, mais que le lecteur apprend par l'autre voix du roman, à la faveur de conversations téléphoniques et sur WeChat entre Marianne et sa grande soeur Alice, c'est que Marianne et Anne étaient plus que des amies à une époque et que Marianne en veut consciemment, ou pas, à Antoine d'avoir rendu Anne malheureuse...

 

A l'automne 2012, le New York Times fait des révélations documentées sur l'enrichissement des proches du premier ministre chinois Wen Jiabao et le journaliste Antoine Coulaud ne peut manquer de s'y intéresser, surtout après que Bo Xilai est expulsé du Parti communiste de Chine pour des raisons similaires...

 

La morale de cette histoire, admirablement contée et écrite, dépaysement garanti, est que, lorsqu'une femme ne veut pas répondre à des interrogations ou des sollicitations, il vaut mieux ne pas chercher à comprendre ce qu'elle ressent et rester frustré par ses silences plutôt que de vouloir à tout prix en avoir le coeur net. A fortiori dans un pays comme la Chine, où la sphère privée n'existe tout simplement pas.

 

Francis Richard   

 

La Rue Longue, Alain Campiotti, 284 pages, Editions de l'Aire

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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