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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 21:45
Regards sur Chandolin, d'Ella Maillart

Chandolin, ce village du Val d'Anniviers, se trouve dans les Alpes valaisannes. Il est situé à quelque 2000 mètres d'altitude. Ella Maillart (1903-1997) s'y est installée à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale.

 

Dans sa préface, Pierre-François Mettan explique que l'aventurière cherchait tout simplement un lieu à vivre, à distance raisonnable de ce qu'elle abhorrait: la ville, le monde moderne, les idéologies.

 

Regards sur Chandolin comporte cinq textes écrits par Ella Maillart et des photographies prises par elle et regroupées par thèmes, suivis d'un texte de Nicolas Bouvier et d'une postface de Jérôme Meizoz.

 

Dans ses textes, aussi bien que dans ses photos noir et blanc, Ella Maillart se révèle en portant ses regards sur ce village d'adoption où elle passe la moitié de l'année, quand elle ne court pas l'aventure en Asie.

 

Chandolin est un courageux village au coeur des Alpes. La vie de ses habitants y est aussi rude qu'originale, change avec la construction d'une route qui le relie à Saint-Luc et qui est empruntée par le car postal.

 

En 1951, elle, qui connaissait d'autres sommets, sous d'autres cieux, rend grâce au Cervin, une montagne qui, plus qu'aucune autre, bouleverse ceux qui l'approchent et qui se trouve au bout du Val d'Anniviers:

 

Le Cervin affirme l'existence de l'immuable au coeur d'un monde changeant.

 

En 1961, elle craint pour la flore locale avec la venue des citadins qui vont à la rencontre de ses Chandolinards. Elle souhaite qu'elle soit préservée et que des affinités se créent entre les uns et les autres.

 

Ses photographies montrent ce qu'était le village dans les années 1950-1960, le rôle qu'y jouent les vaches lors de l'alpage et de la désalpe, les métiers et les costumes, les rites et l'apparition du machinisme.

 

Nicolas Bouvier, qui a rencontré Ella Maillart en 1952, raconte quels conseils elle lui donne pour la route Genève-Madras que lui et un ami s'apprêtent à prendre, et qui sont d'une sobriété toute britannique:

 

Partout où des hommes vivent, un voyageur peut vivre aussi...

 

Essayez donc cette route, et si elle ne vous convient pas, rentrez!

 

Jérôme Meizoz dit que ses récits, sans visée littéraire spécifique, étaient transitifs, informés et précis, ses photos vouées à illustrer des savoirs géographiques et ethnographiques pour un grand public cultivé:

 

Du grand reportage, Ella Maillart se distingue par la modestie de ses besoins, sa proximité quotidienne avec les gens et une absence d'arrière-plan politique explicite.

 

Francis Richard

 

Regards sur Chandolin, Ella Maillart, 168 pages, Zoé

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2 octobre 2021 6 02 /10 /octobre /2021 21:00
Tenir sur les talus, de Pascal Rebetez

Avant chaque génocide, quelqu'un met le feu aux poudres et en accuse l'ennemi.

 

Difficile de Tenir sur les talus, quand on voyage au bord de tels abîmes...

 

C'est pourtant ce à quoi s'efforce Pascal Rebetez. En préambule, il raconte ce qui est comme un génocide: la crémation de guêpes qui ont squatté un trou de gazon au milieu du jardin. Il y avait danger. Son frère s'était fait piquer en y marchant pieds nus et les petites-filles de celui-ci venaient y jouer: Il fallait donc agir, sans haine, mais avec conviction.

 

Les génocides, il connaît. Il s'est ainsi rendu au Rwanda où il a visité le mémorial de Kibuye. Dans ce musée de l'horreur, ce qui le frappe le plus, c'est l'empilage des habits des victimes. Aussi ne se fait-il pas d'illusions sur la nature humaine, ni d'ailleurs sur lui-même. Du temps des luttes séparatistes, en 1975, à Moutier, dans le Jura, il se souvient:

 

Il eut suffi d'une étincelle pour que ce soit l'enfer. Oui, j'aurais pu tuer ce soir-là.

 

Mais il ne l'a pas fait...

 

Aujourd'hui les Rwandais vivent ensemble comme un vieux couple, par commodité davantage que par désir. À la bibliothèque de Kigali la responsable du domaine francophone lui a dit: Personne ne peut faire notre bonheur à notre place. Il faut s'en occuper soi-même. Il faut aimer et faire le bien autour de soi. Conseils qu'il appliquera autant que possible.

 

Maxime et lui voyagent dans les Balkans et se retrouvent sur les hauteurs de Dubrovnik où, en 1994, plus de la moitié des habitations ont été pilonnées. À l'issue de leur périple, au cours duquel ils ont été plusieurs fois refoulés de Bosnie, ils ne peuvent assister aux commémorations des vingt-cinq ans du massacre de Srebenica, une année après le Rwanda.

 

Il faut croire que, là où il va, il est poursuivi par la déraison humaine puisque son lieu de villégiature, dans l'est crétois, a été le théâtre d'un génocide mineur, mais génocide quand même en février 1897. Des bandes armées chrétiennes s'y sont ruées sur des villages mixtes, chrétiens et musulmans, ou musulmans, et y ont massacré tout le monde, de sang-froid:

 

Il n'y a pas de réponse à la barbarie humaine, il y a des interrogations.

 

Dès l'enfance, la stratégie d'évitement de l'auteur fut de lire jusqu'à l'aveuglement, jour et nuit, nuit et jour. Ses heures furent plus nombreuses sur la page que dans la rue: Des wagons d'histoires pour faire avancer [son] train. Aujourd'hui, Nouchka et lui ont un peu de temps désormais afin de créer [leur] propre et dernière histoire, sans bourreaux ni victimes...

 

Francis Richard

 

Tenir sur les talus, Pascal Rebetez, 80 pages, Éditions de l'Aire

 

Livre précédent aux éditions d'autre part:

 

Poids lourd (2017)

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30 septembre 2021 4 30 /09 /septembre /2021 22:55
Le Gros Poète, de Matthias Zschokke

Ce roman est paru en 1994, cinq ans après la chute du Mur. Il restitue le monde allemand d'après la réunification, effective le 3 octobre 1990, il y a donc un peu plus de trente ans.

 

Mais cette restitution est singulière. Elle est faite avec les yeux désenchantés de Matthias Zschokke. Le Gros Poète, son curieux personnage est en effet un berlinois désabusé.

 

Il ne veut plus rien faire, plus rien dire. Inanité, tout est inanité, en quelque sorte. Il va du café au bureau, du bureau à la maison, de la maison au bureau, du bureau au café.

 

Chaton, féminine, aimerait qu'il lui raconte quelque chose de beau. Mais il n'y a rien qu'il puisse lui raconter. Il n'a rien lu, rien vu, rien pensé qui vaille la peine, [...] rien du tout.

 

Sinon, il peut raconter des choses ordinaires, en ce trente-un décembre, où il déambule dans les rues, prend le métro, se rend au bureau, s'assied à sa table et assemble des mots.

 

Ce qu'il écrit? Un livre où rien ne doit arriver, à l'image de ce qu'il est devenu, atteint par l'inertie à force de regarder dans le vide, d'engloutir des sucreries, de boire des vins rouges:

 

Ses propos étaient naturellement tout sauf spectaculaires - c'étaient des balbutiements, des goinfreries, des radotages, des choses mal digérées, irréfléchies, tout ce qui dégouttait de ses doigts, de sa tête molle, de sa petite vie malheureuse heureuse, de son existence locative, ordonnée, polie, gentille, dans laquelle il voulait ne rien souiller, ne laisser aucune saleté.

 

Chaton lui demande de raconter quelque chose de fort. Il narre crûment ses premières expériences sexuelles, puis fait le récit de l'ascension de celui qui voulait être directeur:

 

Il n'y pouvait rien, son opinion coïncidait toujours avec celle qui dominait, comme si ça allait de soi.

 

Le tableau de ce monde d'après ne serait pas complet s'il n'y avait pas quelques scènes de couple, comme celle-ci, qui est révélatrice de l'inconstance de la mémoire sensorielle:

 

Hier, nous étions ensemble au restaurant. Tu avais oublié quel vin tu bois toujours. Je l'ai commandé pour toi, le même que d'habitude. Soir après soir, je commande le même. Mais hier il ne t'a pas plu, tu étais fâchée, tu as dit, celui-là ne me plaît pas, jamais je n'ai dû en boire. Je t'ai assuré que tu le buvais toujours, soir après soir, que d'habitude, il te plaît. Tu as bu, et au bout d'une demi-heure, tu as dit, maintenant, il me plaît.

 

Le gros poète mena sa vie de façon à y devenir peu à peu superflu. Il fit tant et si bien que, tout à la fin, quand il mourut, effectivement personne ne remarqua qu'il faisait défaut.

 

Francis Richard

 

Le Gros Poète, Matthias Zschokke, 208 pages, Zoé (sortie le 1er octobre 2021, traduit de l'allemand par Isabelle Rüf)

 

Livre précédent:

 

Quand les nuages poursuivent les corneilles (2018)

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29 septembre 2021 3 29 /09 /septembre /2021 10:30
Une femme rousse à sa fenêtre, de Claudine Houriet

Pendant quelques instants, elle redevint la fillette épiant sous les lilas. La femme rousse se pencha à sa fenêtre, avec ses seins ronds de la couleur du lait. Cette vision demeurerait en elle jusqu'à la fin de ses jours.

 

Joëlle, fillette, était sous l'emprise de sa soeur aînée Nadine. Qui avait une imagination fertile et qui lui racontait des histoires, le soir, avant qu'elles ne dorment.

 

Consciemment ou non, en invitant sa soeur à épier Une femme rousse à sa fenêtre, Nadine allait influer sur son avenir, par la révélation du corps féminin et du désir.

 

Nadine, qui avait réponse à tout, avait inventé que cette belle femme à sa fenêtre était leur soeur aînée, que leur mère aurait eue secrètement d'une première union.

 

Nadine abusait de l'autorité que lui conférait ses bons résultats en classe, obtenant toujours l'assentiment de leurs parents quand elle leur préconisait quelque chose.

 

Pour lui échapper, Joëlle avait eu bien du mal. Mais elle avait réussi à emprunter la voie qui lui convenait, avec l'agrément de leurs parents, dans le dessin et la photo.

 

Pour rompre les liens avec sa soeur despotique, devenue célèbre écrivaine, elle avait même pris le pseudo d'Ivana pour travailler dans la haute couture avec Gianmaria.

 

Heureusement, cette fêlure, survenue dans l'enfance, qui l'avait atteinte pour le reste de son âge, était rendue supportable par le soutien d'êtres comme la tante Viviane.

 

Ivana n'aime pas les conflits. Elle ne pourra toutefois pas sans cesse les éviter. En attendant l'ultime affrontement, il lui faut se reconstruire, se reposer sur un être aimé.   

 

Francis Richard

 

Une femme rousse à sa fenêtre, Claudine Houriet, 196 pages, Plaisir de Lire

 

Livres précédents aux éditions Plaisir de lire:

Tout au long de nos soifs (2019)

 

Livres précédents aux Editions Luce Wilquin:

Le mascaret des jours (2014)

L'enlèvement (2016)

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27 septembre 2021 1 27 /09 /septembre /2021 22:50
Chant d'Artsakh, de Michel Petrossian

C'est le chant d'Artsakh, face à la mort atroce, face à la nature sublime, l'une copulant avec l'autre, dans un viol perpétuel.

 

Il y a tout juste un an, le 27 septembre 2020, l'armée d'Azerbaïdjan franchissait la frontière de l'Artsakh arménienne (Haut-Karabakh) qui avait fait sécession en 1991. Quelques jours plus tôt, le 21 septembre 2020, Michel Petrossian parlait de l'Arménie avec lyrisme. Elle était la rose mystique, celle qui est sans pourquoi.

 

Dans ce journal, à défaut de prendre les armes, il prend la plume pour rompre le silence assourdissant qui accompagne cette prédation, opérée par l'amicale internationale djihadiste, coordonnée par la Turquie en Azerbaïdjian, c'est-à-dire par des barbares, voulant imposer à l'Arménie les moeurs hideuses d'un autre temps.

 

L'Arménie est massacrée, personne ne bouge, écrit-il le 4 octobre 2020. Le 11 octobre, il compare la préservation des vies biologiques en France, Covid-19 oblige - dans un sens on sacrifie les plus jeunes pour que les aînés survivent -, à ce qui se passe là-bas, où ce sont les pères qui vont au front pour que les enfants vivent.

 

De fait, l'Arménie ne sert à rien puisqu'il n'y a ni gisements ni terres arables d'importance. Aussi l'enjeu ne se trouve-t-il pas là. Il écrit le 22 octobre 2020: Il y a autre chose. Quelque chose de plus fondamental. L'Arménie est un épicentre, un lieu d'origine, le lieu où le monde a recommencé. C'est la mémoire du monde.

 

C'est pourquoi il ne désespère pas, d'autant que les Arméniens survivent toujours, sans doute parce qu'ils n'idolâtrent pas la cendre mais entretiennent la flamme, contrairement à d'autres peuples. Où sont les Babyloniens? Où sont les Hittites? Où sont les Sumériens? Où sont les Égyptiens?, demande-t-il le 20 novembre.

 

Au-delà des tragédies individuelles et collectives, dont les récits font frémir et qu'il faut faire connaître, il aborde trois thèmes qui ne peuvent qu'être chers à ceux qui n'ont pas une mentalité d'esclave, qui sont des esprits épris de liberté et qui sont bien conscients d'être des personnes ayant en elles des identités propres.

 

Hostile aux guerres comme désir de faire mourir, ou comme un élan suicidaire, ou encore commencées par l'instinct chasseur, il écrit le 25 novembre 2020 qu'il faut accepter la guerre quand elle vous est imposée, la détourner à son profit, ne pas se rendre - avant même d'avoir combattu, ce quelle qu'en soit l'issue.

 

Le 21 décembre 2020, il médite sur la devise tricolore. La liberté lui est la plus chère. Contraire à notre nature profonde - qui a la nostalgie du fouet et du joug, de l'ordre imposé et de la contrainte, de l'esclavage initial -, le travail du devenir pour l'Homme est de se libérer de plus en plus, devenir véritablement libre:

 

Pour les chrétiens véritables, c'est adhérer à la vérité de Jésus-Christ qui seul affranchit. Pour les bouddhistes, comme pour les stoïciens, c'est de se détacher du désir et d'éluder ainsi son emprise. Pour les philosophes rationnels et matérialistes, c'est d'accéder au savoir réel et de s'affranchir de la superstition, de raisonner juste, avoir une opinion fondée.

 

(comme il le souligne, les libertés de se mouvoir, de respirer, d'aimer ou de détester, de penser surtout, sont bien mises à mal de nos jours)

 

Enfin, le 9 janvier 2021, il affirme sans qu'il soit possible de le contredire que personne au monde n'a qu'une identité: Nous sommes tous des mille-feuilles mobiles, avec des couches qui surgissent, plus ou moins, selon le temps: elles sont géographiques, locales, culturelles, et sont pour nous autant d'élargissements du coeur:

 

Voilà le fascisme contre lequel je m'insurge - que quiconque assigne à quiconque une identité étroite, et l'oblige à s'y tenir. De quel droit? En vertu de quoi? Au nom de qui?

C'est la liberté fondamentale de l'être que nous devons tous défendre.

 

Francis Richard

 

Chant d'Artsakh, Michel Petrossian, 172 pages, Éditions de l'Aire

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26 septembre 2021 7 26 /09 /septembre /2021 16:45
Dans l'étang de feu et de soufre, de Marie-Christine Horn

Mais il descendit du ciel un feu venu de Dieu, et il les dévora; et le diable qui les séduisait fut jeté dans l'étang de feu et de soufre, où la bête elle-même et le faux prophète seront tourmentés jour et nuit dans les siècles des siècles.

Apocalypse 20,9-10

 

L'expression Dans l'étang de feu et de soufre, qui donne son titre au livre de Marie-Christine Horn, est ainsi tirée de la Bible. Elle est la clé de ce polar, mais il se passera quelque temps avant que l'inspecteur Charles Rouzier ne l'utilise.

 

Charles, de la sûreté, à Lausanne, est un jour appelé à l'aide par sa fille Valérie avec laquelle il n'est pas dans les meilleurs termes et qui travaille comme sommelière au Lion d'or, un bar fréquenté par des habitués d'un village gruérien.

 

Un vieil homme, Marcel Tinguely, a été retrouvé mort, par la propriétaire de son logement, Gisèle Borcard. Il était cramé, complètement cramé, à l'exception toutefois de ses pieds, de ses mains et de sa tête: Tout le reste c'était que des cendres...

 

Or, le fils de Marcel, Fabien, avec lequel Valérie est en couple, est arrêté pour ce qui ressemble à un patricide, selon Georges Dubas, l'inspecteur fribourgeois en charge de l'enquête. Valérie a donc appelé son père pour qu'il le sorte de là.

 

La légiste, Laurence Kleber, le capitaine des pompiers, Richard Perler, se perdent en conjectures sur cette mort insolite. Georges n'apprécie pas que Charles, qui a pris un congé, vienne piétiner ses plate-bandes et se plaint à sa hiérarchie.

 

C'est alors que survient une deuxième mort par le feu qui pourrait bien être liée à la première... En dépit de Georges, qui ne le supporte pas et lui met des bâtons dans les roues, Charles résout l'énigme grâce à son expérience et son intuition.

 

Autrement dit, il n'y serait pas parvenu sans les entretiens qu'il a menés au village, sans Isabelle, qui, au bureau, fait des recherches pour lui, sans Laurence, qui ne le laisse pas indifférent, sans Internet qui est une mine pour exhumer le passé.

 

Il n'y serait pas parvenu non plus s'il n'avait pas compris que les versets de l'Apocalypse, que lui a soufflés Laurence, pouvaient s'appliquer à l'affaire, et s'il n'était pas un homme mû par la bonne volonté de réparer ses manques paternels.

 

Francis Richard

 

Dans l'étang de feu et de soufre, Marie-Christine Horn, 180 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

 

Le nombre de fois où je suis morte, Marie-Christine Buffat, 128 pages, Xenia (2012)

Tout ce qui est rouge, Marie-Christine Horn, 386 pages, L'Âge d'Homme (2015)

La piqûre, Marie-Christine Horn, 288 pages, Poche Suisse (2017)

24 heures, Marie-Christine Horn, 96 pages, BSN Press (2018)

Le cri du lièvre, Marie-Christine Horn, 112 pages, BSN Press (2019)

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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 16:45
Cara, de Sabine Dormond

- Il me reste quelques bonnes bouteilles de Romanée-Conti à la cave. Du 2026, onze ans d'âge, la maturité idéale.

 

Comme l'indique ce petit passage extrait du roman de Sabine Dormond, Cara se passe dans un avenir relativement proche, dans un peu plus d'une quinzaine d'années.

 

À cette époque se sont accentuées les améliorations ou les péjorations de la vie au XXIe siècle, selon que l'on est progressiste ou rétrograde, optimiste ou pessimiste.

 

La domotique, les réseaux sociaux se sont développés. La première offre de plus grandes commodités. Les seconds ont pris une plus grande place encore chez les ados:

 

De nos jours, t'as trop de choix. Sans un guide, t'es losté, genre à l'ouest. Les wavers, zont besoin de suivre des trends. T'es pas fashion, t'es naze. Tu te pointes à l'école avec un top has been ou un parfum soldé et t'es canné jusqu'à la moelle...

 

Le langage de ces ados est devenu un jargon abscons pour les générations précédentes, sauf si elles y distinguent les mots qui proviennent de l'argot et du franglais actuels.

 

Dans ce récit, trois personnages tiennent la vedette: Chirigu Bonvin, une jeune fille, Clémence Marchand, une nonagénaire, et Loïc Loye, son arrière-petit-fils de geek.

 

L'histoire de Chirigu, d'août à fin décembre, se déroule en italiques, en alternance avec celle en fin d'année de Clémence et Loïc, qui passe ses premières vac avec sa surma.

 

Cara est une influenceuse, dont Chirigu est une des nombreuses follos. Cette zesse, petite amie de Loïc, fait en vidéos la promo de marques telles l'Oreole, Dehor ou Charnel...

 

Mais Cara ne fait pas cette promo sans raquer, si bien que c'est une des ritchkids les plus en vue. Ce qui arrange bien Loïc et son aïeule qui doivent faire face à des réparations...

 

Car Cara est généreuse. Mais sa réussite suscite des jalousies, notamment de la part de Chirigu qui peine, en dépit de ses talents informatiques, à vaincre son mal-être...

 

Bien qu'il se passe dans un autre temps, ce roman est une satire du nôtre où l'apparence et la matérielle comptent plus que l'intériorité, une fable dont la morale pourrait être:

Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux mais pareils
Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales
Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales
Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales

 

Le nombre crée une société à son image, une société non pas d'êtres égaux mais pareils.

(Georges Bernanos)

 

Francis Richard

 

Cara, Sabine Dormond, 258 pages, M+Éditions

 

Livres précédents:

 

Aux Éditions Mon Village:

Full sentimental et autres nouvelles (2012)

Don Quichotte sur le retour (2013)

Une case de travers (2015)

Le parfum du soupçon (2016)

 

Chez BSN Press:

Les parricides (2017)

 

Aux Éditions Luce Wilquin:

Ma place dans le circuit (2018)

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23 septembre 2021 4 23 /09 /septembre /2021 22:45
La Chienne-Mère, de Simona Brunel-Ferrarelli

Ma mère a dû oublier, un soir, qu'elle ne voulait plus d'enfants.

 

Car Allegra, la narratrice, naquit, après deux garçons. 

 

Elle raconte d'abord comment elle a vécu, dans le ventre de sa mère, les huit mois qui ont précédé sa naissance, prématurée. Cette naissance non désirée ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. La suite ne fit que le confirmer.

 

Sa mère aurait même préféré s'il avait fallu choisir entre elle et l'enfant que son père opte pour celui-ci. Les relations entre son père et sa mère étaient tumultueuses. Le ton montait. Ils en venaient aux coups, qui étaient suivis d'ébats...

 

Allegra Felice devait ses prénoms à la vieille, la mère de son père, qui avait eu ce mot quand elle sut que, cette fois, c'était une fille: Dieu nous l'a envoyée pour adoucir cette maison. Fut-ce alors le cas? Il est permis d'en douter.

 

Son père ne s'était pas réjoui de la naissance d'Allegra. Sa mère ne le lui pardonnait pas. Elle ne la traitait donc pas comme une enfant. Quand elle se comportait mal, elle devait le confesser dans le livret de la honte, noir, ça va de soi:

 

Ma mère était femme avant d'être maman...

 

Maria et son fils Sahi, qui veut dire imprudent en arabe, n'avaient pas où aller. Ils allaient habiter chez eux, dans les combles, qui étaient auparavant, pour les enfants, devenus comme eux des rescapés, la patrie au sein du foyer.

 

Quand une chienne met au monde, dans la grange, deux mâles et une femelle, Allegra est adoptée par la femelle, qu'elle appelle Mémère puis Mère; Sahi adopte le mâle que la chienne a laissé emmenant l'autre, le sevrage terminé.

 

La Chienne-Mère sera toujours là pour Allegra, notamment quand ses frères et Sahi auront de mauvaises fréquentations et qu'elle sera en danger. Elle s'avérera pour Allegra, une véritable mère, celle qu'elle n'a pas eue et qui la protégera:

 

Ma mère était femme de source, femme d'origine. Chienne avant d'être mère.

Mère était ouragan. Mère avant d'être chien.

 

Toutes deux, toutefois, Mère et sa mère, lui auront appris à écrire, assurément, parce que le carnet noir n'aura pas été uniquement celui des pénalités, Allegra y aura consigné ce qu'elle et Mère faisaient ensemble, dans un style poétique...

 

Francis Richard

 

La Chienne-Mère, Simona Brunel-Ferrarelli, 184 pages, Slatkine

 

Livre précédent, paru aux Éditions Encre Fraîche:

 

Les battantes (2019)

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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 17:00
Les dressings, d'Annik Mahaim

Les dressings? Il s'agit d'un mot de franglais, qui est la forme abrégée de dressing-room signifiant en anglais penderie.

 

D'après le Longman, Dictionary of Contemporary English, dressing tout court a en effet trois acceptions:

- mélange de liquides (d'où par exemple french dressing qui signifie salade à la française)

- farce (dans le sens alimentaire)

- pansement appliqué sur une blessure.

 

À partir de dressing, employé en raccourci dans le sens de penderie, le sens dérivé est habillement et c'est dans ce sens-là qu'Annik Mahaim l'emploie surtout, avec à l'esprit l'expression anglaise de dress code:

- standard de ce que vous devez porter dans une situation particulière (toujours selon le Longman).

 

Dans son livre, l'auteure (qui préfère le mot autrice1) passe en revue l'inouïe variété de nos pièces de dressing. Et Dieu sait qu'elles sont variées! Afin de faciliter la lecture de cette revue, elle les classe par genre:

- Dressings en bric-à-brac

- Dressings socio-économiques

- Dressings familiaux

- Dressings intimes

- Dressings thérapeutiques

- Dressings qu'on ne préférerait pas

- Dressings chimériques.

 

Il ne faut pas croire que ce livre soit fastidieux, même s'il fait un grand tour de la question du vêtement, de la vêture, de la tenue, en fonction des circonstances. Car l'auteure est malicieuse et facétieuse, et a pris visiblement beaucoup de plaisir à écrire sur le sujet.

 

Si elle ne prétend pas à l'exhaustivité puisqu'elle ne remonte pas trop loin dans le temps (à l'exception d'Adam et Ève qui, les premiers, vêtirent des parties de leurs corps), privilégiant le nôtre, elle décrypte avec humour ce que les gens portent en répondant aux quand, comment et pourquoi ils le font.

 

Comme diraient les Anglais, elle dé-code les dressings en examinant ses semblables, voire elle-même, sous toutes les coutures. Elle ne le fait toutefois pas à la légère, les références qu'elles donnent en fin d'ouvrage le prouvent.

 

Dans sa chanson Initials BB, Serge Gainsbourg chante:

Elle ne porte rien
D'autre qu'un peu
D'essence de Guerlain
Dans les cheveux

 

L'auteure imagine une scène analogue dans Dressings intimes.

 

Un amant avait besoin qu'elle se revête d'une célèbre marque de parfum, sans laquelle rien ne lui était possible. Or il se trouve qu'il s'agissait du parfum de sa mère à elle:

 

Se livrer nue à de réjouissantes acrobaties en compagnie d'un homme nu, dans l'odeur de maman omniprésente dans le lit, la bloquait quelque peu.

 

Ils trouvèrent un compromis, sans doute helvétique, grâce à une eau de toilette de la même marque, suffisamment différente pour qu'elle puisse en pleine action oublier sa mère, mais pour lui suffisamment semblable à son parfum fétiche.

 

Francis Richard

 

1 - Autrice, grammaticalement plus juste, est moins usité qu'auteure, musicalement plus agréable, bien qu'ambigu: pour les puristes, l'Académie française admet les deux formes... mais c'est l'usage qui, comme toujours, décidera.

 

Les dressings, Annik Mahaim, 96 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents:

 

Pas de souci! Plaisir de lire (2015)

Radieuse matinée Éditions de l'Aire (2016)

La femme en rouge Plaisir de lire (2018)

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20 septembre 2021 1 20 /09 /septembre /2021 11:50
Inflorescence, de Raluca Antonescu

Elle pensa à une inflorescence, un petit élément indissociable d'un tout, et nécessaire à l'enchevêtrement de l'ensemble.

 

Cette définition que livre au passage une des quatre protagonistes du roman de Raluca Antonescu en donne le sens figuré. Au sens propre, ce terme de botanique est défini ainsi par le Larousse: Disposition des fleurs sur la tige d'une plante.

 

Le livre est une illustration de ces deux sens. Ainsi dans le récit s'enchevêtrent les temps, les voix et les lieux des protagonistes: de 1922 à 1924, celle d'Eloïse, dans le Jura; en 1967, celle d'Amalia, en Seine-et-Marne; en 2008, celle de Catherine, en Patagonie; de 2007 à 2009, celle de Vivian, à Genève.

 

Ce n'est que peu à peu que l'auteure révèle au lecteur qu'elles font partie d'une même tige et que leurs vies sont indissociables, même si elles vivent séparément.

 

Le point commun à toutes les quatre est que chacune à sa façon cultive un jardin: Éloïse, en apprenant de Mademoiselle Suzie; Catherine, en initiant Julian; Amalia, en suivant les règles du lotissement où elle réside; Vivian, en renouant avec son beau-père François et son fichu jardin.

 

Il y a une cinquième présence, obsédante, dans ce roman, qui est de rouille et d'os (je ne vois pas d'autre expression, empruntée au titre du film de Jacques Audiard, pour le caractériser simplement). C'est un gouffre au sens propre dans lequel on jette tout ce qu'on ne veut plus voir...

 

Ce gouffre se trouve dans le Jura, tout près de là où Éloïse a toujours mené, et mène encore, son existence. Il apparaît dans le récit en 1911, 1923, 1924, 1976 et 2009. Il symbolise ce que l'on veut cacher, ce qui est indicible et difficilement avouable.

 

Les quatre femmes, elles aussi, ont quelque chose à cacher et, notamment, Éloïse, son boitement; Amalia, son origine paysanne; Catherine, son unique enfant; Vivian, sa main meurtrie on ne sait quand ni comment.

 

Bien qu'en apparence le récit semble morcelé, il a un fil conducteur. Ce n'est pas un hasard si c'est Vivian, la plus jeune pousse, qui s'exprime à la première personne tandis que les trois autres sont racontées à la troisième.

 

Vivian, émerveillée par le jardin de son beau-père François, dit à son propos: Il n'y a aucun mouvement brusque, c'est une continuelle métamorphose. Le lecteur, s'il s'en souvient finalement, peut penser que cette petite phrase résume assez bien son ressenti à la lecture de ce roman efflorescent.

 

Francis Richard

 

Inflorescence, Raluca Antonescu, 268 pages, Éditions la Baconnière

 

Livres précédents:

 

L'inondation (2014)

Sol (2019)

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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 22:00
Le cadavre du 25, de Laurence Burger

- Je crois que personne n'y a pénétré depuis que le locataire y a déposé les boîtes, donc environ huit ans.

- Et vous ne vous êtes jamais rendu compte qu'il y avait un mec qui pourrissait ici depuis tout ce temps?

 

Le cadavre du 25 aurait pu y pourrir plus longtemps s'il n'y avait eu, dans une affaire de blanchiment, une requête pénale de la High Court de Londres demandant que soit saisi le contenu du coffre de la société Alpine Peaks, domiciliée à Jersey, à la vénérable Banca della Santia, à Monaco.

 

L'exécution de cette mise sous séquestre a été confiée à l'inspecteur François Gaudard de la Sûreté publique de Monaco. Accompagné de deux policiers, celui-ci, le 29 septembre, a non seulement inventorié des lingots d'or dans les boîtes à l'intérieur du 25 mais fait cette macabre découverte.

 

Les biens d'Alpine Peaks, administrée depuis la Suisse, étaient détenus à l'origine par une banque privée genevoise, Luce Rennstein & Randaud. Ils avaient été transférés à la Banca della Santia, en raison des réglementations draconiennes adoptées en Suisse sous la pression des États-Unis.

 

Afin de bien comprendre la décision de la High Court, François Gaudard, qui maîtrise mal l'anglais, fait appel à son ex, Rose McGawn, qui est inspectrice à Scotland Yard et qui, elle-même, enquête sur la provenance de fonds dans une affaire de vente illégale d'armes au Proche-Orient.

 

Le cadavre est identifié. Il s'agit d'un athlète suisse, qui était vice-champion du monde de ski-alpinisme. Tout mène François Gaudard à poursuivre son enquête en Suisse pour établir les liens entre la victime et Alpine Peaks. De son côté, l'enquête de Rose McGawn la conduit à Miami.

 

Ce thriller aux nombreux détours se déroule à Monaco, Genève, Londres et Miami. Il a pour thème le blanchiment d'activités illicites. Comme il s'agit de sommes considérables, ce blanchiment ne peut se faire sans la complicité et la corruption de personnes a priori insoupçonnables...

 

Pour résoudre leurs affaires, François et Rose, sans se concerter, ont recours à Olivier, le frère jumeau de François, qui travaille à la Direction des Finances publiques des Alpes Maritimes et qui est un informaticien hors pair. Car, pour qui sait y faire, on trouve tout ce qu'il faut sur le Net...    

 

Francis Richard

 

Le cadavre du 25, Laurence Burger, 376 pages, Slatkine

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16 septembre 2021 4 16 /09 /septembre /2021 22:00
La dernière danse des lucioles, de Stéphanie Glassey

Ses amies avaient adoré. Elles s'étaient absentées à la recherche de leurs propres décorations. Au fur et à mesure de leurs retours victorieux, les lumières s'étaient éteintes, laissant place aux petites boules colorées. Elles dansaient toutes, les lucioles brûlaient.

 

Ainsi pense Sarah le 6 avril 2020...

 

Le semi-confinement a été décrété le 13 mars 2020 par le Conseil fédéral. Les écoles ont été fermées. Parents et enfants se sont retrouvés à travailler à la maison.

 

Le samedi 4 avril 2020, trois semaines plus tard, quatre familles, afin de sortir un peu de cet enfermement, se réunissent en ligne, sur Skype, pour une soirée disco.

 

Profitant du clair-obscur des lucioles, quelqu'un tue en direct une des participantes, Laurie, mariée à Sylvain, qui, aux yeux de tous, la tient inanimée dans ses bras.

 

Au commencement, dix ans plus tôt, il y avait quatre couples, trois hétéro: Sarah et Richard, Leila et Marc, Laurie et Sylvain; un homo: Joséphine et Mary.

 

Sarah a divorcé de Richard et a la garde de Zoé et Nina. Seuls Leila et Marc n'ont pas d'enfants. Laurie et Sylvain en ont trois, une grande fille et deux garçons.

 

Joséphine (qui est à l'origine de la soirée disco) élève avec Mary leurs deux enfants, Solenn et Noah. Qui, heureusement, ne semblent pas traumatisés par le meurtre.

 

Richard, Sylvain et Mary, exerçaient dans le même cabinet d'ostéopathie. Mais ils se sont séparés quand le couple improbable de Richard et Sarah s'est dissous.

 

D'outre tombe, Laurie se souvient. Elle donne des indices au lecteur et attire son attention sur un incident qui s'est produit lors d'un pique-nique en avril 2019.

 

Laurie et Sylvain partageaient un secret. S'ils ne l'avaient pas gardé pour eux, le sort de Laurie eut été autre. Le lecteur n'en sait pas davantage avant la fin.

 

Aussi les soupçons ne peuvent-ils se porter que sur un Sylvain, plutôt fuyant. En attendant, l'auteure montre l'impact sur chacun d'eux du semi-confinement.

 

Cette période, faite de peurs suscitées, d'interdictions et de virtualités, ne favorise ni l'équilibre, ni le bon sens, et est même propice aux actes les plus fous...

 

Francis Richard

 

La dernière danse des lucioles, Stéphanie Glassey, 258 pages, Plaisir de Lire

 

Livre précédent:

 

Confidences assassines (2019)

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14 septembre 2021 2 14 /09 /septembre /2021 17:35
On ne se remet jamais d'une enfance heureuse, de Roland Jaccard

Dites trente-trois.

 

Ce livre comporte trente-trois textes, dont celui qui lui donne son titre.

 

Roland Jaccard a passé sa jeunesse à Lausanne. Sans regrets, il a quitté Paris le 13 juillet 2020 pour y retourner. Sans se retourner vers Paris:

 

Ce qui m'attristait le plus, c'est que tout esprit de révolte avait disparu. Avec les masques, on était parvenu à museler un peuple. Une nouvelle religion, le covidisme, s'imposait au nom de l'hygiène sans rencontrer la moindre résistance. Elle était même plébiscitée.

 

À Lausanne, il avait vécu une enfance heureuse, il espère y finir ses jours (cet été-là, du moins, il séjourne au Lausanne-Palace), à la place de Cioran, qui souhaitait le faire dans un palace de la ville:

 

Adolescent, je voulais être écrivain à Paris. Je l'ai été. Je pensais que Lausanne est la ville idéale quand on est très jeune ou très vieux.

 

Il est difficile de lui donner tort, même si celui qui le lit n'a pas forcément suivi la même route que lui.

 

Dans ce petit livre, par la taille mais pas par l'esprit, ce jeune homme de bientôt quatre-vingts ans évoque des figures lausannoises:

- Benjamin Constant, dont le libéralisme n'est pas une façade et qui a été un modèle pour lui;

- Alexandre Vinet, qui lui a fait comprendre ce qu'est une religion et que le contraire de la foi, ce n'est pas le doute, mais la certitude, qu'elle soit athée ou religieuse, peu importe.

 

Il évoque les piscines lausannoises, celle de Montchoisi, où il abordait les filles, celle de Pully-Plage, où il fait partie des pongistes et où se trouve une bibliothèque, près des vestiaires.

 

Il estime inutile de revenir sur la mort du cinéma en tant qu'art (il préfère le célébrer quand il était vivant et tirer de l'oubli Max Pécas ou Franck Perry), ou sur le déclin de la psychanalyse (il préfère se souvenir de ses rencontres avec Jung ou Freud):

 

Ils apparaissent à la fin du dix-neuvième siècle et leur lente agonie date des années quatre-vingt.

 

Il revient sur Gabriel Matzneff qui fréquentait comme lui la piscine Deligny à Paris et sur un entretien qu'il avait eu avec lui il y a un demi-siècle et que la Gazette de Lausanne avait publié dans son supplément littéraire:

 

Gabriel Matzneff est rapidement devenu un de mes amis les plus proches en dépit de tout ce qui nous séparait et de brouilles momentanées. Il est aujourd'hui dans l'univers du terrible. Il va de soi que j'ai pris sa défense.

 

Le qu'en dira-ton? Peu lui chaut: La dernière fille que j'ai tenue dans mes bras - c'était pendant le confinement - avait vingt ans. Quand il s'ennuie, il regarde Tinder... Mais il n'est pas le seul puisqu'une jeune étudiante ukrainienne a fait L'éloge érotique de Richard M...

 

À propos de Trump, il écrit ce qu'il pense:

 

Les pleurnicheries anti-racistes ou féministes le laissaient de glace, de même que les paniques sanitaires liées à une pandémie qu'il jugeait être l'escroquerie du siècle. Et il ne voulait pas museler le peuple américain, ce qui est pour moi une raison supplémentaire de l'apprécier: Donald Trump et John Wayne, même combat. Un combat perdu d'avance, je l'admets bien volontiers.

 

Aux yeux du troupeau, il pense donc mal et il aggrave son cas quand il écrit:

 

En Mai 68, on proclamait qu'il était interdit d'interdire et qu'on avait toujours raison de se révolter. Voilà qui est devenu inaudible, voire scandaleux. "Crevez dans votre trou!" et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes, tel est le message subliminal que les pouvoirs politiques ne cessent de diffuser, tout en se dévouant nuit et jour pour sauver des vies, histoire de crédibiliser leur fonction.

 

Quant à la mort, il écrit:

 

Rien n'est plus simple, ni plus naturel que de mourir. Certains paniquent à l'idée qu'ils vont quitter la scène. D'autres voient dans la mort une remise de peine. Mais elle permettra à chacun de rompre avec la monotonie du quotidien. Voilà au moins qui est à porter à son crédit.

 

Dans le premier rabat du livre, l'éditeur fait cette mise en garde, que je veux croire ironique:

 

Si vous appartenez à une autre famille de sensibilité que Roland Jaccard et que vous ne savez pas apprécier ce genre de musique, n'achetez pas ce livre.

 

La sensibilité de l'auteur, même si l'on ne la partage pas, la musique dissonante de ce livre, même si l'on ne l'apprécie pas, peuvent en effet faire le plus grand bien à quiconque...

 

Francis Richard

 

On ne se remet jamais d'une enfance heureuse, Roland Jaccard, 172 pages, Éditions de l'Aire

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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