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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 22:55
Le divin Chesterton, de François Rivière

Le divin Chesterton est la première biographie écrite en français de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), G.K.S., universellement connu des amateurs de romans policiers à énigme. Ce fanatique de littérature policière est en effet le créateur du célèbre père Brown, un curé détective qui mène l'enquête...

 

G.K.S. n'est évidemment pas seulement l'auteur des aventures du père Brown, même si ce sont les aventures de ce détective en soutane qui l'ont définitivement rendu célèbre. Il a en effet une centaine d'ouvrages à son compteur et parle même du n°999 des livres qu'il n'a jamais écrits dans son... Autobiographie.

 

Cette biographie en français, qui ne correspond à la commémoration d'aucun anniversaire, est la bienvenue pour découvrir ou redécouvrir l'oeuvre de ce polygraphe hyper-actif et dessinateur précoce et talentueux: le livre de François Rivière reproduit d'ailleurs des illustrations originales de l'Anglais.

 

Enfant, Gilbert aime la fiction merveilleuse. Elle "sert d'antidote aux monstres cauchemardesques qui l'empêchent souvent de dormir mais qu'il tente d'exorciser avec ses dessins." Aussi, avant de lire Walter Scott, Thackeray et Dickens, aura-t-il lu MacDonald, Charles Kingsley et Barrie.

 

A ses qualités précoces de lecteur impénitent et de dessinateur - c'est surtout un excellent caricaturiste -, il faut ajouter celles, tout aussi précoces, de poète et de débatteur - il aime les joutes verbales où, avec sa voix haut perchée, il fait preuve d'humour, manie l'ironie, cultive le paradoxe et exerce son sens de la répartie.

 

Jeune homme, il travaille dans l'édition et est journaliste. Dans la presse, il pourfend les idées reçues et s'en prend notamment à celles de George Bernard Shaw et de H.G. Wells, membres très actifs de la "Société fabienne, dont naîtra un jour le Parti travailliste", incompatibles avec son "sens de l'émerveillement qui sert de socle à la spiritualité et au nonsense".

 

Pour Chesterton, Shaw, Wells, ou encore Kipling, sont des hérétiques. "Un hérétique est un homme dont la vision des choses a l'impudence de différer de la mienne", définit-il, avec humour. Le fait est que leur vision diffère de la sienne: le premier est un socialiste athée, le deuxième un utopiste immodeste et le troisième un cosmopolite portant l'uniforme.

 

Une rencontre va être déterminante, celle avec le père John O'Connor: il va faire de lui le "confident de ses préoccupations les plus intimes" et ce prêtre ne sera pas pour rien dans sa conversion au catholicisme. Lequel correspond davantage que l'anglicanisme à son rejet du déterminisme, qu'il oppose à la vérité transcendante.

 

Chesterton va, à l'évidence, s'inspirer du père O'Connor pour créer son personnage du père Brown, "un détective d'un genre nouveau, héros d'une fiction associant passion littéraire déplorable au regard de la gent cultivée (ou supposée telle) à l'essence même de sa réflexion métaphysique".

 

Certes Chesterton peut paraître excentrique, et il l'est, mais il est aussi très cultivé, très brillant. Son physique de géant, binoclard et obèse, grand buveur de vin et de bière devant l'Eternel, est un démenti apporté à la subtilité de ses raisonnements et de son style.

 

Comme nobody is perfect, Chesterton sera adepte de l'utopique troisième voie du distributisme, "un système s'opposant à la fois au capitalisme et au socialisme et prônant une économie fondée sur la petite propriété, avec un retour à la paysannerie et à l'artisanat", dont cet anti-moderne, hostile au progrès technique, a la nostalgie.

 

La biographie de François Rivière explique la genèse et le développement de l'oeuvre diverse et variée de cet homme rayonnant, qui mènera de front des activités d'écrivain, de journaliste et de conférencier: "Cet homme est tellement joyeux qu'on se dit qu'il a rencontré Dieu", écrira Franz Kafka.

 

L'oeuvre de Chesterton comprend des romans, des nouvelles, des essais, des poésies et des biographies non conformistes - Browning, Dickens, William Blake, Saint François d'Assise, William Cobett, Stevenson, Chaucer, Saint Thomas d'Aquin -, et même une pièce de théâtre, Magie.

 

Kafka ne sera pas le seul à lire et à louer Chesterton. Citons parmi ses contemporains, Shaw et Wells, qu'il a pourtant souvent pris pour cibles, et, parmi des auteurs de romans policiers plus jeunes que lui, Agatha Christie, Dorothy Sayers ou John Dickson Carr.

 

Jorge Luis Borges dresse ce portrait perspicace de Chesterton, qu'il appelle son maître:

 

"Il aurait pu être Kafka ou Poe mais, courageusement, il opta pour le bonheur, du moins feignit-il de l'avoir trouvé. De la foi anglicane, il passa à la foi catholique, fondée, selon lui, sur le bon sens. Il avança que la singularité de cette foi s'ajuste à celle de l'univers comme la forme étrange d'une clé s'ajuste exactement à la forme étrange de la serrure."

 

Francis Richard 

 

Le divin Chesterton, François Rivière, 224 pages, Rivages

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 17:30
Ameublement, de Julien Maret

Le point-virgule, selon Danièle Sallenave, de l'Académie française, "laisse à la phrase le temps de s’épanouir, il évite de rompre l’unité de la pensée par la multiplication des phrases courtes. Il respecte la phrase, mais il la construit, au lieu d’en juxtaposer les éléments comme le fait la virgule":

 

"Le point-virgule est le signe de ponctuation par lequel on peut donner à la phrase une certaine ampleur, autrement que par la molle et paresseuse succession de virgules. Le point-virgule confère à la phrase une rigueur sans excès, il en module le ton, et fait ainsi entendre la voix de l’auteur."

 

Eh bien, Ameublement, de Julien Maret, est une illustration de ce que dit l'académicienne, avec laquelle je ne partage pas grand chose, si ce n'est son amour de la langue française et de ce fichu point-virgule, tombé, hélas, en grande désuétude. En effet, voilà un livre qui ne comporte pas d'autre signe de ponctuation.

 

Evidemment c'est pousser les choses à l'extrême que de n'employer ni virgules, ni points d'aucune sorte, de n'employer non plus ni guillemets, ni parenthèses. Car, de ce fait, il n'y a pas d'autres majuscules que celles des noms propres. Même le début du texte n'en comporte pas. Cela tiendrait du pur procédé et ce serait lassant si, au bout du compte, l'on ne se prenait pas à ce petit jeu littéraire.

 

En tous les cas, cela fait bien "entendre la voix de l'auteur"; c'est indéniable. Cela donne bien une unité à sa pensée; c'est indéniable également. Danièle Sallenave a raison sur ces points. Au début d'une telle lecture, il faut toutefois vaincre un certain agacement. Car un livre d'une seule  phrase, ample, et rigoureuse sans excès, cela semble bien artificiel et pourrait rebuter.

 

Julien Maret a tout de même le bon goût, pour permettre au lecteur de respirer un peu, de couper de paragraphes, et de la répartir en sept parties, cette phrase qui n'en finit pas puisqu'elle se termine, comme de juste, par un point-virgule et qu'elle comporte de nombreux bouts commençant par "c'était à" suivis d'un inifinitif et de nombreuses subordonnées commençant par "quand"...

 

Quoi qu'il en soit, ce procédé, ou cet artifice, si l'on veut, est une  singulière façon de plonger dans ses souvenirs d'enfance, mais, en définitive, c'est une façon appropriée, puisque ces souvenirs apparaissent peu à peu sous sa plume, comme progressivement les détails d'une photographie argentique sous l'effet du révélateur.

 

Cette enfance se passe dans les lieux et alentours d'un village, composé de mayens, à proximité du "Rhône contenu entre les digues rassemblé serré comme une atelle fermé comme des oeillères; avec les berges sablonneuses encore sauvages;"

 

Un village avec ses lieux, donc: la place du Petit-Pont, le canal. Avec ses bâtiments: "l'immeuble au ruban blanc en face de chez madame Irma la femme du vieux Conrad"; le hangar de la Coopérative fruitière; le garage Opel; les bâtiments locatifs Charnot.

 

Un village avec ses alentours: "entourée de roseaux; il y avait la gouille de Verdan; c'était au bout d'un petit ruisseau;"; "c'était comme au lac en bas dans le Creux; à la colonie de Sorniot; aux abords à se frayer un passage; le bâton planté devant à chaque pas pour s'assurer; pour ne pas enfoncer trop profond;"

 

Un village avec ses commerces: le Café de l'Avenir, le Café des Alpes et le Café du Commerce et leurs piliers de bistrot; le salon de coiffure des Marmelin et les bigoudis de madame Truchez, sous cloche; la Coop; la boucherie et ses rôtis du dimanche; chez Feulard et ses gros pains de seigle.

 

Un village avec ses personnages d'un autre temps: monsieur Soret et son magasin d'Ameublement éponyme; la dame aux robes Chanel et son maillot de bain; l'oncle René et son tracteur, "ses caisses à pommes pour les poires"; monsieur Tindet, patron du garage Opel, et sa salopette.

 

Des souvenirs d'époque avec des petits détails qui la datent: la plume de la marque Pelikan, le cendrier Tapisano, les hélicoptères Super Puma et Alouette III, la tire-lire Raiffeisen, les exercices de grammaire du Bled, les contes du grand livre vert, le Spirou feuilleté dans les couvertures, les vélomoteurs, le Malabar à vingt centimes...

 

Une fois le livre refermé, le lecteur se rend compte qu'il s'est prêté bien volontiers à l'humeur vagabonde de l'auteur et que, sans en avoir l'air, celui-ci l'a fait pénétrer à sa suite dans un monde peut-être enfoui et épars, mais bien présent à sa mémoire, l'obligeant gentiment à en suivre les méandres, pour accomplir le tour qu'il voulait lui voir emprunter.

 

Francis Richard

 

Ameublement, Julien Maret, 112 pages, Éditions Corti

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23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 22:55
Un monstre à la française, d'Éric Brunet

Le mot de monstre a plusieurs acceptions. Mais il en est une qui correspond au personnage du roman historique que vient de publier Éric Brunet: "Personne qui suscite l'horreur par sa cruauté, par sa perversité, par quelque vice énorme."

 

Joseph Darnand  est Le monstre à la française d'Éric Brunet. Il a été en effet, de 1943 à 1944, le secrétaire général de la Milice française, de sinistre mémoire. Ce sont des miliciens qui ont assassiné Victor Basch et sa femme, Jean Zay, Georges Mandel, Maurice Sarraut, et bien d'autres, souvent restés anonymes.

 

Éric Brunet a tenté avec ce livre de comprendre comment un héros universellement reconnu peut devenir un salaud tout aussi universellement maudit, comment les mêmes mains, qui ont sauvé des vies humaines, ont pu en tuer d'autres.

 

Pour être au plus près de la vérité, l'auteur n'a pourtant pas voulu écrire un livre d'histoire, un de plus, mais un roman historique. L'imagination, en effet, permet de "combler les blancs de l'Histoire", qu'elle laisse immanquablement derrière elle, quelles que soient les nombreuses sources à disposition.

 

Joseph Darnand est indéniablement un héros universellement reconnu après son exploit du 14 juillet 1918. Ce jour-là, avec un groupe de volontaires, il prend d'assaut un bunker ennemi, fait à lui seul 23 prisonniers sur 27 et rapporte dans une sacoche le plan d'attaque de l'armée d'Hindenbourg, prévue pour le jour-même.

 

Cet exploit, à Mont-sans-Nom, vaudra à Joseph Darnand de se voir remettre la médaille militaire par le général Pétain en personne, puis décorer de la Légion d'honneur, enfin décerner, par Raymond Poincaré, président du Conseil de l'époque, le titre exceptionnel d'"Artisan de la Victoire", titre qu'il ne partagera qu'avec deux autres personnes, Georges Clemenceau et le Maréchal Foch...

 

Joseph Darnand n'est pas un républicain. Dans l'entre-deux-guerres, il est successivement membre de l'Action française, des Croix de Feu, de l'OSARN, Organisation Secrète d'Action Révolutionnaire Nationale, plus connue sous le nom de Cagoule...

 

Pendant la drôle de guerre, en 1940, à Forbach, Joseph Darnand s'illustre à nouveau en allant, au péril de sa vie, avec trois volontaires, rechercher le corps de son ami, et chef, le lieutenant Félix Agnély, mort au combat, ne voulant pas "l'abandonner aux boches"... 

 

Cet exploit, plus de vingt ans après celui du Mont-sans-Nom, vaudra à Joseph Darnand d'être fait officier de la Légion d'honneur et d'être nommé, cette fois, "premier soldat de France": "A quarante-trois ans, le plus grand soldat de la Première Guerre était déjà le premier héros de la Seconde."

 

La défaite va avoir un terrible impact sur Joseph Darnand. A son procès, le RP Bruckberger, résistant venu témoigner en sa faveur, dira, selon Brunet: "Darnand a éprouvé une honte terrible devant la déroute de l'armée française. Il a vécu la débâcle comme une trahison. Cet épisode a suscité un choc psychologique comparable à celui que l'on observe dans un crime passionnel."

 

Après l'armistice, en août 1940, les anciens combattants sont regroupés dans la Légion française des combattants. Il en devient le chef dans les Alpes Maritimes. Puis, avec d'autres légionnaires, il crée, à l'été 1941, le S.O.L., le Service d'Ordre de la Légion.

 

Ce dernier mouvement est anti-bolchevique, anti-francs-maçons et antisémite... et, en même temps, Darnand, d'une fidélité indéfectible au Maréchal Pétain, voudrait que sa Légion cultive "un maréchalisme de conviction en même temps qu'un anti-germanisme discret... en attendant peut-être une victoire des Alliés."

 

Début 1943, sur l'instigation de Paul Marion, ministre dans le gouvernement de Pierre Laval, le S.O.L. est transformé en Milice, c'est-à-dire en police de Vichy, émancipée de la Légion. L'emblème? "Le gamma, la troisième lettre de l'alphabet grec. C'est la représentation zodiacale du Bélier: la force et le renouveau." Placé à sa tête, Joseph Darnand veut en faire une organisation exemplaire:

 

"Deux questions l'obsédaient en particulier: la moralité de ses hommes et leurs convictions politiques."...

 

En juin 1943, Joseph Darnand est tenté de rejoindre la résistance. Il a un contact avec elle, via le colonel Georges Groussard, qu'il a connu à la...Cagoule. Mais il ne prend pas cette porte de sortie. Et, au contraire, le mois suivant, en juillet 1943, il accepte de devenir SS avec pour contrepartie de la part des Allemands que la Milice soit armée...

 

Le sort de Joseph Darnand est désormais jeté et, en août 1943, il prête serment à Hitler, un serment purement militaire, lui a-t-on présenté, qui le lie au Führer sur le Front de l'Est, mais qui ne remet pas en cause son serment au Maréchal en France...

 

On connaît la suite: les exactions de la Milice, surtout à partir du moment où Darnand entre au gouvernement de Vichy (il en réprouve certaines, il en réprime d'autres, mais en laisse faire la plupart), la fuite en Allemagne après le Débarquement, la rencontre avec Hitler en août 1944.

 

Darnand livre ses derniers combats en Italie, après avoir fait main basse sur un trésor de guerre. Il y est arrêté alors qu'il s'apprête à partir pour l'Amérique latine. Il est jugé en Haute Cour et son procès à l'issue jouée d'avance est expédié en cinq heures. Il est exécuté au fort de Chatillon, le 10 octobre 1945.

 

Éric Brunet a voulu que ce roman soit "aussi fidèle que possible aux événements et à ceux qui les ont vécus". Et il faut dire que, sans conteste, dans l'ensemble, il y est parvenu. Le portrait qu'il dresse de Darnand est ainsi beaucoup plus complexe que l'exécrable réputation qui le simplifie.

 

Ce livre édifiant ne laisse toutefois pas de mettre mal à l'aise. Darnand sait surtout se battre et mener des hommes au combat. Ce guerrier sans états d'âme est un héros ou un salaud suivant les pas qu'il franchit et qui changent alors complètement le point de vue que l'on peut avoir sur lui.

 

Chercher à comprendre, bien sûr, ne signifie pas approuver. Un monstre à la française est d'ailleurs dédié à Georges Mandel, auquel je ne manque pas de penser quand je me rends à ma maison de Chatou, en passant rituellement devant celle, où il est né il y a 130 ans, au 10 avenue du Général Sarrail, et sur le mur de laquelle est apposée une plaque commémorative:

 

Dans cette maison est né le 5 juin 1885

Georges MANDEL

Homme d'Etat

Mort pour la France

le 7 juillet 1944

 

Francis Richard

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Un monstre à la française, Éric Brunet, 360 pages, JC Lattès

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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 18:00
Laissez-nous faire !, d'Alexandre Jardin

C'est le titre du livre, Laissez-nous faire, qui donne envie de le lire. Le signataire, moins.

 

Alexandre Jardin, sans l'avoir jamais lu, est, en effet, de réputation, confirmée par lui dans les premières pages de cet essai en forme de manifeste, un écrivain "fleur bleue", "rêveur et accaparé par des trouvailles sentimentales" etc. Il reconnaît plus loin qu'il est "un écrivain ivre de mots légers", ce qui n'est pas, pour le coup, pour me déplaire, et m'inciterait plutôt à lire ses autres livres...

 

Le titre de ce dernier ouvrage donne envie de le lire parce que "laissez-nous faire" est la maxime attribuée à l'économiste Vincent de Gournay (1712-1759), partisan de la liberté de commercer, de produire et de travailler. Un titre réjouissant donc. Qui va à l'encontre de la mentalité main stream d'aujourd'hui en France.

 

Alexandre Jardin confie que, sous le masque du romancier, qu'il est surtout, se cachait et se cache un autre lui-même, lequel, depuis longtemps, veut "prendre soin de la France", depuis ses quinze ans précisément, âge auquel il écrit une lettre dans ce sens à son père, Pascal Jardin, peu de temps avant que celui-ci ne soit emporté par le crabe.

 

Si les souvenirs personnels, qui émaillent le livre, expliquent l'engagement, différé par la peur, d'Alexandre Jardin et sont donc utiles pour connaître d'où lui viennent toutes ses idées pour réparer la France, ce sont toutefois les actions concrètes, dans la droite ligne de ces idées, menées ou initiées par lui, qui revêtent de l'intérêt et lui permettent de dire qu'"on a déjà commencé".

 

Ernest Renan avait dit à Paul Déroulède: "Jeune homme, la France se meurt: ne troublez pas son agonie." Cela fait donc bien longtemps que l'on parle du déclin de la France, avant même, peut-être, qu'il n'ait vraiment commencé. Ce n'est en tout cas pas une phrase qu'Alexandre Jardin aurait supporté d'entendre et qu'il n'évoque d'ailleurs pas, s'il la connaît.

 

Car, de toute façon, Alexandre Jardin est de ceux qui, comme ses modèles, Winston Churchill ou Charles de Gaulle, ne sont pas du genre à se résigner à la fatalité et qui veulent délivrer aux autres leur joie de citoyen. Comment? En agissant, plutôt qu'en disant. En faisant avec ceux qu'il appelle les Faizeux, ou les Zèbres, qu'il oppose aux Diseux, qui disent mais ne font pas.

 

Si la France décline, c'est bien parce que les Français ont accepté de se laisser diriger, élection après élection, par ceux qu'Alexandre Jardin appelle des mini-Colbert: "Nous avons tous lâchement obéi à des bureaucrates hors-sol, à des conseilsdetateux fâchés avec le sens commun, à des médiocrités convaincues que chaque problème est soluble dans une solution technocratique."

 

Résultat: les étatismes de droite comme de gauche des partis dits de gouvernement, par leur impéritie, leurs promesses non tenues, leurs dires non suivis d'actions, sont en train de faire le lit d'un hyper-étatisme autrement redoutable, et autrement menaçant, celui prôné par le FN de Marine Le Pen:

 

"Par cet étatisme décomplexé, le Front National est encore pire que la droite, le centre et la gauche réunis! D'ailleurs c'est bien comme cela qu'il gagne du terrain : en rameutant la vieille nostalgie de l'Etat-recours, alors que c'est précisément notre étatisme prodigieusement inefficace et coûteux qui empêche la France des Faizeux de régler nos difficultés."

 

Il suffit de faire un tour sur le site bleublanczebre.fr pour se rendre compte de tout ce que ces Faizeux font déjà, dont l'auteur donne de nombreux exemples impressionnants, avec pourtant peu de moyens, pour combattre l'illettrisme, éduquer des jeunes, permettre de trouver ou de retrouver un emploi, mettre des livres à portée de défavorisés, transporter des personnes à mobilité réduite, donner accès à un logement décent à ceux qui n'en ont pas etc. Leurs solutions, rassemblées en bouquets, marchent... parce qu'elles sortent du cadre.

 

Il n'y a pas d'exclusive. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues: "Ces Faizeux sont d'une gauche sincère, d'une droite de conviction, du centre souriant, verts ou parfaitement dégoûtés de la vie partisane." Mieux, ces Faizeux de tout poil se parlent et s'écoutent : "Les Faizeux réunis peuvent être des entreprises portées par des actionnaires privés, des associations, des maires créatifs, des acteurs de l'économie sociale et solidaire ou collaborative."

 

En 2017, année d'élection présidentielle, les Zèbres comptent bien peser de tout leur poids, acquis par leurs réalisations concrètes, pour obliger les partis discrédités à conclure des contrats de mission avec eux qui représentent la société civile dans l'éclat joyeux de ses réussites. Ils demanderont "non des facilités, mais des difficultés à résoudre", agiront indépendamment d'"une administration empesée" et refuseront toute tutelle des mini-Colbert. Sinon, ils iront eux-mêmes à la bataille...

 

Les Zèbres sont des bons vivants: "Ils vont déshabituer ce vieux pays à faire de la politique sans bonheur, inciter les gens par leur propre exemple à se convertir à leurs désirs, à chevaucher ardemment leur culot." A leur instar, Alexandre Jardin exhorte ceux qui le lisent à passer à l'acte: "Laissez jaillir de votre coeur la joie d'agir soi-même, localement, quand les élites font à ce point défaut! Renoncez à l'inaction mortifère, à l'incantation sans portée et à l'indignation stérile."

 

Francis Richard

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Laissez-nous faire - On a déjà commencé, Alexandre Jardin, 216 pages, Robert Laffont

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14 juillet 2015 2 14 /07 /juillet /2015 22:25
Temps glaciaires, de Fred Vargas

Il fait une chaleur estivale. C'est la nuit du 13 au 14 juillet. J'aime les polars. Autant de bonnes raisons pour lire en nocturne le dernier roman policier commis par Fred Vargas, qui porte bien son nom, Temps glaciaires... Car l'histoire se passe pour partie en Islande et a, entre autres, pour protagonistes des membres de l'Association d'Étude des Ecrits de Maximilien Robespierre... De quoi glacer le sang, au propre et au figuré...

 

Une femme, Alice Gauthier, est retrouvée, les veines ouvertes, "suicidée" dans sa baignoire. Or, une semaine plus tôt, elle a voulu elle-même poster une lettre destinée à un certain Amédée Masfauré, mais elle a fait un malaise en cours de route. La lettre a tout de même été postée par la passante qui lui a porté secours ce jour-là et qui a enregistré l'adresse dans sa mémoire.

 

Le commissaire Bourlin parle de cette mort à son collègue le commissaire Adamsberg. En effet, un des acolytes de ce commissaire, le commandant Danglard, doit pouvoir l'éclairer sur un signe mystérieux qui a été tracé sur le bord de la baignoire de la défunte: il est composé de deux traits verticaux, et, entre ces deux traits, transversalement, d'un trait concave et d'un trait oblique.

 

Les deux commissaires, accompagné de Danglard, rendent visite à Amédée Masfauré, destinataire de la lettre d'Alice Gauthier. Il habite le Haras de la Madeleine, au Creux, sur la commune de Sombrevert, dans les Yvelines. Son père, Henri Masfauré, a justement été retrouvé "suicidé" lui aussi quelques jours plus tôt: il s'est tiré une balle de fusil dans la bouche. Et le même signe que celui trouvé chez Mme Gauthier a été entaillé dans le cuir de son bureau.

 

Amédée Masfauré a rencontré Alice Gauthier chez elle, la veille de sa mort. Il a ainsi appris les circonstances de la mort de sa mère en Islande dix ans plus tôt. En effet Alice Gauthier faisait partie d'un voyage là-bas auquel participaient sa mère, Marie-Adelaïde, son père, Henri, et le secrétaire de ce dernier, Victor, dont le patronyme est fortuitement le même, Masfauré...

 

Lors de ce voyage, un légionnaire, Eric Courtelin, puis Marie-Adelaïde Masfauré auraient été assassinés par un inconnu, qui aurait terrorisé les autres participants. Au point qu'ils se tairaient sur ce qui s'est passé pendant le voyage, sur un îlot islandais, au large de l'île de Grimsey, où ils auraient survécu grâce aux produits de la chasse au phoque menée par l'inconnu...

 

Un troisième "suicidé", Jean Breuguel, est retrouvé dans son appartement du 15ème arrondissement de Paris. Le commissaire Bourlin en informe aussitôt le commissaire Adamsberg. Il s'est tué à la japonaise: il s'est enfoncé un couteau dans le ventre. Dans sa bibliothèque, trois livres neufs sur l'Islande... et sur une plinthe, dans la cuisine, gravé à la pointe du couteau, le signe mystérieux... qui pourrait être une guillotine symbolisée...

 

A la suite d'un communiqué enjoignant les six survivants du groupe islandais de le contacter, le commissaire Adamsberg est déçu qu'aucun d'entre eux ne se manifeste, mais reçoit une lettre du président de l'Association d'Étude des Ecrits de Maximilien Robespierre, François Château, comptable dans un hôtel, l'invitant à le rencontrer en catimini.

 

En effet, François Château a reçu des menaces et a reconnu les trois personnes "suicidées" du communiqué: elles appartiennent toutes trois à son association, qui comprend sept cents membres anonymes - leurs paumes seules ont été scannées -, et qui organise des réunions costumées où sont reconstituées les séances les plus mémorables de l'Assemblée constituante et de la Convention, dans une ambiance... révolutionnaire.

 

Aux trois personnes "suicidées", il faut ajouter, résultat de la recherche de cas analogues en France, la mort "accidentelle" d'un dénommé Angelino Gonzalez, membre lui aussi de l'association d'étude robespierriste, mort quatre jours avant Alice Gauthier, des suites d'une chute dans l'escalier de sa cave, sur un mur de laquelle a été retrouvé le signe mystérieux, tracé cette fois à la craie bleue...

 

Voilà comment se présente la pelote d'algues dont le commissaire Adamsberg doit démêler les fils qui passent par l'Islande, Le Creux et l'Association d'Étude des Ecrits de Maximilien Robespierre. Sans bien savoir si les meurtres ont des liens entre eux, s'il y a un ou deux tueurs en série et s'il faut enquêter ici plutôt que là. Pour les démêler le commissaire suivra des cheminements de pensée muets la plupart du temps, et indéchiffrables pour les autres.

 

L'intérêt de cette intrigue policière ne se dément pas, de la première à la dernière page. Et, ce qui ne gâte rien, bien des personnages sont hauts en couleurs, tels que Céleste Grignon, au service des Masfauré depuis vingt-et-un ans et Marc, son sanglier; les reconstitutions des séances parlementaires de la Révolution sont criantes de vérité - c'est le cas de le dire; les scènes islandaises sont enveloppées de brumes et de légendes; les repas pris à l'Auberge du Creux font monter l'eau à la bouche...

 

Francis Richard

 

Temps glaciaires, Fred Vargas, 496 pages, Flammarion

 

Livre précédent de l'auteur:

 

L'armée furieuse, 430 pages, Viviane Hamy (2011)

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11 juillet 2015 6 11 /07 /juillet /2015 22:55
Un été avec Baudelaire, d'Antoine Compagnon

Charles Baudelaire est un poète hors normes: "D'abord maudit, condamné, rejeté, Baudelaire devint, vers le cinquantenaire de sa mort, en 1917, puis pour de bon lors du centenaire de sa naissance en 1921, le plus grand poète français, le plus lu, le plus étudié, le plus récité."

 

Quand Barbara Polla m'a demandé de lire des poèmes que j'aimais lors de la Nuit de la poésie qu'elle organisait en février 2013 à la galerie Vanessa Quang, à Paris, très naturellement, très spontanément, j'ai choisi de lire quatre poèmes tirés des Tableaux Parisiens: Paysage, Les Aveugles, A une passante et Le crépuscule du jour...

 

Comme il l'avait fait deux ans plus tôt pour Montaigne, Antoine Compagnon a fait, à l'été 2014, sur France-Inter, une série d'émissions consacrées à Baudelaire, du 15 juillet au 22 août. Ce n'était cependant pas aussi commode de passer l'été avec lui qu'avec Montaigne, parce que l'été n'était pas une saison baudelairienne et que Baudelaire n'était pas a priori sympathique:

 

"Il est hostile au progrès, à la démocratie et à l'égalité; il méprise presque tous ses semblables; il se méfie des bons sentiments; il ne pense pas beaucoup de bien ni des femmes, ni des enfants, ni d'ailleurs de ses semblables en général; et il est partisan de la peine de mort, mais comme un sacrifice."

 

Pourtant, Antoine Compagnon, comme il sait si bien le faire, au fil des émissions, dresse de Charles Baudelaire un portrait beaucoup plus nuancé. Car Baudelaire est "inclassable, irréductible à toute simplification" et l'énoncé ci-dessus en est une... Antoine Compagnon termine d'ailleurs sa dernière émission par ces mots: "Respectons ses contradictions."

 

Un peu plus haut, dans l'émission du 6 août 2014 sur la Modernité, Antoine Compagnon cite cette pensée de Baudelaire, qui montre qu'il est non seulement conscient d'être contradictoire, mais qu'il revendique le droit de l'être: "Parmi les droits dont on a parlé dans ces derniers temps, il y en a un qu'on a oublié, à la démonstration duquel tout le monde est intéressé, - le droit de se contredire."...

 

Dans Un été avec Baudelaire, Antoine Compagnon n'est pas animé par le souci de tout dire sur lui. Il aimerait du moins, en sautant et gambadant dans son oeuvre, "reconduire le plus grand nombre dans les librairies afin qu'ils retrouvent le chemin des Fleurs du Mal et du Spleen de Paris". Parce que, si Baudelaire a été "le plus grand poète français, le plus lu, le plus étudié, le plus récité", il ne l'est plus. Et que c'est bien dommage.

 

Parmi tout ce que dit Antoine Compagnon, et tout ce qu'il dit est de bon aloi, il est quelques traits qui me parlent. Ils devraient, me semble-t-il, en convaincre d'autres de lire Baudelaire, de le relire, à voix basse et à voix haute, dans l'intimité et en public, parce que la musique de ses mots, en vers comme en prose, illustre cette affirmation du poète selon laquelle l'art est le meilleur témoignage que nous puissions donner à Dieu de notre dignité:

 

- L'oeuvre de Baudelaire est réaliste. Compagnon précise ce qu'il entend par là: "Est réaliste une oeuvre que n'accompagne pas une mise en garde moraliste, une oeuvre où l'auteur donne à voir sans intervenir pour juger et condamner."

 

- Anatole France, puis Marcel Proust (qui compare Baudelaire à Racine) ont défendu le classicisme des Fleurs du Mal, "leur versification harmonieuse, musicale, pleine". N'est-ce pas la reconnaissance de cette alchimie par laquelle le poète pétrit de la boue et en fait de l'or?

 

- Baudelaire n'a pas beaucoup écrit: "L'oeuvre de Baudelaire est mince, mais la valeur ne se mesure pas au volume. Un moment vint où les rares poèmes de Baudelaire dépassèrent les milliers de vers de ses rivaux."

 

- Baudelaire est anticonformiste et se moque des "poètes de combat", des "littérateurs d'avant-garde": "Ces habitudes de métaphores militaires dénotent des esprits non pas militants, mais faits pour la discipline, c'est-à-dire pour la conformité, des esprits nés domestiques."

 

- Baudelaire distingue l'éphémère du permanent: "La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable." Ce qui ne l'empêche pas de donner une autre acception au mot de modernité: dans sa version esthétique, elle permettrait, selon Baudelaire vu par Compagon, "de racheter la mode par l'art, par la peinture, par la poésie".

 

- Pour Baudelaire, le Beau est toujours bizarre, mais l'inverse n'est pas vrai: "Parce que le Beau est toujours étonnant, il serait absurde de supposer que ce qui est étonnant est toujours beau." Compagnon, s'appuyant sur les dires de Baudelaire, complète l'affirmation: "Si le bizarre est toujours beau, le beau est toujours triste"...

 

- Baudelaire n'est-il pas ironique quand il écrit: "Créer un poncif, c'est le génie. Je dois créer un poncif"? Pour Compagnon, "il était trop intelligent pour forger des lieux communs et il nous a laissé un paquet de paradoxes que nous peinons encore à défaire".

 

- Baudelaire a, certes, des paroles, et des pensées, terribles sur les femmes, mais c'est aussi lui qui a certainement écrit les plus beaux poèmes sur elles et l'amour qu'elles inspirent. Comment, par exemple, se lasser de citer, comme le fait Compagnon, et de se réciter, L'invitation au voyage?

 

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

 

Francis Richard

 

Un été avec Baudelaire, Antoine Compagnon, 176 pages, Editions des Equateurs

 

Précédemment, du même auteur, chez le même éditeur:

 

Un été avec Montaigne (2013)

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9 juillet 2015 4 09 /07 /juillet /2015 17:30
Les Enfants de Sal Mal Lane, de Ru Freeman

Beaucoup de pays de par le vaste monde sont pluriethniques. Il en est peu, hélas, où l'harmonie règne entre les différentes ethnies, ou alors pendant des périodes qui sont bien courtes au regard du temps long.

 

Pour que l'harmonie règne dans un pays, il faut en effet qu'aucune de ses composantes ne veuille s'imposer aux autres, qui par la force, qui par le nombre, qui par l'argent; que chacune comprenne que la paix entre elles ne peut résulter que de l'échange libre et du respect.

 

Dans Les Enfants de Sal Mal Lane, Ru Freeman raconte l'harmonie précaire qui règne entre les différents habitants d'une impasse de Colombo, au Sri Lanka. Dans ce microcosme vivent des Cingalais, des Tamouls, des Burghers (descendants d'Européens).

 

Les Cingalais de Sal Mal Lane sont bouddhistes, les Tamouls hindouistes. Une autre famille est musulmane, une autre encore catholique. Ce microcosme est donc non seulement pluriethnique, mais encore plurireligieux.

 

Le récit commence en 1979, soit quelques années avant la guerre civile qui ensanglantera le pays à partir d'un attentat commis en juillet 1983 par des extrémistes tamouls contre des militaires cingalais et qui se traduira dès cette année-là par des troubles qui atteindront cette ruelle de Colombo.

 

En 1979 la famille Herath s'installe à Sal Mal Lane. Ils sont cingalais. Mr. Herath est un haut fonctionnaire du gouvernement. Il a des affinités communistes. Sa femme, Savi, est enseignante dans une école privée et ne partage pas les idéaux de son mari.

 

Les Herath sont tous deux d'une classe sociale plus élevée que celles des autres habitants, qu'il s'agisse des Silva, des Nadesan, des Tissera, des Sansoni, des Niles, des Joseph, des Bolling ou des Bin Ahmed. Ce microcosme est également plurisocial.

 

Les Herath ont quatre jeunes enfants, deux garçons, Suren et Nihil, et deux filles, Rashmi et Devi. A Sal Mal Lane, deux autres familles ont des jeunes enfants: les Silva ont deux garçons, Mohan et Jith; les Bolling, un garçon, Sonna, et trois filles, Sophia qui a quitté la maison familiale, et deux jumelles, Rose et Dolly.

 

Dans le titre originel, en anglais, On Sal Mal Lane, il n'est pas question d'enfants, mais les neuf jeunes enfants de l'histoire en sont bien les protagonistes, même si, en dehors de leurs parents, de jeunes adultes, tels que Raju, le fils Joseph, et Kala, la fille Niles, y jouent un rôle non négligeable.

 

L'harmonie à Sal Mal Lane est précaire, mais elle est tout de même harmonie, en dépit d'autres différences que sociales, religieuses ou ethniques. Comme dans toute communauté il existe en effet d'autres différences. Ainsi Suren est-il doué pour la musique, Raju simple d'esprit, Sonna mal aimé de tous...

 

Les relations entre les personnes ne sont pas toutes harmonieuses. Mrs. Silva finit par ne plus s'entendre avec Mrs. Herath et Sonna, son fils, jalouse les autres, sans doute parce qu'il se sent exclu, et, du coup, s'affirme dans la délinquance. Raju, de par son infirmité et sa laideur physique, inspire la méfiance de tout le monde. Mohan a la guerre en lui...

 

D'autres relations, au contraire, sont privilégiées. Nihil s'entend à merveille avec Mr. Niles qui le considère comme le fils qu'il n'a pas eu. Jith, le fils Silva, est amoureux de Dolly, l'une des jumelles Bolling, et les deux jeunes gens entretiennent une correspondance secrète. Devi se met sous la protection de Raju qui lui a fait cadeau d'une bicyclette...

 

Ru Freeman raconte les faits saillants qui émaillent la vie de Sal Mal Lane pendant les années 1979, 1980, 1981, 1982 et 1983. Ce sont, dans l'ensemble des événements heureux, qui rapprochent les uns des autres les habitants de l'impasse: un match de cricket ou un spectacle de variétés mémorables.

 

Pendant toutes ces années, toutefois, quelques événements politiques extérieurs préfigureront ce qui se passera à l'été 1983 et qui apportera son lot de tragédies à Sal Mal Lane. La plupart des habitants n'y prêteront guère attention ou ne les comprendront pas, sinon Mr. Herath, et Raju, peut-être, qui, lui, n'aura qu'une intuition confuse de ce qui se trame.

 

Tous les personnages de Sal Mal Lane, quelle que soit leur importance, quels que soient leurs défauts ou leurs qualités, prennent de la consistance sous la plume de Ru Freeman. Qu'ils commettent des méfaits ou de bonnes actions, ils ne sont jamais vus de manière manichéenne. Ils sont humains tout simplement, et par là même attachants.

 

Une fois le livre refermé, tous les survivants de Sal Mal Lane semblent continuer de vivre. Ils ont acquis une existence propre. Sans doute parce qu'ils ont surmonté ensemble des épreuves et qu'en dépit des vicissitudes ils ont su renouer avec des solidarités naturelles et conserver en eux, vaille que vaille, la flamme de l'espérance.

 

Francis Richard

 

Les Enfants de Sal Mal Lane, Ru Freeman, 528 pages, Zoé

 

Roman traduit de l'anglais par Christine Raguet

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8 juillet 2015 3 08 /07 /juillet /2015 17:00
La Passagère et soixante autres petits faits divers, d'Alphonse Layaz

Le fait divers est considéré avec condescendance. Le Larousse le définit d'ailleurs comme un "événement sans portée générale qui appartient à la vie quotidienne". On n'est pas plus aimable... Un fait indéfinissable est ainsi classé dans les divers faute de mieux, parce qu'il ne relève d'aucune catégorie. Ce qui devrait au contraire, à mon sens, attirer l'attention.

 

De plus, les petits faits divers qui émaillent la vie quotidienne ont une portée plus générale qu'on ne croit. Parce qu'ils sont, tout petits soient-ils, révélateurs de notre humaine condition et qu'ils sont bien souvent le meilleur truchement pour passer du particulier à l'universel. S'il en fallait une démonstration, La Passagère d'Alphonse Layaz l'administrerait.

 

Pour mettre de bonne humeur le lecteur, l'auteur a mis au début de son livre cette épitaphe signée Jacques Prévert:

Fée d'hiver, magicien du printemps,

on peut tout faire là-dessus.

Généralement ce sont plutôt les méfaits divers.

et il a donné pour titre générique à l'ouvrage celui d'un premier petit fait divers où sont projetés au sol celui qui se narre et une charmante passagère d'un tramway bernois, à la suite d'un arrêt intempestif, qui les fait (sic) se retrouver dans la position d'amoureux transis, faisant du bouche à bouche...

 

Les faits qu'Alphonse Layaz rapporte sont, en fait, si j'ose, très divers.

 

Il en est qui sont de vrais méfaits, tels celui où un pauvre diable se fait détrousser par un voleur à la petite semaine ou celui où une jeune fille est désignée coupable d'un vol, à la faveur d'un stratagème, par celle qui l'a commis.

 

Il en est d'historiques tels celui où un chien laisse trace de ses pattes sur le mur fraîchement maçonné d'une maison de Pompeï ou celui où des grognards de Napoléon échappent à l'hécatombe de l'épopée parce qu'atteints de phlébites.

 

Il en est de drôles tel celui où un gamin prénommé Aurèle, sur le conseil de son copain Marc, perché sur un arbre, en tombe parce que la branche sur laquelle il est assis cède alors qu'il regarde une femme nue par le trou d'une haie et en est tout ému à l'entrejambe.

 

Il en est de mélancoliques tel celui où un homme croise dans l'escalier sa femme qui le quitte pour un autre qu'il n'a pas voulu voir venir: "De la fenêtre, il l'avait regardée se fondre dans la foule et disparaître lentement comme un souvenir qui chercherait à s'évanouir dans la tiédeur d'un soir d'été."

 

Il en est de coquins tel celui où le narrateur revoit Myriam, une ex, trente-six ans après leur histoire sentimentale sans lendemain, dans le Motel 18: "Sur le grand lit de la chambre 17 s'offrait à moi, en vrai, La Création du Monde, et c'est agenouillé que j'honorai sa fleur d'amour en un acte d'adoration que les élus du paradis auraient pu m'envier.

 

Faits vrais ou inventés, souvenirs d'enfance ou pas, rassemblés pêle-mêle, tous ces faits sont bien divers, et variés. Divers par les registres dans lesquels l'auteur s'exprime, par les sujets qu'il traite et par les époques auxquelles il remonte.

 

Tous ces faits rapportés sont des miniatures littéraires, d'une à quelques pages, six tout au plus, qui, comme les miniatures picturales exigent de fines petites touches du pinceau ou du couteau, remplissent l'exigence, d'un genre l'autre, d'être de petits bijoux d'écriture, qui emportent la conviction du lecteur.

 

Francis Richard

 

La Passagère et soixante autres petits faits divers, Alphonse Layaz, 208 pages, L'Aire

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6 juillet 2015 1 06 /07 /juillet /2015 10:30
Le parfum de Clara, de Jean-Marie Reber

Le roman policier n'est de loin pas une exclusivité anglo-saxonne, même si un certain nombre d'auteurs qui ne le sont pas, anglo-saxons, reconnaissent volontiers être des épigones d'un Raymond Chandler, d'un John Le Carré, d'un Dashiell Hammett ou d'une Patricia Highsmith.

 

Il est plus original que ce soit un inspecteur de police judiciaire, héros de roman policier, qui ait pour modèle un autre héros de roman policier, Philip Marlowe, le célèbre détective privé, fruit de l'imagination de Raymond Chandler, déjà cité.

 

C'est le cas de Fernand Dubois, le personnage créé par Jean-Marie Reber, un officier de police qui, pour se distraire, lit des polars moyenâgeux (d'Ellis Peters ?). Ces clins d'oeil sont bien entendu une manière non dissimulée de rendre un hommage admiratif à d'illustres prédécesseurs.

 

S'il se prend pour Philip Marlowe, le temps d'une enquête officieuse, Fernand Dubois fait pourtant davantage penser à Jules Maigret. Il est marié à Giselle, de quelques années plus jeune que lui, et plus dormeuse que lui, une vraie marmotte... Ils ont deux enfants âgés de huit ans, des jumeaux, Grégoire et Francine. Et cet amateur de bonnes choses mène somme toute une vie familiale assez ordinaire:

 

"La soirée de dimanche avait été parfaitement réussie puisqu'il avait regardé avec Giselle un épisode du commissaire Barnaby sa série policière préférée. C'était une rediffusion de 2005. Mais qu'importe, ils ne savaient plus le nom du coupable et le charme rétro de la campagne anglaise, où se déroulaient les intrigues de la série, opérait toujours aussi efficacement."

 

Le parfum de Clara est celui, entêtant, de la charmante voisine du dessus, qui vient sonner à la porte de Fernand le 28 novembre. Le fin limier est, ce matin-là, à la maison parce que cloué au lit par une grippe, qui se traduit par des températures corporelles élevées. Clara est affolée parce que Pedro Rodriguez, son mari, a disparu depuis la veille.

 

Commence alors une enquête, d'abord officieuse (pendant l'incapacité de Fernand), puis officielle (une fois qu'il est rétabli), pour élucider la disparition de Pedro, dont la voiture a réapparu au petit matin du 28 sur le parking de l'immeuble sans trace de son propriétaire, mais avec des clés permettant d'ouvrir une porte inconnue.

 

Pedro est un grand sportif. Ce qui n'est pas toujours le cas des professeurs de gymnastique... Il entretient un physique avantageux en faisant du jogging et en fréquentant un fitness. Il court même de temps en temps avec Fernand... C'est apparemment un homme sans histoires, qui a, en fait, tout pour être heureux avec une femme telle que Clara.

 

Que cache sa disparition? Une fugue, qui plus est avec une maîtresse? Un meurtre? Aucune possibilité n'est a priori à exclure. Il faudra bien deux semaines d'enquête à Fernand, aidé de son adjoint Jésus Minder, métis haut en couleur, pour résoudre cette énigme, qui, de rebondissements en rebondissements, permettra de dresser le portrait pour le moins contrasté du disparu et apprendre ce qui lui est advenu.

 

Très bien construit - une fois le livre terminé, il faut absolument relire le prologue qui prend alors toute sa saveur -, ce polar se lit d'une traite, avec beaucoup d'agrément. Car non seulement l'auteur est un observateur éclairé des moeurs contemporaines, dans toute leur complexité, mais aussi un écrivain plein d'humour et d'ironie, n'y allant pas par quatre chemins quand il s'agit de donner des détails vrais:

 

"Quarante ans après leurs premières conquêtes, les femmes continuaient à repasser le linge pendant que leurs maris ricanaient devant des images vulgaires et des plaisanteries débiles sur leurs écrans d'ordinateur. Ils allèrent se coucher. Au moment d'éteindre, l'embrassant, Giselle lui dit:

"Tu sais, j'ai bien envie de devenir féministe.

- Fais comme tu veux mon amour, lui susurra son mari, pour autant que tu continues à t'épiler...""

 

Francis Richard

 

Le parfum de Clara, Jean-Marie Reber, 232 pages, Editions Attinger

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4 juillet 2015 6 04 /07 /juillet /2015 22:30
Si l'on revenait..., d'Elisabeth Daucourt

La vie, ce n'est pas seulement l'instant présent. Il y a un avant et il y aura, peut-être, un après. La vie ne s'explique que par cet avant, qui permet tant bien que mal de comprendre le présent et de se situer dans le courant de l'existence. Aussi n'est-il rien de plus inconscient que de vouloir en faire table rase.

 

Si l'on revenait... à un moment ou à des moments d'un passé enfoui est l'hypothèse bénéfique que font les personnages des nouvelles d'Elisabeth Daucourt. Il ne s'agit pas pour eux de dire ou penser que c'était mieux avant, ou moins bien d'ailleurs. Il s'agit seulement de se souvenir pour se comprendre aujourd'hui, s'accepter et, si possible, aller de l'avant.

 

Le passé enfoui dans la plupart des nouvelles de ce recueil est celui d'il y a quelques décennies. Il appartient en quelque sorte déjà à l'histoire, faite en réalité des histoires de chacun, éléments d'un tout qui caractérise une époque, en l'occurrence toujours bien révolue.

 

Comme les moeurs ont beaucoup évolué pendant ces quelques décennies écoulées, à lire ces nouvelles on mesure le chemin parcouru. L'auteur ne porte pas de jugement. Elle raconte et les différents récits se suffisent à eux-mêmes sans qu'il ne soit besoin de commentaires.

 

Pour que ces récits prennent de la consistance, les personnages ne se contentent pas de se retrouver sur les lieux où ils se sont déroulés, ils remettent leurs pas dans ceux qu'ils ont jadis empruntés et reviennent surtout, par la pensée ainsi ravivée, aux circonstances qui les ont entourés et qui les expliquent.

 

Ainsi, revenir à l'enfance, Au bord du Doubs, ce n'est pas seulement y repasser ses vacances, mais c'est en refaire rituellement, ne serait-ce qu'au conditionnel, tous les gestes accomplis au bord de cette rivière en compagnie des parents et de la fratrie.

 

Ainsi, revenir à l'enfance, c'est partir du bouillon des soirs d'alors, dans lequel dansent les lettres, pour évoquer les histoires racontées par le père, les textes appris à l'école et la littérarure transmise par la mère, qui tous mettent des Lettres en scène.

 

Ainsi, revenir à l'enfance, c'est évoquer Le chapeau de la Toussaint des dames, qui leur permet alors de se distinguer les unes des autres, quelle que soit leur condition: "A l'église, le sexe faible doit encore se couvrir et faire preuve d'humilité, mais le respect obligé devant Dieu offre les bonheurs exquis de la coquetterie"...

 

Ainsi, revenir à l'enfance, c'est retrouver par le souvenir, puis par la lecture, Le chemin droit qui mène au camp de concentration du Struthof, le jour où le général de Gaulle y inaugure le Mémorial national de la déportation. C'est donc aussi la découverte de l'horreur, qui serait insupportable en l'absence des parents et amis.

 

Revenir à l'enfance ou au passé, dans ce recueil, c'est bien d'autres occasions de se souvenir que celles évoquées ci-dessus - il y en a dix-huit en tout. Mais, pour quelques souvenirs heureux, ou simplement cocasses, combien de souvenirs douloureux, souvent du fait de mésinterprétations de la religion catholique, qui occupe une grande place dans la vie passée, parfois présente, des personnages.

 

Souvenir heureux, celui d'Edwige, anesthésiée par son dentiste, dans La fête aux cerises, qui embarque "pour un vol au pays des joies passées"; souvenir douloureux, dans Le miracle, celui de Lucia, partie à Lourdes demander que son union avec Constant soit féconde, qui apprend à son retour qu'une autre, la bonne, a été exaucée à sa place, en son absence...

 

Qu'ils soient heureux ou douloureux, ces souvenirs relatés par Elisabeth Daucourt ont le charme des époques révolues, non pas qu'elles inspirent la nostalgie, mais qu'elles ressuscitent des événements datés, que les personnages ont vécus et qui font partie intrinséquement d'eux-mêmes, indissociables de leur histoire.

 

Ces souvenirs relatés par Elisabeth Daucourt doivent également leur charme au style de l'auteur, qui sait en quelques mots, sans qu'il n'y en est d'inutiles, restituer, souvent avec poésie, les êtres et les choses, parler à l'imagination des lecteurs pour les aider à les relier les uns aux autres et leur donner une âme, qu'ils ne peuvent qu'aimer.

 

Dans Les volets clos, les lecteurs s'y croiraient dans cette ville du Tessin où Rocco descend du train: "Les rues étroites ont interdit l'accès au soleil dont quelques rayons curieux mais discrets guignent entre les toits de tuiles roses". Plus loin, ils le voient, comme s'il était sous leurs yeux, quand "il emprunte l'étroit chemin du bas, celui qui caresse le cimetière des êtres aimés à l'ombre de l'église"...

 

Francis Richard

 

Si l'on revenait..., Elisabeth Daucourt, 136 pages, Editions Encre Fraîche

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3 juillet 2015 5 03 /07 /juillet /2015 01:00
Un lieu sans raison, d'Anne-Claire Decorvet

Quelle est la frontière, souvent bien ténue, entre la folie et la normalité? Quand la folie est reconnue sans conteste comme telle, comment la soigne-t-on dans la première moitié du XXe? Comment la distingue-t-on du génie quand celui ou celle dont elle s'est emparée se révèle être un ou une artiste de talent?

 

A travers l'histoire romancée de Marguerite Sirvins (1890-1957), Anne-Claire Decorvet tente de répondre à ces questions en situant cette histoire, pour sa plus grande part, dans Un lieu sans raison, l'Asile de Saint-Alban-sur-Limagnole, c'est-à-dire dans le château des Morangiès, en Lozère, où cette femme passa les vingt-cinq dernières années de sa vie.

 

Marguerite est la fille d'Alicia, elle-même fille de bourgeois, et de Léon, ingénieur, fils de meunier. Elle a un frère aîné, Charles, et deux soeurs cadettes, Lucile et Diane. Marguerite est ambitieuse. Elle a échoué au brevet. Elle ne le repassera pas. Elle montera à Paris pour apprendre auprès des meilleurs le métier de modiste.

 

Dans ce métier, Marguerite excelle. Elle est promue vendeuse à La Belle Jardinière. Sa soeur Lucile la rejoint et exerce le métier de comptable. La guerre éclate. Pendant les hostilités, Marguerite a l'estomac noué. Sa soeur Lucile part à Mende. Cette fois, après la victoire, c'est elle que Marguerite rejoint et elle prépare là-bas un examen de comptable.

 

Quand on a vécu à Paris, le monde y est plus vaste, et les deux soeurs finissent par remonter à Paris. Marguerite se dit toutefois: "Quand la vie vous blesse, il restera toujours un asile en Lozère." Elle ne sait pas à ce moment-là combien cette parole est prémonitoire, littéralement... En attendant, elle s'émancipe et décidément "préfère les chiffres au cul serré des clientes de la Belle Jardinière"...

 

Alicia, sa mère, veut marier Marguerite, jeune femme de bonne famille, à un jeune homme, bien sous tous rapports. Prisonnier de guerre, Jules, ce cousin du notaire, en est sorti indemne, "une exception rare !". Mais Marguerite ne veut pas d'"un inconnu qui [l]'asservirait, prendrait la relève de [ses] parents, pour [lui] dicter comment s'habiller, comment penser, passer la pompe à poussière." Aussi le promis échoit-il à Lucile.

 

Las, après le mariage de Lucile et de Jules, une nouvelle tombe, qui va atteindre Marguerite profondément. Son frère, Charles, banni par ses parents pour avoir épousé Marie, enceinte de lui, qui a échappé aux combats de la Grande Guerre, meurt du typhus en Turquie, où les tirailleurs algériens, dont il fait partie, sont venus au secours des Arméniens sur mandat de la Société des Nations:

 

"Je pleure autant sur mon frère que sur mes larmes trop tardives, ma honte et ma colère emmêlées. J'avais raison d'avoir peur, car cette mort marque un point de non-retour. Mon frère va me manquer bien au-delà de ce que j'avais imaginé. Sous le coup je me plie en deux. Qui a dit que le chagrin peut rendre fou?"

 

A Paris, Marguerite est comptable chez Monsieur Lheureux, dont l'adjoint se prénomme Henri. Henri est un homme marié, mais sa femme, dit-on, est un vrai boulet. Avec Henri, Marguerite se sent bien. Sujette à de terribles migraines, elle fait de grandes marches avec lui. Un soir, Henri lui annonce qu'il va divorcer: "C'est que je voudrais t'épouser, continue Henri. Je sais que je ne t'aurai jamais autrement."

 

Alors Marguerite cède à Henri, à l'Hôtel des Arts: "Le soir je repense à Henri, couchée dans mon lit solitaire. J'ai découvert le plaisir et, du coup, le manque: abyssal, à tomber par terre. Je repense à sa peau, sa salive et ce va-et-vient très lent qui me fait sourire avant de me faire pleurer, le nez dans l'oreiller. Sans doute Henri va divorcer, mais jamais je n'aurai la liberté de l'épouser."

 

Elle ne croit pas si bien dire. Car, empressé dans les débuts, avec le temps, son amant l'est moins: "Henri m'aime à présent d'un amour tendre et serein, dont je ne veux pas, moi qui ignore la paix." Et, un jour, où il l'attend dans la chambre d'hôtel, "affalé sur un canapé, pantoufles aux pieds, comme un mari fourbu qu'il n'est pas", elle explose et saccage tout dans la chambre. Elle peut lire sa condamnation dans le regard d'Henri qui quitte les lieux,"sans un mot, sans un cri".

 

La souffrance de la rupture rend Marguerite suicidaire, mais sa première tentative au Véronal échoue. Pendant deux ans, elle change d'air à plusieurs reprises. Mais des voix la hantent, qui la traitent de salope, sans morale et sans vertu, pour s'être attaquée à un homme marié... Elle fait une deuxième tentative: "Mieux vaut se tuer deux fois: boire le poison puis sauter dans la mer et couler sans bruit". Mais elle s'endort en chemin vers la mer...

 

Elle repart à Mende, y ouvre boutique. Au bout de dix-huit mois, elle renonce. Elle retourne à Paris. Elle chasse sa soeur Diane de l'appartement qu'elles occupent ensemble. Sa mère prétend ne pas aller bien, elle se rend en Lozère. C'est un piège. Ses parents l'emmènent voir un spécialiste, qui déclare qu'elle souffre d'"aliénation mentale et dépression mélancolique".

 

A la suite de cette consultation avec cet aliéniste, Marguerite est internée contre son gré, avec l'aval de ses parents, d'abord à Font-d'Aurelle, puis, à partir du moment où son père ne peut plus payer, elle est transférée à Saint-Alban, l'asile où sont placés les pauvres du département.

 

Anne-Claire Decorvet raconte dans quelles terribles conditions vivent les patients de l'établissement, sans chauffage, sans toilettes, sans nourriture suffisante. Conditions qui empireront pendant la Deuxième Guerre mondiale, au point que d'aucuns y mourront de faim... comme dans bien d'autres établissements psychiatriques du pays.

 

Est-il étonnant dès lors que la maladie de Marguerite ne s'améliore pas pendant les longues premières années de son internement, que l'auteur décrit tantôt à la première personne, avec les yeux de Marguerite, tantôt à la troisième quand elle veut prendre de la distance? Un changement s'opérera toutefois, insensiblement, dans les dernières années.

 

A Paul Eluard , qui s'y était réfugié en 1943, on doit l'expression de lieu sans raison pour qualifier le cimetière des fous de Saint-Alban. Peu à peu, il conviendra de parler à propos de cet asile-même de "cimetière d'une vision morte de la psychiatrie". Et l'art, dans les expressions primitives employées par quelques uns de ses patients, et appréciées d'un Jean Dubuffet, y sera pour quelque chose...

 

Francis Richard

 

Un lieu sans raison, Anne-Claire Decorvet, 432 pages, Bernard Campiche Editeur   

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

L'instant limite (2014)

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27 juin 2015 6 27 /06 /juin /2015 22:55
Trois gouttes de sang et un nuage de coke, de Quentin Mouron

En matière d'enquête criminelle, il convient de tenir des discours rationnels. Pour être sûr de la culpabilité de quelqu'un, il faut ainsi que soient réunis les trois fameux éléments: l'opportunité, les moyens et le mobile. Qui sont, par ailleurs, autant de critères objectifs permettant d'établir des statistiques, par genres.

 

Dans Trois gouttes de sang et un nuage de cokeQuentin Mouron raconte l'enquête menée parallèlement par un shérif et un détective privé sur un meurtre horrible commis dans une rue de Watertown, ville de la périphérie de Boston. Question essentielle de ce roman: les discours rationnels ordinaires tiennent-ils devant le mode opératoire extraordinaire de ce meurtre?

 

Jimmy Henderson, septuagénaire, est un Américain on ne peut plus ordinaire: il est chasseur, il soutient l'armée, il porte des bottes de marque, il fume du tabac Marlboro et achète son fil de pêche chez Wal-Mart. Or il est retrouvé mort, assassiné de manière extraordinaire dans son pick-up Ford, la langue tranchée, les yeux crevés et les joues découpées jusqu'au ras des oreilles.

 

Alexander Marshall vit avec Laura Henderson, la fille de Jimmy, avec laquelle il s'est associé pour vendre de la came. Très vite, Alexander a des vues sur Julia, la fille de Laura. Il la mate sous la douche, lui caresse les fesses quand elle passe à proximité et, un jour, il abuse d'elle avec doigté, toujours sous la douche...

 

Au regard des trois éléments, Alexander ne peut être que coupable du meurtre de Jimmy. Il n'a pas d'alibi, il a déjà planté son couteau dans le ventre d'un type quelques années plus tôt et il sait que son beau-père va le dénoncer pour abus sexuels sur Julia. Ou, plutôt, il ne croit pas que de faire ses excuses à la gamine ou de parler à son beau-père le dissuaderont de le faire.

 

Le shérif Paul McCarthy est un shérif ordinaire, marié avec Charlène et père de Paola et d'Anna, membre actif de l'Église de la Rédemption. Franck est le patron extraordinaire d'une agence de détectives privés, qui laisse les affaires courantes à ses collaborateurs et se réserve les missions spéciales, notamment celle qu'il vient d'accomplir pour un mafieux local de Watertown, Lance Le Carré.

 

Alexander apparaissant comme un suspect trop ordinaire, le shérif et le détective privé, pour des raisons différentes, envisagent la possibilité que le meurtre ait été commis par un assassin psychopathe extraordinaire, surtout après qu'un second meurtre est commis. Le mode opératoire semble être en effet celui d'un meurtrier n'ayant agi que pour son propre plaisir...

 

Si McCarthy est effrayé par cette thèse qu'il ne peut rejeter complètement, il n'en est pas de même de Franck. Celui-ci y voit l'acte d'un défoncé ou d'un artiste qui n'a pas voulu autre chose que de se divertir un peu, d'un homme lassé, pour lequel "le meurtre, cela peut être une option": "Si la sensation était à ce prix? Le caprice n'est que le pendant de l'ennui et, comme lui, n'est ni bon ni mauvais.

 

Franck sait d'ailleurs très bien lui-même ce qu'est l'ennui. Plutôt que de rentrer à New-York, ce lecteur de l'occultiste Joséphin Peladan se distrait avec cette affaire, qui n'en est pourtant pas une pour lui, un divertissement plutôt, un caprice, de la première importance...

 

Au cours de son enquête, Franck pourra donc exercer son sens particulier de l'humour, éclater de rire à de multiples reprises, trouver que la bêtise peut être belle, se conforter dans son idéal de pureté, tirer quelques traits de cocaïne et, même, en tirer un sur l'amitié...

 

Après la déraison, la raison retrouve finalement tous ses droits, même si elle laisse quelques zones d'ombre. Au bout de trois jours d'errements le shérif et le détective privé arriveront chacun de leur côté aux mêmes conclusions. La toile de fond de cette histoire étant l'Amérique d'après la crise des subprimes, qui a laissé des séquelles contrastées.

 

Dans la périphérie de Boston, il y a ainsi des quartiers tranquilles tel que celui où habite Paul McCarthy et sa famille: "De modestes maisons mitoyennes séparées par des pelouses impeccables s'échelonnent le long de Peacock Street et de Mount Auburn. Dans les jardins fleurissent les grills chromés, les tables et les chaises en plastique, les niches en bois laqué et les balançoires réputées "sécuritaires"."

 

Mais il y a aussi dans cette périphérie des quartiers dangereux tel que celui d'où provient peut-être l'assassin et où, pour les habitants - des ivrognes, des perdus, des tout-à-fait béants -,"se réveiller, se lever, s'habiller, n'a pas beaucoup plus de sens que de mourir ou de tuer quelqu'un": "Tabasser une vieille ou s'allumer un joint, se tuer ou ouvrir une canette de Coca, kif kif."

 

Ce roman est celui des contrastes, entre les différents quartiers de la périphérie de Boston, entre les sorts échus aux différents habitants d'une Amérique post-crise des subprimes, entre les personnages ordinaires comme Paul et extraordinaires comme Franck (en quête perdue de ses semblables), entre une vilaine et trouble affaire et le style bel et précis de la narration.

 

Francis Richard

 

Trois gouttes de sang et un nuage de coke, Quentin Mouron, 224 pages, La Grande Ourse

 

Livres précédents de l'auteur, parus chez Olivier Morattel Editeur:

 

La combustion humaine (2013)

Notre Dame de la Merci (2012)

Au point d'effusion des égoûts (2011)

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23 juin 2015 2 23 /06 /juin /2015 22:55
La Miséricorde (inédit), de Jean Raspail

Dans sa collection Bouquins, les éditions Robert Laffont ont eu la bonne idée de publier en un volume six romans de Jean Raspail. Or, parmi ces six romans, il en est un qui est inédit, inachevé, situé "en lanterne rouge" du peloton. Il s'intitule La Miséricorde.

 

Pour les cinq premiers romans - Le Jeu du roi, Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, Qui se souvient des hommes..., Septentrion, Sept cavaliers... -, je me contenterai de faire appel au préfacier de leur réédition. Il dit très bien quelle idée fixe anime l'auteur tout au long de son oeuvre romanesque, laquelle ne se résume d'ailleurs pas à ces six titres rassemblés sous le titre plus général de Là-bas, au loin, si loin...

 

Dans sa préface, pour caractériser cette idée fixe, Sylvain Tesson emploie l'expression de "désagrégation de toute chose sous la roue de l'Histoire". Devant cette désagrégation, quel est le comportement original, dépourvu de nostalgie, inventé par Raspail? "Il a choisi de veiller sur les ruines. De se faire leur serviteur. Il ne s'agit pas là de les réédifier, d'appeler à leur Restauration. Il s'agit de se tenir au chevet de l'agonie, comme une bonne fée penchée sur un mourant."

 

Puisque c'est une idée fixe, on la retrouve bien sûr dans La Miséricorde, ainsi que le comportement qui va avec. Ce livre singulier n'en mérite pas moins d'être aussi connu que le sont les cinq parus avant lui. Qu'il soit inachevé ne doit pas en effet en décourager la lecture. Au contraire. Peut-être n'en est-il que plus précieux. Peut-être en est-il mieux ainsi.

 

Jean Raspail dit dans son post-scriptum: "N'est pas Bernanos qui veut". Sans doute. Mais n'est-ce pas, de la part du romancier, et grand voyageur, excès de modestie? Il semblerait plutôt que toute fin d'un tel ouvrage est indicible, que le livre tel qu'il est se suffit à lui-même et que la Miséricorde divine doit demeurer, de toute façon, une question ouverte, sans réponse...

 

Au début des années 1950, le curé de Bief, Jacques Charlébègue, a commis un double crime, monstrueux. Il a assassiné sa maîtresse enceinte de lui, a arraché de son ventre l'enfant qu'elle portait pour la baptiser, s'est acharné sur les deux visages de la mère et de l'enfant, pour les défigurer...

 

En 1960, Mgr Anselmos le nouvel évêque de Nivoise, dont dépend la paroisse de Bief, au contraire de son prédécesseur, Mgr Perrin, ne veut pas ignorer les appels à l'aide épistolaires de Jacques Charlébègue, qui occupe la cellule 25 à la prison de Clermont-Nivoise et porte le matricule R/1042.

 

En 1954, Jérôme des Aulnais, jeune avocat, a été l'assistant du bâtonnier H. qui assurait la défense de Jacques Charlébègue. En 2001, il se trouve dans la petite ville de X., à une quarantaine de kilomètres de Périgueux.

 

Lors d'une visite touristique de l'ancienne abbatiale Saint-Saturnin, devenue église paroissiale, bien involontairement, lui qui ne s'est pas confessé depuis quarante ans, il est pris dans le mouvement des nombreux pénitents que reçoit le père Jacques en confession, tous les jours de 14 heures à 18 heures.

 

Le père Jacques officie dans "un vieux confessionnal, un vrai, rescapé du vandalisme clérical des années soixante et soixante-dix, en bois sombre ornementé, la petite cabine du prêtre au centre, fermée par une porte à barreaux serrés qui ne laissait rien voir de l'intérieur, et les deux cellules des pénitents, de chaque côté, dissimulées par un rideau opaque qu'il fallait écarter pour entrer".

 

Quand arrive son tour de déposer son paquet, Jérôme des Aulnais entend la voix du prêtre et a une surprise intense. Car, cette voix, même altérée par l'âge, il la connaît. C'est celle du curé de Bief, telle qu'il l'a entendue quarante-sept ans plus tôt à la cour d'assises de Bordeaux...

 

Dans Le journal d'un curé de campagne, Georges Bernanos écrit: "Le mauvais prêtre est un monstre. La monstruosité échappe à toute commune mesure. Qui peut savoir les desseins de Dieu sur un monstre? A quoi sert-il? Quelle est la signification surnaturelle d'une si étonnante disgrâce?"

 

Ce passage, cité par Jean Raspail, résume bien les questions que pose la monstruosité de ce prêtre, qui n'est plus le même longtemps après. La Miséricorde peut-elle s'étendre à un tel monstre, que Mgr Anselmos tente pourtant de comprendre quelques années seulement après ses crimes de sang? Il s'adresse alors à son vicaire général, l'abbé Jacquelein, en ces termes:

 

"L'abbé Charlébègue aurait pu quitter sa paroisse, s'enfuir avec la jeune fille enceinte, s'établir quelque part, inconnu chez les inconnus, travailler. Vous savez aussi bien que moi que l'Eglise ne l'aurait pas totalement abandonné. On s'efforce de reclasser les prêtres défroqués, qui sont sans armes contre l'existence. On limite leur déchéance. Mauvais prêtres, on les aide à devenir des hommes dignes. C'est cette dignité au rabais que le curé de Bief a refusée. Par amour et par crainte de Dieu, il a tué, pour tenter d'effacer aux yeux des hommes la faute d'un prêtre de Dieu."

 

Francis Richard

 

Là-bas, au loin, si loin..., Jean Raspail, 1172 pages, Bouquins Robert Laffont


Rééditions précédentes:

 

Le Camp des Saints (2011) Robert Laffont

Les veuves de Santiago (2011) Via Romana

 

PS

Ce roman est paru aux Équateurs le 1er mai 2019:

La Miséricorde (inédit), de Jean Raspail
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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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