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27 mars 2026 5 27 /03 /mars /2026 20:00
La fabrique du merveilleux, de Nétonon Noël Ndjékéry

Lony, le monde qui nous habite, est beaucoup plus vaste, beaucoup plus fantasque et beaucoup plus riche que Lokissy, le monde que nous habitons. Il nous est accessible uniquement par le rêve.

Ainsi commence La fabrique du merveilleux...

 

L'histoire se déroule dans la principauté de Lara. Une des protagonistes est une jeune fille, Poudoudou. Elle est la fille d'un herboriste, Kambogo, et d'une femme possédant l'art d'embellir les femmes, Masdingam.

 

Après la mort de son époux et celle du vieux monarque, le mbaï Tokariba, celle-ci retrouve le chemin, les méchouis et les chuchotis du sérail royal, parvient à donner l'avantage à sa fille lors de l'élection de la dembaï

 

Poudoudou devient l'épouse du mbaï Laoula, qui a succédé à son père, Tokariba, et qui, conquis après sa première nuit avec elle, décide qu'elle sera la seule, parmi ses épouses et concubines, à partager ses nuits.

 

Un jour, Nérolel, sa concubine jusqu'alors, découvre vide le berceau de son bébé, Keïko. Convaincue que son enfant a rejoint Kô, le pays des ancêtres, Nérolel est supposée, à tort, avoir, de chagrin, mis fin à ses jours.

 

Tous les obstacles, qui auraient pu se dresser contre l'ascension de Poudoudou, disparaissent bientôt l'un après l'autre: les cinq autres épouses et concubines, Mbirimbi, conteur, chanteur et poète de grande renommée.

 

Poudoudou, qui épuise son mari de volupté chaque nuit, le jour régente tout le royaume. Elle rend la justice, collectionne les bijoux. Son exécuteur des hautes et basses oeuvres est Tipipi, un orphelin élevé avec elle.

 

Tipipi, le seul rescapé de sa famille, dont la maison a été foudroyée, est aussi son fournisseur de bijoux et le seul à connaître qui les lui fournit, et donc, après la mort de Mbirimbi, l'homme à tout faire des époux royaux. 

 

L'histoire bascule quand, avant la cérémonie des moissons, Tipipi consent à présenter à Poudoudou l'orfèvre des magnifiques joyaux qu'il lui fournit et qui sont dus non pas à des doigts, mais à des yeux magiques...

 

Cette orfèvre n'est pas n'importe qui. Et Tipipi a joué un rôle dans le passé pour lui garder la vie sauve. Il en a gardé le secret comme celui de l'endroit où sa tante Tabtylo a trouvé refuge et qui l'avait jadis prévenu:

 

Kor, le génie du mal en général et de la folie en particulier, recrute ses agents parmi les créatures mortelles enclines à violer constamment la frontière séparant Lokissy de Lony, enclines à confondre le monde que nous habitons avec le monde qui nous habite.

 

L'endroit est Konmékouhoudjé, la mère de toutes les forêts. Or, à l'ombre de la moindre canopée terrestre se fabriquent les rêves bruts, avant qu'ils ne soient rassemblés là, et triés, pour que le Mal ne prévale pas ici-bas. 

 

Le Bien et le Mal s'affrontent:

  • Sou, notre dieu créateur, a une préférence marquée [...] pour le monde qui nous habite, et passe le plus clair de son temps à dormir.
  • Kor, ne s'assoupit jamaisil a le champ libre partout où il peut [...] dans le monde que nous habitons.

 

C'est pourquoi tous les espoirs sont permis pour le génie du mal en général et de la folie en particulier:

 

L'humain est toujours une aventure à recommencer, sans cesse à recommencer. Il est ainsi créé que la fille ou le fils n'hérite jamais de la totalité des expériences ni de la mère, ni du père. Chaque nouveau-né est une gargoulette vide qui ne demande qu'à être remplie. Et il y a potentiellement autant de place pour le mal que pour le bien... 

 

Francis Richard

 

La fabrique du merveilleux, Nétonon Noël Ndjékéry, Hélice Hélas

 

Livres de l'auteur précédemment chroniqués, publiés chez le même éditeur:

Au petit bonheur la brousse (2019)

Il n'y a pas d'arc-en-ciel au paradis (2022)

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26 mars 2026 4 26 /03 /mars /2026 18:45
Essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière, de Charlotte Monnier

"Essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière", disait Jacques Rigaut, l'écrivain qui a inspiré le personnage d'Alain dans Le feu follet, de Drieu la Rochelle.

 

Ce livre est un roman. Pour être précis, une autofiction. Car l'homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière est une personne bien réelle.

 

Au fil du récit, Charlotte Monnier donne des indices qui permettent de l'identifier:

  • Cette lettre d'amour et d'adieu est dédiée à F.D., dont le père était algérien.
  • Il était père de quatre enfants, la petite dernière ayant dix-sept ans.
  • Il était divorcé.
  • Il animait une émission de grande écoute de la radio nationale.
  • Il avait connu beaucoup de femmes avant elle.
  • Il était beau.
  • Il était parlementaire, membre d'un parti de droite.
  • Il avait vingt ans de plus qu'elle. 
  • Il s'est donné la mort le 25 janvier 2025, à cinquante-quatre ans, par pendaison.

 

C'est bien une lettre d'amour et d'adieu que l'auteure a écrite. Ainsi confesse-t-elle:

Je vais vendre des milliers de livres sur ton nom et en ton nom, mon amour. Pour que ceux qui avaient la même image que j'avais de toi changent d'avis comme je l'ai fait. 

[...]

Je souhaite aussi que ce livre rende hommage à ton courage et à ta combativité parce que je t'ai vu essayer de toutes tes forces de ne pas fracasser le coeur de ceux qui t'aiment d'un amour fou à lier. 

[...]

Tu as un talent fou pour choisir ceux qui t'aiment. 

 

Leurs amours ont duré une année, une ultime année pour lui. Elles ont commencé lors d'un séjour au ski. Plus tard, ils sont partis tous deux aux Maldives, un mauvais plan. Au cours de ce séjour, il lui dit:

- Ce n'est pas avec moi que tu vieilliras. Tu te trouveras quelqu'un de bien plus heureux. Moi je serai parti. Je vais partir. Je veux mourir. Je te demande pardon.

 

De ce départ, elle essaie, en vain de le dissuader:

- Mon amour, je t'en supplie, je ne veux pas que tu partes, je t'aime et tu le sais, regarde-moi bien dans les yeux. Je t'aime comme je n'avais jamais aimé avant, et tes enfants aussi t'aiment, à leur façon qui est condamnée à évoluer vers du mieux. On a besoin de son père, toujours.

 

Le roman de cette croyante s'achève par ces mots qu'elle lui adresse:

Je t'ai fait la promesse de ton vivant que ton suicide, je te le pardonnerai. Pour le reste, nous en reparlerons là-haut.

 

Francis Richard

 

Essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière, Charlotte Monnier, 120 pagesBernard Campiche Editeur

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25 mars 2026 3 25 /03 /mars /2026 23:30
Loin de Salonique, de François Sureau

À l'aube du XXe siècle, les nations balkaniques luttaient pour s'évader des empires ottoman et austro-hongrois. Certaines de ces nations appartenaient au monde slave et d'autres non. Elles comptaient des catholiques, des orthodoxes, des musulmans, des juifs et même des socialistes, répartis en groupes mouvants à travers des frontières qui ne bougeaient pas moins.

 

Ce deuxième volume des aventures de Thomas More1, policier français, comme son nom ne l'indique pas, se passe en 1913.

 

Le récit commence à Monastir, en Macédoine. Le consul de France, Léonard de Berne-Lagarde, en lisant le Journal de Salonique, apprend que, lors des obsèques de Samuel Carasso, un cadavre a été découvert gisant sur le dernier cercueil du caveau de famille, dans le cimetière israélite de la ville. 

 

Un des hôtes du consulat n'est autre que le dénommé Thomas More. De retour d'une promenade, il annonce au consul qu'il part pour le lac d'Ohrid, au bord duquel se trouve un petit tableau, Jardin clos, d'un Maître anonyme. Le consul lui demande de retarder son voyage pour recevoir un visiteur.

 

Celui-ci, Paul Seligmann, envoyé par le consul de Salonique, veut en effet rencontrer Thomas More pour lui parler de la macabre découverte. À la surprise des deux hommes, Thomas More connaît le nom de la victime, André Charlot, professeur de droit. Comment le sait-il?, lui demande Seligmann:

 

- On en parlait ce matin dans le bazar.

 

Seligmann et More se rendent à Salonique par le train pour y rencontrer le chef de la police, le colonel Stavridès, afin de savoir où en sont les investigations. En fait, c'est ce dernier qui demande à More de bien vouloir se charger de l'enquête, parce qu'il doit s'occuper de la visite du roi Georges.

 

Le lendemain ils vont à la villa occupée par le professeur Charlot. Sur place, More s'étonne de quelques détails qui ne collent pas avec l'image du défunt. Puis ils vont aux établissements Seligmann, où la montre offerte par les élèves de Charlot en 1903 lui est remise. Or un joaillier met en doute la date... 

 

More voit ce que les autres mortels ne voient pas. Il ne répond pas aux questions directes qui lui sont posées ou ne fait que des réponses laconiques. Aussi, quand un deuxième cadavre est déposé dans le caveau du cimetière juif de Salonique, connaît-il l'assassin qu'il considère comme intelligent:

 

Qui aurait jamais pensé qu'on utiliserait deux fois cette tombe à si peu de temps d'intervalle...

 

De même sait-il où se trouve le cadavre de cet assassin (qui s'est donné la mort après son crime), parce que c'est là où il serait allé... De même, pour le renseigner, a-t-il des amis partout aussi bien à Salonique qu'à Monastir et arrive-t-il à passer pour qui il veut en quelque endroit qu'il se trouve. 

 

L'histoire ne s'arrête pas là. More, en parcourant la ville de Salonique, puis en se rendant à Constantinople, aura l'occasion de démonter la version officielle et révèlera, preuves à l'appui, la véritable identité de l'assassin du roi Georges 1er, puis celle de l'assassin du soi-disant professeur Charlot...

 

More ne déçoit décidément pas, ne parle pas à la légère. François Sureau non plus, qui, après tant de sang et de larmes répandus, réserve au lecteur un épilogue heureux, où le Jardin clos du Maître anonyme, du début, joue un rôle dans l'amour entre deux êtres, dont le sortilège est suspendu... 

 

Francis Richard

 

1 - Une note, en bas de la page 42, laisse à penser qu'il y aura au moins 12 volumes de ces aventures...

 

Loin de Salonique, François Sureau, 160 pages, Gallimard

 

Livres de l'auteur, chez le même éditeur, précédemment chroniqués:

 

Sans la liberté (2019)

 

L'or du temps (2020):

- Livre I, Des origines à Draveil

- Livre II, Mystiques parisiennes

- Livre III, Mes cercles dérangés

 

Ma vie avec Apollinaire (2021)

 

Les aventures de Thomas More:

Les enfants perdus (2025)

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23 mars 2026 1 23 /03 /mars /2026 20:25
La disparue de Córdoba, de Kyra Dupont Troubetzkoy

Les salauds m'ont rattrapée, saisie. Arme sur la tempe cette fois. Au vu et au su de tous. Rouée de coup. Traînée jusqu'à la voiture. Une Ford Falcon. Sans plaques. Verte, je crois. Bien large avec un grand coffre. Leur tombeau roulant qu'ils n'avaient même pas pris la peine de garer.

 

Dès le prologue, le lecteur sait qui est La disparue de Córdoba. Elle s'appelle Claudia Pérez, est mère de deux petites filles, Soledad et Alicia. Elle a disparu en janvier 1976, à Córdoba, une ville du centre-nord de l'Argentine, précisément à l'angle des boulevards San Juan et Chacabuco.

 

Claudia n'est pas la seule de la famille à disparaître en ce temps-là. Son frère Ernesto, sa belle-soeur Tina, leur camarade Eduardo, l'ont précédée, ont été pris, c'est-à-dire raflés, enlevés, sans que personne ne sache ce que ces personnes, considérées comme des subversifs, sont devenues.

 

Quelques semaines plus tard, le 24 mars 1976, il y a 50 ans, les militaires faisaient un coup d'État. Cette dictature durerait jusqu'au 10 mars 1983. À la fin de l'ouvrage, l'auteure ajoute que cette dictature serait marquée par les disparitions forcées, la torture et un génocide social et politique.

 

Pour comprendre cette disparition et ses conséquences sur sa famille, l'auteure de ce roman, qui est inspiré de faits réels, mais relève de la fiction, fait des allers et retours dans le temps, quelques années avant et bien après, c'est-à-dire en 2016, où les criminels seront enfin condamnés.

 

Quelques années avant, Miguel et Claudia se sont connus, se sont engagés contre le régime, qui devait se terminer par une énième dictature. En mai 1978, Miguel part avec ses deux filles, de quatre et trois ans, pour la Suisse, à Meyrin, où se trouvent déjà d'autres réfugiés argentins.

 

Miguel a une formule en espagnol: Adelante !, c'est-à-dire il faut aller de l'avant maintenant!. Il ne veut pas parler du passé, même si la Suisse ne sera jamais son pays. Ses deux filles n'ont pas de grands-pères, mais des grands-mères, Yoli et Quica, une tante, Beatriz, la soeur de leur mère.

 

Soledad et Alicia seraient naturalisées, mais cela ne les empêcherait pas de vouloir savoir ce qui était arrivé à leur mère. Avec Inés, leur père quitterait la Suisse pour l'Uruguay, juste en face de l'Argentine. Il ne serait donc pas auprès d'elles quand le Jardin des disparus serait inauguré.

 

Soledad et sa tante Beatriz retourneraient en Argentine pour y entamer des poursuites judiciaires. Soledad porterait plainte le 21 septembre 2005, jour symbolique puisque date anniversaire de la naissance de sa mère et fête de l'enfant qu'elle porterait, Mateo, conçu avec son Nicolas... 

 

La procédure durerait au total plus de dix ans. Miguel Pérez témoignerait le 24 septembre 2015 devant le Tribunal à Córdoba. Le verdict ne serait prononcé que le 25 août 2016. Justice serait enfin rendue. La peur aurait changé de camp. Et les proches des disparus lors pourraient dire:

 

Nunca más, plus jamais ça.

 

Francis Richard

 

N.B.

On estime qu'environ 30 000 personnes ont disparu et 500 bébés ont été volés durant la dictature de 1976 à 1983 à l'échelle du pays. L'État argentin a officiellement reconnu ce chiffre dans plusieurs discours présidentiels et commémorations, même si certains secteurs conservateurs ou négationnistes contestent encore ce nombre. 

 

La disparue de Córdoba, Kyra Dupont Troubetzkoy, 280 pages, Favre

 

Livres de l'auteure précédemment chroniqués:

 

Petit essai assassin sur la vie conjugale, Éditions Luce Wilquin (2011)

Le hasard a tout prévu, Éditions Luce Wilquin (2013)

L'envol des milans, 5 sens éditions (2021)

Le piège de papier, Favre (2023)

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20 mars 2026 5 20 /03 /mars /2026 20:10
Couleurs couleuvre, de Martine Ruchat

Anne avait été si heureuse de rencontrer cet homme. Le précédent s'était suicidé et le dernier était mort subitement. Sa mère aurait-elle eu raison de s'inquiéter pour sa fille? Or, mon amie avait toujours su faire face à l'adversité. Je l'admirais pour cela.

 

Dans l'appartement d'un quartier populaire de la ville, où Anne a vécu sept ans avec cet homme et qu'elle a quitté sans crier gare, la narratrice, alertée par sa soeur que le loyer n'est plus payé, qu'il faut le libérer, trouve des cahiers de beaucoup de couleurs:

 

Bleu ciel, orange, rouge, jaune, turquoise, vert, bleu foncé. À même le sol, il y a un carnet noir. Sur le bureau, un autre carnet avec des raies noires et blanches verticales.

 

Dans ses carnets, reconnaît-elle en prologue, notes, liasses de brouillons et enveloppes en plastique, Anne m'offre les archives de sa vie en un roman, car comment appeler autrement tant d'écritures pêle-mêle que j'ai glissées dans un grand tiroir sous mon lit?

 

En lisant ces écrits, ces carnets, qui constituent autant de chapitres de sa vie, en confrontant ce qu'ils révèlent avec ce dont elle se souvient des confidences que lui a faites sa chère amie, la narratrice écrit à sa place le roman ébauché par elle de cette relation.

 

Cet homme, plus âgé qu'elles, avait attiré leur attention quand elles avaient dix-sept ans. Ce multi-divorcé était réapparu. Il n'avait pas trois ans de plus, comme elles le pensaient, mais bien une dizaine d'années de plus, ce qui n'est pas vraiment la même chose... 

 

Un jour, il vient s'installer chez Anne, 65 ans, avec ses affaires; elle le laisse faire. La narratrice découvrira dans les carnets qu'il était imbu de sa personne, méprisant, méchant et même violent. Ce n'était pas l'homme qu'elle avait vu deux, trois ou quatre fois...

 

Anne suit dans ses propriétés, dans ses voyages, cet homme brun, avant qu'il ne devienne un homme couché, enfin un homme cassé. Au cours de ces sept ans, Anne n'a pas vu venir cette lente détérioration non pas seulement de la relation mais d'elle-même.

 

Pourtant Anne aurait pu la voir venir. Du moins cela est-il perceptible dans ce qu'elle écrit sur sa relation avec cet homme, et sur elle-même. Mais ne faut-il pas prendre de la distance, comme le fait la narratrice en lisant les carnets, pour s'en rendre compte:

 

Les "ma chérie", les "ce n'est pas grave" et les "c'est ta narration" cachaient le vide de leurs échanges.

 

Insidieusement, Anne s'était éprise de sa propre fiction.

 

La narratrice, pour qui Anne était une héroïne des temps modernes, lui apparaissant comme une femme indépendante, dégagée de toute contrainte qu'elle soit financière, morale ou intellectuelle, n'imaginait pas qu'elle puisse être étouffée par un tel homme:

 

Ce livre qui s'écrit porté par la colère est un écho des textes de ma chère amie. Il est également un message: il faut se méfier du consentement, car consentir n'est pas vouloir.

 

Le lecteur, une fois sa lecture terminée, se demande si le titre Couleurs couleuvre ne fait pas référence à l'expression avaler une couleuvre qui signifie, selon le Larousse, subir des affronts sans protester, être crédule, sous toutes les couleurs des neuf carnets... 

 

Francis Richard

 

Couleurs couleuvre, Martine Ruchat, 144 pages, BSN Press

 

Livre précédent:

 

Sensations océaniques336 pages, Éditions Encre Fraîche (2024)

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18 mars 2026 3 18 /03 /mars /2026 18:30
Les Femmes de la Caroline, de Laurence Gauvin & Sandrine Perroud

Ce roman est inspiré d'une histoire vraie. Certains personnages sont fictifs, d'autres ne le sont pas, les actions et les événements sont purement fictionnels. Comme l'atteste la bibliographie en fin d'ouvrage, Laurence Gauvin et Sandrine Perroud ont écrit là une oeuvre très documentée, qui restitue toute une époque, où Les Femmes de la Caroline sont d'une grande plausibilité.

 

Les hommes sont relativement absents de cette histoire qui se déroule à Lausanne en 1911 et 1912. En effet, tour à tour, les projecteurs sont dirigés sur des femmes. Elisabeth tient un journal: c'est la seule qui s'exprime à la première personne. Les autres femmes, Marie, Lina, Louise, Suzanne, Eugénie, Renée et Fran, sont les protagonistes de récits parallèles à la troisième personne.

 

Elisabeth Brack, dix-sept ans, zurichoise, est employée par Marie Seewer comme jeune fille au pair. Elle l'aide dans ses tâches ménagères, car Marie a la charge de ses deux petits-fils, Charles et William, treize et onze ans, délaissés par leurs parents, sa fille Louise, trentenaire, et son gendre Emile Garré, architecte, de seize ans son aîné, lesquels vivent dans le faste à Monte-Carlo.

 

Il n'est pas inutile de préciser que Elisabeth éprouve des sentiments pour son amie Fran, le diminutif de Franziska Meier, admiratrice de Sarah Bernhardt, qui projette de l'emmener au Brésil, avec on ne sait quel argent, pour y vivre les pieds nus, comme Paul et Virginie, pauvres mais ensemble; que Marie Seewer habite la Villa Belle-Combe, un immeuble sis rue Caroline à Lausanne.

 

Dans cet immeuble de la Caroline, habitent Lina, une autre jeune fille au pair, suisse-allemande, sa patronne Suzanne, le mari de celle-ci, le commandant à la retraite Charles Kunz. Les autres personnages de cette histoire, Eugénie Pavillon, journaliste, Renée Fontaine, infirmière à l'Hôpital de Cery1, n'y apparaissant, qu'après le terrible malheur survenu le 8 janvier 1912...

 

Comme le laissait présager le sous-titre du livre, "Il est profondément anormal qu'une jeune fille commette un tel meurtre", le malheur survenu ce jour-là est un crime. Le lecteur, ayant gardé à l'esprit les comportements de Louise et de Marie à l'égard d'Elisabeth et les espérances de celle-ci, comprendra, sans, bien sûr, l'approuver, les souffrances qui l'ont conduite à ce coup de folie...   

 

Francis Richard

 

1 - Cet hôpital psychiatrique, dépendant du CHUV, existe toujours et se trouve à Prilly.

 

Les Femmes de la Caroline, de Laurence Gauvin & Sandrine Perroud, 272 pages, Éditions d'en bas

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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 18:00
Prismes, de Laurent Galley

Prose ou poésie? Prose poétique.

Science ou intuition? Science intuitive.

 

C'est ainsi, peut-être, qu'il faudrait définir cet essai de compréhension du monde et de soi, dans lequel Laurent Galley livre ses réflexions, ses émotions, ses Prismes.

 

Il commence par un Hymne au petit jour:

La nuit est l'écrin de l'intériorité, le petit jour est l'occasion de le faire éclore sur la nature entière.

 

Puis il développe ce qu'est l'Aube, la confirmation rassurante d'un éternel recommencement, la crainte, à tort, que la lumière ne revienne pas:

Le noir est le support de la lumière, comme la mort gouverne la vie; seul ce contraste apporte reliefs, intensités, harmonies. Les contraires ne s'annulent pas toujours: ils se nécessitent, voire se complètent.

 

Ainsi donne-t-il l'exemple de la paresse et de l'action:

La paresse possède deux inclinations distinctes: active et passive. Passive, elle s'épuise très vite et succombe sous le poids de sa propre vacuité. Active, elle se fait nourriture pour le corps et pour l'esprit, elle rétablit l'équilibre des sens avec leur milieu.

 

À propos, il n'y a pas toujours de solution de continuité entre conscience et sens:

Il n'est de rupture entre l'extérieur et l'intérieur que pour la réflexion syncopée, pas pour le songe ou la méditation déliée.

 

Aussi les Paysages l'invitent-ils à la méditation, comme celle-ci, par exemple:

Aucune forêt ne se ressemble, qu'elle soit de chênes, de sapins ou de bouleaux, comme celle-ci. C'est l'arbre qui fait la forêt et non l'inverse. Grande lumière blanche que distille entre ses branches, la forêt de bouleau.

 

Il souligne le grand pouvoir des mots lorsqu'ils servent moins à dissimuler qu'à désigner:

La connaissance permet à l'esprit d'accroître sa clairvoyance, et par là, sa sensation d'exister; car nommer, c'est connaître, et l'on ne perçoit pleinement que ce qu'on reconnaît au préalable.1

 

L'extérieur, c'est aussi le Cosmos, qui ne manque pas de nourrir la réflexion:

La contemplation du ciel étoilé, le soir, est un moyen d'éprouver l'infini et sa reposante absurdité.

 

Qu'entend-il par absurdité?

Lorsque je parle d'absurdité, je ne parle pas d'erreur, mais de sortilège. Un homme debout sur une énigme, plutôt que juché sur un principe.2

 

Il fait partie des incrédules, plus sensibles à la lettre qu'à l'esprit:

Dieu n'a pas su créer correctement son monde lors de son premier essai, mais il n'a pas su non plus l'effacer.

 

Il termine sur une note musicale avec Coda:

La musique offre d'infinies douceurs que le monde ne sait tolérer dans sa rude matérialité. D'où ces larmes secrètes que nous versons sur les vestiges de nos aspirations...

 

Et conclut:

On ne perçoit pas de lumière en plein jour, puisqu'elle est aussi généralisée qu'indéfinie; on la perçoit dans l'ombre par le travers d'une éclaircie. Et c'est alors que le sujet s'y jette et que l'éclair suit.

 

Francis Richard

 

1 - On connaît le commentaire d'Albert Camus sur la philosophie du langage traitée par Brice ParainMal nommer un objet, c'est ajouter du malheur à ce monde.

2 - On connaît la pensée que Blaise Pascal, admirateur de la Création, attribue à l'incrédule: Le silence de ces espaces infinis m'effraie. 

 

Prismes, Laurent Galley, 124 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres de l'auteur précédemment chroniqués:

Le passage à gué (2019)

Le suc des sèves (2021)

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10 mars 2026 2 10 /03 /mars /2026 17:55
Brigitte Lahaie - À l'écoute du monde, de Barbara Polla

Pour que je puisse me taire et t'écouter, t'écouter sans présupposés, sans impératifs secrètement à l'oeuvre, il est nécessaire que le monde ne soit pas déjà bouclé, qu'il soit encore ouvert, que le futur ne soit pas commandé par le passé...

Luce Irigaray, in J'aime à toi, Grasset (1992)

 

Brigitte écoute à la radio en mode Irigaray, écrit Barbara Polla dans ce livre lumineux.

 

Depuis vingt-cinq ans, Brigitte Lahaie est À l'écoute du monde. Elle met en pratique l'adage à usage personnel, selon lequel pour être connue, il faut être connue...

 

Après avoir tourné dans des films pornographiques, puis classiques, elle répond aux questions que les gens se posent, et lui posent, sur la vie, l'amour, leur couple, le sexe:

  • De 1988 à 2002, ils composent 3615 Lahaie, à l'époque du Minitel1.
  • Entre 1987 et 2001, parallèlement, sur France 2, elle anime à 22h30 une émission sexo.
  • De 2001 à 2016, ils l'interrogent sur RMC, entre 14 heures et 16 heures.
  • De 2016 jusqu'à aujourd'hui, ils l'interrogent sur Sud-Radio, toujours entre 14 heures et 16 heures. 

 

Barbara Polla expose très bien, d'expérience (elle a été invitée dans ses émissions) toutes les raisons pour lesquelles Brigitte Lahaie peut proposer des réponses. Elle termine sa longue énumération par celles-ci:

Parce qu'elle parle de sexualité de manière simple et directe.

Parce que la sexualité, c'est son élément naturel.

Parce qu'elle n'est jamais vulgaire.

Parce que, oui le sexe, mais surtout, l'amour... et elle sait parler d'amour.

Parce qu'elle a appris, et sait vraiment animer une émission.

 

Comment ce livre est-il né? Brigitte Lahaie a aimé Manifeste pour un érotisme existentiel et les deux femmes se sont retrouvées:

 

Ce qui rejoint profondément aujourd'hui Brigitte et Barbara, c'est l'idée que l'amour est un mouvement vers le monde dans sa globalité.

 

Brigitte Lahaie n'emploie pas de vocabulaire sophistiqué. Elle fait en sorte que tout le monde la comprenne. Elle est à la fois cérébrale et intuitive.

 

Pour elle, sexe et spiritualité vont de pair:

  • La spiritualité, c'est ressentir ce qui nous dépasse, l'accueillir, l'étudier, l'intégrer dans chaque instant de notre vie, sans le cadre, hors du cadre que la religion lui donne.
  • Elle s'est adonnée au sexe par curiosité, par désir de connaître l'autre, l'homme.

Sa conclusion: C'est bien mon noyau de spiritualité qui m'a conduite à cette intense sexualité.

 

Brigitte Lahaie aime:

  • l'humain, fondamentalement
  • les animaux,
  • la nature. 

 

Brigitte Lahaie aime

  • lire, notamment Colette,
  • apprendre.

 

Comment, après avoir lu ce livre, ne pas être en communion d'esprit avec cette belle femme, de corps et d'âme, même s'il lui manque, à mon sens, de ressentir Dieu, c'est-à-dire de croire en Dieu, le cadre de la religion étant donné par surcroît?

 

Francis Richard

 

1 - Le Minitel a existé de 1982 à 2012.

 

Brigitte Lahaie - À l'écoute du monde, Barbara Polla, 100 pages, BSN Press

 

Livres précédents de l'auteure:

Victoire, L'Age d'Homme (2009)

Tout à fait femme, Odile Jacob (2012)

Tout à fait homme, Odile Jacob (2014)

Troisième vie, Editions Eclectica (2015)

Vingt-cinq os plus l'astragale Art & Fiction (2016)

Femmes hors normes, Odile Jacob (2017)

Le nouveau féminisme, Odile Jacob (2019)

La favorite, BSN Press (2022)

 

Livre précédent de l'auteure avec Véronique Caye:

Manifeste pour un érotisme existentiel, BSN Press (2024)

 

Livres précédents avec Julien Serve:

Ivory Honey, New River Press (2018)

Moi, la grue, éditions Plaine page (2019)

Paul pris dans l'écriture , La Muette - Le Bord de l'Eau (2020)

 

Collectifs sous sa direction ou sa coordination:

Noir clair dans tout l'univers, La Muette - Le Bord de l'Eau (2012)

L'ennemi public, La Muette - Le Bord de l'Eau (2013)

Éloge de l'érection, La Muette - Le Bord de l'Eau (2016)

F... moi la paix..., La Muette - Le Bord de l'Eau (2024)

 

PS

Il est question au début de ce livre de l'émission d'Apostrophes de Bernard Pivot, au cours de laquelle celui-ci recevait Brigitte Lahaie, le 27 mars 1987, à l'occasion de la sortie de son premier livre Moi, la scandaleuse, paru aux Éditions Filipacchi. Elle est disponible sur le site de l'INA et c'est un excellent complément:

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9 mars 2026 1 09 /03 /mars /2026 18:15
Rien de caché, de Anthony Feneuil

Et d'abord pourquoi avait-il voulu m'aider précisément à ce moment-là, pour le dernier geste, au moment d'enfoncer le pieu dans le coeur du X et d'écrire, quarante ans plus tard à ma mère biologique?

 

Anthony Feneuil, professeur à l'Université de Lorraine et auteur de plusieurs livres et articles sur les rapports entre théologie et philosophie, né sous X, raconte dans Rien de caché pourquoi et comment il est entré en contact avec sa mère biologique, avec l'aide de son père adoptif.

 

Pourquoi?

Parce qu'un jour, alors que ses parents, Michel et Maryse, ne lui avaient pas caché qu'ils l'avaient adopté, il a examiné de plus près son acte de naissance et remarqué qu'il comportait deux erreurs et une coquille:

  • il n'était pas né de, il aurait fallu écrire destiné à,
  • son deuxième prénom, Michel, avait disparu,
  • dans le patronyme de sa mère un avait remplacé un n.

Parce que résonnait dans le salon la ritournelle, Papa chanteur, sortie l'année de sa naissance, 1984, et qu'il avait été touché: elle était de Jean-Luc Lahaye, qui avait grandi seul à l'assistance publique et n'avait pas été adopté comme lui.

Parce qu'il allait à son tour devenir père.

 

Comment?

En principe, il n'était pas possible, en France, quand on était né sous X, de retrouver sa mère biologique. Mais une loi du 22 janvier 2002, initiée par Ségolène Royal, ministre déléguée à la famille, à l'enfance et aux personnes handicapées, a créé le CNAOP, le Conseil national pour l'accès aux origines personnelles. Anthony Feneuil a fait une demande en 2014. Il ne voulait pas de contact, seulement savoir.

En principe, depuis la loi bioéthique du 7 juillet 2011, il est interdit en France de faire un test ADN pour connaître ses origines, mais il est possible de contourner cette interdiction en adressant un écouvillon à une société américaine, basée à Houston, au Texas. Anthony Feneuil l'a fait. Et est entré dans une base de données, consultable via une application. 

 

Anthony Feneuil est parvenu à ses fins. Il a échangé des mails avec sa mère biologique. Ils se sont rencontrés:

[Notre rencontre] fut la preuve que tout cela était vraiment arrivé, que ce n'était pas seulement un rêve ou un cauchemar. La preuve par X que des lignes qui s'éloignent à l'infini en un certain point se croisent.

Le lecteur lira ce qu'il en est résulté.

 

Pour bien comprendre l'histoire de Anthony Feneuil, le lecteur se souviendra toutefois de ce qu'il lui disait, plus haut, de la thèse de René Descartes

Ce qui définit mon identité la plus propre, ce qui me fait ce que je suis, ce qui me donne la seule idée à laquelle je puisse vraiment m'attacher comme la plus sûre, la seule vraiment et ultimement fiable, le dernier rempart contre les flots du doute et de l'oubli, c'est mon rapport à Dieu.

[...]

C'est bien de Dieu que je suis fils et non de mes parents. 

 

Francis Richard

 

Rien de caché, Anthony Feneuil, 176 pages, Labor et fides (en coédition avec Bayard)

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5 mars 2026 4 05 /03 /mars /2026 23:55
Le peintre célèbre du village voisin, de Blaise Hofmann

Qui est Le célèbre peintre du village voisin? Pietro Sarto

 

Comment Blaise Hofmann a-t-il été attiré par ce peintre, qui est également graveur? Tout naturellementSarto faisait partie du paysage, habillait les parois de la maison, s'invitait dans tous les points de vue de la région.

 

Pourquoi a-t-il entrepris d'écrire ce livre sur lui? Mieux que les natifs, il a su saisir l'esprit de cette région.

 

Alors un jour, le 11 novembre 2024, il frappe à la porte de l'Atelier de Saint-Prex, où Pietro Sarto habite, et lui fait part de son intention d'écrire sur lui. Mais ce n'est pas le moment. Sarto, très heureux d'avoir fait sa connaissance, lui demande de l'appeler...

 

Il ne parviendra à le voir, que le 13 décembre 2024, à la terrasse du Café du Bourg, à Saint-Prex, situé à quelques pas de son atelier, non sans avoir, préalablement, emprunté à la bibliothèque de la Riponne, à Lausanne, tous les ouvrages le concernant.

 

Après? Il n'arrivera plus à le voir, parce que cet homme de nonante-quatre ans1 est fatigué, en mauvaise santé. Il se résoudra donc à écrire un livre sur Sarto sans Sarto. Et précise que c'est son choix, autant que le [sien]. 

 

Deux phrases de Blaise Hofmann résument d'emblée le propos du livre:

  • La peinture est une poésie muette.
  • L'écriture est une peinture parlante.


Pour écrire sa biographie, qui fait fi de la chronologie, Blaise Hofmann rencontre des gens qui l'ont connu:

  • Francis Thévoz, à Maracon;
  • Edmond Quinche, à Baulmes;
  • Monique Duplain, veuve de Michel, à Allaman; 
  • Anne-Christine Felix, à Villars-sous-Yens, dont la soeur, Françoise Simecekfut la compagne de Sarto à son retour de Paris et une alliée fidèle tout au long de sa vie;
  • Catherine McCready, à La Sarraz;
  • Jean-Claude Seuret, qui préside l'Association des Amis de Pietro Sarto, au Grand-Lancy;
  • Déborah Galmiche, à Saint-Prex;
  • Valentine Schopfer, à La Chaux-de-Fonds;
  • Florian Rodari, à Clarens.

 

Le lecteur, grâce à ces témoignages, découvrira bien des facettes de ce peintre hors du commun, qui a connu son heure de gloire et dont l'oeuvre a disparu des radars. Pour qu'il ait envie d'approfondir, il convient d'en dévoiler cependant quelques traits.

 

Pietro à l'état civil, bien que natif de Chiasso, s'appelle Schneider, mais il ne veut pas du patronyme paternel et sera Sarto, qui en est la traduction en italien et qui est aussi le quolibet que lui a adressé un jour son professeur d'allemand à Neuchâtel. 

 

Pietro est un libertaire. Exclu de l'École de commerce, puis de l'École des beaux-arts de Lausanne, sans diplôme, en 1950, il part pour Paris où il apprend beaucoup, avant de revenir définitivement en Suisse en 1959, où il deviendra tout à fait vaudois.

 

Pendant 50 ans, il aura peint des paysages de la région et des natures mortes. Il se sera acharné dans son atelier à portraiturer le monde, à trouver une forme au bassin lémanique. Aussi Blaise Hofmann se pose-t-il, à raison, in fine, les deux questions suivantes: 

 

Et si l'audace de Sarto résidait justement dans le fait d'oser faire et refaire, comme un artisan? D'aller à l'encontre de l'art qui mise tout sur l'inédit, le jamais vu et l'éphémère?

 

Francis Richard

 

1 - Il est né le 13 juin 1930.

 

Le peintre célèbre du village voisin, Blaise Hofmann, 256 pages, Zoé

 

Livres précédents:

Monde animal, éditions d'autre part (2016)

La fête, Zoé (2019)

Deux petites maîtresses zen, Zoé (2021)

Faire paysan, Zoé (2023)

 

Avec Stéphane Blok:

Fête des vignerons 2019 - Les poèmes, Zoé et Bernard Campiche Éditeur (2019)

 

Collectif sous la direction de Louise Anne Bouchard:

Du coeur à l'ouvrage, L'Aire (2012)

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4 mars 2026 3 04 /03 /mars /2026 18:00
En beaux caractères, de Dóra Kiss

Sara voit bien que les bribes de textes de son père ne s'accumulent que lentement. Alors elle le lui dit encore: je voudrais qu'une fois au moins tu m'accompagnes en Hongrie. L'homme hésite, refuse, acquiesce, repousse. Et, finalement, il dit: Entendu, nous irons.

 

Des trois filles d'Abram, qui a plus de septante ans, Sára est la seule qui insiste pour connaître l'histoire de sa famille. Comme la mémoire paternelle est saturée non pas d'anecdotes mais de silences et de trous, peut-être qu'en allant sur place, la vie hongroise menée là-bas lui reviendra.

 

Ce sera d'abord une tranche de la vie hongroise de son père qu'elle parviendra à restituer, mais n'est-ce pas la mieux connue? En effet, commencée en 1944, la dernière année de la Seconde Guerre mondiale, alors que Abram a quatre ans, elle s'achève à la fin de 1956, quand il en a seize.

 

Cette vie hongroise ne vient pas elle-même de nulle part. Car Abram a lui aussi des parents, des grands-parents et arrière-grands parents. En rencontrant des témoins qui ont survécu là-bas, l'histoire de la famille dans un sens plus large que celle du paternel s'écrira En beaux caractères

 

Père et fille se mettront donc dans les pas de cet enfant, puis de cet adolescent, que fut Abram, dans une Hongrie dans la tourmente, sous la botte des nazis puis sous celle des communistes. Si, dans de tels contextes, une vie hongroise ne pourra qu'être infléchie, elle restera singulière.

 

La famille, à plusieurs reprises, se dispersera dans le pays, dont les frontières ne seront d'ailleurs pas intangibles, parfois risquées à franchir. Les destins individuels ne seront pas non plus réductibles aux destins collectifs. Chacun construira en effet son avenir à partir de ce qu'il aura reçu.

 

Auront concouru à restituer Une vie hongroise les lieux, visités ou revisités, les témoins, les livres. Sára, à Genève, Abram, à Marseille, dans la cage, garderont sous les yeux, chacun dans sa bibliothèque, des livres écrits en hongroisneufs et traduits chez elle, poussiéreux, jaunis chez lui.   

 

Francis Richard

 

En beaux caractères, Dóra Kiss, 152 pages, Éditions La Baconnière

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28 février 2026 6 28 /02 /février /2026 23:55
En attendant la neige, de Catherine Fuchs

Le titre de ce recueil de neuf nouvelles, En attendant la neige, n'est pas celui d'une d'entre elles, comme c'est souvent le cas. Il provient d'une phrase tirée de la septième, État de siège, pour qualifier sa protagoniste:

 

Elle est une forêt qui attend la neige...

 

Dans ces nouvelles, Catherine Fuchs parle, au lecteur de notre époque, de la vie et de la mort au quotidien, du temps qui passe et de l'intemporel, si bien qu'il peut se reconnaître, touché qu'il est dans son humanité. 

 

Ainsi, dans la première nouvelle, la narratrice fait-elle ses Adieux à sa tante et se pose-t-elle des questions en se souvenant d'elle, car elle n'a pas cherché vraiment à la connaître et comprend pourquoi cette ignorance:

 

Ceux qui nous sont les plus proches dans notre enfance nous semblent immortels...

 

Ainsi dans la deuxième, Eva Rohmer reçoit le Nobel, tout en fantasmant sur les prix littéraires, Eva présente-t-elle, dans une bibliothèque, son dernier roman, Le Cadre vide, sur une galeriste d'art contemporain:

 

Elle sent que le monde qu'elle a plus ou moins toujours connu lui échappe, qu'il change, a changé trop vite pour elle. Comme, à tort ou à raison, elle tient à rester dans le mouvement, elle se force, elle essaye d'y croire.

 

Ainsi dans la troisième, Canicule, Camille s'est-elle rendue à une adresse qui n'existe pas... et rentre-t-elle chez elle où son portable vibre. La communication est interrompue, comme le fut son contact avec les autres:

 

C'était venu imperceptiblement, elle n'aurait pas pu en mesurer le mouvement mais aujourd'hui, c'était fait, et bien fait: elle avait passé de l'autre côté, elle n'avait plus accès à tout un réseau de communications, tout ce qui se dit sans se dire, des sourires entendus, un regard qui s'attarde ou qui se détourne un peu trop vite...

  

Ainsi dans la quatrième, De profundis, la protagoniste est-elle confrontée à un serveur vocal interactif d'une société et ne parvient pas, après moult tentatives, à obtenir les réponses aux questions qu'elle leur pose: 

 

Elle pourrait s'énerver, mais elle recommence au début, bravement, étonnamment calme, - une athlète qui rassemble ses forces pour une compétition de haute tenue... 

 

Ainsi dans la cinquième, Le semainier, le narrateur, âgé, veuf, ancien organiste de la cathédrale, a-t-il perdu du poids et la mémoire... Tout a changé autour de lui. Il ne s'y retrouve plus. À cela il connaît le remède:

 

Il n'y a que la musique qui puisse chanter ce qui disparaît et porter en elle l'espoir absolument fou que le silence est habitable.

 

Ainsi dans la sixième, Sans gluten, une mère, enseignant l'histoire, accueille-t-elle sa fille Sarah et son compagnon Enzo pour dîner et se heurte-t-elle à leur dogmatisme, quels que soient les sujets qu'ils abordent:

 

Elle s'en voulait de faire si piètre figure, de se laisser atteindre si facilement, de ne pas être capable d'accueillir ces soubresauts avec le détachement promis par l'âge.

 

Ainsi dans la septième, État de siège, une restauratrice de vieille vaisselle est-elle en butte à la condamnation des gens de sa génération qui sont la cause de tous les maux, qu'ils n'ont pas su ou voulu contrôler

 

Elle est ce qui est condamné. Elle s'en fait une sombre fierté.

 

Ainsi dans la huitième, Fake news, le lecteur est-il témoin d'un dialogue, tournant au monologue, entre un fouineur qui cherche les infos là où on ne voudrait pas qu'on aille et celui qui l'écoute sans autre:

 

Enfin... ce n'est pas la peine de s'énerver, les dés sont pipés, une fois que tu le sais, tu décryptes le tout autrement, dit ce fouineur à son interlocuteur.

 

Ainsi dans la neuvième, La promesse, un romancier suit-il les pas de Stefan Zweig, qui, dans Les Grandes Heures de l'humanité, consacre une nouvelle à la Résurrection de Georg Friedrich Haendel:

 

La joie existe, oui, elle ne fait que nous traverser, nous brûler déjà de son absence, mais elle restera toujours notre guide le plus sûr.

 

Francis Richard

 

En attendant la neige, Catherine Fuchs, 168 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

La tête dans le sable (2016)

Le sentier des orpailleurs (2021)

 

PS

Grâce soit rendue à Catherine Fuchs. Le lecteur sera incité, après voir lu La promesse, à écouter, ou à réécouter, Le Messie de Haendel, composé en 1741, après sa résurrection:

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24 février 2026 2 24 /02 /février /2026 18:20
Rapport d'activité, de Sarah Orokieta

Un cahier quadrillé bleu à anneaux de quatre centimètres d'épaisseur. Je l'ai rangé dans un tiroir de mon bureau.

 

C'est le cadeau de Noël 2022 que Steve offre à Loïc, ingénieur en informatique, pour qu'il tienne un journal. Il le range donc, mais retient l'idée:

 

Au final le plus simple reste tout de même le traitement de texte.

 

Alors ce sera plutôt un Rapport d'activité, qu'il tiendra, du 23.12.2022 jusqu'au 30.12.2023. L'année n'y apparaissant qu'une fois, le 1.01.2023.

 

Si ce millésime a échappé au lecteur, il le déduira toutefois des événements que Loïc note en général à la fin de chacune de ses entrées d'un jour.

 

Le lecteur, lui, sera malmené. Car Loïc est bien un informaticien. La ponctuation de ses textes est révélatrice: elle ne comporte aucune virgule... 

 

Loïc, 31 ans, et sa petite-soeur-préférée-chérie, Marion, 21 ans, vivent tous deux chez leurs parents, au grand dam de son ami d'enfance Steve.

 

Ce qui affligeait jadis et naguère la mère, c'est qu'il ne ramenait jamais de filles, ce qui, pour le père, ne signifiait pas pour autant qu'il était pédé.

 

Cette année, alors qu'il n'aime pas l'aléatoire, sera l'année des premières fois imprévues. Même s'il conservera quelques habitudes immuables:

  • Le dimanche: Repassage et ménage. Changé les draps (à l'exception, notable, du dimanche 16.07)
  • Chaque jour: news internationales. Après les news: documentaires, historiques ou géographiques.

 

Parmi les premières fois, sous l'influence de la soeur, qui lui prodiguera moult conseils, il fera des rencontres via des applications en ligne.

 

Parmi les premières fois, il recherchera un emploi et un logement, ce sera d'abord volontairement, puis, hélas, bien involontairement.

 

Parmi les premières fois, il testera de ne plus écrire durant un mois, entre le 20.7 et le 20.8, mais ce jour-là, un dimanche habituel, il notera:

 

Quand on veut, on peut. J'avais décidé de mettre entièrement de côté mes relevés personnels pendant 30 jours. Fait. Pas vraiment besoin de prouver qu'il est possible de vivre sans écrire. Vécu 31 ans sans. Ce jour j'ai relu le tout. Sans surprise. Cependant vague sentiment d'être piégé.

 

Ingénieur, il fera le compte, en jours, de durées de son existence, de l'une de ses relations, ou depuis tel événement. À quoi cela lui servira-t-il?

 

Le Rapport d'activité lui aura en tout cas permis de tenir bon contre l'absurde global auquel il se heurte comme bon nombre de contemporains.

 

Francis Richard

 

Rapport d'activité, Sarah Orokieta, 160 pages, Zoé

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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