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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 22:25
"Loin à vol d'oiseau" de Vincent Kappeler

Classer est une opération de l'esprit qui rassure son détenteur. Mais c'est au fond simpliste. On classe les êtres, les choses, et on croit que désormais tout va bien, que tout est propre en ordre. Aussi, quand une oeuvre littéraire ou artistique est inclassable, n'est-elle pas vraiment rassurante pour le détenteur de l'esprit classeur. C'est bien le cas du livre de Vincent Kappeler. Mais n'est-ce pas ce qui fait son charme?

 

Ainsi, c'est vite dit de dire de Loin à vol d'oiseau qu'il s'agit d'un recueil de nouvelles comme le prétend la quatrième de couverture du livre. C'est impossible de dire pour autant qu'il s'agit d'un roman, même si l'on retrouve certains des personnages d'un texte l'autre. Tout au plus peut-on dire de ce livre grinçant, plutôt noir, que c'est oeuvre de fiction. Mais, une fois qu'on a dit ça, on n'est pas plus avancé.

 

Si le livre de Vincent Kappeler n'est guère rassurant parce qu'il est inclassable, bien que certains personnages deviennent familiers au lecteur, après quelques rencontres textuelles, dans leur ensemble les personnages ne le sont pas non plus, rassurants. Parce que tout ce qu'ils entreprennent finit, d'une manière ou d'une autre, par tourner à la cata. Prenons quelques uns d'entre eux, à titre d'exemples.

 

Olga avait 14 ans quand elle est tombée enceintre des oeuvres du Père Noël. Evidemment le Père Noël n'existe pas et ce n'est pas une ordure. C'est en effet Richard, 54 ans, qui l'a engrossée quand elle s'est offerte à lui dans le plus simple appareil au pied de la cheminée de ses parents, alors qu'il jouait au Père Noël à la satisfaction du voisinage et n'a pas su résister à cette bonne fortune. Ce qui va avoir des conséquences mortelles.

 

Bruno se lève, "nu comme au premier jour", et, pour sortir de chez lui, revêt son seul imperméable beige. Il est dénoncé par vengeance par Jeanne, qui est sortie de son lit "en nuisette comme au deuxième jour". Bruno est arrêté par la police pour exhibitionnisme. Jeanne a commandé une machine à baiser en guise d'ersatz après son échec avec Bruno. Comme ce n'est pas le modèle commandé, de rage elle la jette par la fenêtre, tue un passant et se fait arrêter pour homicide...

 

Un enfant est le cobaye de ses parents séparés. Dans cette famille décomposée, la mère, qui veut devenir coiffeuse, en fait son "terrain d'entraînement" et lui coupe les cheveux qu'il préfère dissimuler sous un bonnet. Il reste alors une semaine à regarder par la fenêtre et à compter les gouttes de pluie. Son père, qui veut devenir coiffeur, le traite de même façon quand il en a la garde. Avec de tels antécédents familiaux, que pensez-vous qu'il advint de lui plus tard?

 

Deux textes sont particulièrement jouissifs.

 

Celui intitulé Comme Nicolas Bouvier commence ainsi:

 

"Le docteur m'a conseillé d'écrire un récit de voyage. Comme Nicolas Bouvier.

- C'est un de vos patients?

- Vous faites exprès?

- Non.

- Renseignez-vous.

Je prends renseignement. J'ouvre l'annuaire téléphonique et appelle le Nicolas Bouvier au haut de la liste."

 

Le personnage en question, que le lecteur retrouve dans un autre texte, finit par mettre le précepte de son psy à exécution de cette manière:

 

"Parler aux gens, quelle fête! Je m'arrête de manger et écris cela dans mon calepin. J'observe ce qu'il y a autour de moi: des tables, des chaises, des rideaux. De clients point. J'écris aussi cela et rejoins ma chambre."

 

Celui intitulé Greta commence ainsi (dans le texte précédent, l'ignoble mari de Lisa Hunzicker, Humpert, qui fait commerce de bois, a pleuré en voyant son entrepôt incendié par un manchot éperdument amoureux de sa femme):

 

"Humpert,

Je m'en vais. Je suis malheureuse dans notre mariage. La vie est trop courte, comme ton sexe. Je suis bien navrée pour ton bois mais il y a des arbres partout, ça devrait redémarrer. Je ne reviendrai jamais. Ne m'attends pas.

Sois heureux.

Lisa."

 

Or Lisa aura la vie courte et n'aura pas le temps d'être heureuse:

 

"Elle ne vit pas qui lui infligea le premier coup de bâton qu'elle reçut dans le dos, elle eut juste le temps de se retourner à terre pour apercevoir que Greta allait la tuer avec un bâton. Lisa Hunzicker eut la lucidité de penser que le bois avait pourri sa vie."

 

Comme on le voit par ces deux exemples, il ne faut pas prendre les histoires de Vincent Kappeler au sérieux. C'est d'ailleurs impossible parce qu'au lieu d'assombrir le lecteur par leur noirceur, elles provoquent au contraire ses sourires, voire son hilarité par leur improbabilité. Comment pourrait-il en être autrement, quand, pince-sans-rire, l'auteur raconte ailleurs qu'une femme accouche d'un oeuf, qu'une autre a tendance à oublier qu'elle a des bras ou qu'un décapité n'arrive à s'exprimer qu'en faisant des pas de danse...

 

Francis Richard

 

Loin à vol d'oiseau, Vincent Kappeler, 128 pages, L'Âge d'Homme

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18 avril 2015 6 18 /04 /avril /2015 19:40
"Les cartes du boyard Kraïenski" d'André Ourednik

"La terre, dans les vieux temps, appartenait aux gens, à la communauté, je veux dire, dont les boyard étaient chefs, c'est tout. Mais eux, ils ont commencé à dire que la terre leur appartenait." dit un des personnages du roman d'André Ourednik.

 

C'est le vieux mythe de l'âge d'or, avant la propriété privée, cher à Jean-Jacques Rousseau...

 

En marge de cette assertion, comme un pendant, le célèbre passage de John Locke, dans le Deuxième traité du gouvernement civil, sur la propriété de soi, qui commence ainsi:

 

"Tout homme possède une propriété sur sa propre personne. A cela personne n'a Droit que lui-même. Le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains, nous pouvons dire qu'ils lui appartiennent en propre. Tout ce qu'il tire de l'état où la nature l'avait mis, il y a mêlé son travail et ajouté quelque chose qui lui est propre, ce qui en fait par là même sa propriété."

 

Trois conceptions de la propriété sont ainsi rappelées, la collective, la spoliée et la personnelle qui fait de l'homme un être libre...

 

Cet exemple donne le ton de ce roman atypique, où, en marge de la progression du récit, des citations réelles ou imaginées, en rapport avec lui, l'illustrent, en contrepoint aux situations souvent burlesques et fantastiques qui le jalonnent, et sont autant de matières à fructueuses réflexions.

 

Joachim Brik est un jeune universitaire géographe, collaborateur d'un institut zürichois dirigé par le professeur ordinaire Victor Oberhölzli. Ils se retrouvent tous deux, à Zapomeli, en Dacénie, pays danubien, où un fonctionnaire local de l'Union Européenne, cravaté de jaune, au titre oublié, leur rappelle les termes de leur mission:

 

"Les confins de l'Europe ne sont pas assez clairs, dit la cravate. Certains citoyens ne savent pas où elle s'arrête. D'autres ne savent pas où elle commence. Il faut fabriquer une conscience du territoire européen."

 

Pour fabriquer cette conscience, encore faut-il que le citoyen européen puisse accéder en ligne à ses contours. Il est donc nécessaire de lui fournir une information géographique durable, qui en quadrille le territoire, afin qu'il puisse jouer avec.

 

Pour ce qui concerne la frontière dacène, le professeur Oberhölzli propose au fonctionnaire cravaté de digitaliser les archives du boyard Kraïenski, qui se trouvent dans un coffre du château de ce noble, à l'aide du scanner à cartes que Joachim Brik a emporté dans ses bagages.

 

Las, pendant le voyage de Zürich à Zapomeli, la valise qui contient ledit scanner a été égarée à Vienne. Joachim Brik se rend tout de même chez le boyard Kraïenski pour lui demander l'autorisation de scanner ses archives. Afin de le convaincre, il a préparé sur son ordi une présentation du projet, intitulé:

 

Intégration adaptative des cartes historiques du cadastre des régions externes de l'UE dans une interface interactive en ligne

 

Le boyard donne son accord sans discuter. En attendant son scanner - l'attente va durer un bon mois -, Joachim Brik ne perd pas complètement son temps. Il entreprend de prendre des photos des cartes du boyard Kraïenski et les mémorise dans son ordi, mais le résultat n'est évidemment pas à la hauteur du but recherché.

 

Au cours du récit, Joachim fait des rencontres en se rendant au château et alentour. Il discute avec nombre de personnages pittoresques et mystérieux et abordent avec certains d'entre eux des sujets philosophiques. Il explore le château, qui lui révèle bien des surprises, la moindre n'étant pas de découvrir qu'il comporte plusieurs étages en dessous du niveau du sol...

 

Cartographe, il n'en est pas moins homme. Des souvenirs de son ex-femme lui reviennent, mais ils sont bientôt occultés par Adalina (sur laquelle il fantasme depuis qu'il l'a vue nue sous un angle étrange, alors qu'elle prenait une douche), puis par une autre femme, qui s'avèrera moins farouche que la première, donc moins cruelle avec lui...

 

La fin du récit est-elle inattendue? Pas vraiment. Le lecteur attentif pourra en déceler les signes avant-coureurs dès un peu plus de la moitié du livre. En tout cas, elle est symbolique de la fin d'un monde, désormais bien enfoui, et confirme l'éphémère des êtres et des choses...

 

Parmi les nombreuses qui émaillent le récit, terminons par une considération qui, à titre d'autre exemple, vaut la peine d'être citée:

 

"Toute ambition de vue d'ensemble est une négation de l'ineffable. Les empires naissent par suffisance. Il faut que quelqu'un, quelque part, soit persuadé d'être le centre du monde pour qu'un cercle obscène se forme autour de lui. Alors le monde appuie de tout son poids contre les murs d'enceinte. Et les frontières intérieures deviennent les armatures du cercle, avec leurs lots d'interdits et d'impossibles. Leur fardeau de victoires et d'accords foireux qu'on traîne dans les siècles à venir."

 

Francis Richard

 

Les cartes du boyard Kraïenski, André Ourednik, 280 pages, La Baconnière

 

Un des livres précédents de l'auteur:

 

Contes suisses, 184 pages, Editions Encre Fraîche

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 22:55
"Parfum de jasmin dans la nuit syrienne" de Sarah Chardonnens

Il y a plusieurs façons de voyager. On peut voyager en étant obligé - par son métier ou par nécessité -, ou en ayant tout planifié, ou en courant l'aventure, ou en recherchant l'exploit, ou en jouissant d'un privilège, par exemple celui de voyager pour voyager, avec pour seules contraintes un lieu de départ et un lieu d'arrivée.

 

Dans Parfum de jasmin dans la nuit syrienne, Sarah Chardonnens, trente ans cette année, fait le récit d'un tel voyage privilégié, accompli par elle en vingt jours, du 5 au 25 juin 2011, de Damas en Syrie, où elle a passé dix mois, jusqu'à La Tour-de-Peilz en Suisse, où elle a grandi avec ses parents, en traversant la Syrie, la Turquie, la Grèce, l'Italie et la Suisse.

 

Peut-être n'était-ce pas son intention première de transformer ce voyage physique en aboutissement d'un cheminement personnel, mais ça l'est devenu, en cours de routes et de déroutes, grâce à son obstination, à son parti pris de rire des situations les plus fâcheuses, aux rencontres extraordinaires qu'elle a faites chemin faisant et à son état d'esprit:

 

"Ne pas oser, c'est s'exposer aux regrets. "Si j'avais...", le conditionnel est le pire des ennemis. Il est mortel, car il est indépendant de la volonté. On subit le conditionnel alors qu'on agit sur le présent."

 

L'auteur a fait ce voyage de six mille kilomètres sur la selle d'une petite moto, une Part rouge, achetée en Syrie, où il n'est pourtant pas concevable qu'une femme enfourche ce genre d'engin. Son choix s'était porté sur une 125cm3, c'est-à-dire sur une moto d'une cylindrée qu'elle pouvait légalement conduire en Suisse, son pays d'origine et de destination:

 

"J'étais en train d'enfreindre allègrement tous les codes sociaux du pays hôte, mais je continuais d'agir en toute légalité suisse."

 

La légalité est une chose, la réalité une autre: "Bien qu'ayant indubitablement le permis 125 cm3, je n'avais jamais conduit de ma vie de moto manuelle. Et je ne savais absolument pas comment changer les vitesses." Aussi Sarah Chardonnens fit-elle, tant bien que mal, sa moto-école seule... Ce qu'elle raconte avec beaucoup d'humour...

 

Tout le monde lui disait que son voyage serait mission impossible, d'autant qu'elle n'avait rien préparé sinon les grandes lignes d'un itinéraire comprenant Alep, Istanbul, la Grèce, Bari, Venise, la Tour-de-Peilz:

 

"Combien de jours ce voyage allait-il durer? Je n'en savais rien. Par où allais-je passer? Où allais-je faire escale la nuit? Je n'en avais strictement aucune idée. Je n'avais aucun support géographique ou routier, aucun plan, aucune carte et encore moins de GPS, mais tout cela m'apparaissait comme parfaitement secondaire."

 

Eh bien, ce voyage hasardeux s'est déroulé d'un bout à l'autre, en dépit de vicissitudes mécaniques - cinq crevaisons, une chaîne cassée, une jauge d'huile fondue etc. -, météorologiques - froid dans le désert et en altitude, pluies diluviennes en Grèce ou soleil brûlant  -, douanières - entrées et sorties de territoire interdites:

 

"Le temps des nouvelles technologies n'est pas le temps de l'Histoire. Et même si les frontières numériques s'estompent, force est de constater que les frontières géographiques restent, malheureusement, plus que jamais le centre de toutes les attentions."

 

Pour elle, qui a travaillé dans cinq pays différents - Maroc, Syrie, Ethiopie, Liban et Irak -, dont les ascendants paternels sont suisses, et maternels italiens, un des plus beaux souvenirs de ce voyage, reste sa traversée du Bosphore, à moto, sur le pont Atatürk, qui relie deux mondes, l'Orient et l'Occident...  

 

Au cours d'un tel périple, si elle avait emprunté d'autres moyens de locomotion que sa petite monture rouge, à roues à rayons, comme ceux d'une bicyclette, elle n'aurait certainement pas fait les rencontres qu'elles a faites et qui l'ont éblouie. Car ses avanies mécaniques, par exemple, les ont favorisées et l'ont contrainte à s'arrêter et à connaître de plus près la vie ordinaire des gens fort différents qui l'ont aidée.

 

Ce récit est émaillé de réminiscences qui surgissent en cours d'écriture, telles que ce parfum de jasmin dans la nuit syrienne, et d'extraits de son carnet de route, rédigés auparavant et, même, ultérieurement à ce voyage: "Travailler et vivre dans des pays en mouvance m'a finalement aidée à comprendre le caractère éphémère de chaque situation."

 

Les considérations personnelles, qui découlent de cette compréhension de l'éphémère de la vie, relèvent de la sagesse éternelle:

 

"Chaque début de soirée est une trêve. Profite de ta glace. De tes amis. De ta famille. De la vie. Emerveille-toi des couleurs des feuilles d'un arbre. Profite du présent et des gens qui sont avec toi. Profite des moments de solitude aussi, ne crains pas d'être seule avec toi-même. Profite de l'instant présent parce que tu ne pourras jamais savoir avec certitude si l'aube se lèvera à nouveau."

 

Francis Richard

 

Parfum de jasmin dans la nuit syrienne, Sarah Chardonnens, 272 pages L'Aire

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 22:55
"La femme provisoire" d'Anne Brécart

Etre mère n'a jamais été simple. Aujourd'hui ce ne l'est pas davantage qu'hier. Bien au contraire. Parce que les familles se décomposent et se recomposent. Sans compter que, de toute façon, il est toujours difficile de savoir qui est la véritable mère d'un enfant: celle qui l'a mis au monde ou celle qui s'en occupe et lui apprend à faire les premiers pas.

 

Ce thème de la maternité est celui de La femme provisoire, le dernier roman d'Anne Brécart. Qui complique encore un peu plus les choses, certainement pour aller jusqu'au bout du sujet, puisque sa narratrice se trouve dans la position d'élever un enfant qui n'est pas le sien et d'être tout juste orpheline d'un enfant dont elle a avorté.

 

Pour la narratrice, les souvenirs remontent à la surface avec la venue, en provenance d'Amérique centrale, de Valentin, la trentaine, trente ans après l'avoir trahi. Le lecteur ne saura ce qu'elle entend par là qu'à la toute fin du roman. Entre-temps elle opère, du fait de ce retour, des va-et-vient entre le présent et un passé qu'elle croyait définitivement enfoui.

 

Trente ans auparavant, après avoir avorté, une fin d'août, elle part de Suisse pour Berlin Est, où elle doit traduire en français un livre de l'écrivain Elfriede Wolf. Là elle fait la connaissance de Max le libraire, qui a une relation très particulière à certains livres ("il ne pouvait pas vivre sans avoir de leurs nouvelles"...) et de ses amis, Paul et Vladimir, qu'il avait dû connaître dans une vie parallèle.

 

Un samedi soir, elle est invitée à dîner par Vladimir, avec d'autres personnes, dont Max et Paul. Ils sont en tout une dizaine, parmi lesquels il y a un inconnu, Javier. Javier est le père de Valentin, dont la mère, Luisa, s'en est allée avec un autre, au bord de la mer, dans le nord de l'Allemagne. Javier dort chez les uns ou les autres en attendant de trouver un logis.

 

Très vite Javier et la narratrice conjurent leurs solitudes ensemble, dans les bras l'un de l'autre, dans les draps du même lit. Mais leur relation n'est pas amoureuse. Et c'est tant mieux: "L'espoir de n'en jamais tomber amoureuse me soulageait car je ne voulais plus de la légèreté et de la trompeuse évidence de l'amour, je ne voulais plus de cette sensation d'envol."

 

Ils savent tous deux que leur relation est provisoire et ils en sont bien aise: "Parfois l'amour tient lieu de connaissance, mais entre nous ce n'était pas le cas. Nous étions deux énigmes, autant pour nous-mêmes que l'un pour l'autre." Javier s'installe donc bientôt naturellement chez elle jusqu'au jour où il trouve un logement, provisoire, dans un immeuble qui doit être rénové.

 

Elle pourra l'y rejoindre quand elle veut et elle lui convient très bien cette relation précaire avec un homme libre, semble-t-il: "J'aime qu'il n'appartienne à aucun des mondes que je connais. Qu'il paraisse ainsi sans liens, sans attaches. Je passe la nuit dans ses bras, et reviens le soir comme si la nuit elle-même me menait à son immeuble."

 

Un jour, Javier débarque en portant son fils Valentin dans ses bras, sa femme Luisa ne voulant plus s'en occuper. Aussi sa vie change-t-elle après une promenade qu'ils ont faite tous les trois. Désormais ils forment une famille: "Nous sommes soudés par des liens invisibles, je m'en rends subitement compte, les liens immémoriaux qui font qu'une femme, un homme et un enfant sont une famille."

 

L'hiver passe ainsi. Elle ne pense pas à l'enfant mort dont elle n'a pas voulu: "Mais peut-être qu'il ne me quittait pas, peut-être qu'il ne me quittera plus jamais. Intimement lié à moi par sa mort même. Plus enfoui dans les plis de mon utérus que si j'avais continué à le porter et qu'il y ait eu un espoir d'en être délivrée. La mort avait soudé le foetus en moi, à mon insu."

 

Peu à peu Valentin s'habitue à elle. Il en vient même à l'appeler maman: "Chaque matin, dès que je l'entendais dans la chambre d'enfant, je le prenais dans mes bras et m'arrêtais devant le grand miroir au-dessus de la cheminée. Nous regardions notre reflet avec un certain étonnement. Moi de me voir en mère attentive portant son enfant. Lui de me voir si proche sans savoir vraiment qui j'étais."

 

Javier veut que cette famille que tous trois forment en soit vraiment une. Pour cela il se met en quête d'un nouveau logis et en trouve un, qui n'est que fonctionnel, qui est dépourvu de l'âme du grand appartement qu'ils laissent derrière eux et qui se trouve dans un autre quartier, loin de la librairie de Max. Javier lui propose même de se marier... Le provisoire n'en serait plus un.

 

Mais, justement, elle n'est pas sûre du tout de vouloir faire partie d'une vraie famille... La suite de l'histoire lui donne raison de s'être montrée incertaine. Et toutes les hantises, tous les fantômes qui la tourmenteront, l'empêcheront de préserver le bonheur fragile auquel ils sont tous trois parvenus... Après tant de temps, Valentin n'a demandé à la rencontrer que pour le comprendre.

 

Anne Brécart, dans un style fluide et élégant, prête une plume alerte à sa narratrice qui opère donc des va-et-vient entre présent et passé. Ils lui sont facilités par la présence de cet homme encore jeune qu'est devenu Valentin et qui s'est installé chez elle pour suivre des cours à l'université, ses diplômes du Nicaragua n'étant pas reconnus ici:

 

"Pendant qu'il me raconte sa journée, je le regarde. C'est son regard qui relie ces deux femmes, celle que j'étais, celle que je suis maintenant. Sa venue m'a comme rendu cette part de moi qui, il y a trente ans, était si étrangère à elle-même."

 

N'était-elle pas davantage une mère réelle qu'elle ne le pensait à l'époque?

 

Francis Richard

 

La Femme provisoire, Anne Brécart, 160 pages, Zoé

 

Un des livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

 

Le monde d'Archibald (2009)

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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 10:00
"L'Huître" de Joëlle Stagoll

Il est des rencontres décisives dans la vie. Ce n'est parfois que des années plus tard que nous nous rendons compte de leur importance.

 

Quand une telle rencontre a lieu dans l'enfance, elle se rappelle à notre mémoire peut-être de manière encore plus vive. Parce que, ce que notre corps et notre esprit apprennent alors, participe de leur formation de manière indélébile.

 

Dans L'Huître, Joëlle Stagoll raconte la rencontre décisive entre un petit garçon et une petite fille à l'école de leur village de montagne, qui pourrait bien se situer en Suisse.

 

Cette narration se fait des deux points de vue, de l'un, puis de l'autre. Plusieurs années plus tard. Quand les vies de l'un et l'autre ont pris des chemins de traverse qui sont inconciliables, avant qu'elles ne se croisent à nouveau de manière improbable.

 

Le petit garçon et la petite fille ne se sont connus que le temps d'un hiver, mais le courant est tout de suite passé entre eux deux sans qu'ils n'aient eu besoin de s'exprimer beaucoup. Il y avait d'emblée une adéquation étonnante entre le blondinet aux yeux bleus et la petite noire aux tresses émouvantes.

 

Le petit garçon, devenu homme, n'a jamais oublié la petite fille de son enfance. Un jour il lui avait donné un caillou qui brillait et qu'il avait ramassé au bord du chemin: "Une petite pierre plate triangulaire, noire, avec, au milieu, d'un rouille lumineux, une incrustation de roche claire qui a un peu la forme d'un coeur ou d'une fleur et c'est ça qui miroite."

 

Il se souvient: "Tu tends la main, j'y dépose notre trésor en renfermant tes doigts dessus très fort, tu ris et, ô miracle, tu suspends tes bras à mon cou, te hisses sur la pointe des pieds et déposes un baiser timide sur chacune de mes joues tandis que je sens contre ma nuque ton poing serrant franchement le caillou."

 

Ce caillou, qui désormais le symbolise et qu'elle a reçu dans le creux de sa main, sera leur signe de reconnaissance, leur mot de passe, le peu de fois où ils se reverront au cours de leurs existences séparées. Car elle va quitter l'école pour aller à la Maison Rose, un sana, et lui quittera assez tôt l'école pour aller travailler en usine.

 

Dans cette usine, son seul et véritable ami est Ezéchiel, un noir. Lors d'une sortie pour fêter le départ de Maurice, un drame va se produire. Ezéchiel ne goûte guère la nourriture qui est proposée ce jour-là, mais Maurice ne l'entend pas de cette oreille: il veut forcer Ezéchiel à en manger et le poursuit quand il tente de lui échapper.

 

Le narrateur ne se souvient plus de ce qui s'est passé après - il est tombé et a perdu connaissance -, mais le fait est qu'Ezéchiel est tombé du haut de l'Eperon aux Loups et que, tous les témoignages concordent, c'est lui qui l'aurait poussé dans le vide, c'est lui qui l'aurait tué sans jamais n'en avoir aucun souvenir.

 

Pour ce meurtre oublié, devenu handicapé d'une main et d'un pied, il va connaître la prison et son comportement là-bas ne sera pas fait pour le disculper. Il s'avèrera en effet violent dès que l'on s'en prendra à ceux avec lesquels il sympathise. Il n'est donc pas près d'en sortir.

 

La narratrice est orpheline. Elle a perdu ses parents et son frère dans l'eau noire quand ils l'ont traversée après avoir laissé derrière eux leur pays "où le soleil a le champ libre, où la mer et le ciel se confondent, où le regard se perd à l'horizon".

 

Après s'être échappée de la Maison Rose, elle est devenue aide-soignante à l'hôpital. Sans jamais avoir oublié son amour d'un hiver, après l'avoir cherché en vain, elle a vécu sa vie, s'est mariée avec Luigi et a eu avec ce dernier les enfants, Louba et Samita, qu'elle aurait voulu avoir avec le disparu.

 

Pour arrondir ses maigres revenus, elle devient auxiliaire occasionnelle à la prison. Un jour, il lui est demandé d'aider un prisonnier handicapé à prendre sa douche. C'est lui. S'il pouvait subsister le moindre doute, le caillou qu'elle a conservé et qu'elle lui montre une fois suivante, le lève définitivement.

 

Joëlle Stagoll se met donc successivement à la place de celle qui aime un prisonnier taiseux et à la place de ce détenu hors normes qui n'a jamais cessé d'aimer non plus. Et elle nous fait découvrir les univers rudes qu'ils ont connu l'un et l'autre, notamment l'univers carcéral, sous une lumière crue et d'un grand réalisme.

 

Bien que l'histoire que Joëlle Stagoll raconte à deux voix ne réserve pas de surprise, si l'on excepte qu'elle n'a pas vraiment d'épilogue - le caillou s'est-il à jamais fermé comme une huître? -, l'auteur sait tellement bien faire parler les sentiments de l'un comme de l'autre de ses deux protagonistes, que, jusqu'au bout, l'intérêt de lire ce roman, écrit avec des mots simples et pourtant percutants, ne se dément jamais.

 

Francis Richard

 

L'Huître, Joëlle Stagoll, 352 pages, Les Editions de L'Hèbe

 

Livre précédent de l'auteur chez le même éditeur:

L'étoile à mille branches (2011)

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6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 22:55
Dans la tête de Mélanie Chappuis

Au cours des années 2013 et 2014, Mélanie Chappuis s'est mise dans la tête d'une centaine de personnes, et de quelques objets inanimés, auxquels elle a donné une âme. Ces mises dans la tête se sont traduites par des chroniques hebdomadaires, publiées le mardi dans Le Temps.

 

Un premier recueil de ces chroniques, augmentées de quelques inédits, a paru à l'automne 2013, aux Editions Luce Wilquin. Il couvre la période qui va du mardi 22 janvier au mardi 8 octobre de cette année-là.

 

Un second recueil vient de paraître à L'Âge d'Homme. Il commence donc avec la chronique suivante, du mardi 15 octobre 2013, et se termine avec celle du 16 décembre 2014. Et comporte deux inédits.

 

Nouvelle version de L'arroseur arrosé, je me suis demandé, plutôt que de faire un billet sur ce tome II - bis repetita non placent -, s'il ne serait pas amusant d'aller regarder dans la tête de Mélanie Chappuis (sans avoir son talent) pour voir ce qui s'y cogite à l'adresse d'un de ses lecteurs, après toutes ces semaines passées à chroniquer pour le quotidien genevois.

 

Francis Richard

 

Dans la tête de… Mélanie Chappuis

 

Tu sais, tout a une fin et je suis contente que ce soit fini. Même si toute fin, ça sent la mort, ça donne froid… dans le dos. Pourtant, ne te méprends pas. J’ai pris beaucoup de plaisir  à me mettre à la place de toutes ces personnes, et de ces quelques objets, qui avaient un rapport avec l’actualité de ces deux dernières années. C’est, en raccourci, à chaque fois, ce que je fais, quand je crée, en développé, des personnages romanesques.

 

Cependant, crois-moi, c’est astreignant de devoir écrire, sous le même format, toutes les semaines, à jour fixe, c’est-à-dire de remettre sa copie, conforme au standard, au plus tard le lundi après-midi. Souvent j’attends le dimanche pour décider d’un sujet. Mais j’ai dû m’intéresser pendant toute la semaine à ce qui s’est passé dans le monde: événements nationaux ou internationaux, politiques ou économiques, culturels ou sportifs, ou tout simplement… faits divers.

 

Ces chroniques ne sont pas le fruit de confidences, mais elles doivent cependant partir de faits bien réels et être plausibles, au-delà de la caricature, inévitable. Il faut donc observer, trier et réunir les éléments. Comme il s’agit de faire œuvre littéraire et non pas journalistique, il ne faut pas que ça se sente; il faut que ça coule de source; il faut que ça me vienne sous la plume sans que tu ne t’aperçoives de ce qui l’alimente.

 

Tu as pu constater que je me mets dans la tête de toutes sortes de gens. C’est très enrichissant. Ça peut être des gens comme toi et moi, c’est-à-dire des gens de tous les jours, mais ça peut être aussi des célébrités. Ça peut être des puissants comme des faibles. Dans tous les cas je m’efforce de les comprendre et de ne pas les juger, de te les rendre familiers et, par exemple, de te parler de leur femme ou de leur homme, de leurs enfants ou de leurs animaux, de leurs qualités ou de leurs défauts.

 

Dans toute œuvre de fiction, il y a une part de soi qui transparaît. C’est inévitable. J’essaie tout du moins de garder la même distance avec ceux qui expriment des idées sublimes qu’avec ceux qui en expriment de pourries. Ce sont eux qui parlent, ce n’est pas moi, mais il n’est pas difficile de deviner pour lesquelles de ces idées mon cœur et ma raison balancent.

 

Bien sûr, ce que j’écris ne plaît pas à tout le monde, mais une chose me guide toujours. Tu ne peux pas ne pas l’avoir remarquée. J’essaie de voir dans toute personne à qui je prête des pensées l’être humain qu’elle est. C’est pourquoi, comme je te l’ai dit tout à l’heure je ne me permets pas de juger. Si comprendre ne veut pas dire approuver, comprendre permet d’aimer, peu ou prou, même ceux en qui je peux avoir du mal à voir qu’ils sont mes semblables.

 

Certes, aucune vie n’est jamais un conte de fées, et celles qui apparaissent dans mes chroniques ne font pas exception à cette évidence. Mais il est au moins une chose qui, j’espère, en ressort: la connaissance de l’autre, quel qu’il soit, permet de le comprendre. Sans cela, tu peux oublier que la condition humaine puisse être fraternelle.

 

Dans la tête de... Tome II / Chroniques, Mélanie Chappuis, 192 pages, L'Âge d'Homme

Dans la tête de ..., Mélanie Chappuis, 176 pages, Editions Luce Wilquin

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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 09:00
"Dans le bleu de ses silences" de Marie Celentin

Le livre de Marie Celentin est un livre hors normes. Il peut combler agréablement et intelligemment les longues nuits des insomniaques et leur ôter d'ailleurs toute envie de dormir.  Parce que l'intérêt de ce véritable pavé ne se dément pas tout au long de sa lecture. Aussi convient-il de choisir son moment pour habiter ce roman épique et se laisser embarquer avec lui dans l'Egypte hellénistique du IIIe siècle avant notre ère, aux mains de la dynastie lagide, héritière (comme sa rivale séleucide) d'Alexandre le conquérant, disparu quelques décennies plus tôt.

 

L'auteur apprend au lecteur à connaître ses nombreux personnages et à les distinguer, parce qu'il y a beaucoup d'homonymes parmi eux. Il faut donc qu'il reste attentif s'il ne veut pas mélanger les Ptolémée, les Bérénice, les Arsinoé, les Appolonios, les Lysimaque, les Antiochos... Mais la tâche est tout de même plus aisée que dans certains romans russes, où la difficulté provient surtout des multiples suffixes...Dans sa post-face l'auteur reconnaît qu'elle a été confrontée à "une savoureuse complexité" pour "raconter l'histoire de familles liées par des mariages diplomatiques à répétition et faisant preuve d'une totale absence d'originalité dans le choix des prénoms de leurs enfants".

 

Les personnages sont donc nombreux, comme dans les chants homériques. Un certain nombre d'entre eux, les plus jeunes, qui apparaissent dans le prologue, au printemps 274, et dans la première partie, au printemps 273, se retrouvent, ayant parcouru un bout de leur vie, dans la deuxième, vingt ans après, à l'été 253, et accomplissent leur destinée dans la troisième, à l'été 247. Dans l'épilogue, à l'été 245, l'auteur ne laisse pas tomber le lecteur et lui dit tout de même ce qu'il advient de quelques survivants de l'épopée.

 

Il est inutile de résumer un tel livre. D'abord parce qu'il en contient plusieurs. Ensuite parce que c'est au lecteur de découvrir toutes les richesses qu'il renferme et d'en faire son miel. Enfin parce que ce n'est pas tant l'histoire qui importe, au fond, mais les différents thèmes abordés, chemin faisant: la peinture des Alexandrins, petits et grands; les basses oeuvres du pouvoir pour maintenir sa réputation; les disputes philosophiques et littéraires sur l'âme hellène; les considérations géopolitiques des dynastes et de leurs conseillers; la solitude des rois au soir de leur vie, à l'heure du bilan, quand ils s'interrogent sur la raison d'Etat et son inhumanité etc...

 

La figure singulière de Bérénice, fille du second Ptolémée, est en filigrane du roman. Demeurée pour d'aucuns, détachée du reste du monde et hors d'atteinte pour d'autres, Bérénice est enfermée dans ses silences. Princesse, puis reine, elle n'a pour toute compagnie que son médecin et sa suivante, qui se sont rendu compte que toute autre couleur que le bleu serait vulgaire ou dérangeante pour elle: "Sa façon d'appéhender le monde n'avait jamais cessé de dérouter tous ses pédagogues, ses nourrices, et plus encore son père qui ne pouvait comprendre le fonctionnement de sa mémoire, capable de retenir d'interminables énumérations sans jamais leur donner le sens ou l'utilité communément admis."

 

Ce livre a du souffle. Il est écrit dans une langue simple et superbe, qui sied au genre tragique et épique. En somme, il est très grec dans sa forme comme dans son fond. Car chaque personnage, fût-il modeste, a de l'importance: il est une pierre apportée à un édifice qui, par son ampleur et par tous les recoins qu'il recèle, ne peut que forcer l'admiration du lecteur et le flatter. En effet, au sortir de lire ce livre, ce dernier ne peut que se sentir plus savant, plus humaniste et plus heureux d'avoir, comme des vagues qui viennent incessamment lécher un rivage, une foule de matières à réflexion venir accoster à celui de son esprit.

 

Francis Richard

 

Dans le bleu de ses silences, Marie Celentin, 888 pages, Editions Luce Wilquin

 

Ce livre prodigieux est le 500e titre des Editions Luce Wilquin...

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30 mars 2015 1 30 /03 /mars /2015 22:30
"Les angles morts" de David Amherdt

Sous le titre d'Angles morts, David Amherdt a réuni en un volume cinquante récits brefs, d'une, deux, voire trois pages, qui sont des miniatures de récits, où tous les mots comptent, où les réminiscences littéraires abondent, où le lecteur est invité à entreprendre des flâneries poétiques, romantiques ou oniriques, qui soulignent le tragique de l'existence humaine dans tous ses aspects.

 

Chacun de ces textes est précédé d'une ou de plusieurs épigraphes, qui sont citations de la bible, citations d'insignes auteurs de l'Antiquité grecque ou latine, ou d'auteurs devenus des classiques de la modernité et de la post-modernité. Autant dire que le lecteur se trouve en excellente compagnie au moment de s'embarquer dans les textes qui les suivent et qui les illustrent de manière toute singulière.

 

Un de ces récits s'intitule L'angle mort, que l'auteur définit comme l'angle "d'où l'on ne voit rien et que nul ne peut voir". Le lecteur est prévenu. L'auteur, à partir des épigraphes qui l'inspirent, révèle au lecteur, dans ce récit et dans les autres, ce qu'il ne pourrait voir autrement de la vie de ses personnages, lesquels semblent ignorer de leur côté le monde qui les entoure et ne connaître que ce qui oriente ou désoriente leur destin.

 

Dans ces récits, il est question d'angles de vue et de morts, mais aussi d'attentes et de déconvenues, d'apparitions et de disparitions, d'unions et de séparations, de souvenirs et d'oublis, d'accidents mortels et de crimes, de cruauté et de tendresse, d'amours et de haine, d'ascensions et de chutes, de malheurs, qui frappent l'humanité, et d'accalmies, qui les interrompent comme des rémissions de douceur à leur brutalité.

 

Il n'est pas étonnant que, parmi les auteurs cités par David Amherdt, il y ait, à plusieurs reprises, William Shakespeare, Fiodor Dostoïveski ou Jacques Brel. En effet ces auteurs sont des géants, à l'aise dans tous les registres, celui de l'exaltation comme celui du tragique, celui du devoir comme celui de l'ardeur. Parlant d'un homme et d'une femme qui se retrouvent pour mourir ensemble, l'auteur illustre ce propos quand il écrit:

 

"S'ils moururent, ce fut bien parce qu'il le fallait. Joyeusement, pourtant: on meurt comme on a vécu."

 

Francis Richard

 

Les angles morts, Daniel Amherdt, 120 pages, Editions de l'Aire

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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 18:00
"La petite galère" de Sacha Després

Le petit Larousse donne trois acceptions au mot galère: 1) Bâtiment de guerre ou de commerce à rames et à voiles 2) Lieu ou état, dans lequel on mène une vie très dure 3) Situation difficile ou précaire; travail pénible.

 

Exemple d'emploi du mot dans les deux premières acceptions à la fois: Géronte, dans Les fourberies de Scapin de Molière, qui pose cette question lancinante: "Mais qu'allait-il faire dans cette galère?"

 

Exemple d'emploi du mot dans la troisième acception: La petite galère, titre du roman de Sacha Després.

 

Quelle est donc cette situation difficile ou précaire, dans lesquelles se débattent les deux héroïnes de ce livre?

 

Caroline et Charles, leurs parents, sont nés à Paris à la fin des années cinquante. Ils sont tous deux de condition modeste. Ils vivent dans la périphérie de Paris. Ils sont jeunes et beaux. Ils se sont rencontrés et se sont aimés. Ils se sentent libres ensemble: "Tout semble possible à leur jeunesse. La capote, c'est pour les blaireaux, la crise, pour les intellos et la guerre, pour les fachos."

 

Ils n'ont pas le bac. Ils entrent tous deux aux PTT. Ils ont tout pour vivre heureux et pépères dans leur deux-pièces proche de la gare de Créteil. Il ne leur manque plus que d'avoir des enfants, comme dans les histoires qui finissent bien, et Caroline veut donc "avoir un bébé": "Une femme n'est jamais complète sans enfant, voilà ce qu'elle croit. Dans son esprit, la logique est imparable. Elle est faite pour ça. Idéalement plusieurs fois pour éviter que le petit s'ennuie, ne devienne sauvage, puis sournois."

 

Charles, lui, n'est pas emballé par cette idée de bébé de Caroline... Marie, comme une intruse dans leur couple, naît toutefois au printemps 1978. Et ledit couple se délite. Charles va voir ailleurs, mais, un soir de biture, il prend Caroline sans lui demander son avis et la met enceinte pour une deuxième fois. Quand Caroline apprend son infortune, elle se dispute avec Charles et perd le bébé dans la bagarre...

 

Pendant dix ans, le couple survit tant bien que mal, Caroline rendant la pareille à Charles, en guise de bons procédés. Ils parviennent cependant, au bout de cette décennie, à donner une petite soeur à Marie, Laura, qui naît en 1987, mais, ce qui devait arriver arrive: ils finissent un jour par se séparer. Douze ans après la naissance de Laura, Caroline meurt après avoir avalé de la pharmacie, la veille de l'an 2000.

 

Marie obtient la garde de sa soeur Laura: "Les deux filles affrontent, seules, la petite galère dans la Prairie", leur cité de banlieue parisienne, qui suffoque au "royaume du béton". Pour assurer un quotidien précaire, Marie est barmaid à temps plein dans un pub, le Saloon, et, en sus, enchaîne les heures comme placeuse à l'Opéra-Bastille. Elle perçoit en complément la pension alimentaire que Charles versait à Caroline.

 

Marie est tout pour Laura, c'est-à-dire pour Lo. Elle est pour elle une grande soeur, une maman, une nourricière, une complice, un modèle. C'est La Jolie. Qui enchaîne les conquêtes, mais n'en continue pas moins de s'occuper de Lo et de l'initier à la vie, à tous points de vue, même sexuels, en ne lui cachant rien de ses aventures amoureuses et sensuelles. Pour cadeau d'anniversaire de ses seize ans, cette initiatrice a d'ailleurs cogité un coup fumant.

 

Se faisant passer pour Lo, Marie écrit des lettres enflammées et suggestives au professeur de français de sa cadette: "Wilder est viril, séducteur et looké vintage. Il arbore une quarantaine resplendissante, son verbe émoustille les jeunes filles et exaspèrent les garçons qui le traitent de pédé." Et ces préliminaires épistolaires l'ont tellement émoustillé à son tour qu'il ne résiste pas à la tentation de goûter à cette chair fraîche et mineure qui s'offre à lui dans une loge privative de l'Opéra.

 

Marie enchaîne les conquêtes, mais sa dernière conquête, Jack, est-elle bien une conquête? N'est-ce pas plutôt Jack qui l'a conquise? En tout cas, comme le lui a dit Marie, Jack est différent de ses autres amants. Lo peut très rapidement confirmer après lui avoir été présenté. Marie est méconnaissable. Comment peut-elle être tombée sous le joug de cet individu au physique ingrat, de ce "gringalet au regard bovin et au teint jaune": "Jusqu'ici, Marie l'avait habituée à des hommes bien bâtis, aux torses virils et aux larges épaules."

 

Pour Marie, la rencontre avec Jack a été un choc. Ce beau parleur, qui a toujours raison et qui sait faire comprendre aux autres qu'ils ont toujours tort, lui renvoie une image d'elle qu'elle ne soupçonnait pas et qui l'hypnotise. Elle n'est plus seulement La Jolie, elle a un intellect. Jack la subjugue littéralement et va se servir éhontément d'elle pour parvenir à ses fins. Car monsieur vise haut, prétend-il. Il veut faire de la télé, ce qui doit inspirer le respect à son nouvel entourage et le convaincre de consacrer tous ses moyens pour l'aider à atteindre ce but ineffable.

 

Jack doit quitter l'appartement d'Amandine, une militante anticapitaliste, dans le coma depuis trois ans. Ce parasite squattait chez elle depuis ce moment-là, mais les parents d'Amandine ont la mauvaise idée de vendre cet appartement et de le mettre à la rue. Force lui est alors de trouver un logis et, sans vergogne, il jette son dévolu sur la blême HLM de Lo et Marie qui le laisse  emménager chez elles. Cette intrusion intempestive de Jack dans la vie des deux filles transforme leur petite galère. Parler de "petite galère" devient vite sous Jack-a-dit un joyeux euphémisme.

 

Tout au long du récit, l'adolescente et sa jeune femme de soeur sont dans la tourmente. Livrées à elles-mêmes, elles font leur apprentissage mutuel et individuel de la sexualité, dans toute sa crudité. Elles se construisent comme elles peuvent. Les liens qui les unissent sont soumis à rude épreuve. Il y a pourtant une petite lueur qui éclaire par moments leur tébreuse histoire. Elle porte les deux prénoms de Caroline, leur mère, dont le fantôme apparaît de temps à autre en filigrane, et de Clothilde, la mystérieuse, dont on ne découvre le rôle qu'à la fin de l'ouvrage. 

 

Le vocabulaire contemporain, que Sacha Després emploie à dessein, et à propos, dans son roman, est au service d'un style décapant, qui fait ressortir toutes les aspérités du monde, avec une acuité impitoyable sur les années 2000: la famille se décompose, les enfants trinquent, les amours sont éphémères. Les hommes y apparaissent sans relief, ou pathétiques, ou carrément néfastes. Mais n'est-ce pas parce que les deux jeunes figures féminines du livre, qui les confrontent, semblent, à tort, être des proies faciles après l'abandon de leur mère? 

 

Francis Richard

 

La petite galère, Sacha Després, 200 pages, L'Âge d'Homme

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 23:40
"L'enfant de Mers el-Kébir" de Sophie Colliex

Mers el-Kébir est le nom d'un village de pêcheurs à l'ouest d'Oran, en Algérie, au bord d'une vaste baie en demi-lune:

 

"Mers el-Kébir, en arabe, signifie "le Grand Port". L'immense baie est ceinturée par un amphithéâtre de montagnes. Le djebel Murdjadjo, sombre, creusé de vallées profondes, pousse dans les flots ses deux bras escarpés: à l'est, la presqu'île de Santa Cruz; à l'ouest le Santon, dressé en pain de sucre au-dessus de la mer."

 

Dans les années 1930, ce site exceptionnel attire l'attention de la Marine française. En 1939, un décret signé Edouard Daladier décide de le transformer en base navale militaire...

 

Pour ceux qui connaissent l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, Mers el-Kébir est le nom tragique des attaques menées par la marine anglaise, les 3 et 6 juillet 1940, contre des bâtiments de la Royale, qui y mouillaient tranquillement, faisant près de 1'300 morts parmi les marins français.

 

Après la première attaque: "La mer, luisante et noire, est recouverte de mazout. Plus de la moitié des bateaux a disparu. Quelques uns ont pu fuir, l'un a coulé à pic, et les deux cuirassés encore visibles dans la rade ne sont que des amas de tôle fumante échoués dans le paysage."

 

Après la seconde: "Les sauveteurs repêchent morts et blessés, aidés par les pêcheurs et les ouvriers du chantier naval. Les cercueils du premier bombardement, alignés sur le rivage encore en attente d'être inhumés, gisent éventrés, leur macabre contenu répandu partout."

 

Mers el-Kébir, ce que l'on sait moins, est aussi un des lieux du débarquement américain de novembre 1942: "Six gros bâtiments de guerre ont accosté à la grande jetée. En l'espace de quelques heures, des milliers d'hommes ont pris pied dans le village. Un long défilé d'engins, camions, tanks, chars, jeeps, traverse Kébir à vive allure."

 

L'enfant de Mers el-Kébir, de Sophie Colliex, se passe en ce lieu de mémoire de 1939 à 1951, c'est-à-dire quelque temps avant le massacre de 1940 et pendant les onze années qui suivent. Michel, l'enfant, dont il est question dans le récit, a huit ans au début et, donc, vingt à la fin, la tranche de vie décisive pour devenir un homme.

 

Le père de Michel, Joseph d'Ambrosio, Pepico, d'origine napolitaine, est pêcheur, comme la plupart des habitants du village. Sa mère, Marthe, Moman, d'origine espagnole, travaille de temps en temps chez Sardine pour compléter les maigres revenus paternels

 

Joanno, le grand frère de Michel, de dix ans plus âgé que lui, pêcheur comme leur père, a été mobilisé en septembre 1939 et ne reviendra qu'à la fin de la guerre. Tessa, leur soeur, de sept ans plus âgée, "joliment tournée, la taille fine et les épaules rondes", devra arrêter des études brillantes pour devenir bonne épouse et mère...

 

Michel est artiste. Un jour, une dame de la ville, chez qui sa mère l'a amené, lui donne une boîte de couleurs. C'est, semble-t-il, providentiel, parce que dessiner lui est facile: "Il ignore d'où vient cette connaissance profonde, instinctive. Une grosse vague s'est soulevée en lui, le jour où la boîte de couleurs est entrée dans sa vie. Son dessin, c'est son refuge, le rempart qu'il dresse quotidiennement entre lui et des souffrances qu'il ne comprend pas."

 

Peu à peu il va comprendre ces souffrances. Leur pourquoi va lui être révélé notamment à la faveur de rencontres qui ne seront pas toutes fortuites. Celle, par exemple, avec la dame qui dessinait et qui lui a adressé la parole quand il jouait au cerf-volant avec ses amis Norbert et Samir. Celle avec ce marin rescapé de l'attaque anglaise et qui a sculpté un pêcheur dans une branche d'olivier pour remercier son père de l'avoir secouru.

 

Le roman de Sophie Colliex n'est cependant pas seulement l'histoire de Michel et de Mers el-Kébir, de l'enfant et du port de guerre, dont les travaux titanesques bouleversent profondément le paysage alentour. C'est aussi le portrait d'une famille modeste qui se débat dans des circonstances exceptionnelles, et la peinture d'une époque révolue où le respect des convenances orientait davantage qu'aujourd'hui le cours des vies.

 

Certes on s'aimait, mais le coeur ne l'emportait pas souvent sur la raison. Certes on faisait des études, mais les moyens matériels manquaient souvent à ceux qui voulaient les poursuivre. Et, en même temps, cette époque, qui n'est pas si lointaine que ça, n'est pas dépourvue de charme. Sans doute parce que Sophie Colliex a su donner vie à des personnes attachantes et restituer avec justesse et plaisir les couleurs, les odeurs et la chaleur de l'Afrique.

 

Francis Richard

 

L'enfant de Mers el-Kébir, Sophie Colliex, 312 pages, Editions Encre Fraîche

 

Vernissage et dédicaces chez Payot Cornavin le mardi 31 mars 2015 de 17h30 à 19h.

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 23:00
"33, rue des Grottes" de Lolvé Tillmanns

Comment nous comporterions-nous dans des circonstances exceptionnelles? Est-ce vraiment à ce moment-là que notre vraie nature se fait jour? Dans 33, rue des Grottes, Lolvé Tillmanns raconte l'histoire des habitants d'un immeuble, qui sont de nos jours confrontés à un véritable fléau.

 

Tour à tour l'auteur livre les pensées des habitants de cet immeuble, qu'ils occupent de la cave au quatrième étage et qui est situé dans un quartier populaire de Genève, derrière la gare Cornavin, à proximité du parc des Cropettes.

 

Le propriétaire de l'immeuble, devenu cruel et méchant après la mort de sa femme, dirige une entreprise du bâtiment. A la cave, se terrent quatre de ses ouvriers: Mahmoud, Abdel, Jabari et Bekim, lequel raconte leur vie de rats, qui bénéficient depuis peu de l'électricité.

 

Au rez-de-chaussée, la concierge, Julieta, est laide et le sait. Tout le monde la considère comme une sorcière avec son grain de beauté poilu sur le menton. Elle était au service du propriétaire avant qu'il ne l'installe au 33, avec un salaire divisé par deux.

 

Au premier étage, Caroline vit avec Stéphane. Elle a un institut de beauté. Lui un petit atelier où Sergio, un apprenti, travaille avec lui. Caroline est un joli brin de femme. Elle est excitante et elle est flattée que les hommes lui fassent des compliments.

 

Au deuxième, Carlos est étudiant. Il partage son appartement avec Matti, dont il est l'homme, mais qui le quitte parce qu'il ne veut pas faire son coming-out de peur de ce qu'en dira son père, de peur d'être banni de sa famille sans espoir de retour.

 

Au troisième, Mei est une petite fille. Elle a un amoureux, Achik. Comme lui, elle mélange la langue de l'école et la langue de la maison. Sa maman s'occupe beaucoup d'elle et, elle, elle l'aide à apprendre la langue de l'école.

 

Au quatrième, Nicolas porte un costume trois-pièces et travaille comme employé dans une étude. Il n'éprouve plus de désir pour sa femme, Hélène, depuis qu'elle est enceinte. Il fantasme sur les autres femmes.

 

Lolvé Tillmanns raconte d'abord ce microcosme, le train-train quotidien de ses habitants et les quelques relations de voisinage qu'ils entretiennent entre eux. Puis un jour tout bascule. Quelque chose de grave s'est produit à l'extérieur.

 

Les connexions Internet ne sont plus disponibles. Sur les écrans de téléphone ou de télévision n'apparaissent plus que des messages inquiétants, du genre:

 

LA CONFEDERATION VOUS DEMANDE, DANS LA MESURE DU POSSIBLE, DE RESTER CHEZ VOUS. LES REUNIONS DE PLUS DE TROIS PERSONNES SONT INTERDITES.

 

Un fléau s'est abattu sur la ville et ce n'est que peu à peu que le lecteur apprend de quelle nature il est et quelles en sont les conséquences pour les habitants, en particulier pour ceux du 33 de la rue des Grottes.

 

Les ravages de ce fléau sont redoutables. Les comportements des habitants de la ville et de l'immeuble se modifient. Ils s'adaptent comme ils peuvent à la situation et deviennent méconnaissables.

 

D'aucuns pensent d'abord à eux. D'autres se préoccupent des autres. D'aucuns succombent plus ou moins héroïquement. D'autres survivent, de même façon. Pour combien de temps? La tranquillité relative de la vie antérieure s'est muée en tribulation permanente où la loi du plus fort ou du plus rusé règne.

 

Lolvé Tillmanns donne la parole à huit personnages de l'immeuble, tous très différents les uns des autres. La moitié d'entre eux sont d'origine étrangère, chinoise, iranienne et portugaise. Ils sont également de tous âges et de toutes origines sociales.

 

Or, l'auteur s'incarne avec beaucoup naturel en chacun d'entre eux, adoptant son vocabulaire, ses réflexions propres, ses comportements devant l'adversité. Il en résulte un portrait de l'humaine condition à travers le prisme de ce microcosme d'une grande richesse de points de vue, servi par un style très direct.

 

Une fois le livre refermé le lecteur a le sentiment qu'il suffit de peu de choses pour que la vie ordinaire ne le soit plus, pour que tout le monde en soit affecté, pour que même ceux qui détiennent l'autorité et qui devraient montrer l'exemple ne se comportent pas forcément mieux que les autres. Heureusement ce portrait n'est pas tout noir. Et quelques figures, toutes imparfaites qu'elles soient, permettent au lecteur affligé de retrouver quelques couleurs.

 

Francis Richard

 

33, rue des Grottes, Lolvé Tillmanns, 216 pages, éditions faim de siècle & cousu mouche

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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 23:55
"Je cherche l'Italie" de Yannick Haenel

Enée, selon Virgile, abandonne Troie en flammes, fait naufrage, débarque sur une île et demande son chemin: "Je cherche l'Italie". Yannick Haenel ne demande pas son chemin, mais, une fois débarqué à Florence, cherche l'Italie où il est venu pour faire le point: ""Faire le point" consiste d'abord à partir à sa recherche."

 

Ce point? "Dante le nomme "il punto a cui tutti li tempi son presenti": le point auquel tous les temps sont présents." L'auteur pense que Florence, "avec son immense proposition artistique", va lui rendre présents tous les temps. Et il ne fait que ça, à Florence et ailleurs en Italie: contempler des murs, grâce à "un emploi du temps vide, débarrassé de toute volonté, sans projet de visite".

 

Au cours de son séjour, de 2011 à 2014, il découvre ainsi la fresque d'Ucello, Le déluge, offerte à l'air libre. Ce mur de peintures lui éclate au visage: "Son chaos de pigments rouges et verts, le vertige qu'ouvre sa perspective insensée m'empoignèrent; il me semblait que j'allais glisser avec ses personnages vers le trou qu'elle met en scène, et qu'à l'arrière-plan, là-bas, entre les deux parois qui compriment l'espace et semble écraser les corps des hommes, quelque chose de boueux qui relevait du sans-fond allait m'engloutir."

 

Il voit L'annonciation de Fra Angelico, dans des circonstances idéales. Le peintre n'a pas peint le rayon divin qui touche la Vierge, semble-t-il parce que "chaque matin la lumière venait réellement sur la fresque". Il choisit le jour de l'Annonciation pour la contempler: "Nous sommes le 25 mars, et c'est un 25 mars que Jésus mourra. L'Annonciation raconte une Incarnation qui annonce elle-même, à travers la fenêtre grillagée en croix de la cellule, derrière la Vierge, une crucifixion."

 

Il profite de son séjour pour lire les oeuvres complètes de Georges Bataille, publiées en douze volumes par Gallimard. Comme lui, il ne conçoit de corps libre qu'à travers l'extase - "le mot peut sembler excessif, il désigne pourtant ce qui m'arrive lorsque j'aborde une frontière". Comme lui, il pense que l'on ne peut se soustraire "aux servilités du conditionnement qu'à travers des expériences spirituelles". Ces opérations impliquent à ses yeux "une parole qui les révèle: j'appelle "littérature" cette parole."

 

Et il parle du rite: "A travers la répétition obstinée d'une promenade, d'un geste, d'une attention, le rite vous soustrait au temps mort. Tourner en rond est profitable. L'errance relève d'un temps séparé. Le moment où elle prend figure de rite en efface l'angoisse." Du sacré: "Le sacré, écrit Bataille, est comparable à la "flamme qui détruit le bois en se consumant"." Du sacrifice: "Le sacrifice n'est pas l'expérience de quelque chose, mais de rien. D'ailleurs, il n'est pas une expérience, tout au plus l'approche reculée d'un rite."

 

En Italie, depuis qu'il y habite, il assiste à la ruine d'un pays, à la mort de la politique: "A quelques secondes, à quelques centimètres, juste à côté de nous, Michel-Ange, Donatello, Masaccio, Ucello, Fra Angelico, existent; et précisément la ruine du politique a lieu pour que cela n'existe pas - pour que l'art qui ne cesse d'agir, n'agisse pas, pour que nos vies soient occupées à autre chose."

 

En fait, il concède que la politique n'est pas morte, mais qu'elle n'en finit pas de mourir et qu'elle a fait sa mutation au pire. Les responsables? Les marchés financiers, bien sûr: "Les convulsions périodiques des marchés financiers n'ont qu'un objet: domestiquer ce qui, du monde, ne l'était pas encore. En absorbant la politique, c'est-à-dire le monde des décisions (et qu'y a-t-il de plus ridicule aujourd'hui qu'"une décision"?), les marchés n'ont pas seulement limité les espérances des humains, ils ont renforcé leur assujetissement. Lorsqu'il n'existera plus aucune possibilité libre, ils auront achevé leur travail."

 

Et si c'était au contraire l'expansion des Etats, donc de la politique, qui était responsable du renforcement de l'assujetissement des êtres humains? Car il n'y a pas de marchés plus soumis aux réglementations des Etats que les marchés financiers et jamais dans l'histoire de l'humanité les Etats n'ont eu de périmètres d'intervention aussi larges qu'aujourd'hui, avec la connivence d'un certain capitalisme dévoyé qui a besoin d'eux pour exister.

 

Pour l'auteur le capitalisme envahit tout: "L'oligarchie planétaire sait que les moyens de production sont l'autre nom de la dévoration." Il ajoute: "Qu'est-ce qui échappe au capitalisme? L'amour? La poésie? Lacan disait: la sainteté". Ça tombe bien: il y a dans le coin un saint qui fera l'affaire, c'est François d'Assise: "La solitude franciscaine se propose comme expérience qui fonde la vie en dehors de l'appropriation. En tant que telle cette expérience s'oppose au destin historique de l'économie occidentale."

 

Pour l'auteur, le marché ("combinaison infernale du formatage et du contrôle") est "la société absolue" et son expansion est planétaire: "Ce qui se donne à vendre à travers lui, ce ne sont plus les marchandises, mais l'existence de chacun, envisagée comme un stock monnayable, traitée comme un produit, et dont la cote est proportionnelle à l'intégration sociale qui la motive."

 

Enfin le discours catastrophiste de l'auteur se nourrit de tous les autres lieux communs actuels, ressassés par les médias, ce qui ne leur donne pas force de vérité: "Les Temps modernes sont sortis de leurs gonds: une emprise technico-économique s'est substituée à la vieille idéologie du progrès. Cette substitution est sans limites: elle ravage tous les secteurs de la vie humaine, dérègle les climats, empoisonne l'agroalimentaire, asservit les rapports, étouffe le moindre souffle de liberté."

 

Tout ça c'est bien beau, mais, s'il est venu en Italie, c'est pour faire le point. Justement il le fait, à l'imitation de saint François, du moins telle qu'il l'imagine: "Parvenir à être seul - vraiment seul -, c'est rejoindre ce point du monde que je poursuis depuis mon arrivée en Italie. C'est "le point le plus vivant" de Dante - le point à partir duquel naissent les lucioles. Dans les ténèbres absolues, il n'y a qu'elles qui brillent. On croit toujours que les lucioles ont disparu, que leur lumière est morte, et puis le point le plus vivant renaît."

 

Plutôt que de s'appesantir davantage sur ces élucubrations idéologiques, il est préférable de retenir de ce livre bien écrit les belles pages que Yannick Haenel consacre à Ucello, ou à Fra Angelico, ou encore au lac de Nemi et à ses bois: "Les bois de Némi sont noirs, poussiéreux, pleins de ronces: et pourtant l'été s'y glisse comme un couple qui cherche un coin discret: il s'illumine entre les pins, s'enroule avec des soupirs dans la fraîcheur des sous-bois, comme si rien d'autre n'existait que le temps."

 

Francis Richard 

 

Je cherche l'Italie, Yannick Haenel, 208 pages, L'Infini - Gallimard

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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 23:55
"L'empreinte amoureuse" de Mélanie Chappuis

Qui ne s'est jamais demandé quelle empreinte, amicale ou amoureuse, il laisserait aux autres quand il ne serait plus? Et, inversement, qui n'a pas cherché un jour à se remémorer quelle empreinte les autres ont laissée en lui?

 

Parmi les empreintes que les hommes et les femmes se laissent les uns les autres, L'empreinte amoureuse est peut-être celle qui revêt le plus d'importance. Dans son roman éponyme, Mélanie Chappuis en fait l'objet de la quête de son narrateur, Bruno Richard.

 

Bruno a quarante ans. Il est journaliste. Il vient d'apprendre qu'il est atteint d'un cancer du foie, un cancer de vieux ou d'alcoolique, alors qu'il n'est ni l'un ni l'autre. De quoi s'interroger sur cet intrus indésirable et indésiré.

 

Bruno est un homme pressé, passionné, en recherche d'intensité. Toute sa vie personnelle en est l'illustration. Elle est pleine d'histoires sentimentales qui commencent bien, mais n'aboutissent jamais. A chaque étape de sa vie amoureuse, Bruno préfère en effet partir que durer.

 

Bruno n'a pas davantage envie maintenant de passer des années à se soigner et refuse donc de le faire. Mourir ne l'effraie pas. Traîner, puis agoniser, oui. Sa compagne depuis quatre ans, Marion, qui est comédienne, n'arrive pas à le faire revenir sur ce refus insupportable. Aussi le quitte-t-elle, la mort dans l'âme.

 

Le père de Bruno est diplomate suisse. Il ne reste que quelques années en poste dans chaque pays où il est envoyé en mission et il impose cette vie nomade et apatride à sa femme et à ses deux enfants, Bruno et Juliette, qui, à chaque fois, ont juste le temps de s'habituer et de se faire des amis quand le moment vient de s'en aller.

 

La rupture avec Marion fait réfléchir Bruno. Il se met à revisiter son passé. Il y cherche le pourquoi de cette rupture et le pourquoi de ce cancer qui s'est installé dans son corps sans crier gare et dont il ne veut pas. Ce passé se caractérise par une instabilité sentimentale et par une fuite devant la tiédeur, la longueur, l'habitude.

 

Certes, pendant toute sa vie, il a fait beaucoup d'efforts pour être aimé. Mais, il s'avère qu'il a finalement laissé une plus forte empreinte sur celles qu'il a aimées qu'elles n'en ont laissé sur lui, malgré qu'il en ait, à l'exception de Marion qui, en raison de son obstination à ne pas se soigner, vient de le quitter...

 

Pourquoi tient-il tant que cela à faire son bilan amoureux? On se le demande. Est-ce pour mourir avec ses souvenirs comme ceux qui, au moment de passer de vie à trépas, voient défiler leur existence en deux trois minutes? N'est-ce pas plutôt parce qu'il est bien vivant, qu'il veut en tirer leçon et qu'au fond il ne veut pas mourir?

 

Mélanie Chappuis s'est mise dans la tête et dans la peau de Bruno avec beaucoup de naturel et d'empathie. D'aucuns parmi ses lecteurs se reconnaîtront sans peine en cet homme parce qu'il émane de lui une grande authenticité humaine, magnifiquement observée et restituée.

 

Les notes que Bruno a prises a posteriori sur son errance dans le monde et dans sa vie personnelle, sont écrites dans un style fait de phrases courtes et incisives, petite musique intérieure qui rend parfaitement compte des méandres que suivent ses réflexions désordonnées.

 

Francis Richard

 

L'empreinte amoureuse, Mélanie Chappuis, 176 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents de l'auteur:

 

Des baisers froids comme la lune Bernard Campiche Editeur (2010)

Maculée conception Luce Wilquin (2013)

Dans la tête de...  Luce Wilquin (2013)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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