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18 avril 2022 1 18 /04 /avril /2022 17:55
Larmes de renard, de Matteo Salvadore

L'animal feula, terrorisé. Il était superbe, sa fourrure détonnait avec la couleur des maisons du village. Ses poils brûlants se hérissèrent, et il sortit les crocs. Camille fit un pas de plus, la bête l'imita. Puis un autre, et l'animal fit de même. Puis il baissa la tête, comme pour se laisser caresser, et Camille fit encore un pas, le dernier. Elle s'agenouilla, et l'animal la regarda longuement.

Elle eut l'impression que la bête pleurait.

 

Ce passage du prologue, qui ne dit pas son nom, donne d'emblée envie au lecteur d'en savoir davantage. Le nom de Camille, dont la police ignore l'existence pendant un bon moment, n'apparaît qu'un peu plus loin, à la faveur d'un récit qui remonte au 12 juin 1991...

 

En attendant de comprendre pourquoi ce retour en arrière, le lecteur apprend peu à peu que deux crimes ont été commis dans la région de Vevey, l'un dans les hauteurs de Jongny, l'autre dans un marécage perdu au milieu de la réserve des Grangettes de Noville.

 

Le mode opératoire est le même. Les deux corps ont été carbonisés et, à proximité, dans chacun des deux cas, le cadavre d'un renard a été trouvé, l'un cloué sur la porte de la maison de la première victime, l'autre planté sur le tronc d'un arbre à l'aide d'un grand clou.

 

Les deux crimes sont sûrement liés, d'autant que les deux victimes, Christiane et Gabriella, se connaissaient et que le lecteur sait déjà par le récit de 1991 qu'elles vont participer avec deux autres amies, Marie et Camille, à une virée à Genève pour la grève des femmes.

 

Quelques mois plus tôt, l'inspectrice principale Maude Colomb a été promue à la tête de la Criminelle de Vevey, après être passée par les Stups et les Moeurs. Ayant la confiance de son chef, elle ne peut se permettre de la trahir et doit obtenir des résultats très rapidement.

 

La presse s'est emparée de ces crimes et est en train d'alerter le public sur le danger que représente un tueur en série en liberté. Heureusement Maude Colomb peut compter sur une équipe à la hauteur et a elle-même des aptitudes physiques que celle-ci pourrait lui envier.

 

La solution de l'énigme se trouve dans des événements fatidiques qui se sont produits trente ans auparavant autour de la date historique du 14 juin 1991 et qui sont rapportés partiellement par l'auteur, parallèlement au récit de l'enquête menée par les policiers de Vevey.

 

Le lecteur attendra patiemment les dernières pages de Larmes de renard pour comprendre pourquoi le ou, vraisemblablement, les meurtriers ont exposé des dépouilles de renard, brûlé les corps de Christiane et Gabriella, et apprendre le sort réservé à Camille, puis à Marie.

 

Au cours du récit Matteo Salvadore fait entendre la voix de Camille, la vingtaine, aux prises avec un père imbu de son autorité et qui ne veut pas lui laisser la bride sur le cou. Aussi le lecteur peut-il penser qu'il détient là la clé de l'énigme, mais ce serait trop simple...

 

Francis Richard

 

Larmes de renard, Matteo Salvadore, 346 pages, Plaisir de Lire

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15 avril 2022 5 15 /04 /avril /2022 17:15
L'Odrre n'a pas d'ipmrotncae, de Raymond Vouillamoz

Avec son revêtement ocre la place [la plaine de Plainpalais, à Genève] ressemble à un court de tennis géant sans filet. Je lève la tête et je découvre sur le toit d'une banque privée un panneau publicitaire: L'ODRRE N'A PAS D'IPMROTNCAE.

 

Fraîchement débarquée dans la cité de Calvin, en 2016, Louna Maréchal, jeune française - elle a dix-huit ans -, originaire de l'Île d'Aix, décide de faire sien ce slogan tordu.

 

Pour financer ses études, elle enfreint d'ailleurs l'ordre moral, sans importance, en se prostituant, ce qui va lui permettre de connaître toutes sortes de spécimens humains.

 

Ses pas la conduisent, accompagnée de son logeur, le vieil Alfred, à se rendre en Guyane pour étudier le chamanisme, où elle rencontre Charly, son futur mari, à Kourou.

 

Louna ignore que, dans sa descendance, Embellie Zen Zaenen, étudie la possibilité de s'affranchir des limites de l'espace-temps dans lesquels les humains sont enfermés.

 

En ce XXIe siècle, selon d'aucuns, la planète est en danger: conflits armés, famines, calamités naturelles, pandémies mortelles, destructions de la flore et de la faune.

 

Au XXIIIe siècle, celui d'Embellie, les perspectives ne sont guère meilleures. C'est pourquoi celle-ci tente de communiquer avec sa lointaine aïeule pour infléchir l'Histoire.

 

L'intelligence humaine a cédé le pas à l'artificielle, qui est pourtant sa création mais qui, imprégnée de son exemple, quand elle n'est pas hybride, aspire à l'indépendance.

 

Si l'on s'affranchissait de l'espace-temps, empêcherait-t-on que ne survienne la servitude numérique promise avec le développement et la domination de l'intelligence artificielle?

 

Finalement, celle-ci n'est-elle pas préférable à l'intelligence humaine, responsable de tous les maux? Ou, au fond, n'est-elle pas, censée le guérir, un remède pire que le mal?

 

Deux siècles plus tard, il semble que le progrès ait résolu bien des problèmes, mais qu'il en ait créé d'autres, si bien que l'humanité pourrait bien être davantage en péril.

 

Bref, pourquoi intervenir dans le désordre toujours recommencé du temps si le puzzle de la vie est le fruit du hasard de l'évolution des espèces et de la nécessité de la survie?

 

Francis Richard

 

L'Odrre n'a pas d'ipmrotncae, Raymond Vouillamoz, 304 pages, Éditions de l'Aire

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12 avril 2022 2 12 /04 /avril /2022 22:55
Hermès Baby, de Louise De Bergh

La machine à écrire vert menthe que s'était achetée Élise dans les années 60 ! Une Hermès Baby. La même que celle de Françoise Sagan, avait raconté Dora dans son journal.

 

Dans ce court passage de juin 2017, Françoise, qui doit son prénom à l'auteure de Bonjour Tristesse, cite deux des femmes de sa lignée. Il ne manque plus donc qu'Adèle.

 

Dans ce roman, dont le titre est le nom d'une machine à écrire, Louise De Bergh raconte la vie de quatre femmes qui apparaissent dans cet ordre: Françoise, Adèle, Dora, Élise.

 

Peu à peu le lecteur apprend qu'Adèle est l'arrière-grand-mère de Françoise, Dora sa grand-mère et Élise sa mère. Seules Françoise et Dora s'expriment à la première personne.

 

Le temps d'Adèle est celui des années 1910 à Vienne, celui d'Élise les années 1970-1980 à travers le monde, tandis que Dora et Élise se voient en France dans les années 2010.

 

Ces femmes, en dehors de leur parenté, ont en commun de ne pouvoir ou savoir garder l'homme de leur vie. Malgré qu'elles en aient, il leur échappe d'une manière ou d'une autre.

 

Pour trois d'entre elles, cet homme est un artiste: elles sont douées pour faire des dessins, qui se déduisent les uns des autres et s'inspirent de ceux du premier de ces artistes.

 

Dora, tant qu'elle le peut (elle est bientôt centenaire), se sert d'une machine à écrire pour tenir journal. Elle en a eu plusieurs: Les machines à écrire sont restées mes meilleures amies.

 

Il faut croire que c'est héréditaire puisque sa fille Élise en a acquis une, une Hermès Baby. Françoise doit se servir plutôt d'un ordinateur, mais elle écrit elle aussi, pour comprendre.

 

Dora, sa grand-mère, si elle ne lui a pas beaucoup parlé de sa mère et de son arrière-grand-mère, a tenu journal pour qu'un jour, quand elle le lira, elle comprenne ce qui était tu.

 

Sera rompu le silence destructeur qui, au début de la lignée, à la suite d'un amour déçu, a saisi ces femmes: la boucle des traits tracés par le premier des artistes aimés sera bouclée... 

 

Francis Richard

 

Hermès Baby, Louise De Bergh, 312 pages, Éditions Romann

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8 avril 2022 5 08 /04 /avril /2022 19:15
Malencontre, de Jérôme Meizoz

Il ne fallait pas me parler d'inspiration, de mots justes et d'idées en cascade, ça ne marchait pas, j'étais au mieux une fontaine pendant les grands gels.

 

Autrement dit le narrateur est en mal d'inspiration. Il y a une explication: il aimerait raconter l'histoire de Rosalba, mais il ne veut, ou ne peut, pas se l'avouer et cela le fige.

 

L'histoire de Rosalba, c'est l'histoire d'un amour qui n'a pas existé pour la simple raison qu'il l'aimait et qu'elle n'en a jamais rien su. Platonique? Non pas, imaginaire.

 

Quand il se souvient d'elle, il imagine ce que leur amour aurait été s'il avait pu le lui déclarer. Il se le raconte à ce moment-là au conditionnel présent et, même, passé.

 

Quand il est tombé amoureux, il avait quinze ans et elle en avait dix-sept. La différence ne jouait pas en sa faveur et puis il vivait dans un autre monde, celui des livres.

 

Pourtant, bien des années plus tard, le déclic sera la disparition de Rosalba, alors que, mariée à vingt ans, ayant eu trois enfants, rien ne laissait supposer son évaporation.

 

Pour en avoir le coeur net, et peut-être pour compenser ou venger son amour non vécu avec elle, ce propagateur de théories à la con, décide de mener son enquête.

 

Alors ce Chinois, sobriquet dû à ce qu'il est une sorte de curiosité et qu'il a étudié les Langues Orientales à Paris, se met à recueillir moult témoignages au village.

 

Il en ressort que, des années durant, Rosalba était la prisonnière de la famille dont elle avait épousé un des membres et qui s'était enrichie dans la Casse de voitures.

 

Pour échapper un peu à ce clan, dont, à partir de ces témoignages, le narrateur dresse un portrait peu flatteur, Rosalba fréquentait les Hollandais, à la richesse tranquille.

 

Le Chinois se révèle incapable de retracer les faits de A à Z sans partir dans le décor, son amour persistant sans doute, fût-ce à bas bruit. N'est-ce pas ce qui fait son charme?

 

Le mystère est dévoilé à la fin de cette quête chaotique. Mais, serait-il le Chinois autrement, il dit allusivement seulement comment Rosalba a su se faire respecter.

 

Francis Richard

 

Malencontre, Jérôme Meizoz, 160 pages, Zoé

 

Livre précédent à La Baconnière:

 

Haute trahison (2018)

 

Livres précédents chez Zoé:

 

Séismes (2013)

Haut Val des loups (2015)

Faire le garçon (2017)

Absolument modernes ! (2019)

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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 22:55
L'ombre de Sissi, de Serge Heughebaert

- Vous vous intéressez à Sissi, je lui demande pour engager une conversation.

- C'est sur ce bateau que Sissi est montée juste avant de rendre son dernier souffle. Mon prénom est Élizabeth.

 

Jean Godewaersvelde doit démarrer un roman. Il fait signe à Élizabeth de Grangeville pour l'avertir que des skaters déboulent derrière elle. Elle fait alors un pas de côté et est bousculée brutalement par un pithécanthrope à roulettes.

 

Pour se remettre de ces émotions ils prennent un verre à bord du bateau, le Genève, vapeur transformé en buvette. Après qu'elle se fut assise sur un banc, un livre avait glissé de son sac et il le lui avait tendu, découvrant le titre: Sissi.

 

Confidence pour confidence, elle écrit également, à propos de Sissi, sur laquelle elle est intarissable. À partir de cette rencontre, ils hantent ensemble les grands hôtels que l'impératrice autrichienne a fréquentés autour du lac Léman.

 

Dans ce roman, il y a double identification, celle de l'auteur avec son alter ego, dont le patronyme s'orthographie aussi difficilement que le sien, et celle de son héroïne, d'origine hongroise, qui porte le même prénom que Sissi.

 

Les deux font la paire et se donnent la réplique pour le grand bonheur du lecteur. Au fond ils ne se sont peut-être pas rencontrés par hasard, tant il est vrai qu'il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous, comme disait Eluard.

 

Dis-moi qui tu cites, je te dirai qui tu es. Jean cite également Brel, Brassens, Hemingway, Andersen, Camus, Giono ou Bazin, avec lequel il est devenu ami à la fin de sa vie, comme - c'est un pur hasard - ce fut le cas de l'auteur.

 

D'un premier mariage, Élizabeth a eu Dorian. Pour lui assurer sécurité, elle s'est remariée, non pas avec Jordan, qui était pour elle comme un frère et pour Dorian comme un père, mais avec Grangeville, empereur de l'immobilier...

 

Ce qu'il advint de Rodolphe, le fils de Sissi, est comparable à ce que devient Dorian: le bonheur pour un enfant n'est pas dans la sécurité mais dans l'amour qu'on lui porte. Une des raisons pour lesquelles Élizabeth s'identifie à Sissi.

 

Dans un cas comme dans l'autre, l'insouciance, aussi bien au sens propre qu'au figuré, sera assassinée de ne pas l'avoir compris. La consolation de Jean sera d'en tirer matière à roman et d'en faire une fin romantique sinon romanesque.

 

Francis Richard

 

L'ombre de Sissi - L'insouciance assassinée, Serge Heughebaert, 184 pages, Slatkine

 

Livre précédent à L'Âge d'Homme:

 

Traces (2017)

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26 mars 2022 6 26 /03 /mars /2022 17:25
L'Affaire Alaska Sanders, de Joël Dicker

La dernière personne à l'avoir vue en vie fut Lewis Jacob, le propriétaire d'une station-service1 située sur la route 21.

 

Elle, c'est Alaska Sanders, 22 ans, retrouvée morte le 3 avril 1999 à Mount Pleasant, New-Hampshire, par une joggeuse, Lauren Donovan, qui, terrorisée, se rend en courant à la station-service de Lewis Jacob pour y trouver de l'aide.

 

L'enquête est alors menée par le sergent Perry Gahalowood et le sergent Mat Vance, auxquels un troisième policier, Kazinsky, est adjoint,  parce que Gahalowood sera père incessamment sous peu et peut être appelé à tout moment.

 

Assez vite L'Affaire Alaska Sanders est bouclée. Tous les éléments convergent pour inculper le petit ami d'Alaska, Walter Carrey:

- une lettre anonyme, retrouvée dans la poche d'Alaska, a été éditée avec son imprimante, qui a un défaut spécifique; elle est ainsi libellée:

JE SAIS CE QUE TU AS FAIT

- un pull taché du sang de la victime portant son ADN est retrouvé à proximité dans une roulotte abandonnée;

- des débris d'un feu arrière et des traces de peinture noire, près du lieu du drame, correspondent à sa voiture, qu'il a fait réparer en urgence par un copain;

- et surtout, il est passé aux aveux dans une vidéo réalisée au commissariat et où il révèle qu'il n'a pas agi seul, accusant son ami Eric Donovan de complicité.

 

Onze ans plus tard, Marcus Goldman, l'écrivain qui a réussi à faire innocenter Harry Quebert, se morfond après que Reagan, avec laquelle il devait faire un voyage en amoureux, lui a avoué être une femme mariée et s'est finalement défilée.

 

Comme Quebert est introuvable depuis de longs mois, il ne lui reste plus qu'une seule personne auprès de qui s'épancher, Perry Gahalowood, avec qui il a enquêté pour innocenter Harry du meurtre de sa maîtresse Nola Kellergan.

 

S'étant rendu chez les Gahalowood, Marcus Goldman est amené à rouvrir avec Perry l'enquête sur la mort d'Alaska Sanders, car des zones d'ombre demeurent et la culpabilité d'Eric, le seul survivant, en prison, est incertaine.

 

Certes l'ADN d'Eric Donovan se trouve également sur le pull taché du sang de la victime et, chez lui, est découvert un autre exemplaire de la lettre anonyme placée dans la poche d'Alaska, mais peut-être a-t-il tout simplement été piégé.

 

L'enquête que Perry et Marcus mènent est semée d'embûches et rebondit souvent parce qu'onze ans se sont écoulés, que les témoins mentent, volontairement ou non, ce qui empêche longtemps de connaître la vérité sur le meurtre d'Alaska.

 

Comme cette enquête fourmille de détails, l'auteur se montre bienveillant avec le lecteur et ménage sa mémoire; des piqûres de rappel, bien opportunes, lui évitent ainsi de faire continuellement des retours dans les chapitres précédents.

 

Marcus Goldman a de sérieux points communs avec Joël Dicker. Comme lui, il a eu du succès avec son roman La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert et s'apprête à en écrire un autre sur ses cousins qu'il intitulera Le Livre des Baltimore.

 

Cela ne signifie pas qu'il puisse dire: Marcus, c'est moi, à l'instar du mot prêté à Gustave Flaubert: Madame Bovary, c'est moi. Cependant, ce dernier livre revient sur un thème qui est cher à son personnage (et à lui-même?): pourquoi écrire?

 

Ce pourquoi n'est-il pas la réparation des autres qui le meut lui le vagabond magnifique de la littérature, et peut-être aussi son créateur? Dicker, aurait-t-il, comme Goldman, quelque chose à se pardonner? Mais cela ne regarde pas le lecteur...

 

Ce qui le regarde, c'est que Goldman cherchera enfin à se poser et à se consacrer à l'écriture en se trouvant une maison d'écrivain, suivant le conseil de son mentor, et que Dicker a créé sa propre maison d'édition après la disparition du sien:

 

C'est parce que je suis convaincu du pouvoir de la littérature que j'ai eu envie de créer ma propre maison d'édition, autour des lecteurs, autour de la lecture, autour de l'écriture. Une maison dont la devise est simple: faire lire et écrire.

 

Francis Richard

 

1 - Une station-service qui doit ressembler à celle du tableau d'Edward Hopper qui illustre la couverture.

 

L'Affaire Alaska Sanders, Joël Dicker, 576 pages, Rosie & Wolfe

 

Livres précédents:

 

Les derniers jours de nos pères (2012)

La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert (2012)

Le Livre des Baltimore (2015)

La Disparition de Stephanie Mailer (2018)

Le Tigre (2019)

L'Énigme de la Chambre 622 (2020)

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18 mars 2022 5 18 /03 /mars /2022 23:35
Moi cet autre, d'Antonin Moeri

Qu'est-ce que moi? Y aurait-il quelqu'un à l'intérieur, quelqu'un que je ne connais pas? Il semblerait que le Moi ne se prolonge que par la mémoire et que, peut-être pour être le même, je devrais me souvenir d'avoir été.

 

Moi cet autre est-il un recueil de nouvelles? Il n'y a pas de chutes... Ce serait donc plutôt un recueil de chroniques où celui qui tient la plume est peut-être Antonin Moeri, ou peut-être un autre...

 

Le lecteur en tout cas est malmené. Il ne sait que penser, parce qu'il lui est bien difficile de démêler le vrai du faux, mais doit-il seulement tenter de le faire? Est-ce de quelque importance?

 

Toujours est-il que l'auteur jongle avec la langue. S'adressant à cet autre moi, qui n'en est pas forcément un, il emploie le tutoiement, puis il reprend tout de go le récit à la première personne.

 

La troisième est réservée à des tiers qu'il observe, avec mélange. Car tout le monde ne lui plaît pas et il est tenté de se le reprocher sévèrement, s'interrogeant même sur le droit de juger.

 

Ces chroniques révèlent un fin observateur, très au courant par exemple des modes vestimentaires des personnes qu'il croque parfois de manière incisive, mais jamais avec méchanceté.

 

Le chroniqueur est de fait curieux des êtres et des choses, des hommes et surtout des femmes, pour lesquelles il a une dilection indéniable, allant pour certaines d'entre elles jusqu'à l'intime.

 

Les premières chroniques sont relatives à des souvenirs réels ou imaginés d'enfance et d'adolescence, les deuxièmes mettent plutôt en scène des voisins ou des inconnus rencontrés ici ou là.

 

Le masculin ici employé est neutre. Car les personnes rencontrées sont du sexe masculin ou féminin, aux prises souvent avec ce que l'auteur appelle les petits riens de la vie, en fait très importants.

 

Les troisièmes chroniques retracent son éducation sentimentale: il se penche sur son passé et découvre parfois que celui-ci joue les prolongations, non sans agréments, jusqu'à son présent.

 

Les deux dernières chroniques traitent de la dernière station de la vie et du retranchement de la société humaine. Comme les précédentes elles portent la patte singulière et originale de l'auteur.

 

Une fois le livre refermé, si le lecteur aura en effet bien du mal à se rappeler tout ce que l'auteur lui aura confié, il retiendra surtout les vives impressions que lui aura laissées son regard aiguisé.

 

Francis Richard

 

Moi cet autre, Antonin Moeri, 288 pages, Bernard Campiche

 

Livres précédents:

 

Juste un jour (2007)

Encore chéri ! (2013)

Pap's (2015)

L'homme en veste de pyjama (2017)

Ramdam (2019)

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16 mars 2022 3 16 /03 /mars /2022 23:55
Il n'y a pas d'arc-en-ciel au paradis, de Nétonon Noël Ndjékéry

Le prologue et l'épilogue d'Il n'y a pas d'arc-en-ciel au paradis se situent en juin 2017, mois du Ramadan 1438 selon l'Hégire. Ils mettent en scène un homme qui se croit au paradis, le Jardin où coulent des ruisseaux de lait et des rivières de miel.

 

Cet homme est le descendant d'une lignée qui a commencé longtemps, bien longtemps avant que le mot de cinq lettres, Tchad, ne désigne la grande étendue d'eau qui se trouve au coeur de l'Afrique subsaharienne, la Baobabia (Terre du Baobab).

 

C'est l'histoire de cette lignée qui est la trame du roman de Nétonon Noël Ndjékéry. Longtemps, bien longtemps cela veut dire en l'occurrence quelque cent cinquante ans, où la caractéristique initiale et durable est l'esclavagisme arabo-musulman.

 

La traite négrière transsaharienne avait débuté bien avant son avatar atlantique et à la fin du XIXe siècle elle croissait et prospérait au coeur de l'Afrique dans les royaumes de Baguirmi, Bornou, Kanem et Ouaddaï dont les élites s'étaient islamisées.

 

L'eunuque Tomasta Mansour s'est enfui de Djeddah, pour mettre à l'abri une Yéménite, Yasmina, une jeune fille en fleur, dans les bras de laquelle son maître a rendu l'âme et qui, si elle ne s'en va pas, est promise à un mauvais sort par la parentèle.

 

De retour dans l'Afrique natale de Tomasta, après un long périple, le couple insolite découvre sur leur route Zeïtoun, un jeune garçon inanimé, qui, de son côté, vient de saisir, comme eux, une opportunité d'échapper à sa dure condition d'esclave.

 

Les trois parviennent à une île de la grande étendue d'eau où ils mettent en pratique la maxime qui a permis au peuple de Tomasta de résister aux aléas de l'existence, qui signifie l'individu n'est rien tout seul et la communauté, rien sans l'individu:

 

Une personne, toutes les personnes.

 

Sur cette île singulière, qui dérive longtemps sur le lac, cette maxime, pieusement observée au début du récit, sera mise à mal à plusieurs reprises, parce que le lieu sera disputé par les quatre pays avoisinants, le Niger, le Nigeria, le Cameroun et le Tchad.

 

Le récit est singulier et porte la marque du conteur qu'est l'auteur. Il est en effet jalonné des récits individuels des personnes qui composent la lignée, si bien qu'il progresse certes, mais ponctué de nombreux retours en arrière qui se révèlent justifiés.

 

C'est aussi l'occasion de raconter l'histoire originale et tumultueuse de cette région de l'Afrique qui a subi bien des vicissitudes, de l'esclavagisme aux indépendances et au djihadisme, en passant par la colonisation, chacune laissant bien des traces.

 

Les différentes croyances enfin, qui se basent sur des peurs ou des espérances, y sont autant de moyens que des hommes utilisent pour en soumettre d'autres. Elles font aussi partie du récit et montrent à quel point la crédulité nuit toujours à la liberté.

 

Francis Richard

 

Il n'y a pas d'arc-en-ciel au paradis, Nétonon Noël Ndjékéry, 360 pages, Hélice Hélas

 

Livre précédent:

 

Au petit bonheur la brousse (2019)

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10 mars 2022 4 10 /03 /mars /2022 20:15
Voyages de non-retour, de Matylda Hagmajer

- Vous refaites le même chemin, mais vos points de départ et d'arrivée sont différents analysa le drogman.

- On ne revient jamais vraiment d'un voyage, acquiesça Henri.

- J'appelle cela des voyages de non-retour, conclut le drogman...

 

Ce dialogue illustre le propos de Matylda Hagmajer, dont le roman Voyages de non-retour se déroule sous le règne de Louis XIV, de 1682 à 1692, et dont les voyageurs sont trois jeunes Marseillais, Guillaume, son frère jumeau Henri, et Violaine.

 

Précédemment, la Compagnie des Indes orientales a été créée par Jean-Baptiste Colbert avec pour objet, entre autres, de rivaliser commercialement avec les Anglais. Son directeur s'est établi à Surate. Pondichéry est son premier comptoir en Inde.

 

Pour qu'une sordide situation tombe dans l'oubli, les parents de Guillaume et d'Henri, les envoient aux Indes pour suivre une formation dans le commerce des indiennes en plein essor: il n'y a pas de meilleure moyen au monde que de l'apprendre sur place.

 

Quel est le coupable de ladite situation, ils ne le savent pas. Aussi ne veulent-ils pas qu'ils voyagent ensemble. L'un, Henri, empruntera la voie terrestre, l'autre, la voie maritime, sous prétexte que la Compagnie des Indes orientales puisse les comparer.

 

L'un comme l'autre seront recommandés par Jean-Baptiste Colbert lui-même grâce à leur cousin, directeur au bureau général de la Compagnie à Paris. Guillaume et Henri, résignés, ont cependant l'heureuse perspective de se retrouver un jour aux Indes.

 

Violaine Ortolano, orpheline, a été élevée par sa tante Hilda, qui l'a abreuvée de récits de voyage. À la mort de celle-ci, elle s'est retrouvée dans un orphelinat. Quand elle en sera mise dehors, elle sait que la suite de sa vie sera vouée à la prostitution.

 

Violaine commence à faire l'orphelinat buissonnier. Sur le port elle assiste à la mort violente du petit Philippe, qui, mais elle ne le sait pas à ce moment-là, est liée à la sordide situation évoquée plus haut, où l'un des deux jumeaux Montferré est impliqué.

 

N'attendant pas d'être chassée de l'orphelinat, Violaine prend les devants et la fuite et, à son tour, part pour les Indes. Elle embarque sur le même bateau que l'un des deux jumeaux, Henri... Elle fera la connaissance de l'autre, Guillaume, bien plus tard...

 

Les voyages, à cette époque-là, sont de véritables aventures. Le hasard, ou le destin, y fait souvent bien les choses. L'auteure en fait si bien le récit en en restituant le contexte que le lecteur, pourtant dépaysé, n'est pas surpris que les héros se croisent.

 

La Révocation de l'Édit de Nantes, le 18 octobre 1685, et l'édit du 26 octobre 1686 prohibant le commerce et le port des indiennes, ces cotonnades illustrées, où les couleurs dominantes sont le rouge et le bleu, auront infléchi l'existence des trois héros.

 

Ces interventions publiques s'avéreront d'ailleurs plus néfastes que le mal qu'elles prétendaient indûment combattre et inciteront à leur contournement, ce que l'auteure fait bien de montrer, comme elle a raison de dire avec Violaine, ce à titre individuel:

 

Qu'importe ce qui est inéluctable. Ce qui compte, ce sont les choix que l'on fait pour soi. 

 

Francis Richard

 

Voyages de non-retour, Matylda Hagmajer, 392 pages, Slatkine

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6 mars 2022 7 06 /03 /mars /2022 23:45
Discours de réception à l'Académie française de François Sureau

Le 3 mars 2022, François Sureau était reçu à l'Académie française et y prononçait un discours où il faisait l'éloge, comme c'est la coutume, de son prédécesseur, Max Gallo.

 

Étant plutôt du côté de chez Proust que du côté de chez Sainte-Beuve, il n'a pas raconté la vie de cet homme qui avait dû d'appartenir à la Compagnie à raison de son oeuvre.

 

Le nouvel académicien a eu six mois pour explorer cette oeuvre. Ce n'était sans doute pas de trop, puisqu'elle compte une centaine d'ouvrages consacrés peu ou prou à l'histoire.

 

Gallo était historien, mais aussi romancier, la fiction lui permettant de donner vie à l'histoire. Il s'agissait là d'une fiction telle qu'on l'aime, populaire, descriptive et rêveuse.

 

Ce qui est le plus intéressant, dans ce discours, est ce que dit François Sureau de la liberté, qu'il compare à la France, qui est, comme elle, insaisissable pour qui veut l'appréhender:

 

La liberté est une étrange chose. Elle disparaît dès qu'on veut en parler. On n'en parle jamais aussi bien que lorsqu'elle a disparu.

 

Qu'aurait pensé Gallo aujourd'hui, où la fièvre des commémorations nous tient, pendant que d'un autre côté le sens disparaît des institutions que notre histoire nous a léguées:

 

Une séparation des pouvoirs battue en brèche, les principes du droit criminel rongés sur leurs marges, la représentation abaissée, la confusion des fonctions et des rôles recherchée sans hésitation, les libertés publiques compromises, le citoyen réduit à n'être plus le souverain, mais seulement l'objet de la sollicitude de ceux qui le gouvernent et prétendent non le servir mais le protéger, sans que l'efficacité promise, ultime justification de ces errements, soit jamais au rendez-vous.

 

Les oreilles du stagiaire de l'Élysée, situé sur l'autre rive de la Seine, ont dû siffler quand ces paroles ont été prononcées, en présence de sa dame, qui fut auparavant son professeur...

 

François Sureau ne s'en est pas tenu à ces propos, qui n'ont pas provoqué, semble-t-il, le moindre frémissement dans l'assistance, que ce soit chez les immortels ou dans le public:

 

Non, je ne crois pas que ce disciple de Voltaire et de Hugo se réjouirait de l'état où nous sommes, chacun faisant appel au gouvernement, aux procureurs, aux sociétés de l'information pour interdire les opinions qui les blessent; où chaque groupe se croit justifié de faire passer, chacun pour son compte, la nation au tourniquet des droits de créance; où gouvernement et Parlement ensemble prétendent, comme si la France n'avait pas dépassé la minorité légale, en bannir toute haine, oubliant qu'il est des haines justes et que la République s'est fondée sur la haine des tyrans. La liberté, c'est être révolté, blessé, au moins surpris, par les opinions contraires.

 

Pour ce qui est de la République, il précise, après avoir [décrassé] ce terme qu'on emploie ces jours-ci à tout propos, au prix [...] d'une grande confusion concernant les principes:

 

Gallo pour sa part ne l'a jamais vue comme cet étrange absolu qu'on nous présente parfois au mépris de toute vérité.

[...]

Aujourd'hui que la République nous appelle moins qu'elle ne nous sermonne au long d'interminables campagnes de propagande frappées de son sceau, il se serait inquiété je crois de notre docilité.

 

Comme si cela ne suffisait pas, le nouvel académicien enfonce le clou encore plus profond sans que Compagnie et public, sans doute saisis, n'émettent le moindre murmure:

 

Je ne crois pas que Gallo eût souscrit à cette substitution du lapin de garenne au citoyen libre que nous prépare cette formule imbécile, répétée à l'envi depuis vingt ans, que la sécurité est la première des libertés. À cette aune, pas de pays plus libre sans doute que le royaume de Staline ou celui de Mussolini.

[...]

Et l'on s'en va répétant que les temps sont difficiles. Mais les temps, comme Max Gallo nous l'a rappelé pendant un demi-siècle, sont toujours difficiles pour ceux qui n'aiment pas la liberté.

 

Francis Richard

 

Réception de François Sureau à l'Académie française, le 3 mars 2022

 

Livres précédemment chroniqués, édités chez Gallimard:

 

Ma vie avec Apollinaire (2021)

 

L'or du temps (2020):

- Livre I, Des origines à Draveil

- Livre II, Mystiques parisiennes

- Livre III, Mes cercles dérangés

 

Sans la liberté (2019)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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4 mars 2022 5 04 /03 /mars /2022 23:50
Des sirènes, de Colombe Boncenne

Ma grand-mère, ma mère, Reine... et moi? Les violences que j'avais subies trouvaient-elles leur place dans ce triste enchaînement? Des événements extérieurs pouvaient-ils être reliés à des tragédies endogènes? Ploc.

 

La narratrice est documentariste de radio. Sa mère a élu domicile sur une île bretonne. Son amoureux, Farell, vit sur une autre île, l'île de Bowen, en face de Vancouver. Elle l'a rencontré lors d'un festival de documentaires:

 

J'y présentais mon travail sur Clipperton, l'île déserte de possession française appelée île de la Passion, premier volet d'une série que je comptais réaliser sur les îles.

 

Sur l'île de sa mère, dix ans auparavant, elle s'était rendue une petite dizaine de fois chez Eugène, un rebouteux, qui l'avait guéri, ou pas, de plaques qui lui mangeaient les jambes. Il lui avait dit, apprenant quel était son métier:

 

Co, un jour, il faudra que tu racontes la vie d'Eugène.

 

Co y repense alors qu'elle vient chercher sa mère malade qui doit être hospitalisée et ne peut rester sur son île. Ce ne sera pas pour tout de suite. Car, pour l'heure, elle doit s'occuper de sa mère qui est diagnostiquée leucémique.

 

C'est lors du vernissage d'une exposition de photos sur le corps, à laquelle elle va pour se distraire, au sortir de l'hôpital, qu'elle fait la connaissance de Selma, qu'elle revoit alors de manière régulière pour aller voir une exposition.

 

Une des expositions présente des vêtements suspendus à des cintres: Il s'agissait des tenues que portaient des victimes le jour où elles avaient été agressées sexuellement. Co raconte à Selma celle qu'elle portait quand elle l'a été à 12 ans.

 

C'est sur une île grecque, encore une île, où sa mère l'emmenait en vacances depuis l'enfance qu'elle avait été agressée, à 16 ans cette fois. Elle n'avait pas été furieuse; elle s'était détestée; elle s'en était voulue et avait eu honte.

 

Selma lui avait dit alors: Il faut rendre de la dignité à tes paroles et à ton corps, à nos paroles et à nos corps. Il faut inverser les forces. Tu fais partie de notre troupeCette troupe est celle Des sirènes, qui doivent parler et agir...

 

Parler, oui. C'est ce que plusieurs générations de femmes de sa famille font, discrètement, entre elles, avec elle. Cela reste jusque-là dans la famille. Agir, pour celles qui l'ont précédée, non. Co le fera, parce qu'elle est la fille d'après...

 

Pour pouvoir raconter, Co prend des notes, notamment quand elle s'entretient avec Daphné, la femme sirène, qu'en compagnie de Farell elle est allée voir évoluer dans le grand aquarium et pour laquelle l'organe vocal est une arme.

 

Parallèlement, tout en menant à bien différents documentaires, elle se dévoue à sa mère quand elle l'héberge chez elle ou qu'elle lui rend visite d'un hôpital l'autre, tandis que la maladie de celle-ci connaît rémissions et rechutes.

 

Les sirènes ne meurent pas, elles deviennent écume, lui a écrit Selma. De fait Co ne craint plus les hommes menaçants depuis qu'elle a enregistré l'un d'entre eux et qu'elle en fera un documentaire, mais, avant, elle retrouvera Farell...

 

Francis Richard

 

Des sirènes, Colombe Boncenne, 208 pages, Zoé

 

Livre précédent:

 

Vue mer, 128 pages, Zoé (2020)

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2 mars 2022 3 02 /03 /mars /2022 20:00
Qu'une seule âme sur la Terre, de Raphaël Aubert

Ainsi c'est avant tout la musique qui les avait réunis Antonin et elle. Elle avait représenté leur seule assurance; l'unique certitude à laquelle se raccrocher, telle une planche de salut, alors que la guerre faisait rage autour d'eux.

 

Qu'une seule âme sur la Terre doit son titre à deux vers de L'Hymne à la joie de Friedrich von Schiller, poème qui est repris en partie dans le quatrième mouvement de la 9e Symphonie de Beethoven, lequel avait justement tant impressionné Antonin.

 

Raphaël Aubert reproduit ces deux vers avec celui qui les précède et les met en épigraphe à son roman. C'est dire son intention d'y rendre un hommage vibrant à la poésie et à la musique qui la transcende et apporte ainsi l'espérance à tous ceux qui l'écoutent.

 

Le roman retrace la vie d'Antonin Tcherniakowski, qui a passé son enfance à Grodno, suivi des études musicales à Vienne à partir de 1936, accompli son service militaire en 1938, et s'est engagé dans la division polonaise en 1940 avant d'être interné en Suisse.

 

Cette histoire qui se déroule pendant la Deuxième Guerre mondiale, puis pendant la guerre froide, est construite comme une symphonie avec une ouverture et un finale, une première partie en deux mouvements et une deuxième en trois, initiés fin du XXe siècle.

 

En ouverture, Antonin, qui n'a entendu qu'à la radio, en 1942, la 9e Symphonie, dirigée par le grand Wilhelm Fürtwangler ne veut pour rien au monde manquer d'assister à l'inauguration du festival de Bayreuth neuf ans plus tard où sera jouée cette même symphonie sous la direction du prestigieux chef d'orchestre allemand injustement calomnié.

 

Antonin se remémore son internement en Suisse, où il a fait la connaissance d'Alberte, cette femme qu'il aimait peut-être toujours. Elle était alors institutrice, avait été son professeur de français pendant deux ans. Il lui avait appris à jouer du violon, avant de rejoindre les forces polonaises en Angleterre puis les forces soviétiques en Allemagne.

 

Dans les deux parties qui suivent, le narrateur (dont le lecteur n'apprend que peu à peu les liens qu'il a petit garçon, puis adulte avec Antonin) se souvient, non sans mal1, à la fin des années 1990, de ses rencontres avec lui et avec sa soeur Ana, si bien qu'il se met à revisiter la période de la guerre froide, sur fond musical, à Lucerne, Rome et Berlin.

 

Le finale a lieu, au port du Basset à Clarens où est inauguré un buste (dû à Bernard Bavaud) du chef d'orchestre, dont les exécutions de la 9e Symphonie, auront procuré tant de vie, de joie et d'espérance à Antonin, qu'il les aura transmises au narrateur, si bien que ce dernier tiendra à se substituer à lui pour rendre au musicien un dernier hommage.

 

Francis Richard

 

1 - Une deuxième épigraphe l'annonce:

La mémoire est un miroir à fantômes. Elle montre parfois des objets trop lointains pour être vu, et parfois les fait paraître tout proches.

Yukio Mishima

La mer de fertilité

 

Qu'une seule âme sur la Terre, Raphaël Aubert, 224 pages, Buchet-Chastel (à paraître)

 

Livres précédents:

 

Malraux & Picasso - Une relation manquée, 124 pages, Infolio (2013)

Cet envers du temps - Journal 2013, 292 pages, L'Aire (2014)

Sous les arbres et au bord du fleuve, suivi de Toro, Toro!, 76 pages, L'Aire (2014)

Un voyage à Paris - Un carnet de Pierre Aubert, 114 pages, Art & Fiction (2017)

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20 février 2022 7 20 /02 /février /2022 18:15
Presque étranger pourtant, de Thilo Krause

D'ici en haut, je peux regarder en avant et en arrière. D'un côté la maison, où Christina met en ce moment la Petite au lit. De l'autre le village de mon enfance.

 

Le narrateur de Thilo Krause retourne, avec Christina et la Petite qu'ils ont eu ensemble, sur les lieux de son enfance, quelque part en Allemagne, où coule l'Elbe, près de la frontière tchèque.

 

Il n'est pas sûr que ce soit une bonne idée, mais il cède à un besoin irrépressible de se confronter à son passé, au temps où lui et Vito étaient les meilleurs amis du monde, jusqu'à l'accident.

 

Ils étaient montés comme chaque jour dans la forêt, à leur ville de grès, puis ils s'étaient attaqué à un roc différent des autres. Lui était parvenu à l'escalader, mais, derrière lui, Vito était tombé:

 

Soudain, il était en bas, couché par terre. J'étais à mon poste d'observation, en spectateur extérieur, l'espace de quelques secondes, le temps de comprendre que mon meilleur ami gisait là en bas, immobile.

 

Il est revenu pour lui-même, pour se retrouver, ce qui ne peut se faire qu'en retrouvant Vito qui est resté au bord de l'Elbe, Vito qui n'est pas sorti indemne de l'accident, dont il s'attribue la faute.

 

Les retrouvailles ne se passent pas comme il l'espérait. C'était sans doute une idée idiote de revenir ici, où il était chez lui, mais où maintenant, quoi qu'il fasse, il est Presque étranger pourtant.

 

Comme il n'est plus lui-même et qu'il ne s'est pas retrouvé pour autant, il risque de se perdre et de perdre tout à la fois son amitié ancienne avec Vito, son amitié nouvelle avec Jan et Brigitte.

 

Le plus grave serait peut-être encore qu'il perde Christina et la Petite, parce qu'il manque à tous ses devoirs envers elles; qu'elles le quittent parce qu'il les a quittées et se ressaisirait trop tard.

 

Jadis, le refuge c'était la grotte où il avait fugué avec Vito; hier, c'était la maison où ils s'étaient installés, tous les trois. Mais peut-être que les éléments déchaînés finiront par lui être favorables...

 

L'auteur malmène le lecteur avec ce va-et-vient que le narrateur lui fait subir entre passé et présent, où les événements dramatiques vont crescendo, avant qu'ils ne se relativisent, vus depuis le roc...

 

Francis Richard

 

Presque étranger pourtant, Thilo Krause, 208 pages, Zoé (traduit de l'allemand par Marion Graf)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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