Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 22:30

Manifeste-incertain1-Frederic-Pajak.jpgMon père m'a appris à aimer les livres illustrés - dont il faisait collection et dont j'ai hérité d'une partie. Rien à voir avec les bédés, que je ne méprise pas et qui m'ont beaucoup apporté, mais tout à voir avec des livres où les mots et les images se mélangent et se répondent, ne peuvent exister les uns sans les autres.

 

Avant de lire Manifeste incertain 2, qui est justement un livre illustré et qui est paru récemment, à l'automne, je viens d'éprouver le besoin de lire d'abord le tome 1, publié un an auparavant, soucieux, bien que désordonné de nature, de respecter un ordre chronologique qui permet de restituer toute évolution, fût-elle spontanée, et de la mettre en perspective.

 

Dans son avant-propos, Frédéric Pajak explique que la genèse de son livre remonte à son enfance et qu'il l'a porté en lui pendant des décennies, accumulant notes et dessins à l'encre de Chine destinés à lui donner corps un jour incertain.

 

Deux thèmes sont présents en filigrane: l'Histoire sacrifiée sur l'autel de la reconstruction du monde, qui a occupé les esprits après-guerre, et la guerre du temps, que le présent a gagné sur le passé en le vidant de sa substance:

 

"Evocation de l'Histoire effacée et de la guerre du temps, tel est, exprimé de façon désarticulée, le propos du Manifeste, qui s'ouvre par ce premier volume. D'autres suivront, au gré de l'incertitude."

 

Dans le Manifeste, le passé "subsiste à l'état de souvenir", souvenir personnel et souvenir de figures tutélaires comme celle, fascinante, de Walter Benjamin, ou celle, déconnante de Samuel Beckett.

 

Le souvenir personnel, c'est l'amour que sa grand-mère paternelle lui vouait et qui lui a fait connaître "la guerre mot après mot", ce sont les travaux humiliants accomplis par le paresseux dans l'âme qu'il était, c'est l'amour qu'il a vécu "avec une fille qui était un lutin".

 

Walter Benjamin est un personnage contradictoire:

 

"Il est autant inspiré par la poésie romantique que par la psychanalyse, l'Histoire, les utopies sociales, la philosophie - et rêve d'associer Platon, Spinoza et Nietzsche. Il cherche surtout à concilier l'inconciliable: la tradition juive, le communisme - dont il définit les buts comme "un non-sens" - avec les idéaux anarchistes, qu'il trouve néanmoins dénués de valeur."

 

Frédéric Pajak raconte Walter Benjamin en voyageur à Capri et à Ibiza, en lecteur de Maurras, de Bloy, de Breton, d'Aragon, de Zola ou de Céline, en traducteur de Baudelaire et de Proust, en amateur du récit et de la narration auxquels vont sa prédilection et sa préférence au roman.

 

Frédéric Pajak se raconte à Paris, où il est témoin d'une scène insolite dans le métro, ou en Sicile, écrivant et dessinant quand ça lui chante, les yeux remplis d'images de villes sous le soleil ou sous la pluie:

 

"Lire, et vivre. Dire un peu ce que je lis, ce que je vis, pourquoi, comment."

 

Dire quelles réflexions lui viennent à l'esprit telles que celle-ci:

 

"Grandir et vieillir, ce n'est pas pareil. On peut toujours grandir ou rapetisser, c'est à choix. On ne peut pas vieillir ou rajeunir."

 

Ou cette autre, que j'aime:

 

"On peut aimer le travail, la raideur des gestes obligatoires. On peut aussi aimer le chaos, l'hésitation, la maladresse, l'erreur. On peut aimer ne pas choisir, ou même choisir de ne pas choisir."

 

Frédéric Pajak parle aussi de l'année 1933, de l'avant et de l'après 30 janvier de cette année-là, et reparle inévitablement de Walter Benjamin et de ses rapports à l'Histoire:

 

"L'Histoire ne peut exister en tant que telle qu'à la condition que le présent répare le traumatisme du passé [...]. Le marxisme voit dans le prolétariat la classe détentrice de la puissance révolutionnaire. Il incarne le "sujet de l'Histoire", sa force ascendante. Benjamin, lui, plaide pour la faiblesse, pour les laissés-pour-compte, les victimes. Il n'est pas loin d'approuver le message chrétien: "Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort." Ainsi, contre le marxisme, il se prononce pour une utopie totale."

 

Dans les dernières pages du livre, l'auteur évoque les Esprits qui "portent chacun le nom d'un sentiment puissant", tels que le Bonheur, le Désespoir, l'Appétit, la Fatigue, la Douleur, la Joie, la Peur, le Chagrin, la Bêtise, l'Impatience, la Bonté, la Pitié etc.

 

Il voit à l'intérieur d'une maison une autre maison, comme il voit à l'intérieur du ventre d'une femme un autre ventre, dans les arbres d'autres arbres, dans les mains d'autres mains, dans la femme une femme cachée...

 

Comment être insensible, pour finir, à cette évocation du terme qui est notre lot à tous, dont l'enveloppe corporelle est au fond bien peu de chose:

 

"La Mort est toujours en chasse. Elle passe sur nous sans un bruit, nous embrasse du bout des lèvres avant de nous avaler. Elle ne laisse de nous que des os sous la terre, des corps gonflés d'eau, échoués sur le rivage et grignotés par les oiseaux, ou parfois rien, un peu de cendre dans le vent."

 

Aussi ai-je hâte de trouver le temps de lire le tome 2, de me remplir les yeux de mots et d'images en noir sur blanc, qui se mélangent et se répondent, pour leur plus grand bonheur...

 

Francis Richard

 

Manifeste incertain 1, Frédéric Pajak, 192 pages, Les Editions Noir sur Blanc

Partager cet article
Repost0
12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 18:35

Et la France se réveilla TREMOLET STAINVILLEQuel est l'engagement que François Hollande aura tenu au cours de la première année de son mandat, et dont je n'ai pas parlé dans mon article, publié le 6 mai 2012 par lesobservateurs.ch, sur l'avenir radieux que le président de la République française promettait aux Français une fois élu? L'engagement 31:

 

"J'ouvrirai le droit au mariage et à l'adoption aux couples homosexuels."

 

Cet engagement devait passer comme une lettre à la poste. Cela a été le cas dans l'Espagne des rois catholiques et en Grande-Bretagne anglicane. Mais, en France déchristianisée, pourquoi cela ne le fut-il pas?

 

Vincent Trémollet de Villers, rédacteur en chef du Figaro Hors-Série et du Figaro Histoire, et Raphaël Stainville, journaliste politique au Figaro Magazine, ont mené l'enquête sur la révolution des valeurs qui explique cette énième déconvenue socialiste, qui pourrait s'avérer à la longue une bien amère victoire.

 

Cette enquête montre qu'avec des moyens dérisoires une petite cohorte de personnes déterminées peut soulever des montagnes. 

 

Un beau soir de septembre 2012, cette cohorte se réunit. Parmi elles, deux personnalités médiatiques, qui ne se s'aiment pas: un bouquiniste belge, Alain Escada, à la tête d'un mouvement inconnu deux ans plus tôt, Civitas, et l'ineffable Virginie Tellenne, alias Frigide Barjot.

 

Les autres personnes déterminées ne sont pas encore connues médiatiquement, mais ce seront elles les véritables chevilles ouvrières d'un mouvement qui sera d'une amplitude inconnue depuis près de trente ans et qui sera comparable à celui pour l'école libre sous François Mitterand.

 

Ce 5 septembre 2012, Frigide Barjot, Béatrice Bourges, présidente du Collectif pour l'enfant, et Jean-Eudes Tesson, président de la Fondation pour la famille, ont réuni une cinquantaine de personnes à Paris, dans un local du Mouvement pour l'unité, 1 place Saint-Sulpice.

 

Cette cohorte de cinquante-six personnes, en se quittant, se promet de conjuguer les efforts pour lutter contre la loi Taubira sur le mariage gay en préparation. Or, dès le lendemain, Alain Escada fait cavalier seul et annonce que ses troupes descendront dans la rue le 18 novembre 2012...

 

La riposte des personnes restantes ne tarde pas. Le nom de "Manif pour tous" pour ce mouvement est trouvée par Ludovine de la Rochère, directrice de la communication de la Fondation Lejeune et actuelle présidente du mouvement. Et, le 14 septembre 2012, une conférence de presse est tenue par Frigide Barjot, Laurence Tcheng, Xavier Bongibault, nouvelle trinité des opposants au mariage homosexuel:

 

"La catho déjantée, la gaucho et l'homo."

 

Le projet de loi Taubira est présenté en Conseil des ministres le 23 octobre 2012, puis adopté par ce dernier le 7 novembre 2012. Dans l'intervalle et après - le rôle de Frigide Barjot sera déterminant -, les opposants à cette loi se mobilisent à travers tout le pays. Ils doivent manifester à Paris et dans toute la France le 17 novembre 2012.

 

Le résultat de cette première journée de manifestations dépasse toutes les espérances des organisateurs: 200'000 manifestants à Paris selon eux, 70'000 selon la préfecture de police, 500'000 dans toute la France. Le lendemain, Civitas rassemble 20'000 personnes, 8'000 selon la préfecture de police.

 

Pourquoi ces premiers succès? Parce que la très grande majorité de ceux qui manifestent n'ont pas pour cible l'homosexualité et parce qu'il ne s'agit pas, comme tenteront de le faire croire les médias aux ordres, d'un mouvement homophobe. C'est ce que soulignent les auteurs du livre:

 

"En neuf mois d'enquête, il nous est apparu que l'homosexualité n'était pas la préoccupation de la très grande majorité des manifestants mais bien la filiation, puis le mépris dont les manifestants considèrent avoir été l'objet."

 

En effet les autorités socialistes minimiseront les manifestations monstres du 13 janvier 2013, qui a réuni vraisemblablement 600'000 personnes, du 24 mars 2013, qui en a réuni au moins un million et du 26 mai 2013 500'000 - un mois pourtant après que la loi Taubira a été votée définitivement le 23 avril 2013 par l'Assemblée nationale.

 

Le premier ministre socialiste, Jean-Marc Ayrault, consulté par le président du Conseil économique, social et environnemental, Jean-Paul Delevoye, lui demandera de déclarer irrecevable le 26 février 2013 la pétition signée par plus de 700'000 personnes demandant d'examiner les conséquences de la loi Taubira sur le plan éducatif comme sur le plan économique...

 

La façon, dont des manifestants pacifiques seront plus maltraités par la police que des délinquants violents et condamnés judiciairement, l'incarcération abusive du jeune Nicolas Bernard-Buss, précédée d'une arrestation inutilement violente, les amalgames faits avec l'extrême-droite pour discréditer ce mouvement populaire, le refus de l'objection de conscience aux élus devant célébrer des mariages homosexuels achèveront de discréditer ce régime liberticide.

 

Parce que de très nombreux jeunes, qui ont participé à la "Manif pour tous", ont placé une loi morale au-dessus de la loi civile et parce qu'ils ne lâcheront rien, les auteurs pensent que cette loi sera remise en cause un jour:

 

"Quand ils se découragent, ils songent à Antigone et aux gamins de la Rose Blanche. Quand ils ont soif ils vont puiser chez Saint-Exupéry, chez Camus, chez Bernanos. Quand ils sont impatients, ils se souviennent de Mandela, de Walesa, de Vaclav Havel. Quand ils souffrent de la bêtise qui écrase parfois leur époque, ils murmurent Baudelaire: "Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille."

 

Entre-temps, Xavier Bertrand travaille "avec des juristes pour savoir, comment, avec les contraintes de la Cour européenne des droits de l'homme, il serait possible d'atteindre trois objectifs: maintenir une union solide sur le plan fiscal et patrimonial qui consacrerait l'amour entre personnes de même sexe; empêcher l'adoption; sanctuariser la filiation."...

 

Francis Richard

 

Et la France se réveilla - Enquête sur la révolution des valeurs, Vincent Trémolet de Villers, Raphaël Stainville, 288 pages, Editions du Toucan

Partager cet article
Repost0
9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 22:00

Ecolos FONTENOYLe titre du livre de Maud Fontenoy est ambigu. S'agit-il dans ce livre d'un ras-le-bol de la part des écolos ou d'un ras-le-bol à leur égard?

 

Pour en avoir le coeur net, je l'ai donc lu. Et je ne suis pas sûr que l'ambiguïté ait été complètement levée pour autant. Car la réponse à cette question est: "Les deux, mon colonel!"

 

D'une part, l'auteur exprime son ras-le-bol de la part des vrais écolos, dont elle fait partie, cela va de soi, à l'encontre des 2% de climato-sceptiques qui remettent en cause le réchauffement climatique d'origine humaine, d'autre part elle dit son ras-le-bol à l'égard des écolos qui font de l'écologie politique au lieu de faire de l'écologie en politique:

 

"Ne laissons pas ce combat essentiel pour chacun d'entre nous être pris en otage, écartelé entre des visions extrémistes rétrogrades et un négationnisme suicidaire."

 

Il faut donc bien penser que le titre a un double sens et que ce jeu de mots voulu sert à renvoyer dos à dos des positions extrêmes.

 

Evidemment Maud Fontenoy est beaucoup plus crédible dans ses propos quand elle dénonce, par exemple, la pollution du Grand Bleu, qu'elle a sillonné à la rame, ou à la voile à contre-courant:

 

"Six millions de tonnes de déchets sont rejetés à la mer partout à travers le monde. Produits chimiques toxiques, polystyrènes, bouteilles, objets flottants non identifiés, hydrocarbures, etc. Des milliards de détritus qui jonchent le fond des océans et traînent désespérément en surface dans l'attente  d'une bonne âme pour les ramasser."

 

Cette adepte de la religion du réchauffement climatique d'origine humaine prétend donc que ceux qui n'adhèrent pas à sa foi sont des négationnistes ultra-minoritaires, 2% contre 98% de vrais scientifiques... comme l'affirme également un certain Barack Obama...

 

Cette charmante personne, qui a certainement prouvé qu'elle avait de grandes qualités de navigatrice, semble ne pas savoir que depuis quinze ans la température moyenne à la surface de la Terre n'augmente plus, en dépit de l'augmentation de la teneur en CO2 et en gaz à effet de serre dans l'atmosphère, après une légère augmentation, il est vrai, dans les trente dernières années du XXe siècle.

 

Mais, au fait, que signifie une moyenne scientifiquement? Rien. C'est un indicateur, manipulable à souhait. Quand je fais, caricaturalement, la moyenne entre la température de New-York qui était hier de - 18°C et celle de Biarritz qui était le même jour de 18°C, je trouve 0°C, ce qui ne m'apprend rien du tout sur le climat hivernal dans l'hémisphère nord.

 

Un récent sondage au sein des météorologistes américains montre que 48% d'entre eux ne pensent pas qu'on assiste à un changement climatique d'origine humaine... Les fervents du réchauffement climatique sont donc en réalité faiblement majoritaires dans cette honorable compagnie... On est très loin du consensus sur lequel l'auteur s'appuie.

 

Maud Fontenoy est convaincue des bienfaits et de la rentabilité de l'agriculture bio et rejette toute contamination par les OGM. Soit. Mais, d'un autre côté, elle dit qu'"investir dans la recherche est indispensable"... Dans son esprit scientifique, il y a donc recherche et recherche. Et toutes les voies de recherche ne sont donc pas pénétrables et à pénétrer...

 

Comment voit-elle la transition énergétique? Sans doute pour se conformer à son image, qui la situe à égale distance entre des extrêmes, elle ose dire très clairement:

 

"La solution du nucléaire n'est pas à rejeter."

 

On ne lui donnera donc pas tort quand, avec beaucoup de bon sens, elle dit que toutes les solutions doivent être explorées et qu'il faut réconcilier écologie et économie:

 

"La construction d'éoliennes, de panneaux solaires, le reboisement, la fabrication de voitures électriques, le développement de nouvelles techniques d'irrigation, la gestion du recyclage, la création de produits durables, la construction du bâtiment du futur... Tout cela va créer de nouvelles industries autant que de nouveaux emplois."

 

Que préconise-t-elle cependant pour aboutir à cette réconciliation? Des mesures étatiques nationales et supranationales, essentiellement, énoncées à la fin de chacun des dix chapitres du livre.

 

Florilège:

 

"Créer une banque de la transition écologique."

 

"Nous devons mettre en place de nouveaux accords internationaux fixant des cadres environnementaux clairs avec des incitations mais aussi des sanctions, tout en tenant compte des capacités moindres des pays en voie de développement."

 

"Instaurer une fiscalité verte efficace qui permettra, pour encourager le changement, de taxer les produits polluants."

 

"Réduire les subventions aux activités néfastes à l'environnement."

 

"Adopter au niveau mondial un ambitieux plan d'éducation à l'environnement, des enfants comme des grands."

 

"Aider au développement des véhicules électriques et des aménagements nécessaires à leur utilisation."

 

Il n'est question que d'interventions, de crédits ciblés, d'aides, d'incitations, de sanctions, de taxes, de plans etc.

 

Qui déciderait de tout ça? Maud Fontenoy y répond par une autre question qui ne surprendra personne:

 

"Et si la solution au niveau mondial était la création d'une grande agence internationale, d'une Organisation mondiale de l'environnement?"

 

Tentation mondialiste quand tu nous tiens...

 

Et si, au lieu de privilégier ces solutions qui ne marchent pas, et ne marcheront jamais, on laissait les acteurs économiques explorer eux-mêmes des solutions écologiques, en abandonnant les mauvaises pour adopter les bonnes, au bout d'un processus de découverte qui a fait ses preuves et que d'aucuns appellent marché... à la faveur d'un renouvellement des droits de propriété qui les responsabiliseraient?

 

Francis Richard

 

Ras-le-bol des écolos - Pour que l'écologie rime ave économie, Maud Fontenoy, 240 pages, Plon 

Partager cet article
Repost0
7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 00:45

On dirait toi BAECHLERComment lit-on un livre? De bout en bout, comme je le fais, scrupuleusement, quitte à relire? En diagonale, comme les gens pressés qui cherchent l'essentiel et le manquent? En lisant depuis la fin jusqu'à la première page, pour, une fois l'histoire dévoilée, reprendre depuis le début si les mots vous ont plu?

 

C'est de cette dernière façon que la narratrice du livre de Sonia Baechler lit les livres et qu'elle fait connaissance avec l'existence des absents et des vivants qui peuplent ses nuits.

 

Dans un tel désordre apparent, elle se meut avec aisance pour raconter Marie-Adèle, son arrière-grand-mère, et se raconter elle-même, qui ressemble tant à sa bisaïeule qu'elle peut se dire en la voyant en pensée: On dirait toi.

 

Le récit n'est donc pas chronologique, ni unidimensionnel. Il remonte à la verticale, part à l'horizontale, s'installe à une époque, puis redescend le temps. Il se passe dans la Vallée, en échappe par le Tunnel, puis revient. Ces allers et retours dans l'espace et le temps sont très bien évoqués par la narratrice quand elle s'interroge sur ses racines:

 

"Et si mes racines n'étaient pas seulement linéaires, si elles ne suivaient pas seulement une hiérarchie verticale? S'il était aussi question de racines horizontales comme pour ces plantes capables de refaire sur une même branche, à partir d'un bourgeon, de nouvelles racines? Je serais alors en devenir et capable de me ramifier en n'importe quel point, de m'élargir, de garder la mémoire verticale tout en suivant mon chemin à l'horizontale."

 

Les deux femmes, Marie-Adèle et la narratrice, sont des "libres-penseuses", des esprits libres, indifférentes aux convenances. Il faut dire que, dans leurs gènes, "circulent sans vergogne des chromosomes frondeurs"...

 

Toutes deux lisent, écrivent et décrivent la Vallée et ceux qui l'habitent.

 

Leur univers est celui des vignes:

 

"Le fendant et la gnole me sont pour ainsi dire tombés dessus." dit la narratrice.

 

C'est un univers catholique, où la ferveur et la crainte de l'enfer n'empêchent pas d'écouter la Chenegauda la nuit tombée:

 

"La légende parlait de ces nuits de tempêtes pendant lesquelles les rivières pleuraient, les arbres s'enlaçaient et les prières s'élevaient. Elles rôdaient les âmes damnées; et il était interdit de lever le regard sur leur voile blanc."

 

C'est un univers où tout le monde ne peut pas avoir la vocation monastique et où l'on peut préférer se marier... et ne pas trouver saint de diviser le corps et l'esprit.

 

C'est un univers où les femmes n'ont pas droit de cité. Le beau-père de Marie-Adèle, par exemple, juge de son état, pense ainsi:

 

"Le vote des femmes? Une hérésie! Ça nous tient déjà suffisamment par le pantalon! Un jour ça pense là, le suivant ça pense ici, moi je dis qu'elles saboteraient toute la Vallée."

 

C'est un univers communautaire:

 

"Naître dans et de la Vallée c'était faire partie d'un clan, lui-même divisé en une infinité de sous-clans."

 

C'est un univers qu'il est donc difficile de quitter et où un héritage peut vous coller "à l'âme et au corps tellement fort que vous ne pouvez que l'aimer"...

 

Dans cet univers évoluent des personnages hauts en couleur. Ils appartiennent à une parentèle qui se montre peu déférente envers la moindre autorité et vit au cours des deux temps éloignés de Marie-Adèle et de son arrière-petite-fille. Laquelle en vient pourtant à écrire que ces deux temps se confondent, voire se dissolvent:

 

"Nous empruntons le même ciel mais pas le même chemin, nous marchons côte à côte dans deux temps différents , deux temps qui ne font qu'un seul, deux temps qui n'ont jamais existé, n'existent pas, n'existeront jamais. Deux temps qui se touchent seulement par la pointe de mon stylo qui a de la peine à s'arrêter, de la peine à reprendre son souffle."

 

Ce récit apparemment chaotique, en réalité très construit, trouve son origine dans la photo d'une femme - qui porte le même nom et le même sourire que la narratrice -, et y retourne:

 

"Je la tiens entre mes mains et j'ai l'impression de voir le monde de là-haut. Je monte et je tourne. Je tourne et je monte jusqu'à fendre l'espace et le temps. Toujours dans le même sens, à l'intérieur d'un cercle parfait.

Comme un vertige..."

 

Un vertige étourdissant... et fascinant.

 

Francis Richard

 

On dirait toi, Sonia Baechler, 224 pages, Bernard Campiche Editeur

Partager cet article
Repost0
2 janvier 2014 4 02 /01 /janvier /2014 21:15

 

Anges KHADRAIl est des livres qui, dès le début, annoncent la couleur de la fin, sinistre. Le dernier livre de Yasmina Khadra est de ceux-là. Le héros et narrateur de l'histoire, Turambo, s'apprête à être décollé par Dame Guillotine. D'après son gardien, il ne devrait rien sentir...

 

Comment en est-il arrivé là? On se le demande et on va tarder à le savoir parce que l'auteur, qui tient pendant quelque 400 pages le lecteur en haleine, conte par le menu toutes les péripéties que Turambo va traverser pendant les 15 ans précédant ce prologue. L'occasion pour lui de restituer l'Algérie de l'entre-deux-guerres, sans manichéisme, mais sans fard non plus, dans son contexte, qui a toute son importance du fait que les mentalités ont - en tout cas faut-il l'espérer - considérablement changé.

 

Amayas est né en 1910 dans un petit village d'Algérie, Arthur-Rimbaud, Turambo pour faire court, d'où le surnom qui lui est donné par un boutiquier de Graba, un ghetto de Sidi Bel Abbes.

 

Sa famille s'y est réfugiée, alors qu'il avait onze ans. En effet son village natal venait d'être rayé de la carte à la suite d'un glissement de terrain... Toute sa famille? Non, parce que son père n'est pas revenu de la Grande Guerre, sans qu'on sache ce qu'il est devenu.

 

En fait, ils sont cinq, lui compris. Il y a sa mère, Taos, sa tante, Rokaya, dont le mari, colporteur, parti vendre des samovars, n'est pas réapparu depuis une décennie, son oncle Mekki, de quatre ans son aîné, devenu chef de famille, Nora, sa cousine, du même âge que lui et dont, les années passant, il va devenir amoureux.

 

Turambo n'a pas fait d'études. Il est analphabète. Il va donc tenter de gagner sa vie en faisant des petits boulots. C'est ainsi qu'il va travailler entre autres pour Zane, le boutiquier qui lui a donné son surnom, et qui est tout à la fois "contre-bandier, maître chanteur, receleur, indic et maquereau", c'est-à-dire une belle âme...

 

Puis sa famille déménage à Oran, dans le quartier de Médine Jdida. Turambo désespère d'y trouver du travail quand il rencontre Pierre, qui se propose de lui en procurer à condition d'empocher la moitié de ses gains. Turambo accepte. Sa mère, de son côté, fait le ménage chez une femme impotente, dont le fils, Gino Ramoun se lie avec lui.

 

Pierre n'aime pas Gino et demande de choisir entre ce "youpin" et lui. Turambo rompt avec Pierre et se retrouve de nouveau sans travail. Gino arrive à le faire embaucher par son patron, Bébert, un garagiste. Les malheurs s'enchaînent alors: il étale d'un coup de poing un client de Bébert, qui lui manque de respect, et se fait virer avec Gino; la mère de Gino décède; Nora, sa cousine est mariée, grâce à des entremetteuses, à un riche féodal de Frenda...

 

Turambo a l'impression que les tuiles n'arrêtent pas de lui tomber sur la tête... Le client de Bébert qu'il a allongé est un boxeur connu. Il ne s'est pas plaint à la police. Le directeur d'une écurie de boxeurs, DeStefano, ayant appris cet exploit, lui a proposé de le prendre avec lui. Il a d'abord refusé. Maintenant que Nora refuse ses avances parce qu'elle est mariée depuis six mois, il accepte:

 

"Il n'y avait pas mieux qu'un ring pour s'autoflageller."

 

A partir de 1932, il entame alors une carrière de boxeur à succès. Un organisateur de matchs de boxe, Michel Bolloq, dit Le Duc, le remarque et investit beaucoup sur lui. De match en match, il va connaître la gloire...

 

Côté coeur, il s'amourache d'une prostituée de luxe, Aïda, qui lui fait bien comprendre que, malgré toute la sympathie qu'elle a pour lui, il n'est pas question pour elle de l'épouser pour la sortir de ce qu'il appelle une vie indécente:

 

"Tu trouves décent de te faire casser la figure sur un ring? Ce n'est pas vendre ton corps aussi? La différence entre ton métier et le mien est qu'ici, dans ce palais, je ne reçois pas de coups, je reçois des cadeaux."

 

Quand il confie son éviction à son ami Gino, ce dernier lui répond:

 

"Tu as un problème affectif Turambo. Tu as été très mal materné. Aïda n'a pas tort. Tout compte fait, tu lui dois une fière chandelle. Ne tombe pas amoureux de chaque femme qui te gratifie d'un sourire."...

 

Pendant un an il va être chaste et se consacrer à ses entraînements. Jusqu'au jour où il rencontre Hélène, la fille d'un ancien boxeur qui a fini en chaise roulante et qui sait ce que boxer entraîne comme dégâts dans une famille.

 

Hélène a six ans de plus que Turambo et, quand il lui propose le mariage, elle lui explique ce qu'elle veut, car elle le sait très bien:

 

"Je n'aime pas dépendre de quelque chose qui m'échappe, soupira-t-elle. Je veux rester maîtresse de mon couple, tu comprends? N'avoir pas à me ronger les sangs parce que mon mari joue notre vie à pile ou face sur un ring..."

 

Quand quelqu'un veut les séparer en évoquant son passé, elle lui répond:

 

"Dans ton monde à toi, la femme est le bien de son époux. Ce dernier lui fait croire qu'il est son destin, son salut, son maître absolu, qu'elle n'est qu'une côte issue de son squelette, et elle le croit. Dans mon monde à moi, les femmes ne sont pas une excroissance des hommes et la virginité n'est pas forcément un gage de bonne conduite. On se marie quand on s'aime, ce qui appartient aux jours d'avant ne compte pas."

 

Turambo et Hélène, un court moment fâchés, se réconcilient. Mais tous les éléments du drame sont maintenant réunis. Plus dure sera alors la chute pour Turambo... qui pourra dire finalement à son autre lui-même, enténébré:

 

"Sais-tu pourquoi nous n'incarnons plus que nos vieux démons? C'est parce que les anges sont morts de nos blessures."

 

Francis Richard

 

Les anges meurent de nos blessures, Yasmina Khadra, 408 pages, Julliard

 

Livre précédent:

 

L'équation africaine, 336 pages, Julliard

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 16:00

Sexe MILLETRichard Millet a une liberté d'expression et de ton qui me ravissent toujours, surtout quand il aborde le côté obscur de l'âme humaine et en fait le sujet d'un texte somptueux comme il sait en écrire, se gardant bien "d'écrire comme on parle, encore moins comme on croit qu'on doit parler".

 

Ce n'est évidemment pas une façon de se faire des amis que d'écrire ainsi et de refuser d'être abruti "par la sous-culture américaine et la déchristianisation".

 

Même s'il feint de n'en avoir pas cure, je ne suis pas sûr cependant qu'il ne soit pas atteint par "la détestation quasi unanime dans le monde littéraire français" dont il jouit. Ce n'est pas son dernier roman qui devrait le faire rentrer en grâce.

 

Un jeune américain débarque à Paris. Il est venu "en France, muni d'une bourse de la fondation T. Miller, pour écrire en anglais et honorer les Etats-Unis". Mais il change d'avis sous l'influence d'une jeune femme, Rebecca Mortensen, et d'un écrivain, Pascal Bugeaud - un écrivain qui ressemble à l'auteur puisque, comme lui, il a combattu dans les milices chrétiennes au Liban et ne paraît pas tout à fait sorti du monde rural, le Limousin, où il a vu le jour...

 

Grâce à eux il a compris "qu'écrire c'est apprendre à mourir au coeur de cette illusion qu'est la vie" et qu'il ne pourra le faire qu'en optant pour la rigueur des langues, notamment la française, où il écrit ce qu'il ne peut dire en anglais.

 

Le narrateur a rencontré Pascal Bugeaud à la brasserie Le Luxembourg, place Edmond Rostand, à Paris. Il imagine qu'il l'a intéressé parce que, souhaitant écrire en français, il constituait "un contre-exemple au sein de la mondialisation anglophone qu'il dénonçait comme une oeuvre de mort". Toujours est-il que c'est Bugeaud qui lui a trouvé un emploi de lecteur de livres anglais dans une petite maison d'édition, où il était conseiller littéraire.

 

Un jour, le directeur de cette petite maison d'édition, sise rue Corneille, demanda au narrateur de lire un bref récit rédigé en français par Rebecca Mortensen. Il l'avait trouvé remarquable, témoignant d'une étonnante maîtrise de soi, mais inabouti. Du coup le directeur avait laissé tombé... Mais cette rencontre avec Rebecca n'allait pas rester sans lendemain.

 

Une artiste du sexe est une grande note sur l'amour du narrateur et de Rebecca. Mais c'est un étrange amour. Parce qu'on ne sait pas si vraiment ils s'aiment. En tout cas, s'ils s'aiment, ce n'est pas en même temps. Leur relation est ambiguë. Cette relation et celles que le narrateur a, parallèlement, avec d'autres femmes le conduisent à des réflexions désabusées sur lui-même:

 

"Je ne serais jamais rien dans la vie d'aucune femme, sinon un hôte de passage, un cavalier intermédiaire, un lot de consolation, une sorte de frère, nullement un mari, encore moins un père."...

 

Leur première fois s'est traduite par un fiasco, terme que le narrateur a appris dans Stendhal, dont Bugeaud lui a fait découvrir le journal intime. Il faut dire qu'ils ne se sont pas embrassés, qu'ils n'ont eu aucun geste tendre et que Rebecca n'a parlé que de ses démons. De plus, ayant la hantise des MST, Rebecca lui a demandé de se protéger, ce qui a provoqué la panne définitive...

 

Cette fois, comme les fois suivantes, l'abandon de Rebecca relevait plus de l'art que de l'amour ou du désir, car elle pratiquait "le sexe hors sentiment". Il faudra du temps au narrateur pour comprendre que "sa faculté d'abandon (ou de ne pas savoir refuser) touchait au sacré plus qu'au simple divertissement sexuel".

 

Ce qui faisait de Rebecca une artiste, c'était surtout la damnation, une conception de la fidélité impensable sans les écarts amoureux. La grande différence avec le narrateur, resté en quelque sorte innocent, "qui ne se damnerait pas, n'écrirait rien de vrai, [...] n'aimerait jamais":

 

"J'oubliais qu'elle était une artiste, plus encore qu'un écrivain, et une artiste du sexe, c'est-à-dire imprévisible, et faisant loi de l'inattendu, voire de l'inacceptable, ou de l'injustifiable."

 

Le livre se termine toutefois sur une note d'espoir après un dénouement quelque peu amer - un amour insolite qui meurt en triomphe:

 

"Le bonheur amoureux ne nous arrive que dans la mesure où nous y avons renoncé, provisoirement ou à jamais, et que, dès lors, rien ne se passe comme nous l'espérions."

 

Après avoir subi le charme dionysiaque, le narrateur redevient apollinien...

 

Francis Richard

 

Une artiste du sexe, Richard Millet, 238 pages, Gallimard

Partager cet article
Repost0
28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 23:30

Les laids CANTEROLa nature ne fait pas toujours bien les choses. Aussi d'aucuns essayent-ils de redresser ses torts et de s'occuper de donner du bonheur à ses laissés pour compte du corps et de l'esprit.

 

L'intention est louable, mais le risque est de tomber de Charybde en Sylla et de "contrôler les pensées et les actes" de ceux que l'on ambitionne de soulager, voire de guérir.

 

Les laids est une fiction qui raconte une telle tentative utopique. C'est l'histoire d'un institut médical de traitement et de recherche qui se donne pour objet de procurer du bonheur à des malmenés de l'existence, qui sont laids dans leurs corps et/ou dans leurs esprits.

 

Cet institut va donc recevoir une petite vingtaine de patients, entre 1983 et 2000 - leurs fiches médicales figurent au milieu de l'ouvrage. Il a été fondé par le professeur Hermann Waldherr, dont on fête en 2013 le centenaire de la naissance.

 

Au cours du temps, deux docteurs en médecine vont se succéder pour dialoguer avec les patients, leur prescrire les médicaments dont ils ont besoin, suivre leur évolution, faire des ajustements en fonction des résultats obtenus ou encore opérer des greffes: Nenad Grabic, puis Juan Huarte.

 

En principe tous les patients sont volontaires et forment avec le personnel de l'établissement une petite communauté rurale auto-suffisante, hormis l'approvisionnement de matériel médical, même s'il existe un laboratoire où sont élaborés des médicaments pour les divers traitements.

 

Le livre se compose de 13 chapitres, qui comportent chacun une introduction sous forme de description du domaine situé au milieu d'une forêt et qui semble alors vide d'habitants. Après cette introduction, 11 d'entre eux reproduisent en partie les scripts de cassettes audio. Dans un bureau de l'institut déserté, en effet, se trouvent des cartons:


"Un des cartons contient une multitude de cassettes de bande magnétique, chacune dans son étui en plastique sur la tranche duquel est inscrit un code de deux lettres (la seconde étant toujours A, B, C ou D) et d'un nombre entre 1 et 13, puis une date et enfin un ou plusieurs prénoms complétés par une initiale. Elles sont dans un parfait désordre, entassées pêle-mêle."

 

Et Serge Cantero reproduit les scripts dans ce joyeux désordre. A la fin de l'ouvrage, toutefois, une page indique l'ordre chronologique avec les numéros des pages correspondantes...

 

Ce procédé me rappelle mon DVD de Mulholland Drive de David Lynch qui comporte une version aléatoire des chapitres...

 

Les scripts partiels de ces cassettes reproduisent les dialogues des patients avec l'un des deux docteurs, mais également des dialogues entre des membres du personnel, dont le professeur-fondateur. Car, à l'institut, tout le monde est surveillé...et enregistré.

 

Le livre est illustré de quarante dessins à l'encre de Chine, qui auraient inspiré à l'auteur cette fiction, mais qui n'ont pas de rapport direct avec l'histoire, encore qu'ils se trouvent dans une des chambres en désordre de l'institut:

 

"Il y a aussi un cartable contenant une quarantaine de portraits de personnages difformes, effrayants ou grotesques, un bloc-notes vierge à couverture noire et deux stylos-billes, un rouge et un noir."...

 

L'introduction descriptive d'un des chapitres est suivie du journal, tenu épisodiquement par Emilie, la fille d'un des membres du personnel. Celle de l'avant-dernier chapitre est suivie par un texte du professeur-fondateur qui éclaire toute l'histoire et qui en est en quelque sorte l'épilogue, permettant de reconstituer l'ensemble du puzzle.

 

Il va sans dire que ce livre est non seulement original de par sa composition - le lecteur inattentif peut s'y perdre un peu -, mais également de par le micocosme qu'il dépeint avec toutes les relations, parfois conflictuelles, parfois sexuelles, entre les membres de cette petite communauté isolée, sous surveillance technique et médicale.

 

La fin de l'aventure confirme que l'enfer est toujours bien pavé de bonnes intentions...

 

Francis Richard

 

Les Laids, Serge Cantero, 238 pages, L'Age d'Homme

Partager cet article
Repost0
26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 20:00

Sur fond blanc LAMOTHLa photographie, et le cinéma, puis la télévision ont commencé par ce que l'on appelait le noir et blanc, avant de bénéficier du spectre entier des couleurs.

 

Aujourd'hui on revient volontiers aux nuances de gris sur fond blanc.

 

Ce retour aux sources n'est pas anodin. A la réflexion, il ne s'agit pas de nostalgie. Il semble plutôt qu'on veuille revenir au dessin et à l'esquisse plutôt qu'au tableau saturé de couleurs.

 

Car les couleurs cachent l'essentiel; elles dissimulent les lignes; elles tuent l'imagination, tandis que les lignes la favorisent, grâce à leur pureté, aux creux qu'elles créent, que l'esprit comble.

 

En passant dans une rue de Lausanne, le narrateur découvre dans une galerie d'art des photographies de paysages hivernaux, de maisons, de toits couverts de neige.

 

Alors que rien ne le précise dans le texte, pourquoi imaginé-je que ces photographies ne puissent être qu'en noir et blanc?

 

Sous chacune de ces photographies, un bristol en donne un court descriptif, daté, localisé.

 

Le narrateur arrive devant la dernière d'entre elles:

 

"Deux visages sur un fond blanc, un drap plissé. Les yeux fermés, côte à côte sur le même plan. Deux femmes qui dormaient dans le même lit et dont le sommeil semblait transformer la réalité en rêve."

 

Ces deux femmes portent leurs vêtements de jour. Sur la tempe gauche de l'une d'elles, une marque, comme une ancienne cicatrice. On ne sait si elles sont mortes ou si elles dorment...

 

Alors le narrateur, qui écrit un livre sur le mythe de Merlin, et ses liens avec la fée Nimuë, et qui observe, un peu plus tard, la rencontre de deux femmes dans un café lausannois, ébauche, en les voyant, une histoire qui se terminerait par la photographie de "ces deux femmes assoupies qui semblent attendre le prince charmant".

 

Il leur donne deux noms qui traduisent leur complicité et leur divergence, Diane pour celle qui vient de la nuit, Claire pour celle qui attend dans la lumière. Il imagine qu'elles se revoient vingt ans après s'être perdues de vue au sortir de l'école hôtelière. Du café lausannois elles se rendent chez Diane, où se trouve un tableau préraphaélite de Merlin et Nimuë... Elles se racontent et se souviennent.

 

Le père de Diane était juriste, sa mère femme au foyer. Du temps de leurs études, Diane dessinait, mais elle a rangé ses crayons. Elle est le modèle de Jürgen, le photographe des deux femmes assoupies, et vit avec lui. Elle se rend une semaine par an en Asie où elle retrouve Paul, son mari. C'est elle qui a une cicatrice à la tempe.

 

Les parents de Claire tenaient un restaurant sur les hauts de Montreux, mais elle ne voulait pas prendre leur suite. Elle travaille maintenant dans un centre de congrès à Evian. Elle sortait avec Franck. Maintenant elle est avec Conrad, un informaticien. Ils habitent Génolier.

 

Elles se souviennent notamment de Lorenzo, un jeune homme, beau et chauve, rencontré sur un quai de gare. Il avait une leucémie. Il est mort depuis quelque vingt ans. Lorenzo possédait dans sa chambre d'hôtel une photo d'une inconnue, au dos de laquelle il y avait une inscription en italien:

 

"Amore...Nave senza nocchiere sul mare calmo della sera..." (Amour...Navire sans timonier sur la mer calme du soir...)

 

Destiné à la prêtrise, Lorenzo avait renoncé à sa vocation. Ses expériences sexuelles avaient été désastreuses. Il s'était révélé impuissant, son désir se volatilisant à chaque fois qu'il s'agissait de passer à l'acte.

 

Lorenzo, Diane et Claire forment un temps un trio improbable. Ils jouent respectivement les rôles du patient, de l'infirmière et de la lectrice:

 

"La maladie, le corps, l'esprit, trois formes, trois expressions d'une même substance, avec des visages bien distincts."

 

Diane et Claire se confient à son sujet ce qu'elles ne se sont pas dit à l'époque. Elles n'ont pas été bien loin avec lui, ni l'une ni l'autre, en raison de son impuissance, alors qu'elles croyaient chacune le contraire...

 

Le narrateur raconte enfin comment Diane s'est fait sa cicatrice, comment elle et Claire se sont retrouvées dans le même lit et comment Jürgen les a prises en photo dans cette situation.

 

Le livre se termine dans l'attente de la neige:

 

"Elle viendrait. Peut-être déjà ce soir ou pendant la nuit. Elle précéderait l'aube, avec le silence et le gel, elle se condenserait comme les dernières visions d'un rêve, elle effacerait toute trace."

 

Et l'on se dit que sur le fond blanc des pages qu'il a écrites, Frédéric Lamoth laisse une trace onirique qui, elle, ne s'effacera pas...

 

Francis Richard

 

Sur fond blanc, Frédéric Lamoth, 144 pages, Bernard Campiche Editeur

Partager cet article
Repost0
24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 12:15

Je m'en vais BERCOFF Paul Verlaine a composé ces vers inoubliables, tirés de Chanson d'automne:

 

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deça, delà

Pareil à la

Feuille morte

 

C'est dans ce poème que figurent ces autres vers bien connus pour avoir donné le signal du débarquement des forces alliées en Normandie au printemps 1944:

 

Les violons

De l'automne

Blessent mon coeur

D'une langueur

Monotone.

 

Ce poème a inspiré à Serge Gainsbourg une chanson tout aussi inoubliable:

 

Je suis venu te dire que je m'en vais

Et tes larmes n'y pourront rien changer.

Comme dit si bien Verlaine, "au vent mauvais",

Je suis venu te dire que je m'en vais.

 

Le titre du dernier livre d'André Bercoff, écrit avec Deborah Kulbach, provient bien sûr de cette chanson de Serge Gainsbourg, à qui cet essai est dédié en ces termes:

 

A Serge Gainsbourg

qui ne fut jamais exilé fiscal ni expatrié,

mais étrange étranger en son pays lui-même.

 

Ce livre, placé sous l'égide du chant poétique, est, on l'aura compris, ou pas, un essai prosaïque sur la fuite de leur propre pays d'un nombre toujours plus grand de Français, phénomène qui s'est accentué depuis que François Hollande, le président français qui n'aime pas les riches, a accédé à la fonction suprême.

 

Bien que d'autres livres aient abordé ce thème, Sauve qui peut d'Eric Brunet et Pourquoi je vais quitter la France de Jean-Philippe Delsol, il faut enfoncer ce clou, d'autant plus que médias et politiques français font l'autruche ou minimisent ce phénomène:

 

"Selon les chiffres officiels, 1 600 000 Français sont inscrits aujourd'hui dans les consulats de la centaine de pays d'accueil où ils résident et l'on en compterait en outre plus de 800 000 qui ne se sont pas déclarés. PricewaterhouseCoopers prédit qu'ils seront plus de 3 millions d'ici à 2020."

 

La particularité de ce livre par rapport aux précédents est de donner largement la parole à ceux qui vont faire le pas de quitter la France ou qui l'ont déjà franchi au cours des dix dernières années.

 

Pourquoi veulent-ils partir?

 

Il leur suffit de regarder le bulletin de santé du grand corps malade de la France, qui vit à crédit depuis plus de trente ans (la dette dépasse les 90% du PIB), selon un schéma de Ponzi, auquel les politiques ne veulent surtout pas toucher (après eux, le déluge), avec, au bout des comptes, la faillite assurée:

 

"Dépense publique qui atteint 56% du PIB; déficit à près de 4% du PIB; prélèvements obligatoires à 46,3% alors qu'ils étaient à 30% en 1960; chômage à plus de 10% de la population active."

 

Le fait est que la faillite est d'autant plus assurée que le modèle français est rigide, qu'une "gérontocratie sclérosée [...] tient tout et se congratule, se coagule et s'accouple à l'intérieur de la famille énarque et grandes écoles, telles les Ménines de Vélasquez":

 

"Ceux qui sont en place se protègent et prônent l'immobilisme, créant les conditions de l'exclusion pour les autres."

 

Il y a d'un côté des privilégiés - ceux qui ont un emploi public, les retraités, les cadres supérieurs du secteur privé, ceux qui ont droit aux minima sociaux - et de l'autre ceux qui ne le sont pas. Il y a d'une part les revenus protégés et de l'autre les revenus à risques. Les auteurs parlent de monarchie bananière...

 

On sait ce qu'il advient de tels pays, quelle que soit la forme que revêtent leurs institutions: ils coulent. Alors il est préférable de mettre les voiles non seulement pour échapper à l'exclusion et à l'absence de perspectives, mais pour échapper au naufrage.

 

Pour maintenir à flot le bâteau qui coule, l'augmentation de la pression fiscale, employée pour colmater les brèches, ne fait que les agrandir et n'incite pas à créer son entreprise en France, mais à la créer ailleurs:

 

"Quand on vous demande de payer des impôts alors que vous avez à peine commencé de créer votre entreprise, vous vous demandez si l'herbe n'est pas plus verte ailleurs. Quand vous entendez des politiques proclamer qu'au-delà de 300 000 euros par an l'Etat vous prendra tout, vous vous dirigez vers le consulat le plus proche en espérant qu'il y a encore de la place."

 

Dans leur ensemble ceux qui partent ne le font pourtant pas pour des raisons fiscales ou pour des raisons économiques, mais par désillusion, par lassitude morale, pour changer d'air:

 

"Gagner de l'argent est une honte dans ce pays [...]. Dès que que quelqu'un sort du rang, il suscite l'envie et la jalousie de ses voisins qui préfèrent le voir crever plutôt que réussir."

 

Lors de leur enquête, les auteurs ont fait une découverte à laquelle ils ne s'attendaient pas:

 

"C'est le nombre de parents non seulement résignés au départ de leurs enfants, mais qui les encouragent à partir en dépit de la tristesse naturelle causée par la perspective de la séparation."

 

La plupart des jeunes qui vont partir, qui partent ou qui sont déjà partis, ne sont pas des nantis:

 

"Ils ne sont, ceux-là, ni fortunés ni héritiers et ne comptent pas sur papa-maman pour les récupérer en cas d'échec à l'étranger. Ceux-là, qui ne rêvent pas de devenir fonctionnaires dans l'administration ni de végéter dans le cocon familial jusqu'à 40 ans, savent que rien n'est joué, que personne ne les attend et qu'ils ne seront engagés ni pour leurs beaux yeux ni pour leurs relations et encore moins pour leur nom. Certains - et c'est heureux - ont des diplômes qu'ils comptent bien faire fructifier, mais d'autres n'ont que leur talent et leur capacité de débrouille et d'adaptation, ce qui devrait d'ailleurs, en France, être considéré comme des vertus au moins aussi importantes que les résultats scolaires et universitaires."

 

Et puis "il est aussi d'autres raisons à certains départs, que l'on avoue moins de peur de se faire taxer de réactionnaire voire de raciste par la bien-pensance aussi généralisée que dominante":

 

"Certains affirment sans ambages qu'ils ne se sentent plus bien dans leur propre pays à cause du climat d'insécurité, d'un communautarisme provocateur et envahissant, des sommes prodiguées aux primo-arrivants voire aux immigrés clandestins, alors que des millions de Français souffrent de pauvreté, non seulement dans les cités, mais plus encore dans la Creuse, le Cantal et ailleurs."...

 

Une fois partis, tous ces expatriés reviendront-ils? Un grand nombre ne reviendra jamais. Et ceux qui reviendront, ne le feront que que si les mentalités changent en France, ce qui n'est pas demain la veille et pourrait demander des décennies, à moins que le baril de poudre n'explose entre-temps...

 

Francis Richard

 

Je suis venu te dire que je m'en vais, André Bercoff avec Deborah Kulbach, 176 pages, Michalon

Partager cet article
Repost0
23 décembre 2013 1 23 /12 /décembre /2013 00:10

Joueuse CUENOLes deux livres précédents de Roger Cuneo étaient des récits autobiographiques.

 

Il racontait, dans Maman, je t'attendais: une enfance au tapis, son enfance et son adolescence - jusqu'à 16 ans - sacrifiées sur l'autel du jeu par sa mère et, dans Au bal de la vie, qui en est la suite, comment il avait tout de même réussi à faire des études en dépit de l'absence de soutien maternel.

 

Cette fois, Roger Cuneo a adopté la forme romanesque pour raconter une histoire qui ressemble à celle de sa mère, en se mettant à la place d'une femme qui a une passion compulsive pour le jeu et qui en arrive à perdre tout sens des autres réalités.

 

Cette forme romanesque a l'avantage de permettre à l'auteur de combler les vides qui, inévitablement, apparaissent dans la vie de toute personne, quelle que soit la connaissance que l'on puisse avoir d'elle, quels que soient les témoignages que l'on recueille sur elle, ou les souvenirs que l'on a d'elle, ou encore les écrits qu'elle a laissés.

 

Cette forme romanesque permet à l'auteur, sur un sujet qui lui tient à coeur, de se mettre à la place de son héroïne, même s'il emploie la troisième personne, et d'essayer de la comprendre. Car, ce faisant, il introduit la distance qui est indispensable pour y parvenir, en laissant de côté, du moins en partie, ses propres émotions.

 

Née dans les premières années du XXe siècle, Stella Sfida avait eu une enfance heureuse, mais cette enfance avait été de courte durée. Elle avait huit ans quand son père, journaliste à Trieste, avait été emprisonné en Autriche, pour trois ans, parce qu'il avait écrit des articles demandant le rattachement de la ville à l'Italie. De captivité il était rentré méconnaissable, démoli.

 

Stella avait douze ans quand sa mère était morte, treize quand son père était mort à son tour. Bien sûr, une tante éloignée de la famille l'avait recueillie, mais celle-ci avait refusé qu'elle lui confie sa douleur. Elle s'était alors repliée sur elle-même.

 

Après sa scolarité obligatoire, elle avait suivi des cours de dactylo, ce qui lui avait permis de trouver successivement deux emplois, le deuxième comme secrétaire au Parti fasciste, où elle avait parfait ses connaissances en allemand et en anglais, défendant son travail sans se mêler de politique.

 

Ayant entendu dans la rue des sonates de Chopin interprétées par un inconnu, elle avait fait l'acquisition d'un piano. Inscrite dans une association qui proposait des activités de loisir diverses, dont une d'art dramatique, elle était entrée dans la troupe où, rapidement, elle avait tenu des rôles importants du répertoire.

 

Mais les langues, la musique et le théâtre ne suffisaient pas "à combler le trou béant de son coeur"...

 

Tombée malade, puis envoyée à la montagne pour sa convalescence, elle y avait fait la connaissance de son futur mari, Giacomo, un ingénieur, responsable de gros chantiers. Elle avait quitté son emploi à la demande de ce dernier, opposant au fascisme, s'était donc mariée avec lui et avait commencé une vie dispendieuse de divertissements mondains:

 

"Lors de ces rencontres, elle s'était initiée au bridge, au poker, et elle s'était découvert une passion inédite: elle adorait jouer. L'argent lui importait moins que l'idée de gagner, elle aimait par-dessus tout les moments d'ivresse et de peur quand elle abattait son jeu: elle éprouvait un réel plaisir."

 

Ne supportant pas le régime fasciste, Giacomo était parti avec Stella pour Paris où il avait répondu favorablement à l'offre d'un ami pour y faire des affaires. Stella y avait repris ses habitudes mondaines et, ce qui devait arriver arriva, elle avait fini par tromper son mari avec Paul ...qui l'avait séduite davantage par les distractions qu'il lui offrait que par ses étreintes.

 

Peu de temps après, Stella et Giacomo étaient retournés en Italie, mais Stella était enceinte. L'était-elle des oeuvres de Paul ou de Giacomo? Cette inquiétude s'était envolée avec l'apparition de Giorgio qui ressemblait beaucoup trop à Giacomo pour qu'il y ait le moindre doute sur la paternité de celui-ci...

 

En 1945, dans les derniers combats entre Allemands et résistants, Giacomo avait trouvé la mort. La vie de Stella avait basculé. Le temps de se retourner, Stella avait confié Giorgio à Giuseppina qui était au service de leur couple. Cette solution provisoire allait durer des années...

 

Entre autres péripéties, pendant ces années, elle avait voyagé à travers l'Italie avec un officier américain, Bruce, qui était devenu son amant et à qui elle avait servi d'interprète. Un jour, il l'avait emmenée au casino de Venise où elle avait contracté sa passion pour la roulette:

 

"En quittant la salle elle avait admis quelque chose d'important: elle venait de passer par l'un des moments les plus forts de sa vie. Elle s'était donnée à son amant avec toute la passion qui l'avait animée au cours de la soirée; elle réalisait qu'une salle de jeux représentait pour elle un excellent aphrodisiaque."...

 

Après le retour dans son pays de Bruce, espérant que fortune finisse par lui sourire, Stella était partie pour la Suisse, à Lausanne. En face de Lausanne, à une heure de traversé du lac Léman, il y avait Evian, et son casino... Le destin de Stella était tout tracé. Les années suivantes de sa vie, avec davantage de bas que de hauts, tourneraient autour de ce casino et des hommes qu'elle allait y rencontrer.

 

Obligée de reprendre son fils à Giuseppina qui ne pouvait plus assumer, grâce à un de ces hommes, Robert Duclos, devenu son amant et employeur (qui allait essayer, en vain, de la maintenir indéfiniment sous sa coupe), elle placerait Giorgio dans un sinistre orphelinat suisse tenu par des religieux. Auparavant, après lui avoir dit qu'elle ne pourrait pas s'occuper de Giorgio et travailler en même temps, elle lui avait fait ce terrible aveu au sujet de son fils, qu'elle négligera en se donnant bonne conscience:

 

"Je ne veux pas me priver de tout, m'éteindre lentement, je suis encore jeune, mon existence vaut la sienne."

 

Cette réflexion est à rapprocher de celle qu'elle se fera quand elle rompra, bien plus tard, avec Robert, consciente qu'elle n'est pas comme les autres:

 

"On attend toujours des femmes qu'elles se contentent de remplir un rôle subalterne: tenir un ménage, cuisiner, faire des enfants, rassurer leur mari pour qu'il trouve auprès d'elle le repos du guerrier. C'est vrai qu'elle n'entrait pas dans ce cadre étroit et en définitive elle était fière de sa manière de vivre. Elle avait bien essayé de jouer à l'épouse modèle, à la femme d'intérieur, à la mère vertueuse, elle avait mis au monde un enfant alors que ce n'était pas son choix. Elle avait même tenté de partager la vie de ce type minable [Robert Duclos], sachant très bien que c'était en vain. Elle allait enfin être indépendante, elle y avait mis le temps."

 

Seulement peut-on être indépendante quand on aime autant le jeu, non pas par appât du gain mais pour les sensations fortes qu'il procure, "le fait de pouvoir tout perdre, tout gagner, d'avoir l'impression de miser son existence sur un coup de dés"?

 

A la longue tout joueur finit par perdre et s'endetter, par descendre aux enfers. La joueuse de Roger Cuneo n'échappe pas à cette règle. Elle a beau se raisonner, c'est sa passion qui l'emporte toujours, après de courtes rémissions et son fils, qu'elle aime à sa façon, ne peut qu'en faire les frais.

 

Un événement cruel lui fera prendre conscience que jouer et souffrir sont proches, mais cela la conduira-t-elle pour autant à remettre en question sa manière de vivre?

 

Le roman de Roger Cuneo, qui se lit sans dételer, est plein de rebondissements. Jusqu'au dénouement le lecteur se demande si son héroïne ne s'est finalement pas assagie, si elle n'a pas enfin trouvé une manière de vivre moins mouvementée. Mais, elle a bien caché...son jeu.

 

Francis Richard

 

La joueuse - une descente aux enfers, Roger Cuneo, 240 pages, Editions Mon Village

Partager cet article
Repost0
19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 23:50

Nouvelleaks DESPOTDu 29 octobre 2010 au 23 août 2013, Jean-François Fournier, alors rédacteur en chef du Nouvelliste du Valais, a ouvert ses colonnes à Slobodan Despot, l'impertinent directeur des éditions Xenia.

 

Nouvelleaks est le recueil des 66 chroniques publiées pendant cette période de près de trois ans. Dans sa notice introductive, l'auteur précise quel était son dessein:

 

"Je m'étais fixé pour fil conducteur -  très approximatif - de dépeindre l'approche de l'"apocalyptique" année 2012 ainsi que les suites de cette fin du monde qui n'en finit pas de nous pendre au nez."

 

C'est en effet un fil conducteur très... approximatif, sauf si l'on donne à apocalypse son sens originel de révélation... Le titre du recueil est d'ailleurs un clin d'oeil non dissimulé au site de révélations Wikileaks de Julian Assange.

 

Dans sa chronique 41 du 24 août 2012, l'auteur exprime un regret au sujet du sort de ce persécuté politique:

 

"Notre tradition d'asile, qu'on brandit à chaque fois qu'il s'agit de refouler des dealers, n'aurait-elle pas dû nous pousser d'office à proposer un abri à ce dissident? Mais la Suisse de 2012 est trop occupée à aider le tentaculaire fisc américain à traquer le dernier dollar qui pourrait échapper au financement des guerres de l'Empire. Accueillir un vrai réfugié politique, cela ne vous vaut que des ennuis. Et la Suisse de 2012 a une peur bleue des ennuis."

 

Slobodan Despot est souvent qualifié de Serbe de service. Il n'empêche qu'il a raison de remettre en cause, par exemple, la légende des gentils Kosovars en butte aux méchants Serbes:

 

"Depuis l'entrée de l'OTAN dans cette province en juin 1999, la population serbe y a été divisée par six. En mars 2004 ils furent expulsés en masse sous les yeux indifférents des soldats occidentaux. Dans l'intervalle, plus de 150 édifices chrétiens du Kosovo, la plupart de valeur historique, ont été démolis, incendiés ou saccagés. En 2010, le rapport de Dick Marty révélait des détails horribles sur le trafic d'organes humains et l'interpénétration des structures criminelles et politiques locales. Un rapport accablant, qui n'a suscité aucun démenti, aucune action concrète non plus. Comme s'il n'avait jamais existé." (chronique 42 du 7 septembre 2012)

 

Le pavé  de Pierre Péan, Kosovo - Une guerre "juste" pour un Etat mafieux, paru ce printemps, confirme en tous points, l'hideuse vérité de ce rapport, enterré parce que gênant (chronique 59 du 17 mai 2013)...

 

Slobodan Despot ne se cantonne évidemment pas dans ce rôle de Serbe de service. Je l'ai qualifié plus haut d'impertinent. Ce n'est pas une critique négative sous ma plume, mais plutôt un éloge, parce que l'impertinence va de pair avec une liberté de parole dont ne peuvent que s'affliger les bien-pensants. Ce qui n'est pas pour me déplaire.

 

Il est impertinent, par exemple, quand il souligne:

 

"Nous construisons un monde qui est l'incarnation parfaite de la schizophrénie: un îlot sécuritaire hérissé de barbelés et bardé de surveillance, à l'intérieur duquel on n'entend que des hymnes à l'amour d'autrui." (chronique 5 du 19 décembre 2010)

 

Il est impertinent, par exemple, quand, non fumeur, et fier de l'être, il s'en prend à la "délirante idéologie anti-tabac" (chronique 9 du 26 avril 2011):

 

"La traque à la fumée est symptôme d'une préoccupante folie. Toutes les dérives totalitaires, sans exception, partent d'un souci d'hygiène et de pureté morale, et prospèrent sur des hallucinations." (chronique 43 du 21 septembre 2012)

 

Il est impertinent, par exemple, quand il dépeint ce qu'est l'Union européenne en réalité:

 

"Imaginez: des parlementaires élus et surpayés, mais sans aucun pouvoir réel, et des commissaires au pouvoir illimité mais élus par personne. Le rêve de Nomenklatura soviétique réalisé à l'Ouest!" (chronique 47 du 1er décembre 2012)

 

Il est impertinent, par exemple, quand il qualifie d'ânerie suicidaire et sacrée l'"application infantilisante du principe de précaution à tous les secteurs de l'activité". (chronique 28 du 29 février 2012)

 

Il est impertinent, par exemple, quand il distingue un des candidats à l'élection présidentielle américaine, que les médias conformistes ignorent alors superbement:

 

"M. Ron Paul, lui, propose le repli des troupes, la fin de l'Etat omnipotent et fouineur, la responsabilisation des citoyens, le retour aux racines de la Constitution. Nous devrions saluer ce vieux jeune homme qui veut raisonner un empire devenu paranoïaque." (chronique 26 du 23 janvier 2012)

 

Je serai plus réservé quand il rend hommage à Franz Weber en ces termes:

 

"Cet homme habité est une Antigone, peut-être la dernière, de notre temps. [...] Il incarne l'âme suisse, tissée d'indépendance, de ténacité et de prévoyance. L'ire extrême qu'il suscite est la poussière de gloire que seul un grand homme soulève sur son passage." (chronique 29 du 12 mars 2012)

 

D'autant que, plus haut, dans la même chronique, vantant le modèle suisse de prise de décisions, il se réjouit qu'elle "coupe court à la tentation innée des classes dirigeantes: faire notre bonheur à notre insu, malgré nous et, pour tout dire, contre nous".

 

Car, c'est bien leur bonheur malgré et contre eux que les autres cantons ont voulu faire à ces mauvais élèves de la Confédération que seraient les Valaisans, en approuvant quelque temps plus tard l'initiative de Franz Weber de limiter arbitrairement le pourcentage de résidences secondaires dans les communes.

 

Dans une chronique plus récente, Slobodan Despot note toutefois:

 

"Après la mise en oeuvre de la LAT [Loi sur l'aménagement du territoire] et de la Lex Weber, et peut-être la confiscation prochaine par Berne des retours de concessions sur les barrages, le Valais ressemblera enfin à l'idylle alpine que les bobos de la Suisse urbaine veulent faire de lui." (chronique 61 du 14 juin 2013)

 

Il est impertinent, par dernier exemple, quand il demande, après son renoncement à son indemnité de départ, à Daniel Vasella, l'ex-patron de Novartis, lynché littéralement par les politiques et les médias:

 

"De deux choses l'une: soit vous méritiez votre indemnité - et vous l'encaissez sans ciller; soit vous ne la méritiez pas - mais alors au nom de quoi l'avoir réclamée et négociée?" (chronique 53 du 22 février 2013)

 

A la faveur de ces 66 chroniques, Slobodan Despot aborde bien d'autres sujets. Il le fait toujours avec la bonne humeur qui le caractérise et avec une liberté de ton réjouissante.

 

Je ne résiste d'ailleurs pas à faire une dernière citation au sujet du secret bancaire helvétique que le fisc américain aura réussi à fortement écorner et qui correspond pourtant au droit de chaque homme à sa sphère privée:

 

"De concession tacite en reculade publique, on en est venu à imposer aux banquiers suisses qu'ils dénoncent eux-mêmes leurs clients soupçonnés de fraude, achevant de démanteler ainsi une tradition de confidentialité qui a bâti, en partie, la prospérité de ce pays. Les vertus de jadis sont devenues des crimes sous la coupe du moralisme hypocrite, qui n'est que la vieille trique des puissants déguisée en plumeau." (chronique 33 du 10 mai 2012)

 

Francis Richard

 

Nouvelleaks, Slobodant Despot, 148 pages, Xenia

Partager cet article
Repost0
17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 22:35

Fassbinder-DUBATH-copie-1.jpgIl y a quelque trois mois, j'ai lu une première fois le dernier roman de Jean-Yves Dubath. Mais je ne savais trop qu'en dire. J'avais l'impression de ne rien comprendre, et pourtant je n'étais pas insensible à la musique et à la magie du style. Alors, j'ai mis mon incompréhension sur le compte de la méconnaissance du sujet.

 

Arrivé au terme du livre, j'ai, heureusement, lu la post-face de Pierre-Yves Lador. Il écrit notamment, ce qui me réconforta et m'encouragea à le relire:

 

"On pourrait dire qu'on n'y comprend rien comme tel héros de conte traversant une forêt enchantée."

 

Cinq films de Rainer Werner Fassbinder, RWF, plus tard, j'ai relu la nuit dernière La causerie Fassbinder. Je ne prétends pas avoir tout compris, mais je suis entré davantage dans le livre, comme en terrain défriché par les images créées par le réalisateur munichois, qui se rêvait écrivain.

 

Certes, il est tout à fait possible de lire ce roman sans connaître ne serait-ce qu'un film de Fassbinder. Mais cela suppose d'accepter de se laisser emporter par les mots, de se laisser faire en quelque sorte sans a priori, bref de le lire pour le roman qu'il est.

 

Car La causerie est un roman avant tout. Un roman singulier puisqu'il se présente sous la forme exclusive de dialogues entre cinq personnes - Axel, Didier, Gabriel, Lucien et Olive -, qui ont connu RWF ou, au moins, ont vu ses films quand ils sont sortis sur grand et petit écrans il y a plus de trente ans maintenant.

 

Comme Pierre-Yves Lador dans la postface, je n'ai pas fait le compte des interventions des uns et des autres. Il n'est pas besoin de le faire pour discerner que Gabriel est le narrateur, celui qui a connu de près Fassbinder et la ménagerie de ses acteurs et actrices (plus influente sur lui qu'on ne le pense). Comme l'a connu un certain Jean-Yves Dubath...

 

Ce roman est un hommage critique rendu au cinéaste allemand. Peut-on d'ailleurs sérieusement aimer quelqu'un sans le connaître, c'est-à-dire sans connaître ses qualités, bien sûr, mais également ses défauts? L'auteur ne tombe donc pas pour autant dans l'hagiographie. Ainsi Gabriel dit-il, à un moment:

 

"Je croyais profondément qu'il fallait sans cesse aimer tout Rainer, jusque dans ses faiblesses, et non chercher l'eau limoneuse."

 

Dans un des cinq films de RWF que j'ai vus cette dernière semaine, Effi Briest, où Hanna Schygulla joue le rôle d'Effi, le personnage titre se trouve assis au début et à la fin sur une balançoire de jardin. Cette balançoire est le symbole du parcours oscillatoire qu'il faut entreprendre pour devenir un fervent admirateur de Fassbinder.

 

Pour d'aucuns de ces admirateurs, cette balançoire est aussi le symbole de l'oscillation de leur âme qui ne sait plus vraiment ce qui est bien, ce qui est mal...

 

Les films de RWF se caractérisent par le malheur auquel se préparent, et pour lequel semblent éduquées, ses héroïnes, par leurs larmes, par leurs langueurs, par l'ennui que certaines peuvent même avoir d'être jeunes, par leur agonie ou leur déboussolement.

 

Quand le malheur frappe de petites gens, leur révolte se fait jour. Car il y a en RWF un briseur de codes et de tables de la loi... comme dans Maman Küsters s'en va au ciel.

 

La faiblesse est humaine et le bonheur transitoire:

 

"Il n'y a pas de spectacle qui procure de plus grand vertige que celui des êtres qui précisément cèdent, et qui s'abandonnent, et qui avancent au-devant d'une faute qu'ils vont irrémédiablement commettre.", dit encore Gabriel.

 

Rainer Werner Fassbinder est mort jeune, à 37 ans, en 1982. Comme le dit Didier:

 

"C'est vraiment très dur, à la fin, de savoir que tout est déjà terminé après si peu d'années sur terre."

 

N'est-il pas mort "sous le poids de la ménagerie qu'il avait continué à faire vivre très directement ou qui avait continué à s'accrocher à lui indirectement"? se demande Gabriel. Qui, en tout cas, s'est accroché "à sa mémoire, sans gêne", même s'il lui semble que Fassbinder est "venu au monde et jamais fini".

 

Francis Richard

 

La causerie Fassbinder, Jean-Yves Dubath, 200 pages, Hélice Hélas

Partager cet article
Repost0
15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 17:15

Gens du Lac MASSARDLa réalité dépasse souvent la fiction. Elle peut également l'inspirer.

 

Janine Massard a recueilli auprès de leur seule descendante l'histoire de Gens du Lac, qui semble à notre regard d'aujourd'hui remonter à vraiment ... très très longtemps, alors qu'elle se passe il y a quelques décennies, c'est-à-dire hier. Car le monde a tellement changé depuis que ce qu'il était naguère est devenu méconnaissable.

 

Cette histoire commence vraiment pendant la Deuxième Guerre mondiale, en 1941, se termine à la fin des années 1970 et se déroule au bord du lac Léman, le Lac, qui est tout autant un personnage de ce roman que les gens qui lui appartiennent.

 

Ami père, "né de parents besogneux, orphelin très jeune, [...] avait fait le tour des pénuries avant de tracer son sillon tout seul". A quinze ans il est engagé comme homme à tout faire de la famille Colgate, qui passe ses étés sur les rives du Léman et qui l'emmène avec elle à Paris.

 

Alors qu'il a un peu plus de vingt ans, il rencontre chez eux, lors d'un séjour d'été, "une très jolie jeune fille prénommée Berthe, aux cheveux naturellement frisés, des yeux noirs qui clignaient avec des froncements du nez quand elle souriait, comme si, à ce moment-là, elle captait toute la lumière du monde". Ses patrons viennent de l'engager comme bonne.

 

Bientôt Ami père et Berthe sortent ensemble et forment un couple contrasté:

 

"Elle fine, légère, aérienne presque, comme si elle se maintenait au-dessus du sol, et lui, plus large, musclé, au regard fait pour scruter l'horizon, la démarche balancée déjà."

 

Ils ont tous deux des aspirations similaires. Ils veulent "s'élever au-dessus du dénuement dont ils [sont] issus, lui comme elle". Cinq ans plus tard ils se marient et retournent au pays. Il fera pêcheur et elle vendra les produits de sa pêche.

 

De leur union naît, en 1909, un unique fils, Ami fils, que sa mère élève à la dure, sans le choyer, ni l'aduler, sans faire montre à son égard de la moindre tendresse maternelle. Car Berthe, les apparences sont trompeuses, est une maîtresse femme, "tyrannique, égoïste, autolâtre"...

 

Il faut reconnaître que son opiniâtreté et son habileté à plaire aux nantis ont du bon: elle économise sou après sou, les fait fructifier, et la famille se retrouve un jour avec un restaurant, puis avec un hôtel.

 

Berthe a une soeur contraire, Hélène, dont Ami fils, petit enfant, reçoit toute l'affection que lui refuse sa mère. Mais celle-ci quitte le pays quand il a dix ans, pour sa plus grande peine.

 

Ami fils est surnommé Paulus. Il est jovial et ressemble physiquement, en effet, à Jean-Paul Habans, chanteur de caf' conc' de l'époque, dont Paulus est le pseudonyme et que son père admire. 

 

Ami père et Ami fils pêchent ensemble sur le Lac. A la fin du livre une photo de famille les montre en train de tirer leurs filets.

 

Quand Paulus se marie, Florence, sa femme, qui a une formation de maîtresse enfantine, mais qui a dû travailler comme dactylo, devient le souffre-douleur de Berthe qu'elle remplace pour la vente des poissons, puis qui la confine aux fourneaux.

 

Ami père adule sa femme. Ami fils est l'ouvrier de son père et Florence est une Cendrillon moderne au service de Berthe. Ce sont les gens du Lac.

 

Dès 1942, Ami père et Ami fils, qui connaissent les pêcheurs de l'autre rive, les rencontrent nuitamment au milieu du Lac où ils relèvent leurs filets reconnaissables "grâce aux polets pour les Vaudois, seignes pour les Savoyards". A la faveur de ces rencontres ils embarquent "des résistants poursuivis par la Gestapo, des Juifs ou encore des blessés" et fournissent vivres et médicaments aux maquisards français.

 

Les deux traditions helvétiques, de neutralité et d'humanitaire, se contrarient alors, mais l'humanitaire finit par l'emporter et il y a de fortes chances que les autorités suisses ne soient pas réellement dupes de ces trafics, sur lesquels elles ferment les yeux... Un certificat de reconnaissance des FFI de l'Isère est reproduit à la fin du livre et authentifie les choses.

 

A partir de là, l'auteur raconte l'histoire des gens du Lac, jalonnée de naissances - Florence et Ami fils ont une fille, Jo - et de décès, marquée par les maladies, par la carrière politique d'Ami fils, par l'évolution des moeurs et des comportements, qui, peu à peu, mais vraiment peu à peu, changent la situation personnelle des protagonistes.

 

Le Lac apparaît toujours en filigrane de cette histoire. Ce qui nous vaut des pages éblouissantes sur ses eaux accueillantes, comme en apporte la preuve cet extrait, où la narratrice, cousine de Jo, raconte ce qu'elle voit de lui depuis sa classe d'école:

 

"Pas toujours attentive aux propos de certains professeurs qui restaient à l'extérieur de mon monde où ils résonnaient à la manière d'une scie à main sur une planche de bois, je m'échappais par la fenêtre, guettais des images d'eau en fusion compatibles avec mon imagination, tentais de m'imprégner de toutes les teintes mobiles, variant des tons obscurs à l'éclat méditerranéen, l'oeil ne se lassant jamais de gober la lumière des jours sombres de l'hiver quand la brume, proche des vagues, émanant d'elles, induisait la confusion des genres: le ciel était venu à la rencontre des flots ou l'inverse peut-être, seule la présence des oiseaux marquait la limite entre un élément et un autre et, sans autre bruit que leurs piaillements, on se serait cru aux premiers matins du monde."

 

On comprendra que je n'aie pas eu le coeur d'opérer une coupe dans une telle phrase... qui donne un idée du bonheur qu'il y a à lire ce roman chargé de sens, qui ressuscite un monde ancien, heureusement disparu...

 

Francis Richard

 

Gens du Lac, de Janine Massard, 192 pages, Bernard Campiche Editeur

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
  • Contact

Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

Références

Recherche

Pages

Liens