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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 18:45
"Les sacrifiés d'Eyrinques" de Catherine May

Un esprit scientifique a tendance à considérer les rêves prémonitoires comme impossibles. Il ne serait tout simplement pas possible de prédire l'avenir, encore moins possible d'infléchir les lois qui régissent l'Univers. Il existe pourtant des rêves troublants. Ils s'expliqueraient cependant, logiquement, par la reconstruction en prophétie, a posteriori, de ce qui n'était au départ qu'une simple vision.

 

Dans Les sacrifiés d'Eyrinques, de Catherine May, une mère et sa fille, qui se ressemblent, notamment par l'amour qu'elles ont de leur métier, sont sujettes à de tels rêves qui leur empoisonnent l'existence, parce qu'en quelque sorte, ces rêves ayant annoncé la mort de personnes plus ou moins proches et cette mort s'étant produite, elles se sentent coupables, surtout de n'avoir rien pu faire pour empêcher cette issue fatale.

 

Après avoir passé trois ans dans le centre de recherche Océanopolis, à Brest, à étudier la biologie des estuaires, Alice Patterson, 34 ans, est engagée, à l'été 2011, au Canada, pour deux ans, par le Laboratoire de biologie des écosystèmes, LBE, situé près de Montréal, à Longueil.

 

Longueil est une dépendance de l'Université de Sherbrooke, située à une centaine de kilomètres de là. Alice va y étudier plus particulièrement, au sein de l'Unité de génie environnemental, UGE, la biologie de l'estuaire du Saint-Laurent.

 

La mère d'Alice, Claire Sagnac, 63 ans, est archéologue. Elle travaillait sur le site de fouilles d'Eyrinques, en Auvergne, au moment où sa fille avait trois ans et où elle venait d'avoir un petit garçon, Bastien. Sur ce site sont découverts des ossements d'animaux et des ossements d'hommes.

 

Les ossements humains découverts proviennent de personnes sacrifiées aux dieux celtes. Il y a en particulier neuf squelettes, dont huit sont bien alignés sur le dos et un neuvième, le seul de sexe féminin, qui a été retrouvé en procubitus, c'est-à-dire couché sur le ventre, et qui portait des bijoux, un torque et un anneau.

 

Bastien ne vivra que quelques mois. Claire fera un rêve prémonitoire trois jours avant qu'il ne meure. Au bord d'une rivière, elle se verra confectionner un diadème de fleurs pour sa fille, que cette dernière a cueillies alentour, son bébé dormant dans un couffin. A la fin de ce rêve, une silhouette s'éloigne sur l'autre berge de la rivière, emportant le couffin. Cette dame grise a profité du moment où Claire était occupée à tresser le diadème...

 

Après la mort de Bastien, Claire va se consacrer de plus en plus à son travail et négliger sa famille. Sa fille va être victime de TOC, troubles obsessionnels compulsifs, dont elle ne parviendra à se débarrasser qu'après avoir entendu ses parents se disputer à ce sujet et au prix d'un effort considérable sur elle-même. Le mari de Claire quittera la métairie familiale d'Hautefort et emmènera Alice avec lui à Bordeaux.

 

Au cours de sa vie, Claire fera une série de rêves prémonitoires. Dans un de ses cahiers où, au début, elle tenait son journal de fouilles, puis où elle a surtout pris des notes personnelles, elle fait le compte des morts qui ont été ainsi annoncées:

 

Si je fais bien le compte, cela fait dans le désordre: un bébé, un enfant, deux jeunes gens, une femme et un homme sans progéniture, un père et une mère. Une palette complète de trajectoires humaines, aux différents âges de la vie.

 

Elle fait ce compte macabre le jour du 35e anniversaire de sa fille Alice, le 24 septembre 2011, soit six jours avant sa propre mort, dont elle sait seulement qu'elle se produira à telle heure et à telle minute, sans connaître le jour exact.

 

Au Canada, Alice est en proie à son tour à des rêves prémonitoires. Après un voyage éclair en France pour l'enterrement de sa mère, dans les cahiers de cette dernière qu'elle a emportés, sur l'instigation de son père, James Patterson, elle découvre que sa mère a connu les mêmes affres qu'elle-même connaît maintenant.

 

Dans ses rêves, comme dans les rêves maternels, il y a à chaque fois une dame grise, qui ne laisse pas voir son visage, dont se dégage une terrible froideur et qui s'en va avec sa future victime...

 

S'agit-il d'une malédiction, qui serait liée à la mise à jour des squelettes des sacrifés d'Eyrinques? Claire, comme Alice, en bonnes scientifiques, ne veulent pas l'admettre. Ce ne peut être que coïncidences, d'autant que les morts réelles ne surviennent pas du tout dans les mêmes circonstances que dans les rêves.

 

La psy qu'Alice consulte, est du même avis. Elle va même jusqu'à dire à Alice que ses rêves sont comme les TOC de son enfance et qu'elle pourra s'en débarrasser de même. Si l'on admet l'hypothèse de la malédiction, de toute façon, comment se serait-elle transmise de Claire à Alice?

 

Le roman de Catherine May ne se résume pas à ces rêves, ni aux fouilles sur le site archéologique d'Eyrinques par Claire, ni aux études menées par Alice sur les eaux du Saint-Laurent. L'auteur raconte aussi la vie personnelle d'Alice au Canada.

 

Les amours passées d'Alice avec un homme marié, plus âgé qu'elle, le professeur Martial Desbarres, menaient à une impasse. Elles ont été à l'origine de l'océan qu'elle a mis entre elle et lui. Mais elles sont ravivées par la présence de Martial à l'UGE, le temps d'un colloque. Les amours présentes d'Alice avec son collègue Loïc Lafortune l'aident heureusement à les oublier et à supporter bien d'autres vicissitudes.

 

Le récit ne se fait pas de manière linéaire. Il y a nombre de retours en arrière, qui précisent et expliquent les choses. Ce sont des retours en arrière sur les vies de Claire et d'Alice, mais aussi des retours en arrière sur les dernières heures des sacrifiés d'Eyrinques. Aussi le lecteur peut-il, petit à petit, reconstituer le puzzle de toutes ces existences.

 

Ce livre bien construit se laisse lire avec plaisir. Jusqu'au bout. Mais il n'est pas seulement divertissant. Il est instructif et revient sur une interrogation éternelle qui tourmente les hommes: comment interpréter les rêves dits prémonitoires?

 

La psy du roman, la belle Ghiringelli, parle évidemment d'Oedipe:

 

Oedipe n'a pas tué son père et épousé sa mère parce que les dieux le voulaient [...], c'est la conjonction de ses peurs, de ses failles et de celles de son entourage qui ont amené à cela. Les dieux n'y sont pour rien.

 

N'était-ce pourtant pas sa destinée? demande Alice.

 

Il n'est pas "écrit" dans les astres qu'il épousera Jocaste, lui répond la doctoresse. C'est un certain nombre de hasards qui conduira à ce désastre.

 

C'est la vieille querelle entre prédestination et liberté d'agir, laquelle ne peut être absolue, puisqu'il y a toujours des incertitudes au moment du choix...

 

Francis Richard

 

Les sacrifiés d'Eyrinques, Catherine May, 456 pages, Xenia

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22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 22:55
Coffret "Au fil de l'Encre" 1/6, aux éditions Encre Fraîche

Au dernier Salon du Livre de Genève, les éditions Encre Fraîche ont fêté leur dixième anniversaire en éditant un coffret, Au fil de l'Encre.

 

Ce coffret noir contient vingt-trois livrets. Un livret de présentation et vingt-deux livrets dont chacun est consacré à la prose d'un auteur affilié à cette maison d'édition associative. Chaque livret est d'ailleurs illustré sur la couverture d'une photo de celui-ci et, à l'intérieur, de quelques mots écrits de sa main.

 

Il y a dix ans, en 2004 donc, Encre Fraîche éditait un premier ouvrage qui ne trouvait pas d'éditeur, La Marche du Loup d'Olivier Sillig. C'était le début d'une aventure éditoriale originale et courageuse, dont la ligne est justement celle des coups de coeur pour des oeuvres de qualité.

 

Comment lire le coffret? Comme je manque d'imagination - c'est pourquoi je ne serai jamais romancier - j'ai suivi l'ordre des livrets, qui, m'a-t-on dit, est celui d'arrivée des manuscrits à l'éditeur.

 

Je me suis donné pour règle épicurienne de savourer le coffret pendant six semaines et de rendre compte des nouvelles qu'il contient pendant le même laps de temps, pour ne pas en perdre toute l'essence chemin faisant.

Coffret "Au fil de l'Encre" 1/6, aux éditions Encre Fraîche

Olivier Sillig jouit d'un privilège. Il est le seul à avoir écrit deux nouvelles, qui, de plus, font l'objet du premier livret. Celui-ci ouvre les feux, comme son roman ouvrit ceux d'Encre Fraîche.

 

Pablo  raconte l'histoire d'un enfant qui était adopté - l'emploi de l'imparfait est doublement justifié -, et qui découvre tardivement, à dix-sept ans, qu'il ne l'a jamais été, peu de temps avant que sa maman ne meurt.

 

En effet - nous sommes en 1947 -, pour échapper à l'opprobre que vaut le statut de fille-mère à l'époque, sa maman est expédiée par son officier de père au Pérou pour y accoucher et revenir en France avec un marmot présenté comme adopté:

 

Il paraît...il paraît...il paraît...- ma vue se brouille - il paraît que c'est très dur d'apprendre sur le tard qu'on est un enfant adopté. Eh bien, c'est mille fois plus dur d'apprendre sur le tard qu'on n'est pas un enfant adopté.

 

Pablo en tire une conclusion que n'aurait pas désavoué Boris Vian.

 

Secrets gigognes se passe en 1936, sous Staline. Gustav et Piotr sont deux agents du Guépéou qui se découvrent des amitiés particulières l'un pour l'autre, alors qu'une loi recriminalisant l'homosexualité est sur le point d'être votée.

 

Piotr et Gustav sont tous deux investis d'une même mission exécutoire. Mais un agent secret peut en cacher un autre, en l'occurrence Vassili; la réalité peut revêtir de trompeuses apparences et l'histoire se dénouer de manière inattendue, par emboîtement, en quelque sorte.

Coffret "Au fil de l'Encre" 1/6, aux éditions Encre Fraîche

Lui, c'est le Père des Roses. Depuis que sa mère est morte, il y a vingt ans, il cultive ses rosiers. Il ambitionne de concourir pour La Rose d'Or, qui donne son titre à la nouvelle de Françoise Roubaudi:

 

Le lauréat de La Rose d'Or gagnera une magnifique montre.

 

Il serait le plus heureux des hommes s'il ne lui manquait une ... femme, qui serait la Reine de ses roses. Mais, quelle femme voudrait de ce pauvre fou qui radote avec elles?

 

Elle, c'est la maîtresse d'école. Elle est venue le voir pour donner aux enfants de sa petite classe une vraie leçon de choses, comme on disait du temps lointain où il était écolier.

 

Elle n'a que trente ans, mais elle est revenue le voir:

 

J'avais bien vu l'institutrice se pencher sur les rosiers nouveau-nés, les regarder longuement, les caresser du doigt. Mais cela ne voulait rien dire. Sauf peut-être qu'elle aimait jardiner. Et puis, elle était jeune, beaucoup trop jeune pour lui. Trop jeune et trop belle. Trop fine.

 

Pourtant Rose-Mary - c'est son petit nom - se laisse aimer par le Père des Roses. De telles amours ne sont-elles pas éphémères, comme les roses?

Coffret "Au fil de l'Encre" 1/6, aux éditions Encre Fraîche

Il fut un temps où, dans nos contrées, les bâtiments les plus beaux étaient construits en pierres de taille et édifiés sur des collines, pour des raisons de sécurité. Les pierres étaient montées à dos d'homme depuis la carrière d'où elles étaient extraites et taillées jusqu'au lieu où elles s'emboîtaient les unes aux autres.

 

Ces hommes qui transportaient les pierres venaient souvent de loin et ne parlaient pas la langue du pays. Henri était de ces hommes-là.

 

Au début de cette histoire que raconte Francine Collet, Henri travaille sur le chantier de construction d'un château, tous les jours que Dieu fait, à l'exception du dimanche, qui est le jour du Seigneur et où la messe est célébrée par un prêtre au milieu du chantier.

 

Certains des hommes du chantier ne croient plus en l'avenir, ni à l'enfer, ni au paradis. D'autres, les plus nombreux croient en Dieu, parce qu'il faut bien, parce que la vie sur terre est suffisamment dure pour ne pas espérer un repos éternel après leur mort.

 

Henri remarque tout de suite une jeune femme qui vient chaque dimanche vendre sa soupe et ses poissons. Mais il n'ose l'aborder et se contente de l'observer. De son côté, elle fait de même:

 

Elle avait entendu dire que sur le chantier du château, il y avait beaucoup d'hommes venus d'ailleurs, mais en définitive, ils étaient pareils à ceux d'ici, ils la regardaient tous pareillement. Sauf lui.

 

Un dimanche d'août, elle ne réussit pas à vendre sa soupe parce qu'il fait chaud. Henri vainc sa timidité et lui propose son aide. Il porte son chaudron et la raccompagne jusqu'en bas de la forêt...

 

A partir de ce moment-là ils ne seront plus, ni l'un ni l'autre, seuls dans la vie et leur histoire finira par... entrer dans la légende. Et lui sera connu, des générations plus tard, comme L'Homme de Gurniguel...

 

Francis Richard

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 22:40
"L'Instant limite" d'Anne-Claire Decorvet

Parler d'un recueil de nouvelles est toujours une gageure. Parce que, dans bien des recueils, il n'est guère de point commun entre les nouvelles qu'ils contiennent.

 

L'Instant limite, d'Anne-Claire Decorvet, est l'exception qui confirme cette règle. En le prenant en mains, je constate que le titre de ce recueil n'est pas celui de l'une d'entre les nouvelles. C'est de bon augure.

 

Si les histoires sont toutes bien différentes les unes des autres, elles ont en effet un point commun. Toutes comportent dans leur déroulement un instant limite où l'existence bascule et où rien ne peut plus être comme avant. Cet instant limite est somme toute un point de non retour.

 

Huit nouvelles, huit occasions de passer ce genre de limite irréversible.

 

Lisa est en manque d'Emilien, qui jouait de l'accordéon. Elle craignait qu'il ne parte et qu'il ne revienne jamais. Alors le meilleur moyen de le retenir a été de l'estourbir et de le découper en morceaux, qu'elle a répartis en sachets de dix-sept litres dans son congélateur et qu'elle dévore l'un après l'autre d'un amour cannibale et insatisfait.

 

Georges - est-ce bien son nom? - s'est retrouvé aux Alcooliques Anonymes, obligé de s'y rendre par son médecin, le Dr Martin. A chaque séance il raconte un peu plus de sa vie. Au début - est-ce bien le début? - il a eu un accident de scooter en état d'ivresse. Il ne se souvient plus de rien et se déplace maintenant avec des béquilles.

 

Jules Audouard est employé de pompes funèbres. Un jour, en l'absence de son patron, parti en vacances à Cuba, il doit s'occuper de la dépouille d'une mère de six enfants. Cercueil ou incinération? Il est incapable d'orienter les six dans leur choix. Et l'affaire traîne en longueur jusqu'au jour où une décision est prise, non sans conséquences.

 

Ludwig est chef d'orchestre. Sans vraiment lui demander son avis Mya s'est installée chez lui. Il l'a laissée faire "parce qu'elle avait le regard doux, des gestes lents, que c'était reposant cette douceur, cette lenteur après des années passées sur les routes avec l'orchestre". Mais, avec le temps, leurs relations se tendent jusqu'à la rupture.

 

Marius est lycéen. Il confie à son journal intime qu'il ne veut pas vieillir. Sa grand-mère, Mamina, atteinte de la maladie d'Alzheimer, va finir ses jours à la Maison du Repos. Il obtient de l'accompagner le jour de son admission. A la demande d'une infirmière, il accepte par la suite de devenir bénévole pour accompagner les vieux de l'établissement dans leurs promenades. Seulement, des morts subites s'y produisent.

 

Ils sont tout un groupe, hommes et femmes, attablés à la terrasse du bar de la Mairie. L'apparition d'une jeune femme les laissent complètement béats. De loin elle semble porter "une robe unique enroulée sur un corps parfait". Aucun d'entre eux ne porte de vêtements de première main. Alors ils boivent et les tournées se suivent.

 

Salomon et Hélène habitent depuis six mois un lotissement de maisons bas de gamme, toutes pareilles, bâties par la société Toutenbois.Elles ont toutes les mêmes meubles, de chez IKEA. Ce qui peut prêter à toutes sortes de confusions, quand on rentre fourbu chez soi, et bouleverser plus d'un destin.

 

Les incendies dans le midi de la France sont un fléau bien connu. Se produisent-ils par hasard? Rien n'est moins sûr, d'autant que des intérêts pécuniaires sont en jeu. Bastien finit par accepter de devenir pompier volontaire, mais ce n'est pas seulement le feu attisé par le mistral qui le tourmente.

 

Dans chacune de ces nouvelles, où pointe la satire, la tension monte jusqu'à l'instant limite qui n'est pas celui qu'on imagine de prime abord. Cet instant se produit en effet à la fin de chaque histoire, au moment de la chute. Et cette chute, que ce qui précède ne laisse pas présager, est plutôt heureuse, en dépit des détails vrais qui seraient plutôt sinistres.

 

Francis Richard

 

L'Instant limite, Anne-Claire Decorvet, 248 pages, Bernard Campiche Editeur

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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 21:55
"Ailleurs" de Bertrand Schmid

Qui n'a pas eu envie de partir ailleurs, de laisser tout derrière lui, de commencer une nouvelle vie, d'"être dans la liberté"? A fortiori quand au bout du chemin il y a une belle rencontre espérée.

 

Le narrateur du petit livre de Bertrand Schmid - petit livre par la taille et par le nombre de pages, mais d'une tout autre dimension par la qualité du style -, part ainsi, ailleurs, sa petite valise d'enfant à la main.

 

Il prend d'abord le train, puis le bus. Il achève son parcours à pied. Il a quitté la brume de ses montagnes pour d'autres montagnes bien différentes, suivies d'une morne plaine. On ne peut pas dire qu'il ait gagné au change. Tout ici semble vide et déserté, humide et ruisselant.

 

Seulement elle l'attend. Il ne l'a jamais vue, mais il a entendu sa voix. Certes il a vu des photos d'elle, "mais des photos ce n'est pas elle". S'il n'y avait pas eu elle, son voyage aurait avorté. Et, quand il la voit enfin et quand ils s'étreignent, il en oublie sa valise...

 

Il n'est pas déçu: "Elle est de Milo, mais des lumières dedans, des chairs pâles de Manet, des azurs comme ce lac où déjeunent les poètes, avec le vert qui les soutient, les muses qui les épuisent."

 

Alors à ses pieds il est déchu de lui-même: "Ce sera ça, nous deux, des redditions, pas de cessez-le-feu, pas de choix, la promesse est rompue."

 

Sa compagne travaille et se lève tôt matin. Il se lève de même. Mais que faire de ses journées? Chaque jour, il promène son ennui dans des rues toutes semblables, isolé par la pluie. "Chaque once de son absence", il la passe dans des troquets à boire des bières.

 

Puis un jour sa compagne l'emmène chez des amis en forêt. Pendant le souper il ne pipe mot, mais, à un moment donné, après que la politique a occupé la fin du repas et qu'il s'est terminé par un silence pesant  - "on ne veut plus voir l'autre, qui n'est plus à portée" - il le rompt en disant: "Je sors un peu".

 

Pendant le périple nocturne qu'il accomplit, il perçoit et saisit enfin le sens de son voyage. Qui le mène enfin chez lui.

 

"Le but n'est pas seulement le but, mais le chemin qui y conduit", dit Lao-Tseu...

 

Francis Richard

 

Ailleurs, Bertrand Schmid, 80 pages, Editions d'autre part

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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 22:30
"Les Radieux" de Marie Perny

Qu'est-ce qui fait mal agir? Même si on est responsable de ses actes, on peut avoir des circonstances atténuantes. Sans exonérer de toute responsabilité, comme leur nom l'indique, ces circonstances l'atténuent. Elles permettent également de comprendre. Mais, parfois, cela ne suffit pas. Le mystère demeure.

 

Un vieux peintre, huitante ans, Maurice Saltier, veuf depuis dix ans, habite la maison que sa femme Camille et lui ont pu acquérir grâce à l'héritage de ses parents à elle. Pour en assurer l'entretien ils ont créé deux appartements aux étages.

 

L'un de ces appartements est occupé par Madame Chauvet, "une vieille gamine anachronique de bientôt soixante ans", et son homme, Jean (ils ont été présentés l'un à l'autre par les Saltier). L'autre, au second étage, par deux tourtereaux, Jim et Sylvain, sur le départ, qui seront - c'est prévu - remplacés par de nouveaux tourtereaux.

 

La fille de Maurice, Françoise, quarante ans, n'habite plus là, mais elle rend souvent visite à son "p'tit père". Elle le surveille "comme le lait sur le feu", avec cette bonne Madame Chauvet qui emploie cette expression. Elle a rencontré Michel au bal de l'Association des amis de Maurice Saltier. C'est Myriam, la fidèle galeriste de son père, qui le lui a présenté.

 

Au supermarché, Maurice a croisé le regard d'un gamin. Celui-ci avait d'abord dans l'oeil une lueur au regard marron doux, puis ce regard s'était durci et la lueur avait disparu, quand il avait montré son impatience devant la lenteur de la caissière, au point d'abandonner sur place ses emplettes, en faisant "un doigt d'honneur en guise d'au revoir à la compagnie".

 

C'est le même gamin, Bryan, dix-sept ans, qui, avec son complice Kevin, du même âge, mettra le feu, pour s'amuser, à l'atelier de Maurice, causant la perte inestimable des oeuvres qui y étaient entreposées. Comme Kevin avait répandu l'essence et que Bryan avait frotté l'allumette, le premier avait écopé de six mois en maison d'éducation pour jeunes délinquants, tandis que le second écopait d'un an ferme.

 

Contre toute attente, Maurice n'en veut pas à Bryan. Il se fait même du souci pour lui. Pour se rapprocher de lui et pour y comprendre quelque chose, il s'installe même bientôt tous les jours, sauf quand il pleut, sur le même banc, avec carnet de croquis et trousse à crayons, dans la cité des Radieux, où Bryan a grandi.

 

Très vite Maurice devient populaire dans cette cité, où "il y a tant de lignes droites". En fait, il cherche à entrer en contact avec la famille de Bryan, "à défaut d'être autorisé à lui rendre visite". Et c'est en dessinant les femmes qui suivent les cours de "Lire et écrire", dispensés par Jacqueline, qu'il fait la connaissance d'une des élèves, Salima, la mère de Bryan, qui a le même âge que sa fille Françoise.

 

Salima sera touchée que Maurice s'intéresse à son fils qui "fait des problèmes". Elle le trouvera gentil et le remerciera de vouloir l'aider. Mais Maurice lui répondra:

 

"Je ne suis pas gentil, Salima. Je suis un vieil égoïste. Bryan n'est pas un problème, c'est une question. Je cherche la réponse."

 

La trouvera-t-il?

 

Dans Les Radieux, en faisant donner par la narratrice, Françoise, la parole aux différents protagonistes, y compris son père, Marie Perny raconte tout ce que Maurice Saltier "a peint, dessiné, écrit" dans sa vie, notamment à l'aide du journal qu'il a tenu de 1951 à 2011. Mais à quoi bon tout ce qu'il a fait, s'il ne peut rien faire pour Bryan?

 

"Je ne parviens pas à envisager Bryan comme un fautif", dit-il "Il n'a pas eu de chance, c'est tout. Lui donner une chance. Mais sous quelle forme?"

 

C'est toute la question de ce roman, celle de la possible réinsertion, quand on a pris un mauvais départ et quand on est encore bien jeune.

 

En dépit de l'incompréhension manifestée par l'intéressé, l'auteur convainc le lecteur du bien-fondé de cette volonté obstinée de Maurice, vieux peintre au soir de sa vie, de le sortir de son impasse, en restituant sans fard tout le contexte.

 

La vie dans cette cité des Radieux, "qui porte son nom comme elle peut", et l'absence de père ne sont-elles pas des circonstances atténuantes?

 

Francis Richard

 

Les Radieux, Marie Perny, 124 pages, L'Aire

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10 mai 2014 6 10 /05 /mai /2014 17:15
"Confession d'un repenti" de Pierre Yves Lador

De quoi peut bien se repentir Pierre Yves Lador? Eh bien il se repent d'avoir été un drogué.

 

Aurait-il été héroïnomane, cocaïnomane, que sais-je. Que nenni. C'était un drogué... de la patisserie, mais pas de n'importe laquelle. Il fallait qu'elle soit de qualité, ce qui était de plus en plus difficile:

 

"Nous acceptons de mourir d'overdoses de sucre et de crème double, mais nous le voulons faire avec panache."

 

Dans les années fastes, avant que la patisserie ne soit plus ce qu'elle était, c'est-à-dire devenue industrielle, c'était douze patisseries qui faisaient l'ordinaire de son pique-nique de midi au bureau...

 

Il était insatiable alors. Ces années-là il finissait même les restes de ses commensaux, desserts bien sûr, mais également viandes et parfois même accompagnements...

 

D'où lui venait cette addiction pour le sucre, qui ne fut peut-être pas la première de ses addictions? Il ne le sait pas avec certitude. Peut-être cherchait-il "le cocon matriciel, le sein rare de [sa] mère qui ne donnait pas de lait".

 

Quoi qu'il en soit, cette addiction pour le sucre le préparait tout naturellement à "l'édulcoration polymorphe" du monde dans lequel il allait vivre.

 

Un exemple? La langue.

 

Le monde dans lequel il allait vivre est ainsi un monde tout lisse, une entreprise "d'édulcoration de la langue et à travers elle de la pensée". Un monde  dans lequel il allait devoir, au profit de la diction, abandonner son accent vaudois:

 

"Je me sens chez moi quand j'entends mon accent même si je n'aime hélas pas encore ma voix."

 

Aussi est-ce sans doute pour exister dans ce monde édulcoré qu'il se livre à l'excès, à l'abus, à des addictions qui ne se limitent pas à celle du sucre, mais dont elles finissent par découler:

 

"Je passais sans le savoir de la lecture à l'écriture, par le sucré, sous des formes variées selon les époques, l'alcool, le gras, la boulimie, l'anorexie ou plutôt des régimes sévères, des jeûnes, diverses collectionnites ou activités velléitaires ou embryonnaires, solitaires, l'accumulation de livres puis de cassettes vidéo et de dvd et d'objets à valeur ajoutée symbolique, la marche, peut-être la collecte de femmes."

 

De tout cela, et de bien d'autres choses, il est question dans cette confession, excepté du dernier point parce que ce sont des êtres vivants, qui n'ont rien à voir avec l'ensemble précédent de substances et d'objets, qui en sont la trame. Et parce que, de toute façon, il est d'une pudeur infinie...

 

Sa manière d'écrire cette confession est bien de Pierre Yves Lador; elle est bien à lui. On lui a beaucoup reproché "d'abuser des mots, trop de mots et trop de jeux avec les mots", mais "c'est sotterie".

 

Il prend l'exemple des mots intensité et entassement:

 

"Je réalise que je pratique les deux versants, entassement et intensité d'une figure spatiotemporelle. J'entasse ce que j'intensifie sur le moment. Quand j'avale c'est intense, quand je stocke c'est entassement et je pratique les deux simultanément. La quantité transformée en vitesse, en intensité, en durée, en éternité, en totalité."

 

Il ajoute:

 

"L'objectif est de tout être, tenir, traverser, avoir, toujours. Traverser ou se faire traverser par tout. Le mouvement est indissociable. Le dedans et le dehors sont confondus. Le mouvement et l'immobilité, l'instant et l'éternité. Tentative de transformer l'avoir, le faire en être."

 

Cette manière d'écrire permet de développer la pensée. D'ailleurs, pour sa repentance d'avoir été dans l'excès et l'ascèse, il proclame maintenant, urbi et orbi, ce mot d'ordre:

 

"Mâchez et digérez."

 

Est-il étonnant qu'il faille, pour lire Lador, suivre ce précepte, seule voie possible pour ... en extraire la substantifique moelle?

 

Francis Richard

 

Confession d'un repenti, Pierre Yves Lador, 240 pages, Olivier Morattel Editeur

 

Livre précédent:

 

Chambranles et embrasures, 192 pages, L'Aire

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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 22:45
"Terre noire d'usine" de Janine Massard

Paru il y a 24 ans, réédité cette année en poche dans une version "revue et légèrement enrichie", ce livre raconte la vie de Jacques, paysan ouvrier, depuis sa naissance en 1910 dans le Nord vaudois jusqu'à la fin des années septante, et le contexte dans lequel il a vécu.

 

Janine Massard a, préalablement, pendant deux ans, recueilli, sur cette traversée du XXe siècle, plusieurs témoignages, à commencer par celui de Jacques, et consulté des archives de presse, dont l'abécédaire figurant en fin d'ouvrage donne un aperçu.

 

Ce travail de recherche lui a permis "d'avoir un coup d'oeil sur le siècle, sur l'évolution et la transformation des classes populaires, sur la grande pauvreté en Suisse" (qui n'a pas pris fin en 1918), sur l'absence d'esprit de revendication des ouvriers de ce coin-là, considéré à tort depuis la plaine comme un pays de cocagne:

 

"Recrutés en campagne, ils avaient appris à endurer en se taisant."

 

Pendant l'enfance de Jacques, la vie est "organisée en fonction des saisons et des travaux de la terre". Comme les autres enfants de petits paysans, il ne va à l'école qu'avant ou après. Il n'est pas étonnant dans ces conditions que le niveau général de l'instruction et de la formation soit rudimentaire.

 

Au village l'aristocratie ce sont l'instituteur, le président de la commission scolaire, le pasteur, les gros paysans. Tout en bas de l'échelle de la société ce sont les domestiques qui restent en marge de la société, "paysans sans terre, fils de petits paysans, ou encore, de l'Enfance abandonnée":

 

"Entre les nantis et les plus défavorisés, on trouvait les petits paysans, les petits propriétaires."

 

La grande majorité de ces petits paysans est pauvre et se soigne avec les moyens du bord. Elle n'a pas les moyens de s'assurer contre la maladie (ou l'accident) et n'appelle le médecin qu'à la dernière minute:

 

"Quand le médecin arrivait, on savait que c'était mauvais signe."

 

L'alcoolisme est l'un des fléaux qui déciment les campagnes (il diminuera après la Deuxième Guerre, avec l'amélioration du niveau de vie). Il conduit la plupart du temps à la violence, et, parfois même, au suicide. 

 

Le cautionnement ("la garantie financière fournie par un particulier à un autre") est un autre fléau: c'est le billet qu'on signe au bistrot. Il conduit bien souvent à se retrouver sans terrain et à devoir marauder la nuit pour s'en sortir...

 

Tout jeune, Jacques est placé comme petit domestique chez un paysan sobre, c'est-à-dire une exception, dans un autre village que le sien, Vuiteboeuf. Son enfance est derrière lui. Il doit gagner sa vie et ne pas se faire renvoyer.

 

A dix-sept ans, Jacques commence son apprentissage dans le bâtiment, à Yverdon, à sept kilomètres de son domicile, trajet qu'il accomplit en vélo. Après avoir travaillé sur un chantier des CFF, il est embauché de 1933 à 1939 dans une entreprise qui est proche de son village et qui construit des maisons dans le Jura, et des bâtiments locatifs à Yverdon:

 

"La présence du patron nous consolait: il faisait le même boulot, il connaissait la même fatigue."

 

Jacques se marie en 1937 avec Suzanne, dont il a fait la connaissance sur le quai de la gare d'Yverdon. Elle a été bonne à tout faire à Lausanne, Genève et Paris, et elle est, en tout dernier lieu, femme de chambre chez une baronne, sa dernière place avant leur mariage.

 

Le 3 septembre 1939, Jacques est mobilisé à Sainte-Croix, dans la grande fabrique Thorens. Pendant la Mob', les femmes des soldats travaillent dans les champs, pour un salaire deux fois moins élevé que celui des hommes... Ce qui est de toute façon la proportion habituelle entre les salaires des femmes et des hommes à l'époque...

 

Quand Jacques est démobilisé il trouve du travail chez le même Thorens à Sainte-Croix. Il n'est pas darbyste (chrétien fondamentaliste, disciple de Darby), comme ses patrons. Aussi n'a-t-il pas de possibilité réelle de monter dans la hiérarchie. Son salaire, bien que plus élevé qu'en plaine, est encore insuffisant pour en vivre, d'autant qu'il est père d'un petit garçon. Alors il faut bien s'organiser pour manger tous les jours...

 

Après la guerre, c'est le boom. Pourtant son salaire reste insuffisant. Pour s'en sortir un peu mieux, il travaille pendant son temps libre et cultive son jardin. Plutôt que de travailler en usine, ce qui est trop éprouvant pour elle, sa femme tient une petite pension pour ses collègues qui n'ont pas les moyens d'aller au restaurant à midi.

 

Au début des années 1950, la roue tourne. Après avoir construit sa maison, il achète un tandem et pour la première fois, en 1952, il part en vacances sur ce vélo avec Suzanne dans le midi de la France après avoir confié leur fils à une famille amie. Il achètera une voiture en 1955, par obligation professionnelle.

 

Jacques raconte le travail en usine, les sanctions quand on arrive en retard, les chronométreurs, qui ont le plus souvent un chronomètre à la place du coeur, les femmes qui, pour tenir, consomment des produits de pharmacie (en rentrant de l'usine, un autre travail les attend, à la maison), les conditions de travail qui mettent la santé en danger:

 

"Les augmentations de salaire sont venues avec la conjoncture favorable. Mais les améliorations des conditions de travail ont été le résultat des démarches des syndicats, et ce côté-là n'est pas à négliger."

 

Après 8 ans passés chez Thorens, il est embauché chez Lador, mais le patron avec lequel il s'entendait meurt peu de temps après. Il est congédié. Il retrouve du travail dans la maison concurrente, deux cents mètres plus loin, comme contremaître. Mais, cette fois, les deux patrons ne s'entendent pas. Il les quitte pour travailler avec un artisan, à L'Auberson, d'où l'achat de sa voiture.

 

Après avoir perdu un de ses deux clients, cet artisan lui trouve un emploi à La Sagne chez un collègue, pour l'hiver. Au printemps 1960, il est engagé chez Paillard. Où il va rester 15 ans. Il part à la retraite, juste avant la récession de 1977-1978:

 

"Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? Que ma retraite n'est pas dorée sur tranche mais que je vis bien tout en continuant à compter. J'ai pu garder ma maison, mon auto, j'ai fait quelques voyages.

"Est-ce cela l'amélioration du niveau de vie de l'humanité?"

 

A lire ce récit, jalonné d'anecdotes qui parlent davantage à l'esprit que de longs discours, force est de constater que les conditions de vie ont tout de même bien changé pour Jacques comme pour bien d'autres en cinquante, septante ans.

 

Il y a un siècle encore, le plus souvent, dans les habitations, il n'y avait pas d'eau courante, pas de salle de bains donc, pas d'électricité, pas de gaz, pas de téléphone, pas de chauffage. Les premières automobiles faisaient seulement leur apparition... Mais, surtout, la plus grande partie de la population locale vivait dans une véritable misère.

 

Francis Richard

 

Terre noire d'usine, Janine Massard, 292 pages, camPoche (1990)

 

Le dernier livre de Janine Massard:

 

Gens du lac, 192 pages, Bernard Campiche Editeur (2013)

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4 mai 2014 7 04 /05 /mai /2014 21:15
"Les ombres du métis" de Sébastien Meier

Dans un roman policier l'intrigue a certainement plus d'importance que dans d'autres formes de roman. Quel crime a été commis? Qui l'a commis? Quand? Comment? Pourquoi? Quelle est l'identité de la victime?

 

Le dénouement doit survenir à la fin du livre, afin de soutenir le suspense jusqu'au bout. Si l'auteur du crime est connu avant la fin, il faut que des révélations inattendues soient faites jusqu'à la dernière page ou que l'épilogue contienne des développements imprévus. Ce sont les règles non écrites du genre.

 

Mais l'atmosphère a également son importance. Celle-ci dépend bien sûr des personnages, mais aussi des milieux et des lieux dans lesquels ils évoluent.

 

Dans le roman de Sébastien Meier, Les ombres du métis, se retrouvent tous ces ingrédients, indispensables à un bon polar, digne de ce nom.

 

La nuit du 4 février, un jeune homme, un métis, est découvert nu dans le bois de Sauvabelin, à Lausanne, il vit encore, mais il a été sévèrement tabassé, drogué et violé. Il n'émergera du coma dans lequel ces sévices l'ont plongé qu'au bout de quatre mois, fin mai, dans sa chambre du CHUV, le Centre Hospitalier Universitaire Vaudois.

 

Après son réveil seulement, son identité sera connue. Il s'appelle Romain Baptiste, "un garçon magnifique", non pas beau, mais "divin", au regard "peut-être trop humain". Il "aurait rendu fou un robot" selon Paul Bréguet ...

 

Paul Bréguet, la cinquantaine, est l'inspecteur chargé de l'enquête. Il est divorcé et vit avec sa deuxième femme, Elizabeth. Il a un fils qu'il ne voit jamais. Il a tout à fait le profil de l'emploi et le vocabulaire cru qui va de pair.

 

Dès le début du livre, Paul Bréguet se trouve en prison, un an après le crime de Sauvabelin, et il raconte ce qui l'y a conduit - il est suspecté d'avoir commis un meurtre, qui d'ailleurs en cache un autre - au pasteur Manuel, aumônier de la prison, tenu par le secret de la confession et qui l'écoute d'une oreille attentive.

 

Le procureur, Emilie Rossetti, est une jeune femme blonde, "une quarantaine d'année, un maintien droit, des yeux bleu glace, une taille fine et un tailleur noir", une bombe. Dès le début de l'enquête elle dresse à Paul la liste des objectifs qu'il doit atteindre avant qu'une éventuelle instruction ne soit ouverte. Comme s'il s'agissait d'un novice. 

 

Au cours du livre apparaissent les liens qui se nouent entre ces différents protagonistes, tantôt sous la forme de confessions incomplètes au pasteur Manuel, tantôt sous la forme de pensées qui peuplent l'esprit de Paul dans l'aumônerie ou dans la cellule de sa prison.

 

Est restituée avec beaucoup de réalisme l'atmosphère de la prison de Lausanne et des nuits chaudes de la capitale vaudoise (les connaisseurs de celle-ci reconnaîtront les lieux évoqués pendant le récit), au cours desquelles des membres de la haute société lausannoise se livrent à des ébats que la loi n'interdit certes pas mais que la morale peut réprouver.

 

Les scènes de sexe homo ou hétéro et les dialogues divers et variés ne sont pas moins réalistes... et violents que l'atmosphère. Ames pudibondes s'abstenir.

 

Peu à peu, très habilement, avec nombre de retours en arrière dans le temps, les zones d'ombres se dissipent, mais elles n'enveloppaient pas le seul métis de l'histoire...

 

Francis Richard

 

Les ombres du métis, Sébastien Meier, 224 pages, Zoé

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2 mai 2014 5 02 /05 /mai /2014 21:30
"Caprice de la reine" de Jean Echenoz

Qu'est-ce qu'un récit? C'est la question que je me suis posée, pour la énième fois, en lisant le recueil de sept récits que vient de publier Jean Echenoz, sous le titre de l'un d'entre eux, Caprice de la reine.

 

En l'occurrence ces récits sont courts. Le plus long, Génie civil, fait une trentaine de pages. Alors, pourquoi ne pas les avoir baptisés nouvelles? Peut-être parce qu'ils ne racontent pas tous des fictions et qu'ils n'ont pas tous une chute.

 

Ces sept récits, plus ou moins modifiés, ont tous été déjà publiés dans des ouvrages ou des périodiques. Ils sont très dissemblables, mais ont pour point commun d'évoquer des lieux géographiques.

 

Nelson est l'histoire en raccourci de l'amiral anglais tué lors de sa victoire de Trafalgar contre les Français. Elle tourne autour des liens que ce marin avait avec son manoir du Suffolk et autour de ses handicaps qui ne l'empêchaient pas d'avoir une vision d'avenir.

 

Caprice de la reine est un exercice de description d'un paysage vu d'une terrasse en opérant "un mouvement de rotation depuis le sud vers l'est puis vers le nord, etc., dans le sens contraire des aiguilles d'une montre", en procédant à un tour complet, pour finir par regarder à terre.

 

Babylone est basé essentiellement sur le récit de voyage d'Hérodote dans cette ville mythique. Jean Echenoz en fait une lecture critique, soulignant les exagérations et les lacunes de cette visite guidée, car Hérodote n'est pas toujours historien, mais explorateur, et ne comprend même peut-être pas toujours ce qui lui est dit sur place en assyrien.

 

Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre est la description précise, anthropométrique, des vingt statues de reines, régentes, duchesses et femmes célèbres situées autour du bassin de ce jardin qui jouxte le Sénat à Paris (il faudra que j'y retourne avec le bouquin d'Echenoz à la main): description générale, coiffure, bijoux éventuels, expression.

 

Génie civil est l'histoire d'un ingénieur en génie mécanique, Gluck, qui a passé une partie de sa vie à construire des ponts, puis, devenu veuf et entreprise vendue fortune faite, raconte l'histoire des ponts, puis en fait le tour des plus caractéristiques dans le monde entier pour affiner ses connaissances.

 

Nitrox est le récit d'une jeune femme, Céleste Oppenheim, qui, vêtue d'un équipement de plongée, quitte à la nage un petit sous-marin pour se rendre dans un endroit figurant sur une carte qui lui a été remise au départ, sa bouteille étant gonflée au Nitrox, en raison de la profondeur à laquelle elle doit évoluer.

 

Trois sandwiches au Bourget sont la nourriture qu'un narrateur, qui parle à la troisième personne, s'est décidé, à trois reprises, de consommer une fois sur place. Il ne s'embarrasse pas de dire pourquoi il se rend dans cette banlieue du nord-est de Paris, mais il l'a fait visiter au lecteur en notant ce qu'il n'avait pas remarqué les fois précédentes.

 

Chacun de ces récits se caractérise par des descriptions précises des êtres et des choses. Et il faut dire que Jean Echenoz excelle dans cet exercice. Le lecteur ne s'ennuie pas un instant, d'autant que l'auteur ne manque pas de malice.

 

Quand il explique pourquoi Gluck entreprend ses voyages autour du monde, il ne dit pas qu'il le fait pour oublier son veuvage:

 

"On ne saurait [...] se mouvoir qu'avec un but, un axe, un cap, une idée fixe en tête, sinon mieux vaut rester derrière ses fenêtres."

 

Quant à son narrateur du Bourget, il observe:

 

"Peut-être était-ce à cause du temps couvert, de la pluie par intermittence, tout cet environnement me donnait donc une impression assez triste, assez pauvre, et comme je passais devant un autre marchand de journaux, y voyant affichée la une du journal Les Echos qui posait la question: "Peut-on encore devenir riche en France?", cette question, ici, m'a paru fondée."

 

Francis Richard

 

Caprice de la reine, Jean Echenoz, 128 pages, Les éditions de minuit

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30 avril 2014 3 30 /04 /avril /2014 22:30
"Osbert & autres historiettes" de Christopher Gérard

Pour observer les humains d'une époque et d'une contrée, il existe plusieurs manières de faire.

 

Montesquieu avait fait venir des Persans, dans Les lettres persanes, Voltaire un Huron, dans L'Ingénu. La Fontaine faisait intervenir des bêtes dans ses fables, mais elles étaient moins là pour observer les humains que pour les personnifier. Christopher Gérard a pris le parti dans Osbert & autres historiettes de faire observer les humains par des bêtes, à qui il prête des réflexions anthropomorphes sur eux, considérés par elles comme des humains de compagnie.

 

Cette inversion des rôles et cette mise à distance permet à l'auteur de souligner les travers et les limites des humains avec humour, et particulièrement ceux de notre époque que l'auteur brocarde volontiers. Un des ses chats, par exemple, parle d'eux en ces termes:

 

"Mes maîtres se flattent de ne posséder aucun livre; ces rustres préfèrent les vidéogrammes de kung-fu et les disques d'infra-musique, qui m'ont trop longtemps cassé les oreilles et abîmé les yeux. Jusqu'à l'écoeurement j'ai dû subir leurs films aux dialogues niais avec les inévitables combats rapprochés, poursuites de bolides virtuels et ruts sonores. Et je ne dis rien des groupes "métalliques"qui me gâchaient mes siestes, qui interrompaient mes méditations sur mon radiateur en hiver, sur ma terrasse au soleil."

 

Aux yeux du bestiaire de Christopher Gérard, les humains deviennent des créatures naïves, primitives, sûres d'elles, dominatrices, pas toujours fiables ni recommandables, souvent inférieures et malodorantes, parmi lesquelles il est possible de jouer les mâles contre les femelles et inversement.

 

Le bestiaire de l'auteur comprend:

- l'écureuil Osbert, "Seigneur à huit dents", qui trouvent les mâles humains un cran au-dessus des femelles en raison de leur plus grande proximité avec le monde animal;

- le bouledogue Smiley, membre du MI7, au service de Sa Gracieuse Majesté depuis 15 ans, véritable bouledogue anglais, qui ne peut faire confiance à son humain d'agent;

- des chats, sur le compte desquels les humains se trompent en les considérant comme perdus alors qu'ils ont mené à bien leurs projets d'évasion;

- des canetons, qui, instruits par un vieux colonel des canards, évoluent sur la Tamise et observent des humains embarqués ou postés sur les berges, qu'ils trouvent dénués ou non d'intérêt;

- un goupil des villes, qui s'attriste que les humains ne veuillent pas de lui;

- un écureuil gris, qu'un fox-terrier rigolard voit aguicher une humaine en faisant le beau;

- un moineau, dont le terrain de chasse et le théâtre privé sont Les Deux Magots, à Paris, café fréquenté par des célébrités;

- un ours d'appartement, adopté, qu'emmène partout sa maîtresse et qui se demande quelles peuvent bien être ses origines.

 

Ne sont pas seulement anthropomorphes les réflexions, mais les expressions utilisées par les animaux, par exemple celles où le mot patte se substitue aux mots pied, main ou bras, telles que d'une patte assurée, un tournepatte, reprendre en pattes, les pattes croisées dans le dos, les pattes m'en tombent ou baisser les pattes... Dans le même temps, ces bêtes sont bien des bêtes dans leurs comportements, décrits avec précision...

 

Certaines de ces bêtes se retrouvent parfois d'une historiette l'autre, ce qui contribue à façonner tout un monde qui devient ainsi familier au lecteur et qui donnent une unité au livre, renforcée par l'unité de ton, satirique et humoristique. Ce qui n'empêche pas parfois l'auteur de tenir des propos plus profonds, sur la mort, notamment:

 

"Je tâcherai jusqu'à mon dernier souffle de faire bonne figure et saurai partir comme j'ai vécu, sur la pointe des pattes."

 

Question de dignité, qui n'est pas l'exclusivité des humains...

 

Francis Richard

 

Osbert & autres historiettes, Christopher Gérard, 112 pages, L'Age d'Homme

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29 avril 2014 2 29 /04 /avril /2014 22:50
"L'alphabet des anges" de Xochitl Borel

Qu'est-ce qu'un ange? Etymologiquement, c'est un messager. Dans les religions du Livre, c'est une créature céleste, resplendissante de beauté et de lumière, à qui Dieu demande de délivrer un message ou d'accomplir une mission auprès des êtres humains.

 

Avant que l'avortement ne soit légalisé, les femmes qui le pratiquaient, notamment avec des aiguilles à tricoter, étaient appelées faiseuses d'anges: des enfants innocents ne pouvaient que devenir des anges après leur mort...

 

Le roman de Xochitl Borel commence par un avortement pratiqué de cette manière dangereuse par une certaine Madame Margot, femme qui sous son air autoritaire se révèle d'une grande tendresse, sur une jeune femme prénommée Soledad, étudiante en droit, accompagnée par sa belle-mère, Anne, de dix ans plus âgée qu'elle.

 

Quand il avait appris qu'elle était enceinte, le père de Soledad lui avait dit: "Je ferai le nécessaire". Aussi le nécessaire avait-il été fait. Mais une fois qu'il avait été fait, Soledad avait dit: "Anne, c'est un garçon. Je l'aurais nommé Micha.", le deuxième prénom du père biologique. Un peu plus tard, alors qu'elle souffrait encore, elle avait dit: "Tu sais, Anne, j'aurais voulu le garder."...

 

Soledad avait peu saigné et... l'enfant avait survécu:

 

"Aneth était née malgré l'avis des hommes. La vie est un miracle, Aneth, une ange déchue de sa destinée. Elle avait préféré aux ailes que lui promettait la faiseuse d'anges le poids des jambes. Des aiguilles meurtrières, Aneth avait pourtant gardé des traces: une oreille atrophiée et un oeil, le gauche, crevé; qu'importe, mon Aneth vivait, elle était le fruit confit de mes pommes d'amour."

 

Soledad avait donné à son enfant le nom d'Aneth comme la jeune pousse verte qui avait grandi quand elle était rentrée chez elle une fois que le nécessaire avait été fait:

 

"Les plus grands miracles humains ne sont rien par rapport à ceux accomplis par les plantes."

 

Six ans plus tard, nous sommes en 1961, Aneth s'avère une petite fille prodigieuse, avec un sens de la répartie qui laisse pantois ceux qui portent des jugements désobligeants sur elle, avec des jeux de mots d'enfant qui sont confondants et qui sont d'une poésie désarmante, sans laquelle il n'y aurait pas de beauté au monde.

 

Ce n'est pas un hasard si Aneth choisit dans un refuge un petit chien de trois ans auquel elle donne le nom de Basilic et qui est borgne et bâtard comme elle...

 

Grâce à Aneth, Soledad rencontre Emile avec lequel elle commence par se disputer parce qu'il ne parle d'abord que de l'intelligence stupéfiante de cette enfant, au lieu de parler du bonheur auquel elle a droit comme tout être humain:

 

"Le contraire d'"intelligence", c'est "instinct". Il ne faut pas tout miser sur l'intelligence, sinon on meurt, vous entendez, on meurt. L'intelligence tue, opposée à l'instinct qui sait comment nous préserver."

 

Mais, au bout de six mois de fréquentation, "d'inconnu, il était devenu étranger, puis homme, puis amant, mais maintenant c'était encore autre chose, quelque chose proche de cet aimé en l'être confondu."

 

Avant lui, Soledad avait oublié que "les amours sont végétales; que comme les plantes, elles se suffisent d'un rien. Donnez-leur de l'eau et de la lumière, et qu'on les laisse tranquilles, c'est cela qu'elles demandent"...

 

Emile apprendra à Aneth l'alphabet, auquel elle finira par ressembler, "mais sans l'orthographe. Juste le mouvement des lettres."

 

Aneth, Soledad, Anne et Emile surmonteront ensemble une ultime vicissitude et découvriront que la beauté du monde n'a pas besoin d'être vue pour être ressentie et que l'aveuglement ne touche pas ceux que l'on croit.

 

Dans ce roman, un message de vérité sort de la bouche d'une merveille d'enfant handicapée, qui voulait vivre et y est parvenue. Xochitl Borel accomplit ce miracle de la faire aimer par le lecteur, ému au plus haut point par ses paroles poétiques et par l'amour que lui porte sa narratrice de mère.

 

Le père de cette enfant, disparu "sans savoir la graine d'Aneth qu'il avait semée", avait dédié à sa mère des feuillets intitulés Plumes pour un ange nommé Solitude, dont elle ne prend connaissance que tardivement. Il avait notamment écrit ces mots:

 

Stratégie des mésanges.

Je n'écrirai plus, mais chaque papillon sera, souviens-toi de Jules Renard, un billet doux à l'adresse d'une fleur.

Tu fus mon plus beau paysage. Mon horizon reste avec Solitude, mon amour.

Thomas

 

Les mésanges font semblant d'être mortes pour échapper à leur prédateur... A leur prédicateur, comme dirait Aneth...

 

Francis Richard

 

L'alphabet des anges, Xochitl Borel, 132 pages, L'Aire

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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 19:45
"Ruiz doit mourir" d'Etienne Barilier

La querelle entre les Anciens et les Modernes avait opposé à la fin du XVIIe siècle deux chefs de file, Nicolas Boileau et Charles Perrault, tous deux membres de l'Académie française.

 

Le premier soutenait que les auteurs de l'Antiquité étaient indépassables et qu'il convenait de les imiter, le second soutenait qu'ils étaient tout à fait dépassables et qu'il était même recommandé d'innover.

 

Une querelle, du même genre que celle qui avait secoué le monde académique littéraire deux siècles plus tôt, devait, à la fin du XIXe, au début du XXe, ébranler les certitudes des Anciens en matière picturale et voir triompher les Modernes.

 

Dans son dernier roman, Ruiz doit mourir, Etienne Barilier met en scène deux peintres aux conceptions opposées, John William Godward  et un certain Pablo Ruiz, qui n'est autre que Pablo Picasso.

 

Le premier est un Ancien qui éprouve un pur amour pour la Grèce antique, le second est un Moderne, qui innove et est capable de tout, même du beau, aux dires du premier.

 

Le premier pense que l'art doit être spirituel, qu'il doit magnifier le corps et que la vérité doit être voilée, tandis que le second peint la vérité sans voiles, détruit les corps dans sa peinture et "prétend tirer de la laideur une beauté nouvelle, ou pire, dépasser l'opposition de la laideur et de la beauté, les anéantir l'une et l'autre."

 

John William Godward est né en 1861 et Pablo Ruiz en 1881, 20 ans les séparent. En fait, bien davantage les sépare donc. De plus, l'un a dû lutter pour devenir artiste, tandis que l'autre a eu somme toute la partie facile; l'un est timide et respectueux face aux femmes, tandis que l'autre est conquérant et sans retenue face à elles, ce dès le plus jeune âge.

 

En 1917, Godward et Ruiz se trouvent tous deux à Rome. Godward aimerait rencontrer Ruiz, son ennemi, pour lui dire son fait sans trembler, parce qu'il le considère comme un destructeur de l'art - il ne peint pas l'amour, il peint la mort. Et il raconte cette quête dans son journal, qu'il commence le 21 février et termine le 13 avril de cette année-là.

 

Cette quête est l'occasion pour Etienne Barilier de parler savamment de peinture, de restituer le monde des Ballets russes qui se produisent alors à Rome, loin du front, de raconter Ruiz, peintre de décor de ballets et amoureux transi d'une danseuse, d'évoquer les figures de Diaghilev et du jeune Cocteau, de peintres loués alors et bien oubliés depuis.

 

A la fin, ce roman, aux bases historiques solidement établies et aux lacunes historiques comblées avec vraisemblance, réserve deux surprises. Qui n'en sont pas tout à fait, à la réflexion.

 

Les comportements personnels de Godward et de Ruiz laissaient présager la première de ces surprises. La seconde est davantage inattendue, sans l'être pourtant tout à fait. En effet, la querelle entre Anciens et Modernes n'est certes pas une querelle infondée, mais n'est-elle pas excessive, c'est-à-dire insignifiante à certains égards?

 

En matière d'art, il ne faut désespérer de rien...

 

Francis Richard

 

Ruiz doit mourir, Etienne Barilier, 320 pages, Buchet Chastel

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23 avril 2014 3 23 /04 /avril /2014 21:15
"L'échappée libre" de Jean-Louis Kuffer

Le monde n'aura jamais fini de livrer ses secrets.

 

Chacun ne perçoit qu'une partie de ce tout. Cette partie n'étant pas la même pour tous, la perception diffère, d'une personne l'autre. De plus les lunettes de lecture des uns et des autres ont des verres divergents.

 

Au lieu de s'en affliger, il faut s'en réjouirCar différences et divergences sont richesses humaines.

 

Jean-Louis Kuffer rappelle que le Charles-Albert Cingria qu'on aime disait qu'"observer c'est aimer". Il convient donc d'observer et... d'aimer.

 

JLK dit ne pas se contenter, comme François Mégroz, de lire la Commedia de Dante, livre qui contiendrait tout:

 

"Ce qui est probablement vrai, pour lui, ne l'est pas tant pour moi, qui entends plutôt prendre partout un peu de ce qui alimente le Livre du monde."

 

Dans L'échappée libre, JLK nous livre donc ses lectures du monde sur la période qui va du 1er janvier 2008 au 30 juin 2013. C'est un récidiviste de ce genre de lectures, peu soucieux d'ailleurs d'ordre chronologique et de continuité dans leur publication.

 

Ces lectures du monde, alimentées un peu partout, font suite à d'autres, publiées chez d'autres éditeurs, avec des interruptions parfois de quelques années. Mais, telles quelles, elles me ravissent, même si, parfois, les verres de nos lunettes divergent.

 

En guise d'avant-propos, intitulé A la vie à la mort, JLK écrit, entre autres:

 

"La première révélation de la mort est de nous découvrir vivants, la première révélation de la vie est de nous découvrir mortels, et c'est de ce double constat que découle ce livre."

 

Et effectivement il est question de vie et de mort dans ce livre, que j'ai lu deux soirs de suite "jusqu'à point d'heure", puis "tôt l'aube".

 

La vie? "La vie continue dans l'alternance du poids du monde et du chant du monde." Ce poids et ce chant ressortissant à sa complexité.

 

La mort? L'oncle de Maurice Chappaz avait confié à ce dernier: "Il n'y a qu'une bonne mort, la mort subite." Mais la mort n'est pas toujours bonne. Thierry Vernet, le peintre, disait:

 

"La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps est venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement."

 

JLK se demande cependant avec "le philosophe russe Léon Chestov interrogeant le paradoxe d'Eschyle":

 

"Et si ce que nous appelons la mort était la vie, et ce que nous appelons la vie une sorte de mort?"

 

JLK cite un passage du dernier livre de Maurice Chappaz, Le Roman de la petite fille, interrompu par sa mort le 15 janvier 2009:

 

"Voici une heure que je rédige des lettres à des camarades dans l'existence. Sur une enveloppe j'écris le nom d'un ami qui dort au cimetière. Pour un peu je mettrais l'adresse du cimetière..."

 

Pendant ces cinq ans de lectures du monde, les morts se succèdent: Maurice Chappaz, justement, Hugo Claus, Thierry Vernet, Jean-Claude Fontanet, Jacques Chessex, Georges Haldas, Vladimir Dimitrijevic.

 

A propos de ce dernier, JLK s'était éloigné de Dimitri pendant quinze ans, faisant passer sa liberté avant l'amitié, préférant poursuivre son chemin de traverse "à côté", restant du moins fidèle à la Maison Littérature.

 

Cette fidélité à la Maison Littérature a inspiré de fort belles chroniques à JLK, sur les oeuvres des écrivains morts comme sur celles des vivants, dont certaines sont reproduites dans L'échappée libre.

 

Y alternent aussi des réflexions personnelles et intimes, des réflexions plus générales et "extimes" sur de grands thèmes, des correspondances - celle qu'il a avec Pascal Janovjak résidant à Ramallah occupe une place importante -, des notes de voyage - en Italie, au Cap d'Agde, à Paris, au Congo -, des rencontres, notamment celles "inoubliables que permet le sésame d'une carte de presse":

 

"La rencontre est à mes yeux l'un des mystères de l'existence, au même titre que ce qu'on appelle la création."

 

Celle avec Philippe Sollers (dont j'approuve le podium du siècle passé: Proust, Céline, Morand) est un morceau d'anthologie...

 

La profession de foi de JLK, intitulée Ecriture mode d'emploi, qu'il a écrite à l'occasion de son parrainage de Max Lobe, lors du Salon du Livre de Genève 2013, commence ainsi:

 

"Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu'une seule démarche. Ecrire m'est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l'écriture des autres, me semblerait tout à fait vain."

 

Cette citation résume très bien ce qu'est ce livre. Puisse-t-elle donc inciter.

 

A la suite de Charles-Albert, JLK pense en effet:

 

"Que c'est par la citation qu'on parvient à l'incitation."

 

Sur la littérature qui permet cette échappée libre à JLK, donnons le mot de la fin à Dimitri à qui ce livre est dédié, conjointement avec sa femme Geneviève et avec la bonne amie de l'auteur, parce que ce mot est d'une rare profondeur:

 

"La littérature, comme toute forme d'art, a une limite. A celle-ci, nous sommes confrontés par le mystère de la souffrance. Cette incroyable évidence que les sentiments puissent faire souffrir..."

 

Francis Richard

 

L'échappée libre, Jean-Louis Kuffer, 412 pages, L'Age d'Homme

 

Livres précédents:

 

Riches heures Poche suisse (2009)

Personne déplacée Poche suisse (2010)

L'enfant prodigue Editions d'Autre Part (2011)

Chemins de traverse Olivier Morattel Editeur (2012)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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