Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
3 août 2026 1 03 /08 /août /2026 15:50
L'affaire lombarde, de Jacques de Villiers

Estefan était à Montpellier pour une raison bien précise.

 

En cette fin avril 1290, le bâtard du Roussillon a pour mission de faire entrer au service du roi Philippe à Paris un nouvel arrivé là-bas, un professeur, Guillaume de Nogaret:

 

Notre jeune souverain manque cruellement d'hommes loyaux.

 

De quoi s'agit-il? De l'aider à inventer pour le royaume une administration plus précise et plus efficace. Pour le décider - il a d'abord refusé - il use de méthodes peu chrétiennes...

 

Le royaume, lui, manque cruellement d'argent. Aussi le roi a-t-il décidé de contourner l'interdit de l'usure en ayant recours aux banquiers lombards et l'explique à la reine:

 

Je ne leur devrai pas davantage que ce qu'ils m'auront versé. Je leur céderai le droit de percevoir une taxe. Ils paieront pour ce droit.

 

Entrant dans Paris, Stefan, Nogaret, sa femme Agnès et leurs deux filles, croisent un templier, le commandeur d'outre-mer, qui s'avérera être le méconnu Jacques de Molay1...

 

Les caisses étant vides, le roi doit faire un choix entre des voleurs et fourbes: d'une part Gandoufle d'Arcelles, de l'autre les frères Franzesi, surnommés Biche et Mouche.

 

La nouvelle mission confiée par le roi à Stefan est de s'assurer que les hommes qui fourniront l'argent seront à sa botte, physiquement et moralement et ne trahiront pas... 

 

Ce volume - il est vraisemblable qu'il y aura une suite 2 - est le récit de cette quête menée par le bâtard du Roussillon pour déterminer lequel des deux banquiers choisir.

 

Pour les approcher, Estefan, l'espion du roi, inventif 3, aura recours à ses méthodes peu chrétiennes qui ont fait leurs preuves mais failliront se retourner contre lui. 

 

Le lecteur d'aujourd'hui ne sera pas dépaysé: déjà, à l'époque, corruption, malhonnêteté, complots, ingérences ... vassales, notamment anglaises, feront partie du récit.

 

S'il lit le livre pendant les transhumances de l'été, il relativisera la durée de ses périples quand il les comparera aux longues chevauchées du bâtard à travers la France.

 

Au long du récit, où loyauté et félonie sont le sujet, le lecteur vérifiera à moult reprises la justesse de l'adage selon lequel on n'est jamais trahi que par les siens, ou siennes.

 

Le lecteur trouvera que Stefan ressemble au régisseur infidèle de l'évangile, mais qu'il ne l'est pas. Il retiendra qu'il devra, comme son roi, être avant tout au service de Dieu...   

 

Francis Richard

 

1 - L'un des hommes les plus influents d'Europe.

2 - À la toute fin réapparaît un personnage du premier volume, le cardinal Cholet...

3 - Il enchaîne les fausses identités.

 

L'affaire lombarde, Jacques de Villiers, 550 pages, Fayard

 

Livre précédent:

 

Le Bâtard du Roussillon 496 pages, Fayard

Partager cet article
Repost0
29 juillet 2026 3 29 /07 /juillet /2026 17:30
La sélection du Prix du Polar Romand 2026

Pour la deuxième année consécutive, le Prix du Polar Romand sera décerné en même temps que le Prix du Polar Alémanique.

 

Le jury romand, coordonné par Fanny Meyer (déléguée à la politique du livre de la Ville de Lausanne, depuis le 3 mai 2023) est composé de:

 

Stéphanie Berg: Forte de 20 ans d'expérience en librairie, je cultive une passion de longue date pour les romans policiers et accompagne ce prix depuis ses débuts. C'est avec un regard de professionnelle et d'enthousiaste que je sélectionne, chaque année, les pépites du genre.

Francine Cellier: Active depuis plus de 45 ans dans les métiers du livre, aussi bien en librairie, dans la représentation ou la création de festival littéraire, ainsi que 10 ans de bénévolat pour une maison d’édition. Je suis bénévole dans l’association Temple du polar et j’organise des rencontres littéraires. Donc depuis fort longtemps lectrice d’ouvrages policiers mais aussi de romans contemporains.

Sonia Charruau: Je suis engagée à la Ville de Lausanne depuis 25 ans. Adjointe à la cheffe de service BAVL, mon quotidien n’est pas en relation directe avec les livres mais en rapport avec le suivi administratif et financier du service ainsi que la mise sur pied et le déploiement de nouveaux projets. A titre personnel, je suis fascinée depuis toujours par les mystères et les intrigues criminelles, je parcours les polars comme d’autres mènent des enquêtes. En tant que membre de ce Jury, je recherche des histoires bien amenées où chaque indice compte et où la vérité se révèle à la dernière page!

Sébastien Dyens: Entré dans le rang de la Police de Lausanne en 1998, j’ai rejoint la Police Judiciaire en 2006 et la Brigade des Stups en 2009, Brigade ton j’ai pris la direction en 2019. Marié et père de 2 enfants, passionné de sport, musique et lecture en générale, j’ai un intérêt spécifique pour le roman noir américain de Dashiell Hammett à James Ellroy, genre littéraire étroitement lié au polar. J’ai rejoint le jury du prix du polar romand en 2020 où j’apporte notamment mon expérience professionnelle.

Christian Zutter: Le jour de mes 26 ans, départ comme délégué du CICR sur le front du conflit Iran-Irak. Puis 10 ans de missions humanitaires en zones de conflits en Afrique et en Amérique Centrale, avec missions également au siège à Genève. Chef du Protocole de la Ville de Lausanne dès 1995, secrétaire municipal de 2012 à 2016, préretraite en 2020 à 62 ans, à la veille du confinement Covid. Président de l'association Lausan'noir et membre du jury du prix du polar romand depuis ses débuts.

 

Début juillet la sélection des cinq finalistes a été publiée:

 

-  La nuit viendra de Magali Meylan paru chez 180° éditions

-  Du sang sur les miens de Yves Paudex paru aux Éditions Montsalvens 

La fin du week-end de Michaël Perruchoud paru chez Okama

-  Ligne de fuite de Pierre Ronpipal paru aux Nouvelles Editions Humus

-  De pierre et de chair de Vanessa Trüb paru chez Favre

 

La Cérémonie de remise des Prix du polar suisse, romand et alémanique, aura lieu le 25 septembre 2026, à 20 heures, Salon Bailly de l’Opéra de Lausanne1, Avenue du Théâtre 12, 1005, Lausanne. Il est possible de s'inscrire gratuitement via ce lien.

 

D'ici là prenez bien du plaisir à découvrir ces cinq polars...

 

Francis Richard

 

1 - Mise à jour du 1er août 2026.

Partager cet article
Repost0
28 juillet 2026 2 28 /07 /juillet /2026 21:20
La vie entière, de Timothée de Fombelle

J'ai des souvenirs d'avance. Je les écris, très vite, pour rester vivante. Quand ils n'ont pas encore existé, je les invente.

 

La narratrice de Timothée de Fombelle écrit au conditionnel ces souvenirs d'avance. Si elle veut rester vivante, c'est qu'elle est en danger.

 

Quel danger? La guerre.  Elle écrit donc en cadence sur sa machine à écrire Royal qu'elle a appris à maîtriser: Je sais pourtant qu'il ne faut rien écrire. Ne laisser aucune trace derrière moi. 

 

Quelle guerre? Le lecteur apprendra qu'il s'agit de la Seconde Guerre mondiale.

 

Elle précise: Quitter l'appartement. Disparaître s'il ne vient pas. C'est la règle. 

 

Elle invente: Il aurait retrouvé son vrai nom après la guerre, il ne s'appelle plus Blanche. Il a un nom civil, un nom de paix, Jean ou un autre nom.

 

Elle a dix-neuf ans depuis hier, mais elle imagine une femme très âgée qui parle et qui me survivra: c'est moi.

 

Elle raconterait à ses enfants, qu'elle aura eus avec lui, qu'elle cousait des messages dans les ourlets d'une robe d'été pour les cacher. 

 

Plus loin, le lecteur saura que ce sont messages qu'il lui dictait et qu'il appelait les Feuilles volantes, la feuille huit datant de décembre 1942, la feuille onze de février 1943...

 

Treize mois plus tôt, elle et lui s'étaient donnés rendez-vous dans le café de la rue des Écarts. Il avait prononcé son prénom, Claire, avec de l'air dans la seule syllabe.

 

Il avait convenu avec elle de la retrouver chez elle le lendemain à cinq heures...  C'était le début de son implication dans un réseau de résistance qui ne disait pas son nom...

 

Si, un jour, la machine à écrire Royal s'envole, les écrits resteront. Il saura où les trouver si elle disparaît. Il les lira et connaîtra alors La vie entière dévalée par Claire, comme elle l'avait prévu:

 

Ce n'est pas fini. Tu m'auras vivante.

 

Francis Richard

 

La vie entière, Timothée de Fombelle, 80 pages, Gallimard

Partager cet article
Repost0
25 juillet 2026 6 25 /07 /juillet /2026 17:15
De pierre et de chair, de Vanessa Trüb

Un sentiment mauvais s'insinua dans son coeur. Elle était contente. Contente qu'il soit crevé comme le rat retrouvé dans les pièges de la grange. Oui, c'était ça. Contente. De toute façon le père lui disait assez qu'elle était mauvaise, une petite vicieuse.

 

Le lecteur ignore de qui il s'agit. Il sait seulement que cette personne se réjouit de la mort de son oncle lors de son enterrement dans le cimetière d'un village du Jura vaudois, Longirod, il y a quelques décennies, le 12 novembre 1973.

 

Même si tout bon chrétien ne doit pas se réjouir de la mort d'un homme, le lecteur comprend, sans approuver, qu'il y ait de quoi se réjouir de la mort de cet oncle, qui s'est comporté sa vie durant comme un porc, avec elle et avec son frère.

 

En décembre 2021, près de Marchissy, un autre village du Jura vaudois, Suzanne Müller, adepte de la marche nordique, se promène avec son chien Caramel. Celui-ci lui échappe. Elle cherche à le repérer, ne cesse de l'appeler, le trouve enfin:

 

Il était en train de dévorer allègrement la chair offerte à lui. L'abdomen était déjà bien entamé. Mais pas le visage. Il était presque entièrement recouvert de neige. C'était celui d'une adolescente. Elle avait les yeux ouverts. Ils ne regardaient rien de particulier. Elle était morte.

 

L'inspecteur Nathan Redlink se rend sur la scène de crime, car c'en est un, où se trouvent déjà la jeune Ajda, d'origine kurde: Parfaitement professionnelle. D'une redoutable efficacité; Paul Scher, qui dirige les opérations scientifiques et lui apprend:

 

Le coeur manque [...] . À la place du coeur, une pierre, plutôt boueuse a été déposée.

 

Le lecteur sait donc très vite le pourquoi du titre de ce polar: De pierre et de chair et ne peut que penser à l'expression un coeur de pierre, d'origine biblique, employée pour désigner une personne dure, insensible, sans compassion envers les autres:

 

Je leur donnerai un seul coeur et je mettrai en eux un esprit nouveau; j'extirperai de leur corps le coeur de pierre et je leur donnerai un cœur de chair. Ézéchiel 11, 19

 

Assez rapidement la victime est identifiée. Il s'agit d'Aurélie Dutroit, née le 24 mai 2004. Sa mère, demeurant à Gilly, sur la Côte du lac Léman, avait signalé sa disparition au poste de police de Nyon. Nathan a appris la nouvelle aux parents d'Aurélie:

 

Nathan, au volant de sa voiture en direction de Bursins, sentit la colère traverser son corps de part en part. Il en avait la certitude. Il trouverait le meurtrier. Celui qui avait ôté la vie à Aurélie et le goût de celle-ci aux siens.

 

Deux récits, en parallèle, feront émerger la vérité sur cette horrible affaire. Si le lecteur aura une petite longueur d'avance sur la police, parce qu'il aura accès avant elle au passé qui explique le présent, cela ne lui permettra pas de l'élucider sans elle.

 

À la fin les deux récits parallèles se recouperont après que la police aura constitué un génogramme explicatif. Le lecteur comprendra alors pourquoi Vanessa Trüb a mis en épigraphe une citation de Paul Ricoeur, tirée de Réflexion faite (1995): 

 

Oui, atteindre le point où la vérité qui chasse les fantômes est celle-là: l'éternelle lutte entre la fraternité et le mal absolu.

 

Le lecteur ne laissera pas de penser que le rigorisme religieux d'aucuns ne les empêche pas de se comporter à rebours de ce qu'ils prêchent, ce qui ne justifie nullement de se croire l'instrument de Dieu pour les châtier en ce monde plutôt qu'en l'autre.

 

Francis Richard

 

De pierre et de chair, Vanessa Trüb, 288 pages, Favre

Partager cet article
Repost0
19 juillet 2026 7 19 /07 /juillet /2026 18:45
La nuit viendra, de Magali Meylan

Tout commence par un appel au 117, le numéro d'urgence de la police en Suisse. Une femme, prénommée Audrey, confuse, haletante, signale une mort, le 4 juillet 2016, à Villeneuve, dans le canton de Vaud. Elle est mise automatiquement en contact avec la Centrale vaudoise police.

 

En fait, non. Tout commence en 1933, le 1er juillet. Ce jour-là, deux jumeaux d'origine italienne, Alfredo et Concetta, nés le 24 décembre 1921, se promènent au bord du lac à Villeneuve. Ils s'assoient, retirent leurs chaussures et mettent leurs pieds dans l'eau, quand ils sont interpellés:

 

"Hé, mais c'est les spaghettis ! Forcément, ça aime l'eau, les spaghettis. Après, ils sont cuits!"

 

L'interpellateur s'appelle Blaise. Il fait un peu office de chef de meute de cinq de leurs camarades de classe, deux garçons et trois filles, Blaise donc, Paul, Juliette, Anna et Muriel. Ledit Blaise a vu le père d'Alfredo sortir de chez lui, où se trouvait sa mère... Ils attachent Alfredo, Concetta fuit.

 

Le 4 juillet 2016, les inspecteurs, Natacha Laverrière et Samuel Roth, de la police criminelle, se rendent à Villeneuve: selon le médecin légiste, la défunte, Anna Emery, découverte par sa petite-fille Audrey Veyre, ne serait pas morte naturellement et tient dans sa main un billet où est écrit:

 

1er juillet 1933 - La nuit viendra, quand tu ne t'y attendras plus. 

 

Y a-t-il un lien entre les deux dates? Natacha trouve tout de suite étrange que le billet porte la date du 1er juillet et que Anna Emery meurt justement à cette date ou presque. Elle ignore encore ce qui s'est passé ce jour-là au bord du lac, seul le lecteur ayant été mis dans la confidence. 

 

Le lecteur apprendra plus loin que, ce 1er juillet 1933, Alfredo, ayant réussi au bout de deux heures à se défaire de ses liens, est parti à la recherche de sa soeur et qu'il a fini par la retrouver flottant à la surface de l'eaule dos tourné vers le ciel: il n'avait pas su la protéger, culpabilise.

 

Il faudra du temps au binôme d'inspecteurs pour ne serait-ce qu'apprendre ce qui s'est passé le 1er juillet 1933, au bord du lac. La découverte d'une photo de classe de 1933 leur permettra peu à peu de le savoir, mais le mystère s'épaissira avec d'autres morts survenues un 1er juillet.

 

La première hypothèse leur venant à l'esprit, comme à celui du lecteur, sera celle d'une vengeance commise par Alfredo, mais elle apparaîtra à plusieurs titres improbable, compte tenu des dates espacées des décès et, surtout, du temps écoulé depuis la date fatidique du 1er juillet 1933.

 

Au cours du récit, et, donc, de l'investigation, Magali Meylan livrera au lecteur les tourments personnels de Natacha, qui, ayant été malheureuse en amour, croira trouver l'âme soeur sur un site de rencontres, ce qui réveillera en elle des souvenirs du passé sans savoir les maîtriser. 

 

Le dénouement de cette histoire, au bout de près d'un mois d'enquête, sera inopiné, incroyable, mais vrai, bien qu'il restera toujours quelques zones d'ombre. La nuit sera donc venue pour certains, mais pas pour Natacha, pour qui, après bien des tribulations, une lueur sera permise...   

 

Francis Richard

 

La nuit viendra, Magali Meylan, 400 pages, 180° éditions

Partager cet article
Repost0
16 juillet 2026 4 16 /07 /juillet /2026 18:20
Ligne de fuite, de Pierre Ronpipal

La voiture est montée sur le trottoir pour me renverser, ça ne fait aucun doute, pour me tuer, m'écrabouiller, m'éliminer. Elle a foncé sur moi.

 

Celui qui est victime de cet attentat s'appelle Pierre Larpipon. Issu d'un milieu ouvrier, il est devenu entrepreneur et dirige une boîte d'installations sanitaires et de chauffage central, SaniCalor S.A..

 

Pierre Larpipon a cinquante six ans, mesure un mètre quatre-vingt-quatre et pèse quatre-vingt-dix kilos. À la suite de l'agression il s'est retrouvé par terre, couché dans le sens de la pente, et ... il pleut.

 

Où se trouve-t-il? Dans une ville de cent cinquante mille habitants, au bord d'un lac, avec les sommets des Alpes comme horizon1. Ce qui l'a sauvé? Une borne hydratante2, contre laquelle il s'adosse:

 

Le SUV a foncé sur moi, il est monté sur le trottoir, je me suis jeté au sol et il m'aurait roulé dessus s'il n'y avait pas eu la borne hydratante pour le bloquer. 

 

Il est en piteux état, physiquement et moralement. Pourtant il sort de chez Sabrina, sa maîtresse, au double sens du terme: il a avec elle des relations sexuelles et BDSM, où il joue le rôle du soumis...

 

Pierre est marié, depuis trente-huit ans, avec Catherine, une bourgeoise. Lui, le pauvre, l'a rencontrée dans le jardin de ses parents à elle, où il creusait la terre... Il pensait avoir eu de la chance...

 

Pourtant c'est elle qu'il soupçonne dès le début de vouloir le tuer. En effet, quinze jours plus tôt, il l'avait accompagnée à une soirée d'anniversaire d'un peintre et il avait bien failli mourir...

 

Pierre croit avoir échappé au SUV, qui est reparti, mais il n'est pas au bout de sa peine. Plutôt que de rentrer chez lui, il trouve d'abord refuge chez ses enfants, Pablo et Prune, en colocation.

 

Ensuite il prend sa voiture pour aller chez sa soeur, mais le SUV le prend en chasse. Au bout de la course-poursuite, le SUV soudain la pousse dans un échafaudage qui se trouve en bord de route... 

 

Enfin, comme il n'a pas eu une jeunesse irréprochable, qu'il commet quelques entorses à la légalité, qu'il a des liaisons avec des femmes mariées, le nombre de ceux qui lui en veulent n'est pas limité... 

 

Le lecteur, même s'il a été attentif au passé qui défile dans la tête de Pierre, sera surpris, comme ce dernier, quand il saura qui lui en veut. À la fin, pour Pierre, la Ligne de fuite3 sera-t-elle une option?

 

Francis Richard

 

1 - Une ville qui ressemble à Lausanne...

2 - Il y en a 4821 à Lausanne... selon ECA.

3 - Ce livre est le numéro 25 de la collection Damned, qui en est à sa troisième saison.

 

Ligne de fuite, Pierre Ronpipal, 136 pages, Nouvelles Editions Humus

Partager cet article
Repost0
15 juillet 2026 3 15 /07 /juillet /2026 17:45
Ibiza a beaucoup changé, de Frédéric Beigbeder

Ibiza a beaucoup changé est un recueil de vingt nouvelles dont le titre est celui de l'une d'entre elles. Plus de la moitié de leurs versions initiales ont paru dans des revues du monde d'avant.

 

Dans ces contes amoraux, "avant" était-il mieux? Pas sûr. En tout cas, il était bien différent. Et c'est le mérite de ce livre de le faire renaître avec impertinence, pour ceux qui l'ont connu, ou pas.

 

Un personnage apparaît dans plusieurs de ces nouvelles, Octave Parango, patronyme auquel il ne manque qu'une lettre pour être... archétypal, alors qu'il est de toute évidence... singulier.

 

Comme il serait sur-humain, en temps de canicule, de parler de chacune de ces nouvelles, je me résous à ne faire part au lecteur que de quelques extraits à la fois impertinents et... pertinents:

 

  • La performance est rarement à la hauteur de l'éloquence. Le plaisir de la femme, comme le changement en démocratie, est une utopie lointaine, une illusion de campagne électorale, une promesse rarement tenue. (Une histoire sans prénom)
  • Le désir inassouvi est peut-être un suicide lent. Pourtant c'est la satisfaction qui tue. La déception est vivante, le déçu a la foi. Le bonheur est assassin: en n'étant plus frustré, le mec heureux devient insomniaque et se demande pourquoi. C'est parce qu'il ne rêve plus. (L'éternel insatisfait)
  • Si, pour écrire, tous les écrivains du monde avaient attendu d'avoir quelque chose à dire, la librairie serait morte depuis longtemps. (Comment écrire Oona)
  • Je me sens très seul au milieu de toutes ces retrouvailles. Pourquoi je n'attends personne, moi? C'est ça, un écrivain. Un type qui regarde les autres et que personne n'embrasse. (Tentative d'épuisement d'un aéroport parisien)
  • La France est désormais coupée en deux: ceux qui pensent que la santé passe avant la liberté, et ceux qui pensent l'inverse. [...] Lorsque vous sortirez de chez vous pour venir à ma soirée interdite, n'oubliez pas de vous munir de votre chien en cas de contrôle. Si vous n'avez pas d'alibi canin, mettez une veste "Deliveroo", "Pizza Hut" ou "Uber Eats" et roulez en scooter. Ou alors dites à la maréchaussée que vous avez un avion à prendre. Vous pouvez aussi imprimer une attestation certifiant que vous devez aider votre grand-mère à tousser. (La nouvelle traversée de Paris)
  • Je ne vais pas vous raconter nos activités sexuelles entre deux voitures, dans l'obscurité, au fond d'une cour pavée, contre une maison bancale. Ce genre de plaisir n'est pas descriptible: une rencontre aussi rapide est aujourd'hui illicite. (Bayonne est une fête)
  • Le monde nouveau est un monde sain, hygiénique, aseptisé, aussi impeccable que l'Angleterre sous la reine Victoria, l'URSS sous Staline, ou mon linge sale lavé avec la lessive bio L'Arbre vert. (Ibiza a beaucoup changé)
  • Qu'on le veuille ou non, Paris est l'insupportable capitale du Vieux Monde. C'est la ville qui énerve toute la terre. Ceux qui y habitent sont insatisfaits, ceux qui n'y vivent pas se sentent méprisés. (Octave in Paris)
  • L'homme était déjà obsolète depuis longtemps quand il a cessé de se reproduire. (Le dernier homme)

 

Le monde des lecteurs de ce recueil de nouvelles sera coupé en deux: ceux, figés, qui s'offusqueront de l'amoralisme affiché de l'auteur, et ceux, vivants, qui se délecteront de ses pieds-de-nez... 

 

Francis Richard

 

Ibiza a beaucoup changé, Frédéric Beigbeder, 224 pages, Albin Michel

 

Livres de l'auteur publiés chez Grasset, précédemment chroniqués:

Un roman français (2009)

Oona et Salinger (2014)

Une vie sans fin (2018)

Un homme seul (2025)

Partager cet article
Repost0
12 juillet 2026 7 12 /07 /juillet /2026 17:20
Petit fruit, de Marion Fayolle

Ça marchera le mois prochain. Voilà bientôt deux ans qu’il lui répète ces mêmes mots. Ça marchera le mois prochain. C’est pas son corps à lui qui fabrique un nid douillet pour leur bébé…

 

La femme et son mari ont pourtant tout prévu, une grande maison et une chambre pour leur bébé, qui doit être intimidé de se sentir tant attendu... 

 

Alors elle culpabilise: Elle n'est pas encore mère qu'elle s'y prend déjà mal. C'est sans doute pour ça qu'aucun bébé ne vient habiter la chambre du fond.

 

Un jour, un homme apparaît, taiseux. Le mari lui demande de partir s'il n'a rien à dire. L'homme n'a d'yeux que pour la femme et finit par lui dire:

 

Ça fait des années que j'attends ce moment, que j'imagine te retrouver.

 

Mais elle a beau fouillé dans sa mémoire, rien ne lui rappelle quoi que ce soit. À son tour, sincèrement, elle ne peut que lui dire, sans barguigner:

 

Je suis désolée monsieur mais vous faites erreur, nous ne nous connaissons pas.

 

L'inconnu invité à s'en aller s'incruste chez eux. Comme ils ont bon coeur, ils ne se voient pas le mettre dehors sans autre forme de procès.

 

Les éléments du problème traité par le roman de Marion Fayolle sont posés: l'infructuosité d'avoir un enfant, de mettre dehors un importun.

 

Le lendemain, le mari et la femme sont étonnés qu'il les suive dans leur automobile et qu'il ne regimbe pas quand ils le déposent à un carrefour.

 

La femme et le mari ne sont pas au bout de leur peine. Le surlendemain, l'homme mutique réapparaît alors que le mari est parti faire ses récoltes.

 

Car le mari et la femme ont quitté la ville: ils ont fait le pari fou de vivre désormais de ce que la nature leur offre, de glanage et de cueillette sauvage...

 

Quand il revient, l'homme n'a toujours pas décampé. Au contraire il s'est installé, a commencé à gribouiller dans son carnet des dessins de la femme.

 

Quand l'homme se met à parler en l'absence du mari, elle ne se souvient toujours pas, même quand il prétend qu'ils se sont aimés à quinze ans:

 

On ne pouvait pas le garder. Tu voulais faire des études, ne pas finir comme ta mère, à t'occuper des gosses et du ménage.

 

Décidément, dans la vie de la femme, tout lui rappelle le Petit fruit... qui ne veut pas venir. Ainsi lors d'une soirée entre filles, l'une de ses copines confie-t-elle:

 

Je ne suis plus certaine d'aimer mon mari. Mes enfants me dévorent.

 

Où Marion Fayolle emmène-t-elle le lecteur? Ça va finir par marcher, faisons confiance en la nature. [...] Mais si Dame nature pouvait se dépêcher...  

 

La nature a ses raisons que la raison ne connaît pas, enfin pas tout à fait. En tout cas, l'auteure imagine une issue possible, quoique incertaine, au problème...    

 

Francis Richard

 

Petit fruit, Marion Fayolle, 128 pages, Gallimard

Partager cet article
Repost0
8 juillet 2026 3 08 /07 /juillet /2026 09:20
Le masque, de Magali Jenny

Le chien, couché devant le menhir, plonge son museau dans le trou béant. Vide. Le vieil homme a failli à sa mission. Le trésor qu'il devait garder a été volé. Sous le coup de l'émotion, il s'effondre.

 

De quel trésor s'agit-il? Qui est ce vieil homme? Ce sont des questions auxquelles des réponses seront données plus tard au lecteur.

 

En attendant, l'auteure l'invite à assister à une conférence donnée à l'Université de Rome par une ethnologue, docteure en anthropologie sociale, Joséphine Victorine Leszcinska-dit-Rhônois. Le sujet de cette conférence? Le carnaval de Mamoiada, village situé au centre de la Barbagia en Sardaigne

 

On peut y trouver, encore à l'heure actuelle, des résidus d'un rite archaïque dont les racines pourraient se situer dans la préhistoire.

 

En lisant ce qui est dit dans cette conférence, le lecteur fait le lien avec le prologue puisque la conférencière annonce, sans susciter de battement de cils dans l'assistance, que s'y trouvent des preuves protohistoriques de présence humaine dans cette région, tels que menhirs...

 

Jo - car c'est ainsi que ladite ethnologue souhaite être appelée, en signe d'affection - parle de masques - tiens tiens ! - que revêtent les douze mamuthones ce jour-là, chaque 17 janvier,  pour danser, en faisant tinter leur lourd chargement de cloches.

 

Deux personnes assistent à cette conférence qui auront leur importance dans la suite du récit, qui prendra assez vite des allures mythiques: un jeune homme vêtu de velours brun, aux yeux verts, presque jaunes  et le professeur S, surnommé le comtesu Conte.

 

Il n'est pas inutile de préciser que Jo est une romancière à succès et que son public habituel est différent de celui, compassé, des gens de l'université qui viennent de l'écouter, ce qui lui a permis de s'entourer de deux assistants, Adélaïde et Hugo.

 

Dans Rome, le lendemain, le mystérieux jeune homme disparu à l'issue de la conférence la rejoint et se présente: Gavino Sulas, sculpteur de masques, envoyé par son oncle Efizio, le Veilleur, c'est-à-dire un maître sculpteur chargé de protéger le Premier.

 

Le Premier? C'est le masque qui sert de modèle à tous les autresIl leur communique l'énergie qui favorise la métamorphose de l'homme en mamuthone. Le lecteur comprend qu'il s'agit du trésor disparu... qui avait fait s'effondrer un vieil homme, Efizio donc.

 

Mais l'histoire ne fait que commencer. Le messager se trouve mal. Partie chercher des secours, quand elle revient avec de l'aide, il a disparu à son tour. Quand il est retrouvé, il respire à peine. Elle part tout de même avec lui pour la Sardaigne où les péripéties fantastiques se succéderont...

 

Car Jo y sera investie de la mission de retrouver le Premier et, dans cette quête, fera la connaissance des personnages qui sont, peu ou prou, mêlés à sa disparition. Et, au fil des semaines, le lecteur découvrira le monde sarde, sur lequel pèse le poids de la tradition.

 

Magali Jenny malmène le lecteur jusqu'au bout. Son héroïne, Jo, se demandera même, à la fin, tout en n'y croyant pas, si elle n'a pas imaginé toute cette histoire abracadabrante.  Pour se rasséréner elle noircira des pages et des pages de ce qui sera un nouveau roman...

 

Et le lecteur est ravi de s'être laissé embarquer dans cette aventure qui se terminera le jour du rendez-vous annuel des mamuthones... Devançant ses interrogations persistantes, lecture achevée, une note finale de l'auteure lui permettra de démêler le vrai du faux... 

 

Francis Richard

 

Le masque, Magali Jenny, 282 pages, Favre

Partager cet article
Repost0
4 juillet 2026 6 04 /07 /juillet /2026 17:00
Lave mes cendres, de Velia Ferracini

Lorsque Martha  a avalé quatre pilules qui lui ont ôté la vie, elle a tout déchiré. Son mari. Son enfant. Qu'elle a laissés avec une dernière question déposée sur une lettre qui leur fut dédiée:

"La nature m'a-t-elle programmée sur un unique mode, celui de la tristesse?"

 

Martha, enseignante, et son mari, écrivain, avaient pourtant tout pour être heureux. Certes ils avaient été confrontés à un problème de fécondité, mais un programme médical rigoureux avait fini par porter ses fruits.

 

Au cinquième mois de grossesse, qui se passait bien, ils avaient appris que le bébé serait de sexe féminin et elle avait tout fait pour accueillir comme elle le devait, leur adorable fillette, leur princesse. Mais, un jour: 

 

Sa petite fille, devenue adolescente, lui annonçait qu'elle était un garçon. Idée monstrueuse qu'elle ne pouvait accepter.

 

Le lecteur, quel que soit ce qu'il pense sur la transition, ne peut que compatir à la douleur de cette mère, qui, après tant d'efforts et de sacrifices pour le devenir, a eu le sentiment d'avoir échoué et s'est sentie a-mère.

 

En avalant ses pilules, Martha a donc déchiré ses survivants: son mari, dont la plume s'est asséchée, son enfant, qui n'a pas réalisé que l'annonce à sa mère de son désaccord avec son corps pouvait lui être aussi fatale.

 

En Islande où se trouve la maison d'enfance de Martha qu'elle a héritée de son grand-père, au même moment, une jeune fille est confrontée à l'univers familial masculin, où la place de la femme ne se discute surtout pas.

 

Cette jeune fille est vouée, par son père, à se marier ou à exercer un métier féminin, tel que couturière ou cuisinière, alors que, depuis qu'elle sait lire et écrire, grâce à son grand-père, elle a un besoin vital d'écrire.

 

Or le mari de Martha et leur enfant se rendent justement en Islande pour rejoindre la maison maternelle, peu de temps après que s'est produite une éruption de l'Eyjafjallajökull, le vingt mars deux mille dix précisément ...

 

Le hasard existe-t-il? En tout cas, dans le roman de Velia Ferracini, il fait bien les choses. En effet les deux jeunes gens se rencontrent dans la campagne proche de leurs demeures respectives, et, très vite, s'apprécient.

 

Cette rencontre sera le tournant de l'histoire. Elle ne laissera pas les protagonistes indemnes, non plus que le lecteur, pour qui les problèmes de genre, ou d'écriture soi-disant inclusive, sont ô combien étrangers.

 

Car il existe, quelles que soient les circonstances, des fibres, paternelle, filiale, et amicale, susceptibles de renouer les liens déchirés par les problèmes que se créent les êtres humains, se croyant plus forts que la nature...   

 

Francis Richard

 

Lave mes cendres, Velia Ferracini, 270 pages, Éditions Encre Fraîche

 

PS

Je viens de m'apercevoir - horresco referens - que, le 6 février 2025, j'ai déjà publié une note de lecture sur ce roman, la veille de sa parution en librairie: c'est la première fois en dix-huit ans de blog qu'un tel doublon se produit, dû vraisemblablement à un réchauffement cervical...

Partager cet article
Repost0
1 juillet 2026 3 01 /07 /juillet /2026 19:00
Le dernier Sarrasin, de Olivier May

Il ne reste de bien étayé que la présence de Sarrasins dans le val d'Entremont entre 931 et 972, débouchant sur la capture de l'abbé Mayeul sur le pont d'Orsières.

[...]

Le dernier des Sarrasins met en scène des personnages historiques, légendaires ou fictifs pour dresser un tableau de cette période dans le Valais du Xe siècle.

 

Dans son avant-propos, Olivier May situe son roman historique dans ce contexte. De fait, cette histoire médiévale se passe en 972, donc à la fin de la présence avérée des Sarrasins dans cette partie du Valais. Les Sarrasins contrôlent à l'époque le Mont-Joux, c'est-à-dire le col du Grand-Saint-Bernard, qui dépend du fief de Leides, c'est-à-dire Liddes, lequel est tenu par Hakkam Abu Amir, vassal du comte Guillaume de Provence. 

 

L'abbé Mayeul de Cluny se rend avec sa nièce Adélaïde d'Ivrée et le baron Gibelin de Grimaldi, qui doit devenir son époux, à la tour de Leides où les attend Hakkam pour les héberger avant qu'ils ne repartent pour Agaune, c'est-à-dire Saint-Maurice, où le Pape bénira l'hyménée des deux jeunes gens. Mais, décidément, les communautés sarrasine et chrétienne ne se tolèrent guère et l'abbé doit réfréner les ardeurs de la sienne.

 

De même Hakkam doit-il modérer les ardeurs des siens, à commencer par celles de son fils Sadr, qui, avant le festin de la tour de Leides a eu, de loin, maille à partir avec Adélaïde. Lors d'une chasse aux bouquetins, lui et sa troupe de chasseurs se sont vu ravir sous leurs yeux leurs proies par une archère aux cheveux roux, qui n'était autre que la promise de Gibelin, et ses hommes, à la faveur d'une solution de continuité du terrain...

 

Les affrontements entre chrétiens et Sarrasins, et entre coreligionnaires, ne cessent pas un instant tout au long du récit. Il n'y a pas d'un côté des bons et de l'autre des méchants. De même les uns et les autres peuvent-ils changer, pour le pire, ou pour le meilleur. Aussi ce que disait l'auteur dans son avant-propos, prend-il in fine tout son sens pour le lecteur, qui ne peut qu'apprécier la justesse humaine de cette épopée valaisanne:

 

Comme un prélude aux croisades, deux religions, deux systèmes de pensées s'affrontent dans un combat sans merci. Parmi eux, j'ai choisi de placer l'histoire de deux jeunes gens que tout oppose, pris dans les passions et les contradictions de leur époque.

 

Leur histoire n'est donc pas, comme d'aucuns le diront un peu vite, une greffe purement romanesque. C'est au contraire une évidence, comme il y en eut dans toutes les époques où les communautés humaines se déchiraient, mais où certains de leurs membres se rapprochèrent, fût-ce en mettant leur vie en jeu. Et c'est cette évidence qui nous permet de remonter à la surface quand nous croyons avoir atteint le fond de l'abîme... 

 

Francis Richard

 

Le dernier Sarrasin, Olivier May, 204 pages, Favre

 

Livre précédemment chroniqué d'Olivier May aux Éditions Encre Fraîche:

Djihad Jane (2016)

 

Livre précédemment chroniqué de Philippe Favre et Olivier May aux éditions Favre:

La princesse celte (2024)

Partager cet article
Repost0
26 juin 2026 5 26 /06 /juin /2026 18:50
Michel de Saint Pierre - une biographie, de Thierry Bouclier

C'est une raison très personnelle qui m'a poussé à lire la biographie que Thierry Bouclier vient de consacrer à Michel de Saint Pierre (1916-1987). En effet j'avais vingt ans, bientôt vingt-et-un, quand je me suis entretenu avec lui le 5 janvier 19721 , pendant trois heures, dans son château de Saint-Pierre-du-Val, pour une revue étudiante de Neuchâtel. Et cette lecture m'a déçu en bien...

 

En effet, non seulement j'ai retrouvé l'homme tel que je l'ai connu2 mais j'ai appris sur lui bien des choses qui ont complété le portrait que j'ai gardé de lui. Par exemple je savais que, au grand dam de ses parents, il avait renoncé à faire des études, et qu'il avait été manoeuvre sur les chantiers navals de Saint-Nazaire, mais j'ignorais qu'il n'avait jamais été un bon nageur...

 

Cette biographie permet au lecteur de faire connaissance avec un écrivain qui, avant d'écrire, a acquis une sacrée expérience de la vie. En 1948, il arrive à la littérature après avoir tâté du travail à l'usine, de la marine, de la Résistance, et même du journalisme. Il sait écrire mais il n'est pas encore romancier. Ce monde ancien! est un livre qui lui ressemble et ne lui ressemble pas...

 

Les Aristocrates, publié en 1954, est son roman le plus connu, succès de librairie, couronné en 1955 par le Grand Prix du roman de l'Académie français, porté à l'écran par Denys de la Patellièresur des dialogues de Roland Laudenbach, avec Pierre Fresnay, Georges Descrières et Maurice Ronet dans les rôles principaux. Il est lui-même un aristocrate de la littérature:

 

La France est entrée en décadence le jour où une partie de cette élite a démérité, tandis que l'autre partie, intacte, ne recueillait qu'ingratitude.

 

Michel de Saint Pierre est catholique: en 1953, il publie Bernadette et Lourdes, puis, en 1960, Monsieur Vincent, enfin, en 1964, Les nouveaux prêtres, roman qui va susciter un tir de barrage contre lui de la part de la presse de gauche et de certaines autorités ecclésiastiques. Il a osé lancer un appel au secours contre l'infiltration marxiste dans le progressisme chrétien...

 

En 1965, il publie Sainte Colère

Il redit sa solidarité avec cette majorité silencieuse de catholiques, caricaturée et moquée, qui souffre des "fantaisies" et des "extravagances" de ceux qu'il a appelés les nouveaux prêtres. Il réaffirme avec force sa soumission au Souverain Pontife et aux évêques, son adhésion aux réformes du concile tout en soulignant que ce qui est souvent mis en pratique dans les paroisses n'a rien à voir avec celui-ci. 

[...]

Il apporte les preuves matérielle de la subversion communiste au sein du clergé et démontre que son roman se situait, malheureusement, en deçà de la réalité.

 

En 1966, il publie Ces prêtres qui souffrent:

Il se fait le porte-parole des prêtres réduits au silence et persécutés.

 

Malheureusement, ces derniers ne seront pas au bout de leur peine, puisque, en 1969, dans les faits, l'ancienne liturgie et la piété populaire qui l'accompagnait sont désormais interdites par l'Église catholique. Pire, les évêques de France décident à Lourdes de rendre obligatoire le nouvel Ordo Missae à partir du 1er janvier 1970, sauf pour les prêtres âgés, malades ou infirmes ...

 

Il n'est donc pas étonnant qu'il ait pris la défense de Mgr Lefebvre dans son bras de fer avec le Vatican, avant que ce dernier ne sacre des évêques, ce qu'il ne fera pas du vivant de Michel de Saint Pierre, qui n'aurait pas approuvé. Ainsi, en 1978, publie-t-il une suite aux Nouveaux prêtresLa passion de l'abbé Delance, où celui-ci marche sur le chemin de la sainteté...

 

Dans l'introduction à l'entretien qu'il m'avait accordé, je soulignais que si l'on ne partage pas toutes les opinions de M.S.P., il est une qualité chez lui qui suscite le respect sinon l'admiration: son courage. J'ajouterai aujourd'hui qu'il n'avançait jamais quoi que ce soit, sous la forme d'un roman ou d'un essai, sans avoir mené sur le sujet traité, une enquête préalable, approfondie.  

 

Aujourd'hui un tel homme ne serait pas compris, le courage n'excluant pas la nuance. Ainsi a-t-il toujours soutenu Israël et publie-t-il, en 1975, un roman intitulé Je reviendrai sur les ailes de l'Aigle où, tout médaillé de la Résistance et adversaire résolu de l'antisémitisme qu'il est, il questionne le procès de Nüremberg où les Soviétiques ne sont pas sur le banc des accusés...

 

Dans un autre roman, L'accusée3, il met en cause le statut de la femme, qui n'est pas juridiquement l'égale de l'homme, notamment en matière de mariage, de justice et de divorce; la pauvreté de la justice et la misère des prisons. Dans un autre, Laurent, publié en 1980, il s'inquiète du sort d'une jeunesse écrasée entre l'enclume du marxisme et le marteau du capitalisme...

 

Dans un autre roman, Dickson, publié en 1982, il s'en prend à la médecine officielle, à la toute puissance du Conseil de l'Ordre, à l'arrogance et monopole des médecins de plateaux, aux conflits d'intérêts lors de la délivrance des autorisations de mise sur le marché de médicaments, aux enjeux financiers pour refuser la promotion de médicaments bon marché...

 

Dans l'entretien qu'il m'avait accordé en 1972, à la question: quel est le rôle de l'écrivain? il avait répondu:

D'être à la fois prêtre, prophète et poète. Prêtre, parce qu'il a une mission à remplir, un apostolat à accomplir, un idéal à transmettre. Prophète, parce que c'est à lui qu'il appartient de capter les lambeaux d'avenir épars autour de nous. Quant à la poésie, il s'agit non pas forcément de transmettre un idéal, ni une mission, mais un rêve, c'est-à-dire la chose la plus inefficace, la plus inutile qui puisse être et, en réalité, aujourd'hui, l'une des plus nécessaires.

 

La biographie de Thierry Bouclier est l'illustration, par les nombreux exemples4 qu'il donne, que Michel de Saint Pierre a effectivement rempli pleinement ce rôle, jusqu'au bout.

 

Francis Richard

 

Michel de Saint Pierre - une biographie, Thierry Bouclier, 324 pagesVia Romana

 

1 - Étudiant en troisième année de l'EPFL, École Polytechnique Fédérale de Lausanne, j'avais profité des vacances de Noël et Nouvel An pour prendre rendez-vous avec le célèbre écrivain, dont les oeuvres principales sont disponibles sur Amazon.

2 - Je l'ai revu à plusieurs reprises, après cet entretien, à Paris lors de séances de dédicaces ou de dîners-débats.

3 - Roman paru peu de temps après mon entretien avec Michel de Saint Pierre et dont il m'avait exposé les grandes lignes...

4 - Cette recension n'est de loin pas exhaustive...

 

Première des quatre pages format A4 de mon entretien avec Michel de Saint Pierre:

Michel de Saint Pierre - une biographie, de Thierry Bouclier
Partager cet article
Repost0
23 juin 2026 2 23 /06 /juin /2026 16:25
La première après toi, de Charlotte Frossard

Je l'ai rencontré parce que tu es morte.

 

L'histoire commence ... fortissimo.

 

La narratrice, qui officie dans une banque, où elle s'occupe de relations publiques, l'a rencontré en allant chercher un café dans le kiosque. Elle s'y rend immuablement vers quinze heures quarante, l'heure de la pause entre les deux séances d'après-midi.

 

Ils se sont adressé la parole, simplement. Leur rencontre n'a pas échappé à sa collègue Agnès, qui n'a pas manqué de lui demander qui était cet homme, d'autant que cela faisait un moment qu'elle ne l'avait pas vue prendre un café avec un homme.

 

Cet homme lui parle de la disparue, à la suite d'un accident de montagne: il t'invoque comme un compagnon de route et tu apparais le long d'une phrase, au creux d'une inspiration ou d'un silence. Elle lui est devenue familière, au point de la tutoyer.

 

Peu à peu elle en sait davantage sur elle. Elle apprend ainsi qu'il l'a connue un été, lors d'un festival, qu'elle dansait, qu'elle s'occupait de plantes sur le rebord de sa fenêtre, qu'il ne voulait pas être avec elle, en somme qu'il ne voulait pas de cet amour.

 

Plus elle et lui sont intimes, plus l'absente est présente: ainsi lui a-t-il avoué qu'elle était La première après toi, ne cesse-t-il de lui parler d'elle: Tel un archéologue, il fouille le temps sur lequel tu as laissé ton empreinte, et en sa compagnie je suis tes traces.

 

Ce qu'elle dit de l'absente vient de lui, non seulement de ce qu'il lui raconte, mais de ses gestes à lui, de son rire à lui, et prend, dès lors, sous sa plume une forme des plus poétique, quand elle reconnaît la place qu'elle tient dans sa vie avec lui:

 

Soeur lointaine, d'un autre temps.

Je te succède, pourrait-on dire.

Je préfère croire que je te continue.

 

En même temps, il aimerait tourner la page. Mais il y a les autres, ceux qui l'ont connue. Alors, comment une telle histoire peut-elle finir? Car la narratrice a eu aussi une vie avant de le rencontrer et de faire, grâce à lui, connaissance avec l'impérieuse absente...

 

Francis Richard

 

La première après toi, Charlotte Frossard, 180 pages, Éditions Encre Fraîche

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
  • Contact

Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

Références

Recherche

Pages

Liens