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31 mai 2026 7 31 /05 /mai /2026 17:45
Fordlandia, de Jean-Marie Warêgne

John habillé de son costume en coton beige et Inès revêtue de sa robe claire aux motifs floraux délicatement brodés avaient fait des adieux rapides aux nouveaux arrivants. Ceux-ci, à peine débarqués du cargo de la compagnie Ford, étaient plutôt étonnés de les voir quitter la ville alors qu'eux, arrivant de Belém do Para, venaient tout juste de mettre pied sur l'embarcadère endommagé du port.

 

Ainsi commence le roman, basé sur une histoire vraie, de Jean-Marie Warêgneéconomiste de formation et ancien diplomate belge.

 

La date de ce départ de John et Inès se situe en 1931. Quatre ans plus tôt, en 1928, à Détroit, ville qui s'est enrichie avec l'automobile, et quelques pages plus loin, le lecteur retrouve John, mais cette fois avec une autre femme, Mary, au Michigan, le palais à la gloire du cinématographe et de la ville.

 

Après la séance, où John et Mary ont vu un film avec l'ineffable Buster Keaton, ils se dirigent vers la Tin Lizzie de John, le nom familier donné à la fameuse Ford T, pour rentrer chez eux. John ne dira à Mary que plus tard pourquoi, ingénieur agronome, il a été engagé par le constructeur automobile.

 

John l'a été sur base de ses résultats universitaires brillants et sur le fait qu'il était fils d'agriculteurs - cela ne pouvait que plaire au grand patron - et sa première tâche a été, pendant un mois, de s'absorber dans la lecture des trois rapports édités par le Département du Commerce des États-Unis:

 

Les autorités américaines, lassées manifestement par le coût exorbitant du caoutchouc anglais provenant de Malaisie, s'étaient résolues, fin 1922 et au début de l'année 1923 à approcher le gouvernement brésilien afin de mettre sur pied une mission commune de recherche et d'exploration des terres les plus propices à l'implantation de l'hévéa, sachant que l'arbre se trouvait à l'état naturel notamment [...] dans la forêt amazonienne en territoire brésilien...

 

L'auteur, qui s'est beaucoup documenté pour son roman, où tous les personnages sont fictifs sauf ceux qui sont indispensables au cadre historique réel, précise, pour l'information du lecteur, que les trois quarts de la production mondiale de caoutchouc trouvaient leur débouché en Amérique du Nord... 

 

Dans ce projet, qui est en fait phénoménal, la tâche de John consiste à déterminer, et donc à suggérer, les endroits les plus propices pour faire des plantations d'arbres à caoutchouc dans la forêt amazonienne et à effectuer une synthèse des connaissances en la matière, accompagnée de tableaux chiffrés. 

 

John n'est pas seul à travailler sur ce projet, car Henry Ford a décidé de bâtir une nouvelle ville, Fordlandia, au lieu choisi pour les plantations. Ainsi y travaillent Stanley, architecte, Robert, ancien officier mécanicien, William, ingénieur électricien, David, médecin, ancien dirigeant d'un hôpital au Panama. 

 

Une des suggestions de John, une parcelle au bord du Rio Tapajos, à Boa Vista, est retenue et le projet a un commencement d'exécution avec l'envoi de Einar sur place pour établir un ponton, dégager toute la forêt en coupant tous les arbres sur tout l'espace requis pour l'édification des constructions.

 

Il n'est pas inutile de préciser que Henry Ford est un patron soucieux du bien-être de ses employés et de leur santé, mais, en contrepartie, qu'il déteste le principe même du syndicat ouvrier, ce qui aura son importance pour expliquer le comportement de ses cadres quand le moment sera venu dans le récit.

 

John arrivera à Bélem en mai 1929 et repartira donc du Brésil en 1931. Mary l'y aura rejoint fin 1930, temporairement. Entre-temps beaucoup d'eau du Tapajos aura coulé et tout ne se sera pas passé comme prévu dans les bureaux de Détroit et sur place. Le lecteur comprendra pourquoi l'épigraphe:

 

Un homme est grand non parce qu'il n'a pas échoué; un homme est grand parce que l'échec ne l'a pas arrêté.

Confucius

 

Francis Richard

 

Fordlandia, Jean-Marie Warêgne, 272 pages, L'Harmattan

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27 mai 2026 3 27 /05 /mai /2026 22:55
Travelling, de Ed Wige

Travelling, c'est-à-dire voyage en cours, comprend trois étapes: l'arrivée, le transit et le départ. Ce qui ne veut pas dire que le récit soit antéchronologique. Il faut le comprendre comme l'arrivée à Genève, le transit à Shanghai, le départ pour Genève.

 

C'est l'histoire de deux personnages, Andrea et Deniz, qui forment un couple. Mais un couple ambigu, comme le pseudonyme de l'auteure, Ed Wige1. En effet l'un et l'autre prénom, d'origines italienne et turque, peuvent être masculin ou féminin, ou l'inverse...

 

L'intention affichée de l'auteure est de faire le pari de ne pas genrer ses deux personnages principaux 2, d'après la quatrième de couverture... Alors acceptons de jouer le jeu, même si nous sommes réticents devant tout déni de différences physiques ou psychiques...

 

Toujours est-il qu'avant d'arriver à Genève - qui peut donc s'interpréter comme un retour -, Andrea a enchaîné les missions humanitaires. De retour, ou pas, en Suisse, Andrea cherche dès lors activement du travail. Et en parle à son amie Anja, bien féminine, elle...

 

Anja, en couple avec Corinne, ne voit pas le problème d'une proposition dans une multinationale en Asie: Des millions de personnes travaillent tous les jours en entreprise, ce n'est pas un gros mot, argue-t-elle. Mais Andrea, à peine de retour, imagine la tête de Deniz:

 

Parle à Deniz, lui suggère alors Anja.

 

Le tandem, formé à l'université quinze ans plus tôt, se rendra à Shanghai, où il subira une inquisition sanitaire, où tout leur [sera] prémâché: l'hôtel, les visites d'appartements, les démarches administratives, expatriation qui rappellera à Deniz son arrivée en Suisse...

 

Quoi qu'il en soit, c'est là-bas, après l'avoir envisagé, sans l'avoir vraiment décidé, que leur bilan de santé détaillé révélera au couple trentenaire qu'il aura un bébé. De plus Andrea aura 35 ans prochainement et Deniz, qui n'a rien d'autre à faire, lui cherchera un cadeau. 

 

Car la maison, que Appleseed a fournie au tandem, est entretenue par Jenny... Aussi Deniz ne comprendra pas ce qui lui arrive: Andrea s'éclate dans son nouveau job, le couple va fonder une famille et s'en réjouit, leur niveau de vie n'a jamais été aussi ouf, mais...

 

Certes Deniz s'occupera de son côté, passera de plus en plus de temps au Pearl, un bar de drag, où, un jour, il a suivi Jenny et où il se produira sur scène, maquillé par Quinn... Andrea l'y rejoindra. Après ce qui s'est passé chez Appleseed, ils se retrouveront:

 

Quelques mois plus tard, le couple rentre à trois en Suisse.

 

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. L'auteure n'a aucun mal à égarer le lecteur. Car, désormais, Deniz et Andrea navigueront à vue dans le flou artistique de la vie... et il sera de peu d'importance que l'épilogue ait lieu en Suisse ou en Chine: Stop & Exit... 

 

Francis Richard

 

1 - Derrière ce pseudonyme ne se cache pas Danica Hanz.

2 - Nos relations aux autres nous définissent avant tout.

 

Travelling, Ed Wige, 208 pages, Paulette Éditions

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25 mai 2026 1 25 /05 /mai /2026 19:20
Rattraper la vie, de Nadine Richon

Née dans un creux du féminisme, elle a vécu comme un électron libre, tantôt rebelle et tantôt soumise au désir de se conformer. Conceptrice et rédactrice dans le secteur de la mode et du luxe, elle s'était finalement ancrée au service d'une prestigieuse institution culturelle.

 

En raccourci, tel est le portrait de Claire.

 

Il exerce son métier dans un hôpital public, où il dirige le service de gériatrie. Réellement haut potentiel, il ne se mêle jamais d'aucune querelle et assure de bonne grâce le service minimum en société, désarmant d'effusion soudaine quand il se sent, parfois à tort, accepté jusque dans ses distractions intempestives, ses brusqueries involontaires envers un collègue ou un ami.

 

En raccourci, tel est le portrait de Rouben.

 

Claire et Rouben ont des points communs. Elle a un fils schizophrène, Hugo, lui une fille bipolaire, Elsa. Elle a un ex-mari, lui une future ex.

 

Tous deux participent un jour à un groupe de parents confrontés à la maladie mentale de leur enfant. C'est ce jour-là qu'ils se rencontrent.

 

Hugo? 

 

Ma mère sous-estime mes capacités. Pourtant, elle n'est pas dans ma tête, si elle savait ce que je vis elle partirait en courant au lieu d'essayer de comprendre. Il faut juste me laisser. Je fais ce que je peux, je me dépêche, elle déteste attendre et mon père c'est encore pire.

 

Bref, Rouben devient le nouvel amoureux de Claire:

 

Il a quatre ans de moins que moi, je n'ai pas l'habitude d'être la plus âgée !confie-t-elle à son amie Alice qu'elle a connue sur les bancs de l'université au milieu des années 1980.

 

À propos d'âge, Alice a soixante-huit ans et est un peu plus âgée que Claire.

 

Quand Hugo fait la connaissance du nouvel amoureux de sa mère - on dirait du sérieux -, le courant passe: 

 

Rouben ne me bassine pas avec des discours sur l'hygiène, le sport, la santé, même s'il est médecin... Il soigne les vieux, dommage, il ne peut rien pour moi, mais je l'aime bien. Il a proposé de m'apprendre à cuisiner, pourquoi pas ?

 

Claire ne saura bientôt plus où elle en est, aussi bien comme amante que comme mère. Il y aura donc des hauts et des bas dans les relations entre les trois.

 

Parmi les hauts, il y aura un vol des trois en Montgolfière; parmi les bas, une balade nocturne à vélo qui aura tourné mal pour Claire, mais qui sera un choc salutaire pour Hugo et Rouben.

 

Comme le dit fort justement le Professeur Philippe Conus1 en conclusion de sa postface:

 

Au long de ce livre, Claire [...] s'égare et se reprend, et finit par reconstruire sa vie et par trouver quelques réponses: puisse son expérience inspirer les parents qui cherchent un chemin et les soignants qu'une telle lecture rendra certainement meilleurs.

 

Francis Richard

 

1 - Chef du service de Psychiatrie Générale au CHUV.

 

Rattraper la vie, Nadine Richon, 240 pages, Bernard Campiche Éditeur

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Crois-moi, je mens (2014)

Laisse tomber les anges (2017)

Un garçon rencontre une fille (2020)

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23 mai 2026 6 23 /05 /mai /2026 22:15
Notre-Dame-des-Démolies, de Olivier Vonlanthen

Il ne sert pas à grand-chose celui-là, de coup, ni ceux qui précèdent d'ailleurs, seulement il fallait en être sûre, oui, bien sûre, que la bête en Madame n'ait plus d'abri où se loger.

 

Marthe, née le 4 décembre 1931 à Fribourg en Suisse, vient d'assassiner Madame de neuf coups de couteau, début 1968, à Montpellier, avant d'asperger son corps d'eau bénite, de l'apprêter dans son plus beau tailleur et d'appeler la police:

 

Venez vite, j'ai tué Madame.

 

Marthe, persuadée que son employeuse, Marguerite Sabatier d'Espeyran, avait l'intention de l'empoisonner, s'expliquera plus tard. En attendant, elle répète qu'elle a bien fait, et le brigadier-chef inscrit sept lettres dans son rapport:

 

Démence.

 

Il écrit ce mot et sait qu'il lui manquera toujours quelque chose.

 

Martha Grossrieder, de nationalité suisse, est écrouée le 20 janvier 1968, libérée le 16 février 1968 pour être internée à Font d'Aurelle1.

 

Comment Marthe en est-elle arrivée là? Olivier Vonlanthen, qui s'est basé sur une authentique affaire judiciaire pour écrire son roman, remonte le temps pour éclairer le lecteur.

 

À chaque fois, à la suite d'un traumatisme, Marthe perd l'esprit:

  • À Fribourg, en février 1960, le lendemain soir de Carnaval, au cours duquel le Bonhomme Hiver a été brûlé, Marthe, qui loge chez sa soeur Régine et s'occupe de ses cinq enfants, met au lit ses neveux, après leur avoir fait dire leurs prières. Plus tard elle regarde par la fenêtre et leur dit:

C'est l'homme en noir! Il est venu pour vous emmener dans sa voiture, il me l'a dit l'autre jour, mais ici vous êtes en sécurité!

  • À Rabat, en août 1958, au soir d'une mauvaise rencontre avec de prétendues religieuses, après que Madame et Monsieur se sont couchés, Marthe s'adresse à leur deux enfants:

Venez les enfants, on va faire un tour!

  • À Matran2, en 1956, au château des Morettes, Marthe n'a pas pu terminer la haie du jardin et s'en va trouver Monsieur pour que Maryse, l'autre employée le fasse, mais celui-ci lui a donné congé... et, après l'avoir lutinée, lui dit, parce qu'elle s'est laissée faire:

Vous avez choisi la bonne part, c'est bien. (Allusion irrévérencieuse à l'évangile de Luc sur Marthe et Marie)

  • À Ueberstorf, en juin 1949, devant une grotte creusée en l'honneur de Notre Dame de Lourdes pour la remercier de la survie des bêtes et des hommes, elle a un malaise:

Elle n'y comprenait rien et avait mal sans douleur, dedans, au cerveau surtout, brusqué de décharges intenses, brèves, comme des chocs électriques...

   et sort en courant...

 

L'épilogue révèle pourquoi, personnellement, l'auteur s'est intéressé à cette ténébreuse affaire, où des hommes, et des femmes, abusent de leur pouvoir sur une jeune femme, et où la religion catholique mal comprise, ou mal transmise, conduit celle-ci à une foi noire et superstitieuse... avec pour conséquence un crime hors du commun.   

 

Francis Richard

 

1 - Hôpital psychiatrique.

2 - Commune du canton de Fribourg.

 

Notre-Dame-des-Démolies, Olivier Vonlanthen, 140 pages, La Veilleuse

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21 mai 2026 4 21 /05 /mai /2026 18:30
Les combattants de la connaissance, de Olivia Gerig

La saison sèche de l'an 2015 s'annonçait comme la pire que la Colonie du Léman ait connue.

[...]

Le gouvernement Asphélyon avait promis la stabilité et la paix. Il y était parvenu en veillant depuis trente ans sur les tours de verre qui abritaient les trois colonies issues du Grand Regroupement: la Colonie du Léman, la colonie Alémane et la colonie Transalpine.

 

Le grand réchauffement hypothétique de la planète est devenu réalité dans cette dystopie imaginée par Olivia Gerig, où la Coalition helvétique a remplacé la Confédération suisse, après la guerre de 2040...

 

Il existe trois sortes de survivants, en petit nombre, au désastre climatique et guerrier, consécutif à ce réchauffement:

  • Les regroupés dans les Tours, où est faite table rase du passé: il s'agit de ne plus même se souvenir des erreurs qui ont conduit l'humanité à sa perte.
  • Les Sentinelles, qui vivent hors les Tours et pour lesquels le passé ne doit pas être effacé.
  • Les Survivalistes, qui refusent toute adaptation et rêvent de restaurer le monde d'avant.

 

Les survivants regroupés dans les Tours vivent dans l'abondance et la sécurité, mais sont privés de liberté, de connaissance, de culture. Le destin de chacun est écrit à l'avance. Il doit dans ce système communautaire et égalitaire (pour ne pas dire totalitaire: il est, entre autres, interdit de s'éloigner de sa Tour):

  • Être formé à un métier.
  • Rejoindre une unité et, alors, être muni d'une puce de contrôle.
  • Épouser un membre de l'unité qui lui est attribué.
  • S'installer à l'étage correspondant à son année de naissance.
  • Concevoir des enfants pour contribuer à la survie des humains.

 

Pour que ce programme s'accomplisse dans les meilleures conditions, les habitants des Tours sont contraints à une routine sportive stricte et, une fois adultes, à des contrôles médicaux trimestriels...

 

Ce beau programme va être remis en cause par Tristan, 16 ans. En effet, avant de mourir, sa grand-mère, Maryanne, qui a bien connu le monde d'avant, qui est la plus vieille survivante de la Tour de l'Ouest de la Colonie du Léman, lui confie un secret: à l'aide d'un papier qu'elle lui a remis, il pourra accéder à la malle aux savoirs.

 

Les combattants de la connaissance est le récit des aventures de Tristan et de ceux, garçons et filles, qui se joindront peu à peu à lui dans sa quête de la malle aux savoirs, censée se trouver dans la maison de sa grand-mère, située dans les Monts Maudits, à l'autre bout de la Colonie du Léman.

 

Lors de ces aventures, ils rencontreront les autres survivants qui vivent hors les Tours et qui ne seront pas tous bien intentionnés à leur égard. Ils pourront constater par eux-mêmes que repartir de zéro est dangereux et qu'il faut apprendre de ses erreurs. Ils affronteront bien des obstacles et braveront bien des dangers...

 

Mais l'essentiel ne sera-t-il pas pour eux de connaître la mémoire du monde, c'est-à-dire un héritage fait de réussites et d'erreurs, sans quoi il serait impossible de le rebâtir sur des bases saines? Pour ce faire, ils devront livrer la bataille de la connaissance, une leçon éternelle, quelles que soient les circonstances...

 

Francis Richard

 

Les combattants de la connaissance, Olivia Gerig, 256 pages, Auzou.ch

 

Livres précédents chez Encre Fraîche:

L'Ogre du Salève (2014)

Impasse khmère (2016)

 

Livres précédents à L'Âge d'Homme:

Le Mage Noir (2018)

Les ravines de sang (2020)

 

Livre précédent à Gore des Alpes:

Buffet de campagne (2022)

 

Livre précédent aux Éditions Romann:

Witch Hunt (2023)

 

Livre précédent chez BSN Press:

Hors jeu (2023)

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19 mai 2026 2 19 /05 /mai /2026 21:15
Revenir en forêt, de Édouard Choffat

Rien ne compte plus que les promesses que nous nous étions faites durant l'enfance. On aimerait se dérober? Le pire de tout serait de ne rien dire. Aucun secret ne résiste au coeur de la forêt. L'heure est venue de se souvenir, de revenir, de devenir.

 

Dans le prologue du livre, fin décembre, un soir, un homme solitaire s'apprête à se remémorer un vendredi de Pentecôte, sept mois plus tôt.

 

Ce jour-là il éprouve le besoin de retourner dans la forêt de [son] père.

 

Parce que, explique-t-il, dès que j'entre dans une forêt, tout s'arrange. Cette explication est partielle. Elle ne sera complète qu'à la fin du récit.

 

En attendant, le lecteur apprend que le narrateur part ce jour-là de chez lui en emportant un sac à dos et qu'il gare sa voiture loin de la forêt.

 

Le mouvement était la raison de vivre du narrateur, qui avait l'intime conviction que le voyage rendait libre. Ce jour-là il favorise ses souvenirs:

 

Nous croyons sélectionner nos souvenirs, alors que ce sont eux qui s'imposent à nous, qui resurgissent là où ne ne les attendons pas.

 

Ainsi se rappelle-t-il, sans chronologie, les moments passés dans cette plaine légèrement vallonnée alternant champs et forêts, mais également:

  • La cabane dans les arbres de son enfance.
  • La naissance de sa fille.
  • La rencontre à Berlin d'une serveuse espagnole.
  • L'université de Kyoto, où il était boursier pendant un an.
  • La place du marché à Aix-la-Chapelle.
  • Les falaises de Brighton.
  • Les rives du Neckar, à Heidelberg.
  • Le Glen Canyon en Arizona.
  • Les berges de Pescara dans les Abruzzes.

Etc.

 

Chemin faisant, tout en cherchant celui qui le mènera à la forêt de son père, le narrateur ne peut s'empêcher de réfléchir à l'humaine condition:

 

Une bonne partie de nos vies est un récit, une fiction, un mensonge qu'il nous semble doux de remâcher comme un chewing-gum.

[...]

Qu'est-ce que la beauté? Le dernier rempart contre l'horreur? Sa manifestation est la lueur des cabossés de la vie, des passagers de la nuit, c'est-à-dire de chacun d'entre nous, un jour ou l'autre.

 

Pourquoi a-t-il éprouvé le besoin de Revenir en forêt? Le lecteur se souvient alors de la première phrase de ce récit: Maintenant, tout est terminé. 

 

Le narrateur la répète en fin de récit en l'explicitant. Quand, finalement, il atteint le but de sa quête, il sait qu'il peut repartir de là, sans s'en éloigner: 

 

Ici, je peux reprendre espoir, envisager l'avenir, raccommoder le texte de mon existence, retisser le fil des choses.  

 

Francis Richard

 

Revenir en forêt, Édouard Choffat, 116 pages, Éditions de l'Aire

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13 mai 2026 3 13 /05 /mai /2026 22:50
Ruptures, de Éliette Abécassis

Peut-être que ces vingt-deux nouvelles n'auraient pu été écrites à une autre époque que la nôtre, où les Ruptures sont lot commun.

 

Dans La fausse amante, celle-ci utilise l'intelligence artificielle pour attirer l'attention d'un voisin qui n'en a pourtant guère pour elle.

 

Dans L'accélération sentimentale, des relations se nouent vite fait, bien fait, aux États-Unis. Il ne s'agira finalement que de dates.

 

Dans L'inconnu du parc, la narratrice considère celui qui s'est assis sur le même banc, comme un étranger, pour réaliser que non...

 

Dans La bibliothèque, le protagoniste ne souhaite pas que celle-ci soit partagée avec son ex et imagine un subterfuge... qui marche.

 

Dans Cupidon, la protagoniste élabore un algorithme pour un site de rencontres. Elle doit le modifier pour qu'il redevienne rentable...

 

Dans Magasin de proximité, une cliente, arrivée à la caisse, remarque derrière elle le caddy d'un homme jeune qui feint de l'ignorer...

 

Dans De si bons amis, deux couples qui se connaissent depuis trente ans se disputent au sujet de ce qui s'est passé le 7 octobre 2023...   

 

Dans Séparés cohabitants, un couple, leur appartement traversé par un ruban jaune, a recours à une application pour se départager.

 

Dans Mes très chers, une femme s'adresse à son frère et à sa soeur, en indivision avec elle, et qui ont vécu aux crochets de leurs parents...

 

Dans Les couples étaient presque parfaits, deux hommes parlent de leurs femmes dans la salle d'attente d'un psy, trouvent une solution. 

 

Dans Coucou ma belle, une femme reçoit un DM1 d'une autre sur Instagram à propos de son homme, un bon exemple qu'elle suivra ...

 

Dans Divorce par Zoom, un homme partage avec son ex, sur la plateforme, son exposé PowerPoint sur comment et pourquoi divorcer.

 

Dans L'équation parfaite, un homme, grâce à des graphiques, peaufine son profil sur Tinder. Celle qu'il rencontre a conçu un algorithme... 

 

Dans Une petite infidélité, un homme et une femme se rendent compte que ce n'est pas cette seule infidélité qui détruit leur couple. 

 

Dans Le syndrome du coeur brisé, une femme a été emmenée aux urgences cardiaques. La réponse à ce qu'elle a subi est dans le titre.

 

Dans Mon pire date, Eva, 20 ans, rencontre Hugo lors d'une soirée BDE2. Elle est juive, lui, sympathisant LFI. Le titre est prémonitoire. 

 

Dans Elles sont vraiment formidables, sont bien mieux vues de leurs parents les deux soeurs de celle qui se démène pourtant pour eux.

 

Dans Rencontre d'été, l'auteure prend plaisir à égarer le lecteur en parlant d'amour fou, la chute inattendue n'en est que plus savoureuse... 

 

Dans Parc 899, les hommes sont... parqués. L'un d'eux s'échappe dans la société transhumaine. Le virus émotionnel alors la contamine. 

 

Dans Adieu mon petit coeur, un homme trompe sa femme. Celle-ci l'apprend. Mais il est victime d'un maître-chanteur et passe aux aveux.

 

Dans Braquage, le corps et l'esprit de son homme sont ravis à la narratrice par elle, à l'incroyable beauté, inimaginable pour le lecteur.

 

Dans Cela n'engage à rien d'écrire, un avocat drague une consoeur, mariée, deux enfants. Ils conviennent finalement d'échanger par SMS.

 

Ces histoires sont certes propres à notre époque ou à celle qui vient, mais, au-delà des moyens, les fins restent les mêmes, intemporelles...   

 

Francis Richard

 

1 - Direct message.

2 - Bureau des étudiants.

 

Ruptures, Éliette Abécassis, 224 pages, Grasset

 

Livres précédents:

 

Chez Albin Michel:

Et te voici permise à tout homme (2011)

Le palimpseste d'Archimède (2013)

Alyah (2015)

Le maître du Talmud (2018)

L'envie d'y croire (2019)

 

Chez Flammarion:

Philothérapie (2016)

L'ombre du Golem (2017)


Chez Grasset:

Nos rendez-vous (2020)

Un couple (2023)

Divorce à la française (2024)

 

Chez Robert Laffont:

La transmission (2022)

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10 mai 2026 7 10 /05 /mai /2026 18:50
Mal de fer, de Silvia Ricci Lempen

As-tu parfois pensé [...] qu'un enfant qui a été détruit mérite quand même plus de pitié que l'auteur de la destruction? C'est le sujet de ce livre-ci, que tu t'apprêtes à lire. J'y raconte comment à l'âge de quarante ans, notre père mort, mon livre autobiographique (le seul, croyais-je) publié et la vie à venir pleine de promesses, je me suis enfoncée, contre toute attente, dans une douleur irrémédiable: le corps criblé d'échardes, et en son milieu la peur.

 

Ces lignes, écrites au printemps 2025, sont adressées par l'auteure à son frère. Sous le titre Antécédents, elles s'adressent également au lecteur. Si celui-ci a lu ses précédents romans sans lire son premier livre, elles les éclairent d'un jour nouveau. Sinon, il ne pourra les lire inconsciemment.

 

Le 7 avril 2014, l'auteure était l'invitée de Tulalu!?. Elle confiait ce soir-là qu'il lui avait fallu attendre un an après la mort de son père pour écrire Un homme tragique, qui lui était consacré, et que l'écriture était pour elle une morphine qui lui permettait de supporter les souffrances de ce monde.

 

Mal de fer, qui aura été le livre le plus difficile qu'elle ait jamais écrit, est autobiographique, tout comme le premier, paru trente-quatre ans plus tôt. Elle y raconte les maux innommés dont elle a souffert pendant toute son existence et confirme qu'il y a des liens étroits entre le corps et l'esprit:

 

La seule période de ma vie d'adulte où mon corps a fonctionné normalement est celle que j'ai passée sous la dalle étanche du désespoir.

 

Autrement - seuls ceux dont le corps n'a jamais fonctionné normalement la comprendront - Silvia Ricci Lempen n'a pas été épargnée et, pourtant, le qualificatif d'innommés convient bien à ses maux. Elle, pour qui la vie n'est jamais si bonne ni si mauvaise, est un mystère pour elle-même et les autres:

 

Aucune, aucun de mes psychothérapeutes ne m'a diagnostiqué jusqu'ici un trouble psychiatrique répertorié, pas plus qu'aucun urologue, gastroentérologue, cardiologue, neurologue, otorhino-laryngologiste n'a décelé une pathologie dans sa spécialité - même s'il faut que je meure un jour de quelque chose.

 

Alors elle retrace son parcours littéraire qui coïncide avec ce parcours de combattante, dans l'ordre, plus ou moins, dès qu'elle est devenue officiellement une écrivaine, sans que disparaisse pour autant la peur qui coule tout le temps dans ses veines, pour laquelle elle a trouvé le mot juste: capillaire.

 

Le lecteur découvrira lui-même tous les maux innommés qui affectent l'auteure pendant ces deux parcours parallèles. Il notera qu'elle a connu une période de bonheur avec les séances chez le docteur H., hypnotiseur, qui, malheureusement, n'a pas duré, sinon, sans doute, elle n'aurait pas écrit ce livre:

 

J'aurais déménagé depuis longtemps au paradis.

 

Elle n'en écrira pas d'autres sur ses parents. Car celui-ci se termine avec l'évocation de sa mère, qui avait fait ce commentaire laconique, cette phrase énorme, après la parution du premier sur son père: Et tu n'as pas tout dit. Écrira-t-elle d'autres romans, dans lesquels elle excelle? Elle-même ne le sait pas:

 

J'ai un futur, c'est certain, de nos jours on vit vieille en bon état. Mais quant à savoir de quoi il sera fait, je ne suis pas devineresse. 

 

Francis Richard

 

Mal de fer, Silvia Ricci Lempen, 272 pages, Éditions de L'Aire

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver ?, Éditions d'En Bas (2013)

Un homme tragique, L'Aire bleue (2014, initialement publié aux Éditions de L'Aire fin 1991)

Les rêves d'Anna, Éditions d'En Bas (2019)

Cara Clarissa, Éditions d'En Bas (2023)

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4 mai 2026 1 04 /05 /mai /2026 17:00
Funambules du silence, de Delphine Bloetzer

Les Funambules du silence sont quatre, deux femmes et deux hommes.

 

Audrey est au chômage: Les livres étaient une de ses seules motivations. Certains jours, son unique nourriture, même. Elle aurait pu devenir libraire ou bibliothécaire, mais elle y avait renoncé, pour échapper aux échanges.

 

Claire est médecin: Claire savait pourquoi elle avait opté pour ce métier mais parfois certains appels transformaient ce choix en sacerdoce. [...] Pour Claire, le destin ne tenait qu'à un fil et tout pouvait basculer.

 

Paul enseigne le français et l'histoire à des adolescents: Il désirait les voir jouer avec les mots, élargir leur vocabulaire, profiter de cette richesse [...]. Il lui tenait aussi à coeur de leur transmettre le goût de la lecture.

 

Marcus est avocat pénaliste et politicien: Sa vie était faite de discours et de fausses vérités. De pouvoir et d'argent. Il aimait la rhétorique, la puissance des mots. Leurs vices. Les sous-entendus. Les doubles sens.

 

Ces quatre personnages vont faire connaissance. Les circonstances de ces rencontres sont fortuites, en ce sens qu'elles n'ont pas été recherchées par eux:

  • Claire est au volant de sa voiture quand Marcus, au volant de la sienne, à la suite d'un moment d'inattention, percute celle-ci par l'arrière: c'est le début de leur relation.
  • Paul est un patient de Claire: lors d'une consultation, à la suite d'un examen clinique, elle lui dit que des petites choses l'inquiètent et qu'il doit passer une IRM cérébrale.
  • Audrey, pour assurer l'ordinaire, a accepté de distribuer des échantillons en gare: assise, elle observe un homme assis sur le banc face à elle, qui lit puis pleure; c'est Paul. 

 

Le passé de chacun de ces personnages, les relations qu'ils entretiennent avec leur famille, une mauvaise nouvelle, ne sont pas sans conséquences sur leur moral.

 

Le destin ne tient pas seulement en médecine à un fil, comme le constate Claire dans sa pratique. Par exemple:

  • Le moment d'inattention de Marcus est dû à la perte d'un procès important pour lui.
  • Les pleurs de Paul sont dus à la révélation de la gravité de son état de santé.
  • La situation précaire d'Audrey est due au départ à la retraite de son ancien patron. 

 

Tous, à un moment donné, se retrouvent face à eux-mêmes, face à la solitude, face au silence. Claire et Marcus, parce qu'ils ont rompu; Paul, parce que son avenir est sombre; Audrey, parce qu'elle redoute les échanges.

 

Leur passé n'est pas non plus sans conséquences. Ainsi Claire était-elle dyslexique; Audrey, autiste; Paul, divorcé; Marcus, sous le joug, comme sa mère et les deux autres membres de sa fratrie, d'un père autoritaire.  

 

Tous auront une échappatoire personnelle: Audrey, la photographie; Claire, la peinture; Paul, l'écriture; Marcus, la politique. Une échappatoire commune: la lecture, d'où l'importance des mots pour soigner les maux...

 

Francis Richard

 

Funambules du silence, Delphine Bloetzer, 240 pages, Favre

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26 avril 2026 7 26 /04 /avril /2026 18:25
Le prieur de Bethléem, de Yasmina Khadra

La colère outragée avec laquelle Alexandre Yakovlevoï referme le manuscrit manque de lui déboîter le poignet. Pendant une longue minute, la figure congestionnée, il attend que l'effet de sa lecture se dissipe, puis, avec application, comme sa mère lui avait appris à le faire lorsque les crises d'angoisse s'emparaient de l'enfant introverti qu'il avait été, il inspire à pleins poumons d'air à les saturer et se met à expirer par la bouche, lentement, profondément, jusqu'à expurger son ventre en entier.

 

Alexandre Yakovlevoï est à la tête des éditions La Seine depuis des années. Le manuscrit intitulé Les Enfants d'ammu1 Saber a été déposé sur son bureau de manière inexplicable, sans lettre d'accompagnement.

 

En Jordanie, parallèlement, se produit une guérison tout aussi inexplicable. Un vieil homme, devenu aveugle lorsqu'il était âgé de cinq ans, a recouvré la vue grâce à quelqu'un qui a posé sa main sur son front.

 

Yakovlevoï disparaît, inexplicablement. La seule chose que l'on sait est que, lors d'un déplacement en province, il a été abordé par un individu qui lui a demandé pourquoi son manuscrit n'avait pas été retenu.

 

On apprend qu'en fait Yakovlevoï a été enlevé par l'auteur du manuscrit, celui-là même qui l'a déposé sur son bureau. Il veut juste connaître les raisons qui l'ont conduit à disqualifier son histoire, et ne le tuera pas:

 

Je ne suis qu'un moine en perdition, contrit jusqu'à la moelle, qui ne trouve plus de pouls à sa foi ni de sens à sa douleur.

 

Frère Wahid - c'est ainsi que l'on appelait ce moine quand il était prieur dans un couvent à Bethléem - lit ledit manuscrit à Yakovlevoï, qui n'en a pas dépassé la première page et qu'il a mis des années à retrouver.

 

Yakovlevoï est un personnage anonyme du manuscrit, qui occupe une grande partie du livre que le lecteur tient entre ses mains et dont l'histoire se déroule en Palestine, où est né justement Le prieur de Bethléem.

 

Orphelin, de père musulman, de mère catholique, Wahid a été élevé à Bassam, un hameau de Palestine, par son ammu Saber, qui avait déjà quatre enfants, trois garçons et une fille, les enfants donc du manuscrit.

 

Yasmina Khadra, conteur de talent, défenseur subtil de la Palestine, indirectement, laisse entendre que tout, dans le conflit israélo-palestinien, dont seront victimes les enfants d'ammu Saber, est de la faute d'Israël.

 

Ainsi les dissensions entre membres de la famille de Wahid, auront-elles, plus ou moins, pour origine, les sionistes; se sentira-t-il trahi quand il verra son ami juif Adriel, le non-violent, revêtu d'un uniforme.

 

En Jordanie, trois nouveaux cas de guérison inexplicable se produisent. Mais ils n'ont rien à voir avec une supercherie. Le ministre demande que l'on trouve le thaumaturge pour savoir s'il peut se sauver lui-même...  

 

Le lecteur ne saura qu'à la fin pourquoi Wahid s'en est pris à Yakovlevoï. Tous les deux auront été en quête de vérité, mais Wahid prétendra que la sienne en était une, tandis que celle de Yakovlevoï n'en était pas...

   

Francis Richard

 

1 - Oncle paternel.

 

Le prieur de Bethléem, Yasmina Khadra, 272 pages, Flammarion

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Parus chez Julliard:

 

L'équation africaine (2011)

Les anges meurent de nos blessures (2013)

La dernière nuit du Raïs (2015)

Dieu n'habite pas La Havane (2017)

Khalil (2018)

 

Parus chez Mialet-Barrault:

 

Pour l'amour d'Elena (2021)

Les vertueux (2023)

Morituri (2025)

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22 avril 2026 3 22 /04 /avril /2026 19:00
Je suis drôle, de David Foenkinos

En observant la vie de nombreux artistes, on pourrait se demander s'il existe un lien entre le chaos et le génie.

 

Les exemples ne manquent pas, comme le montre d'emblée David Foenkinos, qui précise: Des désastres de l'enfance découle une lumière étrange que l'on porte sur la vie. On écrit, on peint, on joue différemment. Ainsi l'exemple du protagoniste de Je suis drôle en est-il l'illustration insigne

 

Celui-ci, né en 2005, sans que son père l'ait su, s'appelle Gustave Bonsoir (sic). Sa mère, Mélanie, orpheline à douze ans, meurt quand il n'a que cinq ans. Après avoir été placé dans un foyer de l'Aide sociale à l'enfance, il est adopté par Jean-Michel et Catherine, qui n'ont pu avoir d'enfants.

 

Un jour, il fait tomber une cuillère, dit pardon à celle-ci. Ses parents rient. Gustave alors se dit, instinctivement: la meilleure façon d'exister, c'est d'être drôle. Peu à peu il met le précepte en pratique. Il commence par le comique physique, sans succès. Il en a davantage en racontant des blagues.

 

Il note des blagues, les débite aussi bien en famille qu'au collège puis au lycée. Si bien que, lors des spectacles de fin d'année, il recueille des applaudissements par lesquels il se laisse griser: il les perçoit comme la version sonore d'une caresse. Bien que, pris de doutes, il est encouragé par Margot.

 

Il a connu Margot au lycée. C'est elle qui a jeté son dévolu sur lui. Cela tombait bien, parce qu'il était attiré par elle depuis longtemps, sans se l'avouer. Elle fait le premier pas. Ils marchent ensemble, sans mots dire. Finalement ils ne se quittent plus et les parents de Gustave l'adoptent à leur tour. 

 

Après le lycée, avec l'appui de Margot, Gustave se prépare à la vie d'artiste et, pour assurer l'ordinaire - ses parents ne pouvant financer sa vie parisienne -, il est serveur à midi dans une brasserie de la rue d'Assas, note des anecdotes récoltées pendant la journée, suit des cours de théâtre le soir. 

 

La vie d'artiste semble en bonne voie. Mais, comme la première phrase du livre le laissait présager, elle sera chaotique, ce que lui avait confirmé un psychologue, que ses parents lui avaient suggéré de voir à la fin difficile de son adolescence. Il n'aura pas une vie linéaire, aura des hauts et des bas:

 

Tu n'es pas fait pour le tiède.

 

Il sera servi. Ce sera la douche écossaise. Dans sa vie d'artiste, comme dans celles de nombre d'artistes, hommes ou femmes, ce seront les rencontres avec les bonnes personnes qui seront déterminantes. Dans sa vie personnelle, ce seront encore ses origines qui ne laisseront pas de le tourmenter.

 

Le lecteur se demandera finalement si tragédie et comédie ne vont pas bien ensemble. L'un des personnages, à regarder jouer Gustave, parlera même du paradoxe d'une souffrance heureuse. Et celui-ci, au moment où le lecteur ne s'y attendra pas, aura ce mot de la fin, qui suscitera les rires des autres:

 

Je suis drôle. 

 

Francis Richard

 

Je suis drôle, David Foenkinos, 192 pages, Gallimard

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Les souvenirs (2011)

Je vais mieux (2013)

Charlotte (2014)

Le mystère Henri Pick (2016)

Vers la beauté (2018)

Deux soeurs (2019)

La famille Martin (2020)

Numéro deux (2022)

La vie heureuse (2024)

Tout le monde aime Clara (2025)

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18 avril 2026 6 18 /04 /avril /2026 22:55
Faunes urbaines, de Xochitl Borel

Faunes urbaines comprend trois opus en un volume. Les points communs entre eux? La présence d'un animal urbain, des personnages atypiques. Il n'y a que des liens ténus entre les trois; ils se lisent dans n'importe quel ordre.

 

Opus 1: L'année du chien

 

2018 est la dernière année du chien selon l'astrologie chinoise. L'histoire de cet opus se passe donc peut-être1 en 2017. Car, pour Louis, L'année du chien a commencé bien avant, avec une pâte cassée de surcroît.

 

Louis Gauthier, vieil étudiant, 30 ans, étudie la sécurité informatique. Il est à Milan, pour six mois encore, pour une recherche en labo liée à [sa] thèse de doctorat, quand, un 21 novembre, il écrase un chien sur la route.

 

Ce chien, sans laisse ni collier, appartient à un homme qui lui demande de l'argent en dédommagement, puis s'apprête à lui tirer une balle dans la cervelle. Louis l'en empêche. L'homme, dédommagé, le lui laisse.

 

Pour soigner le chien, Louis retourne en ville et se rend chez un vétérinaire. Lequel lui dit de le garder le temps que sa patte se remette sinon, en l'état, il sera directement euthanasié. Il en devient donc le maître.

 

Louis est le fils de deux professeurs ordinaires de linguistique. C'est un héritage pesant. C'est sans doute pourquoi il aime parler mal, dans le sens de commettre des erreurs pour faire tiquer ses interlocuteurs...

 

Il n'est pas non plus étonnant, après tout, que Louis, Suisse genevois, donne le nom de Saussure à son chien, en imaginant la tête que ferait son paternel s'il savait qu'il l'a baptisé du nom de son intellectuel fétiche.

 

Louis doit poursuivre sa recherche, trouver quelqu'un pour le garder. Ce sera Astrid qui vend des légumes au marché, au petit bedon sympathique2. En échange il devra passer pour son fiancé auprès de sa famille.

 

La présence de Saussou - le nom que lui donne Astrid - va bouleverser ses rapports avec les autres, à commencer par sa fiancée, Dahlia, puis sa mère, Béatrice3, enfin ses voisins Marco, le peintre, Glad, le musicien.

 

Rentré à Genève, huit mois passés en Italie, Louis fera le point sur ce qu'il en aura ramené, y retournera un autre 21 novembre, un an jour pour jour après la patte cassée de Saussure, ayant pressenti qui lui manquait...

 

Opus 2: Le temps des anoures

 

Suede, originaire d'Haïti, a deux enfants, Monica et Charly, fait des ménages, notamment dans un appartement de 160 mètres carrés, où se trouve un perroquet, qui ne pense qu'à fuir quand une fenêtre s'entrouvre.

 

Suede, surnommée Sioux, se prénomme ainsi, comme sa mère Ma', surnommée Bardot, et sa grand-mère Grand-Ma', surnommée Chinchilla, parce que, dans le passé, leurs ancêtres appartenaient à un maître suédois.

 

Monica, qui a échappé à la tradition, y accompagne sa mère, tandis que Charly est confié à la voisine de palier. Un jour, Mony ouvre la fenêtre. Le maudit perroquet s'échappe alors, se réfugie chez le type étrange

 

Un autre jour, Suede elle-même, pour aérer, ouvre la fenêtre. Ce jour-là elle a ses deux enfants avec elle, mais heureusement elle se dépêche de finir et de retransformer l'appartement en cage dorée pour l'oiseau.

 

Ce jour-là, Suede prend en auto-stop un type, Sam, qui lui demande ce qu'elle fait dans la vie, à qui elle raconte qu'elle est hôtesse de l'air... Plus tard, elle le revoit, dans un piètre état, à l'aéroport, où elle l'a conduit...

 

Sam, à qui le portefeuille a été volé, est tombé dans un guet-apens. Suede l'héberge. Il remarque qu'elle collectionne les revues sur les anoures et les amphibiens et apprend que ses profs l'écoutaient en parler.

 

Sam, qui ne connaît pas son père et n'a pu reconnaître son fils, apprend ainsi qu'ils sont deux, des hommes mariés, les pères de Monica et de Charly, et qu'ils n'ont pas divorcé pour elle, voulu même qu'elle avorte...

 

Au début de l'histoire, le lecteur a appris que Suede avait de la sympathie pour toutes les créatures de cette terre mais en dernier lieu pour les humains. À l'exception de Mony, de Charly, de ses frères et de ses parents. 

 

À cette liste elle ajoutait Charlène, sa nièce, qui en avait assez d'étudier, voulait être indépendante, avoir un peu d'argent pour faire ce qu'elle voulait... Désormais elle devra ajouter quelqu'un d'autre à cette liste... 

 

Quant au perroquet...

 

Opus 3: La patience du hérisson

 

La narratrice est avocate et s'appelle Gala. David l'a chargée de s'occuper du dossier Lehmann, du côté du plaignant, lequel demande l'abattage immédiat du cerisier de son voisin qui déborde sur son jardin.

 

Léon Lehmann est le fils du voisin, qui, sénile, croit que son arbre est une femme. Léon lui rend visite, après un long temps et suit les conseils de la gériopsychiatre: ne surtout pas alimenter le délire de son père.  

 

Gala est enceinte de Max. Elle l'annonce à sa mère, qu'elle appelle par son prénom, Denise. Comme elle en est à quatorze semaines, celle-ci est rassurée et lui dit: Quatorze c'est bien, les nausées sont finies.

 

Gala reçoit le voisin de Lehmann, un trentenaire, lui dit qu'elle est confiante, que l'on [a] toutes les chances [...] de gagner ce procès, mais il la félicite pour son bébé: Je me suis sentie nue, soudain, vraiment nue.

 

Après analyse psychiatrique, Lehmann a été jugé inapte. Léon se rendra seul au tribunal, sachant qu'il n'a aucune chance de gagner. Mais il dira son fait au voisin qui, depuis un an, ne laisse pas son père tranquille.

 

La femme de Léon a quitté le domicile familial. Il n'a rien vu venir, lui le roi du logis. Il est prêt à tout lui laisser, sauf leurs deux fils, Nicolas et Jean. Et elle est partie. Dans leur voiture. Emportant avec elle trois valises.

 

Le procès est reporté, Gala tombée malade. Agacée par ce que lui a dit Max, elle est sortie pendant trois heures alors qu'il pleuvait. Elle s'est assisse sur un banc, sous un abribus, où une femme l'a rejointe.

 

Cette femme a sorti d'un sac une bouteille de vin, l'a ouverte avec un tire-bouchon, s'est mise à boire au goulot, sans se cacher, sans se presser, s'est dirigée vers un buisson, où Gala découvrira... un hérisson.

 

Comme elles se rencontrent plusieurs fois, Gala et la femme s'entretiennent, d'abord avec méfiance de la part de cette dernière, puis, quand celle-ci doit partir, avec pour mission donnée à Gala de nourrir le hérisson...

 

Qu'il s'agisse de ce qu'il advient du cerisier ou du hérisson, l'auteure surprend le lecteur: le père Lehmann pourrait avoir eu raison dans sa folie et une petite fille fera rire Gala en lui parlant de son hérisson...

 

Francis Richard

 

1 - Un des mots préférés de Louis: Avec lui, on a la certitude de ne pas mentir.

2 - Le père biologique voulait qu'elle avorte

3 - Louis appelle sa mère par son prénom.

 

Faunes urbaines, Xochitl Borel, 264 pages, Les impliqués Éditeur

 

Livres précédents aux Éditions de l'Aire:

 

L'alphabet des anges (2014)

Les oies de l'Île Rousseau (2017)

Trognes (2024)

 

Livre illustré par Thierry Droz chez Dashbook:

 

Le siècle des couronnes (2022)

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14 avril 2026 2 14 /04 /avril /2026 19:10
Rêves d'azote, de Claire May

J'étais au bord de l'eau avec l'homme que j'aime et nous attendions un enfant qui ne venait pas. Mon utérus était vide, mais, heureusement, à la grâce d'hormones et d'aiguilles, six embryons patientaient sagement là-bas, dans un congélateur à Lausanne.

 

En ce mois de septembre 2023, la narratrice se trouve au bord de la Méditerranée, après un voyage dantesque de quatorze heures, avec son homme, Frédéric.

 

Tous deux ont emporté un livre sur la plage. Lui, Les frères Karamazov de Dostoïevski. Elle, Au bonheur des morts, de Vinciane Despret, acheté chez Payot.

 

Celle-ci, psychologue et philosophe des sciences belge, y raconte ce que les morts nous font faire. Si nous leur écrivons, ils sont notre matrice narrative.

 

C'est alors que l'idée de raconter leur infertilité a traversé l'esprit de la narratrice, infertilité qui les a conduits à recourir à la procréation médicalement assistée:

 

La science n'amène jamais de réponse singulière. Seul le futur s'en charge. Six embryons rêvaient aujourd'hui dans l'azote. L'un d'eux allait-il survivre à ma chaleur utérine? Je n'en savais rien. Le futur n'avait pas terminé son office.

 

La fréquentation des morts n'est pas inconnue de la narratrice. Elle est médecin. Elle a d'abord exercé dans un grand service d'urgences, celui du CHUV1:

 

L'hôpital était un monolithe, une verrue de béton dans les hauteurs de la ville, qui tolérait cette silhouette tristement angulaire, entre la haute cheminée d'une usine d'incinération et la flèche de la cathédrale.

 

Puis, quand elle et lui décidèrent de consulter, elle donna sa démission, sa pratique de la médecine exigeant une métamorphose. Ce serait la psychiatrie:

 

Si l'on travaille en psychiatrie, c'est que l'on a préféré l'esprit aux fonctions vitales. Mais on sait aussi que le désir du premier contrevient parfois au maintien des secondes...

 

En vacances, elle ne peut s'empêcher de penser à un patient, Monsieur A, dont on pouvait faire de multiples récits: la vérité n'est pas unique, mais plurielle...

 

La narratrice, influencée par sa lecture de Vinciane, dont elle parle à plusieurs reprises, s'interroge sur la vie et la mort, sur la filiation, sur la science, sur Dieu.

 

Ses patients à l'hôpital psychiatrique et sa lecture l'invitent ainsi à remarquer: Les regards portés sur la maladie et la mort ne sont pas étrangers l'un à l'autre.

 

Semblablement à ce que les morts font faire, la narratrice se demande ce que la FIV2 lui fait faire. Elle croit que celle-ci a renforcé son amour pour Frédéric.

 

Les livres? Sait-on ce que deviennent les livres? Ils enfantent.[...] Peut-être, se dit-elle, comme elle et Frédéric, tout comme elle, en écrivant le sien, ce récit. 

 

Francis Richard

 

1 - La description correspond au Centre Hospitalier Universitaire Vaudois, à Lausanne.

2 - Fécondation in vitro.

 

Rêves d'azote, Claire May, 192 pages, Hélice Hélas

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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