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8 juin 2021 2 08 /06 /juin /2021 19:30
La Mort en gondole, de Jean-Bernard Vuillème

Si j'avais vingt ans de moins, disons quinze, il serait peut-être encore temps de l'aborder de front plutôt que de m'abandonner à son pas et à la traque qui l'occupe, faute d'autre chose, maintenant que je ne suis plus qu'une ombre de sa vie ancienne, sans autre projet que de larguer les amarres.

 

Le narrateur de Jean-Bernard Vuillème retrouve Léopold et Silvia à Venise, par le train, en pleine crise d'obsolescence. Il aurait pu partir pour une autre destination, mais c'est la première qui lui est venue à l'esprit.

 

S'il n'y avait pas eu Silvia, il ne serait peut-être pas parti. Elle est nettement moins âgée que lui, donc elle est jeune. Elle a mis du temps à trouver sa voie: d'abord l'architecture, puis l'histoire de l'art, enfin la psychologie.

 

S'il n'y avait pas eu Léopold, il ne serait peut-être pas parti non plus. C'est le peintre neuchâtelois Léopold Robert, un peintre neurasthénique, qui eut son heure de gloire au XIXe siècle mais qui est maintenant oublié.

 

Quel prétexte le narrateur a-t-il donné à Silvia pour l'accompagner? Pour ne pas la suivre à son insu, il lui a proposé de la soutenir dans ses recherches sur Léopold. Elle n'a pas refusé mais elle y a mis quelques conditions:

 

Nous ne ferions pas le voyage ensemble et nous logerions dans des hôtels différents. Je me tiendrais simplement à sa disposition et j'attendrais sur place qu'elle me donne rendez-vous. Elle voulait bien que je me mette à son service et que je l'escorte, mais seulement sur appel. Pour le reste, elle m'autorisait à mener toutes les enquêtes que je voulais et dont je devais bien sûr lui rendre compte.

 

Avant de partir, il a fait des recherches sur la vie de Léopold et son oeuvre. Restituer l'histoire de cet autre lui a permis et lui permettra de rompre avec son passé. Et en rejoignant Silvia, il pourra vivre encore un peu.

 

Sur place, il raconte parallèlement ses joutes verbales avec Silvia et des moments de la vie de Léopold, anthumes et posthumes, qu'il revit. Comme elle, il remet ses pas à Venise dans les siens pour mieux le comprendre. 

 

Léopold est mort à Venise: il a succombé à un chagrin d'amour et à une inquiétude dévorante. Sa tombe, sur laquelle il médite, se trouve sur l'îlot San Michele et est voisine de celles de Pound, Diaghilev, Stravinsky...

 

À Venise, amour et mort se mêlent comme ruelles et canaux, qui se prêtent bien aux allers et retours, dans le temps et dans l'espace. Après avoir encore vécu, trouver La Mort en gondole ne serait-ce pas une belle fin? 

 

Francis Richard

 

La Mort en gondole, Jean-Bernard Vuillème, 128 pages, Zoé

 

Livre précédent:

 

Sur ses pas (2015)

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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 21:00
Sagama, de Marie Beer

- Sagama... Mon père me disait que c'était le nom d'une contrée lointaine. Une sorte de terre promise dont ne reviennent jamais ceux qui l'ont atteinte. Un jour je partirai le rejoindre.

 

Sagama est le nom d'une patiente du Docteur Frédéric Wilson, psychiatre. Mais cette bipolaire n'est pas n'importe quelle patiente. En cas d'urgence, elle peut l'appeler sur son téléphone portable et ne s'en prive pas.

 

À partir du 19 juillet 2014, ce praticien décide de faire absorber par un cahier encore vierge tout ce qui est exclu du cadre, tout ce qui ne concourt pas à la santé de [ses] patients: il y projettera ses propres manques.

 

Il a cinquante-six ans et s'interroge sur cette aspiration narcissique. Peut-être est-ce parce que, depuis que ses filles ont quitté le nid, l'aînée pour être colocataire, la cadette pour se mettre en couple, le sien bat de l'aile.

 

N'est-ce pas plutôt parce qu'il vient de connaître des déboires éditoriaux? Quoi qu'il en soit, l'élan scriptural qui l'entraîne vers ce cahier le délivre de tout ce qui lui pèse et devient l'ennemi numéro un de son couple. 

 

Ce cahier lui prend beaucoup de temps et sa femme Monique se sent abandonnée, tandis que les appels manqués de Sagama, cette fille déséquilibrée, compulsive, psychotique, s'affichent en nombre sur son téléphone.

 

Bien que cela relève du cadre professionnel, il ne peut s'empêcher de consigner dans ce cahier des conversations qu'il a, ou a eues, avec Sagama, laquelle, pas si folle que ça, fait montre d'un sacré sens de la répartie.

 

Un jour, Sagama disparaît. Ce n'est pas sa première fugue, mais, cette fois, il est inquiet. En même temps, il affronte une crise conjugale, qu'il pense pouvoir résoudre en partant en croisière en Méditerranée avec Monique.

 

Au cours de cette croisière, il continue à noircir son cahier et lui confie tout ce qui peut expliquer, dans le passé de sa patiente et dans ses rapports de thérapeute avec elle, qu'elle ait fuguée pour une aussi longue période.

 

Aussi le lecteur n'est-il pas surpris outre mesure par l'épilogue de cette folle histoire, même s'il apporte moins de réponses qu'il ne pose de questions, comme celles énoncées par le diariste à la fin de ce livre très habile:

 

Comment savoir quel rôle joue la lucidité dans la folie? Comment savoir vraiment jusqu'où nous sommes libres d'agir comme nous le faisons parfois? Nous sommes si souvent prisonniers de notre histoire.

 

Francis Richard

 

Sagama, Marie Beer, 200 pages, Encre Fraîche

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6 juin 2021 7 06 /06 /juin /2021 22:20
Contre-la-montre, de Mélanie Richoz

Alors que je ne porte pas de montre, ma vie est un éternel contre-la-montre où je me bats pour aller toujours plus vite.

 

Celui qui parle ainsi est Jean-Marc Berset, 60 ans, dont Mélanie Richoz a écrit la biographie, à la première personne, ce qui est délicat, mais, après lecture du manuscrit, l'intéressé l'a rassurée:

 

Tu as tout compris.

 

La vie de Jean-Marc Berset a basculé le 21 avril 1983, le jour où il a eu un grave accident de voiture. Il avait vingt-trois ans et devait se marier trois mois plus tard. Il en est sorti paraplégique:

 

La paraplégie est une paralysie des membres inférieurs due à une atteinte de la moelle épinière.

 

Fabienne, avec qui il devait se marier, est restée et ils se sont mariés en 1987. Mais, entre-temps, Jean-Marc a dû se battre et, depuis, continue à se battre. Trois choses l'ont aidé et l'aident à le faire:

- la révolte,

- la persévérance,

- la nécessité d'agir pour vivre.

 

Sportif avant l'accident, il l'est resté et a mené de front, dès 1985, son travail à la boulangerie-pâtisserie familiale et ses entraînements d'athlétisme afin de participer à des compétitions:

 

Si tu veux t'améliorer, tu dois te comparer. Te comparer aux meilleurs! C'est valable pour l'école, le travail, le sport. La vie!

 

La comparaison n'est pas tout, il faut durer et, pour cela, il faut être humble, puisque accepter de perdre fait partie de gagner. Le palmarès de Jean-Marc est éloquent jusqu'en 1997.

 

Cette année-là, il arrête la compétition pour reprendre l'entreprise familiale, ce à quoi il s'est préparé depuis ses quinze ans, par sens du devoir, sans avoir le choix ni se poser de questions.

 

Abandonner l'athlétisme lui a permis de privilégier sa famille, c'est-à-dire sa femme et ses deux fils, Fabien et Vincent (il avait déjà manqué les premières années de l'aîné, né en 1992).

 

En 2008, il reprend le sport, disposant de plus de temps. Cette fois il fait du handbike, une discipline dérivée du cyclisme où, très vite, il excelle, bien qu'il doive le pratiquer allongé sur le dos...

 

Alors qu'il est près de renoncer au sport à la suite d'escarres et d'injustices de la part de la Fédération (il ne participe pas à plusieurs compétitions) une opportunité se présente, change la donne.

 

Au retour d'une hospitalisation, Fabienne et lui signent un contrat de reprise de leur commerce, Fabienne restant employée du repreneur. Mais, très vite, celle-ci perd le goût du travail.

 

La dépression de Fabienne le met à rude épreuve, la plus difficile de sa vie, et le culpabilise: Cette épreuve, qui nous a valu plusieurs mois de tourment, nous a néanmoins offert un nouveau départ.

 

Du coup, il s'est remis à la compétition, non sans la consulter et obtenir son aval, non sans qu'elle l'accompagne dans tous ses déplacements, où ils joignent ensemble l'utile à l'agréable. 

 

Il ne rêve pas mais se donne des buts à atteindre, il réserve un  temps strict à l'entraînement mais il a d'autres priorités, celles d'être réceptif aux autres, connecté au monde et à la réalité:

 

Pour moi, une journée sans sourire est une journée de perdue.

 

La vie lui a appris toutes ces leçons et il les offre au lecteur, auquel il confie que la rigueur est toute sa vie, comme de rebondir, à quoi il tend depuis son accident et qu'il fera demain, quoi qu'il arrive.

 

Francis Richard

 

Contre-la-montre - Biographie de Jean-Marc Berset, Mélanie Richoz, 104 pages, Slatkine

 

Livres précédents:

 

Mue (2013)

Le bain et la douche froide (2014)

J'ai tué papa (2015)

Un garçon qui court (2016)

Le bus (2018)

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30 mai 2021 7 30 /05 /mai /2021 20:00
Canoës, de Maylis de Kerangal

Les nouvelles de ce recueil ont un point commun: elles mettent en scène des femmes, qui occupent tout l'espace et qui sont aux prises avec la voix humaine, dans des circonstances qui parfois la modulent ou la leur rendent méconnaissable.

 

Il y a huit nouvelles en tout. Mais l'une d'elles se distingue des autres par la dimension et l'importance. Mustang est en effet la pièce maîtresse - près de la moitié du livre -, autour de laquelle les autres font la ronde et la mettent en valeur.

 

Dans Bivouac, la narratrice est en patience chez sa dentiste. Laquelle lui fait part, photo à l'appui, de la découverte, en 2008, dans le quinzième arrondissement de Paris, d'une mandibule humaine du mésolithique et lui explique son utilité:

 

C'est le seul os mobile de la face, et parler, manger, bien voir ou même se tenir debout, en équilibre, tout cela la concerne: notre organisme est suspendu à cette balançoire.

 

Dans Ruisseau et limaille de fer, l'amie de la narratrice ne parle plus pareil, plus grave, pour que sa voix soit radiophonique, alors que, ruisseau de montagne, elle était limpide, que le silence entre chaque son était d'une densité de platine.

 

Dans nevermore, la narratrice lit, dans un studio, Le corbeau d'Edgar Poe, traduit par Baudelaire. Sa voix a été retenue mais elle doit refaire l'enregistrement plusieurs fois avant que le sonogramme ne révèle la solution du problème.

 

Dans un oiseau léger, au grand dam de sa fille, aimante et réfléchie, le narrateur n'arrive pas à effacer du répondeur le message radieux que sa femme morte il y a plus de cinq ans, a enregistré la veille de partir en vacances: sa voix lui survivait.

 

Dans after, après avoir passé le bac et l'avoir obtenu pour la plupart, la narratrice (dont le jeune frère a eu du mal à articuler une déclaration) et ses camarades font la fête et, pour exprimer leur joie, se mettent à pousser des cris de primates.

 

Dans Ontario, lors de la cérémonie d'ouverture d'un festival à Toronto, la narratrice ne reconnaît pas la voix de celle qu'elle a connue à Arles lors de la clôture d'un festival d'été. Pourquoi? Cette fois, c'est différent, c'est ici le Jour des morts.

 

Dans Ariane espace, la narratrice s'intéresse aux Ovni et rencontre une vieille femme témoin de l'atterrissage de l'un d'entre eux. Elle est surprise du changement de son interlocutrice une fois la cigarette au bec, et qui sait ce qu'elle a vu.

 

Dans Mustang, la narratrice et son fils Kid sont depuis deux mois à Golden, aux États-Unis où l'on ne se déplace qu'en automobile. Ils y ont rejoint Sam venu pour étudier à la vénérable Colorado School of Mines et dont la voix a changé:

 

Sam parle sensiblement plus fort et plus lentement qu'en France.

 

Elle se fait une raison. Il faut qu'elle change: Ici tout le monde change. Alors elle apprend à conduire, puis fait des virées quotidiennes avec la Ford Mustang, que Sam a achetée, qui a son âge, qu'ils revendront quand ils repartiront pour la France.

 

Les Canoës sont un des liants de ces nouvelles. Ce sont un pendentif, une métaphore, un souvenir ou une trace, hormis dans Ontario où la narratrice de Maylis de Kerangal lui réserve une place plus concrète, en l'associant à une photo sépia:

 

L'Indien est seul sur l'eau calme, il pêche, redressé, et le sillage du canoë trace son microsillon sur l'eau étincelante...

 

Francis Richard

 

Canoës, Maylis de Kerangal, 176 pages, Verticales

 

Livres précédents:

 

Un monde à portée de main (2018)

A ce stade de la nuit (2015)

Réparer les vivants (2014)

Naissance d'un pont (2010)

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26 mai 2021 3 26 /05 /mai /2021 20:15
Ainsi soit-il !, de Michel Cretton

Le garçon entre dans l'alcôve du pénitent alors que le religieux pénètre dans la loge du confesseur.

 

La scène se passe à l'intérieur de la cathédrale d'une petite ville située au coeur des Alpes suisses. Un jeune homme dans les vingt ans s'apprête à se confesser à un prêtre vêtu en clergyman qui doit bien avoir la quarantaine.

 

Bien que le jeune homme ne soit guère pratiquant et que la religion ne soit pas son truc, il a été baptisé catholique et il éprouve la nécessité de se soulager des actes qu'il a commis, et qu'il regrette, auprès d'un homme de Dieu.

 

En les lui révélant il lui dit qu'il risque sa vie. Mais le prêtre le rassure: ses propos ne sortiront pas du confessionnal... Le secret de la confession n'est pas une chose avec laquelle on plaisante chez les catholiques. Il doit le savoir.

 

À douze ans, les études ne l'intéressaient guère, mais, curieux et joueur, il commençait déjà à s'introduire dans différents systèmes informatiques: ses parents lui avaient fait passer des tests et il avait un QI plus haut que la moyenne.

 

Après que son père, haut fonctionnaire, a découvert qu'il s'est introduit dans les sites de l'État, il se contente de pirater des programmes et de jouer en ligne, passe sa maturité scientifique a minima, sans fournir d'effort.

 

Entré à l'École Polytechnique de Lausanne, il ne bosse plus, utilise ses talents de hacker pour se faire un peu de fric, vole sur plusieurs centaines de comptes bancaires des petites sommes pour que cela ne se remarque pas.

 

Il aime jouer en ligne. Un jour, il pénètre sur le site d'une société qui fabrique de tels jeux, la VirtWorld US Games Corp. Le lendemain il a la visite de deux gros bras qui le violentent avant de lui demander de travailler pour eux.

 

Le travail en question est bien rémunéré et consiste à tester des jeux, à servir de cobaye (les activités de son cerveau seront analysées), à vivre coupé du monde pendant trois ans dans un labo. Mis sous forte pression, il accepte.

 

Son coach s'appelle John Doe1. Il lui précise qu'il testera principalement des jeux de guerre avec du matériel très sophistiqué et que, s'il atteint les buts fixés, il gagnera des points convertis en dollars en fonction de leur difficulté.

 

En dehors du jeu, il aura de quoi s'occuper entre manger, faire du sport, lire, regarder des films... et baiser (une fille différente chaque mois, qu'il pourra choisir sur catalogue... en fonction du physique ou des centres d'intérêt).

 

S'il est venu se confesser, c'est qu'à un moment donné les choses ont mal tourné pour lui et qu'il en a lourd sur le coeur. La société ne doit pas être celle qu'elle prétend être et doit poursuivre d'autres buts que ceux qu'elle affiche.

 

Ce monde virtuel, et très rémunérateur, est trop beau pour être vrai et le lecteur se demande quel sera finalement le grain de sable faisant basculer dans la réalité le gamer conditionné et performant au point de vouloir se confesser.

 

Les confessions de ce roman d'anticipation - il se situe dans environ deux décennies - sont en tout cas très bien rendues par l'auteur: le prêtre s'exprime comme un prêtre et le pénitent comme un jeune homme au parler volontiers cash.

 

Bien sûr le lecteur pourra être dubitatif quand lui seront dévoilés les enjeux colossaux qui justifient sa forte rémunération, mais il ne pourra, une fois admis, que trouver logique l'épilogue qui clôt ce récit qui se lit comme un thriller. 

 

Francis Richard

 

1 - John Doe, en anglais, désigne une personne lambda...

 

Ainsi soit-il !, Michel Cretton, 240 pages, Éditions Station Five Avenue (2017)

 

Livre suivant:

 

Le pantin assassiné (2021)

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18 mai 2021 2 18 /05 /mai /2021 18:25
Ma vie avec Apollinaire, de François Sureau

Dis-moi qui te hante. Apollinaire m'aura hanté toute ma vie, mais plus encore dans ces jours où j'écris.

 

François Sureau écrit pendant le premier confinement: Paris est vide. Le sien était parcouru au contraire des grands courants humains de la victoire.

 

La différence aussi, c'est l'épidémie. Celle du virus couronné n'est pas comparable à cette grippe espagnole qui a fait plus de morts que la Grande Guerre.

 

C'est cette redoutable épidémie qui a emporté Apollinaire à Paris le 9 novembre 1918, deux jours avant que ne soit signé l'armistice avec les Allemands.

 

Si l'auteur a choisi de profiter de ce temps où il ne pouvait rien faire d'autre, c'est parce qu'il a voulu se rendre plus proche de lui qu'il ne l'a jamais été:

 

Enfermé, je ne pouvais plus voyager que dans son souvenir et je m'en suis trouvé heureux.

 

Car Ma vie avec Apollinaire n'est pas une biographie comme les autres. Ce sont des éléments de biographie de l'auteur et du poète qui s'y trouvent mêlés.

 

Ce témoignage d'amitié n'est pas l'oeuvre d'un spécialiste de la vie d'Apollinaire. Il remonte les moments de sa vie comme les mourants revoient la leur:

 

C'est ainsi que je vais vous raconter celle de Guillaume Apollinaire, des hasards de la maladie aux hasards de l'origine: une fin comme un commencement pris dans le mystère.

 

Ce livre amical - sans doute cela explique-t-il cela - est, plus que bien d'autres, lucide sur Apollinaire. Il faut dire sinon qu'il y a de quoi se perdre à le suivre:

 

Il voulait la vie dans les marges et cherchait les plus classiques des consécrations. Il aimait le monde ancien et attendait impatiemment le monde nouveau.

 

Apollinaire est fantaisiste mais il est inquiet. Il peut être sévère mais il est incapable de haïr. Il reste enfant mais se laisse aller au dérèglement de tous les sens.

 

François Sureau ne cite aucun des poèmes de son ami: Si je devais commencer, j'arrêterais aussitôt d'écrire. Ils sont tout ce que nous avons cherché dans l'amour:

 

Il attendait de grandes choses du monde nouveau, il les a attendues jusque dans la guerre. Lorsque ce monde se faisait trop dur, il espérait le transformer par l'art et l'oublier dans l'amour.

 

Aujourd'hui, de faire disparaître le monde le gouvernement a réussi le tour de force, d'autant plus spectaculaire qu'il est prosaïque et n'a pas rencontré de révolte.

 

Mais François Sureau, d'une curiosité inlassable et d'une érudition joyeuse, surprenante et libre, comme son ami d'autrefois et de toujours, n'est pas près de se résigner:

 

Je resterai fidèle à l'école de Guillaume Apollinaire. J'ai aimé, et je continuerai d'aimer, ce monde qui a disparu. Je l'aimerai avec ses inventions, ses formes nouvelles, ses horreurs et le bien qui travaille malgré tout au secret de la pâte. Il est là ce royaume présent au milieu de nous et dont il avait par bien des manières désiré s'approcher.

 

Francis Richard

 

Ma vie avec Apollinaire, François Sureau, 160 pages, Gallimard

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

L'or du temps (2020):

- Livre I, Des origines à Draveil

- Livre II, Mystiques parisiennes

- Livre III, Mes cercles dérangés

 

Sans la liberté (2019)

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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 16:45
Pour l'amour d'Elena, de Yasmina Khadra

Au village, alors que nous n'avions pas encore frémi aux vertiges de la puberté, Elena et moi, on nous appelait déjà les "fiancés".

 

L'Enclos de la Trinité se trouve dans le Chihuahua, au Mexique. Elena, quinze ans, et lui, Diego, seize, parce que le village était désert, s'en sont éloignés pour gagner la chapelle déglinguée et la bâtisse décoiffée qui sont de la fin XIXe.

 

Entrant dans la bâtisse au toit crevé, ils sont fortuitement tombés sur un dormeur et l'ont réveillé. Un énorme revolver au poing, le type a saisi Elena par le poignet et l'a attirée contre lui. Avec son arme, il le tenait [Diego] en respect.

 

Sans que celui-ci, pétrifié, intervienne, le fauve a violé Elena sous ses yeux. Puis il est parti, son forfait accompli. Diego s'est alors approché d'elle pour l'aider à se relever, mais elle l'a repoussé et pour la dernière fois lui a adressé la parole:

 

L'homme de ma vie?... Tu parles d'un homme!

 

Quatre ans plus tard, Elena disparaît. Un gamin l'a vue partir avec Osario, près de la quarantaine, qui, de temps à autre, se pavane au village, dans une caisse de nabab, avant de retourner, à Ciudad Juárez, à son joli pied-à-terre avec jardin

 

Après des atermoiements, Diego part à Juárez, la plus grande cité de l'État de Chihuahua, avec son cousin Ramirez, ayant promis de ramener Elena à sa mère, Dolores, avec l'argent de Petra, la mère d'Osario, convaincue de son innocence. 

 

Pour l'amour d'Elena, Diego, pendant des semaines, parcourt la ville des cartels à sa recherche. Il va y devenir un homme, comme on l'entend dans de tels (mi)lieux et comme, tout le temps dans ses bouquins, il n'imaginait pas l'être un jour.

 

Avec force réalisme, Yasmina Khadra raconte cette quête dans un monde où les hommes se muent en bêtes qui défendent âprement leurs territoires. Être devenu un tel homme suffira-t-il, s'il la retrouve, pour être celui de la vie d'Elena?

 

Francis Richard

 

Pour l'amour d'Elena, Yasmina Khadra, 336 pages, Mialet-Barrault

 

Livres précédents chez Julliard:

 

L'équation africaine (2011)

Les anges meurent de nos blessures (2013)

La dernière nuit du Raïs (2015)

Dieu n'habite pas La Havane (2017)

Khalil (2018)

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 19:30
Un été anglais, de Marc Desaubliaux

Mon cher Fabrice,

Je ne sais pas si vous recevrez cette lettre. Je l'espère vraiment. Je suppose que vous devez vous souvenir du mois de juillet 1968 à High Wycombe, Langley Manor. La famille Crown. C'est si loin, je sais, mais vous aviez quinze ans et vous ne pouvez pas avoir oublié. Mon cher, j'ai besoin de vous voir d'urgence, venez vite, s'il vous plaît...

 

Comment Fabrice Matringhem ne se souviendrait-il pas? Quand, en novembre 2009, cette lettre lui parvient - c'est son frère Nicolas qui la lui a transmise -, il est abasourdi.

 

Juillet 1968 est Un été anglais qui a bouleversé sa vie. Il en subit encore les séquelles. On peut même dire qu'il ne s'est jamais remis de cet été-là et que sa vie est restée là-bas.

 

Il y avait déjà un monde entre la France qu'il venait de quitter et l'Angleterre qu'il abordait, d'autant que Lady Crown faisait partie de la Nobility et Lord Crown de la Gentry:

 

Tous les deux appartiennent à la Gentility.

 

En principe, Fabrice était venu pour un séjour linguistique bien que son anglais soit parfait. Mais, indépendamment d'une autre façon de vivre, il allait apprendre tout autre chose.

 

Ce garçon d'une grande timidité, plutôt farouche, a du mal à acquérir les bonnes manières de ce milieu huppé et se demande s'il est ou peut devenir à son contact un Gentleman...

 

Il aime surtout dessiner, des pays imaginaires avec leurs villes, leurs routes, auxquels il appose des couleurs, traînées régulières ou non, et où il dépose toute sa personnalité.

 

C'est Lady Crown qui se charge de lui faire visiter les lieux et les environs. À l'occasion d'une de leurs sorties, elle se fait entreprenante et l'embrasse, il ne peut rien faire contre:

 

Ma politesse, mon respect pour son âge. Je n'étais pas chez moi.

 

Il faut croire que ce moment de honte lui passe vite, puisque, peu de temps après, c'est lui qui se jette sur elle et l'embrasse, et que c'est elle qui doit, alors, calmer ses ardeurs.

 

Ce n'est que partie remise. Lady Crown, la quarantaine, initie le jeune homme au plaisir physique, auquel il prend goût: Lord Crown vit la semaine à Londres pour ses affaires...

 

Tout se passe bien jusqu'à la mi-juillet où les enfants des Crown, Mary, quinze ans, et William, douze ans, passent leurs vacances à Langley Manor. C'est ce qui va tout changer.

 

Fabrice doit abréger son séjour et ne remettra plus les pieds en Angleterre pendant plus de quarante ans. La lettre de Lady Crown lui donne l'occasion d'y retourner. On ne sait jamais:

 

Tout peut redémarrer encore. Peut-être. Miracle auquel je ne crois cependant pas.

 

Fabrice, qui suit une analyse et auquel son psychiatre prescrit des médicaments, a besoin de retourner sur place pour se défaire du garçon de quinze ans complexé qu'il est resté.

 

Pourquoi Lady Crown veut-elle le voir d'urgence après tant d'années? Marc Desaubliaux ne le révèle qu'à la fin de ce récit salutaire où les événements de 68 côtoient ceux de 2009.

 

Francis Richard

 

Un été anglais, Marc Desaubliaux, 342 pages, Des auteurs - Des livres

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10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 19:30
Un été avec Rimbaud, de Sylvain Tesson

Du 29 juin 2020 au 20 août 2020, du lundi au vendredi à 8h55, sur France Inter, Sylvain Tesson a passé Un été avec Rimbaud. Ce n'était pas un été comme les autres - mais n'est-ce pas toujours le cas? - , car le pneumocoque chinois (covid en langue globale) l'avait précédé et suivi.

 

Arthur Rimbaud ne pouvait imaginer - et Dieu sait que son imagination était fertile - qu'au printemps de cette année-là, il faudrait une attestation pour flâner sous les ombrages, que les hommes seraient considérés comme du cyberbétail et qu'ils seraient mis en congélation sanitaire.

 

Sylvain Tesson pose une question existentielle et émet la possibilité d'une réponse à celle-ci: Que peut produire l'esprit humain après ces objurgations étatiques: "Soyez prudents"? Une saison dans l'eau tiède peut-être. Il va de soi que ce pire des mondes qui s'affirme n'a rien de rimbaldien...

 

Sylvain Tesson rappelle qu'on peut se munir de l'oeuvre entière, poèmes et correspondance de Rimbaud, dans La Pléiade, pour moins de la moitié du montant de l'amende de 135 euros du nouvel ordre cyber-sanitaire: sur la route, c'est un viatique plus précieux qu'un guide de randonnée.

 

Arthur Rimbaud est rien moins que prudent, n'est pas réductible à un archétype: sa trajectoire aimante les contraires. À côté du démolisseur il y a le bon élève. L'un terrifie les docteurs, l'autre est épris de goût classique. Sa formation classique lui permet d'être absolument moderne, mais:

 

Impossible [...] de ne pas songer que Chénier1 au pied de la guillotine comme Rimbaud au seuil de lui-même recelaient en eux "quelque chose, là", supérieur à la somme des emprunts, à l'action des influences et à l'amoncellement des références.

 

Rimbaud veut redire le monde et, pour ce faire, changer la langue - il malmène la langue parce qu'il l'aime -, c'est-à-dire exprimer l'inexprimable: La vérité de Rimbaud, sa valeur et son éternité se tiennent dans ses vers. Mais ils n'ont pas été compris, leur musique propre n'a pas suffi:

 

L'hermétisme des poèmes donne à chaque lecteur l'occasion de se prétendre le Champollion de la pierre de Rosette...

 

Plutôt que de les comprendre, ne faut-il pas seulement accepter ce qu'ils donnent à voir? Les poèmes de Rimbaud projettent des images dans la psyché du lecteur. Ils ne démontrent pas, ils n'expliquent rien. Ni thèses, ni analyses. Les mots projettent des scènes sur le plafond de nos crânes.

 

Rimbaud est le poète de la route - ses antidotes de l'ennui sont la poésie et le voyage. La route est une recherche initiatique, définie dans Les illuminations: Trouver le lieu et la formule. Cela ne va pas sans souffrances. Rimbaud les accepte: La route a parfois cet usage: racheter les forfaits.

 

Sylvain Tesson sait ce que veut dire la dromomanie, cette pathologie des embarquements dont les vagabonds de la vie tentent de calmer les accès en prenant la route. Il en est atteint, comme Rimbaud: Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens (Lettre à Izambard):

 

On en meurt (comme Rimbaud) ou l'on en devient idiot...

 

Francis Richard

 

1 - Sur l'échafaud, il se toucha le front et murmura: "Et pourtant, il y avait quelque chose, là."

 

Un été avec Rimbaud, Sylvain Tesson, 224 pages, Équateurs

 

Dans la même collection:

Un été avec Pascal d'Antoine Compagnon (2020)

Un été avec Paul Valéry, de Régis Debray (2019)

Un été avec Homère, de Sylvain Tesson (2018)

Un été avec Machiavel, de Patrick Boucheron (2017)

Un été avec Victor Hugo, de Laura El Makki et Guillaume Gallienne (2016)

Un été avec Baudelaire, d'Antoine Compagnon (2015)

Un été avec Montaigne, d'Antoine Compagnon (2013)

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8 mai 2021 6 08 /05 /mai /2021 16:45
La Princesse au petit moi, de Jean-Christophe Rufin

La profession d'Aurel Timescu, d'origine roumaine, est Consul. Au moment où commence ce nouvel épisode de sa vie improbable, il est en attente d'affectation.

 

Mal aimé par la direction des ressources humaines de son administration, il est heureux de ne rien faire, mais cela ne va pas de soi, même dans l'administration.

 

En effet, fonctionnaire calamiteux mais titulaire, il [est] condamné à enchaîner les postes subalternes mais ingrats. Fatigué, il espère pouvoir se reposer un peu.

 

C'est sans compter avec la réputation que lui a faite un de ses anciens supérieurs qui lui a certainement gardé une rancune tenace et prétend l'avoir en estime.

 

Ainsi est-il contacté à Paris par l'Ambassade de la Principauté de Starkenbach, 123 km2, 52000 habitants, voisine de l'Allemagne, de la Suisse et de l'Autriche.

 

Là-bas, Aurel est reçu par le prince Rupert qui, comme il est inconnu et réputé discret, lui demande d'enquêter sur la disparition de sa femme, la princesse Hilda.

 

Hilda est la souveraine de cette petite monarchie constitutionnelle dont le premier ministre est une femme qui ne l'apprécie guère et guette son moindre faux pas.

 

Aurel est emprunté, maladroit, mal fagoté, mais c'est un sacré enquêteur, bien qu'il n'ait pas de méthode. Il sait seulement qu'il doit s'imprégner de l'être disparu:

 

Comme un chien, il avait besoin de faire entrer jusque dans les recoins les plus archaïques de son cerveau des odeurs, des formes et des images.

 

Il doit retrouver la princesse Hilda, disparue depuis trois semaines, parce qu'elle a organisé une proche conférence internationale sur les enfants victimes de guerre.

 

L'absence de la souveraine le jour de l'inauguration de cette conférence créerait une crise politique sans précédent et serait sans doute mal interprétée par ses sujets.

 

Aurel enquête donc, à sa manière. Il se rend sur les lieux que fréquente la princesse, en Corse et à Paris. Il reconstitue le quotidien de cette femme et son passé.

 

À cette enquête pleine de surprises, Jean-Christophe Rufin donne quelque piquant. Car la clé psy se trouve dans l'enfance de Hilda, qui, retrouvée, confie à Aurel:

 

Mon moi, mon petit moi, brisé par l'irruption brutale en plein milieu de mon enfance, d'un destin inattendu de souveraine sortait des décombres de mon passé et reprenait vie.

 

Le lecteur ne peut qu'avoir de la compassion pour un Aurel, dont la vie personnelle pitoyable contraste avec le flair dont il sait faire montre pour aider les autres.

 

Francis Richard

 

La Princesse au petit moi, Jean-Christophe Rufin, 384 pages, Flammarion

 

Livres précédents chez Flammarion:

Le Suspendu de Conakry (2018)

Le Flambeur de la Caspienne (2020)

 

Livres précédents chez Gallimard:

Sept histoires qui reviennent de loin (2011)

Le collier rouge (2014)

Check-point (2015)

Le tour du monde du roi Zibeline (2017)

Les sept mariages d'Edgar et Ludmila (2019)

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27 avril 2021 2 27 /04 /avril /2021 22:55
Le choix, Recueil de nouvelles de jeunes talents

La revue choisir n’est pas un organe de propagande, mais de discernement. La revue est restée fidèle aux intuitions spirituelles de ses fondateurs, désireux de doter la Suisse romande d’une publication d’inspiration chrétienne qui favorise le dialogue œcuménique et interreligieux. Une revue qui ne soit pas enfermée dans les frontières étroites d’une confession ou d’une école théologique.

 

Cette revue a été fondée il y a quelque soixante ans par des jésuites de Suisse romande. Pour célébrer sa fondation, en novembre 1959, elle a organisé un concours de nouvelles, auquel ne pouvaient participer que de jeunes talents, c'est-à-dire qu'ils devaient avoir 35 ans tout au plus.

 

Comme le dit le père Pierre Emonet, directeur de la revue, dans la préface, Une trentaine de talents ont eu le courage de répondre. Âgés de 11 à 35 ans, ils représentent un large éventail générationnel. Comme le dit Eugène dans sa postface, La revue choisir a choisi comme thème Le choix. Au-delà de la simple boutade, ce sujet est éminemment dramatique.

 

Le choix, coédité par la revue choisir et les éditions Slatkine, comprend douze nouvelles retenues par le jury. Le plus jeune talent n'a effectivement que 11 ans et le plus vieux, 35. Les choix auxquels sont confrontés les personnages principaux de ces nouvelles sont bien dramatiques: il ne s'agit pas dans ces nouvelles de choix entre deux bonheurs, pour reprendre l'expression du père Emonet.

 

Dans Lignine de Fanny Desarzens, le personnage, auquel le narrateur s'adresse à la deuxième personne du singulier, excelle à travailler le bois. C'est un manuel qui s'ennuyait à l'école. Un jour il assiste à la chute d'un mélèze tronçonné par des bûcherons: Un liquide a coulé: la sève a suinté de l'énorme plaie. Après ce traumatisme, perturbé, il choisit de ne plus exercer son métier. 

 

Dans Le(s) choix du couple de Tristan Schenker, le narrateur et sa compagne, Lise, ont l'habitude de tout décider ensemble. Or, pour la première fois, dans l'existence de leur jeune couple, Lise a fait un choix sans le consulter, du moins est-ce ce qu'il croit et qui le chagrine, jusqu'au moment où il se rend compte qu'elle dit vrai quand elle prétend avoir tenté de le faire avec lui...

 

Dans La meilleure solution d'Antoine Vuille, le personnage hésite indéfiniment entre accepter de partir aux États-Unis pour intégrer une prestigieuse école américaine d'art et de design et rester à Lausanne et s'inscrire à l'ECAL (École cantonale d'art de Lausanne). La solution qu'il choisit n'est pas, à proprement parler, courageuse, elle serait plutôt douloureuse...

 

Dans Cinq petites lettres de Sonia Russo, Meredith a deux semaines de retard. Pour se rassurer elle fait un test. Il s'avère positif. Elle n'ose pas en parler tout de suite à Antoine. Quand elle le lui apprend, ils passent par tous les états d'âme avant de faire un choix - il lui était revenu à elle, même si elle n'avait pas occulté le sien -, mais cinq petites lettres feront la différence... 

 

Dans D'abord ce sont les bêtes de Lisa Martin Perotti, Liya et son ami Zenebe font face à la sécheresse. Ils ont le choix entre emmener leurs bêtes là où il aurait plu ou y aller préalablement pour se rendre compte par eux-mêmes avant de faire un voyage avec elles qui pourrait leur être mortel. Mais est-ce seulement les bêtes qui meurent si le voyage n'est plus possible?

 

Dans Sur la cuvette de Léna Furlan, la narratrice décrit tout le périple qu'elle accomplit pour rentrer chez elle. Le temps s'écoule, comme la pluie. Le lecteur se demande de quel choix il s'agit. Il ne l'apprend qu'au moment de la chute, alors que le compte à rebours est sur le point d'être terminé, et qu'en fait elle n'a plus le choix...

 

Dans Racines de Victor Comte, une jeune femme s'approche d'un homme dans un bar et lui dit: Tu n'es pas venu. Elle est venue exprès de Suisse pour le voir. Évidemment, elle avait le choix. Elle n'aurait pu ne pas venir. Mais elle veut comprendre pourquoi elle a été éloignée de lui et des siens. En Suisse se trouvent peut-être tous ses liens, mais elle n'y a aucune racine...

 

Dans Saint-Kilda de Marie Favre, les uns après les autres les habitants quittent l'îlot écossais où peu à peu ne restent plus que des enfants et des vieillards. Le choix est de partir ou non sur le dernier vaisseau aux couleurs de l'Union Jack. Quel est le bon choix? Il faut bien de toute façon que la narratrice en fasse un, sans savoir si c'est le bon, ou pas...

 

Dans Vivre ou mourir de Bénédicte Mary Sahli, le narrateur a vingt ans. Il n'a pas le choix. Après l'attentat contre l'archiduc François-Ferdinand, le 28 juin 1914, la guerre, qu'il ne connaît pas, commence, et il est mobilisé. Pendant la bataille, cependant, il fait un choix, celui de vivre. Mais il ne sait pas si ce n'est pas finalement celui de mourir...

 

Un monde en briques d'Augustin Lathion est un récit qui apparaît surréaliste au lecteur tant qu'il n'a pas compris la pleine signification du titre. Car l'un des personnages, par ses choix successifs, a entraîné une escalade d'événements plus invraisemblables les uns que les autres: le battement d'ailes d'un papillon a vaincu toute passion...

 

Dans Un choix inattendu de Kevin Despond, des gens ternes et insignifiants vivotent dans un coin perdu des Montagnes Rocheuses. Au-dessus, sur la hauteur, vit un avocat de renom, un avocat de Denver, dans un lodge. Jusque-là, il ne leur avait pas prêté attention, mais une rencontre avec l'une d'entre eux et une information lui font faire un choix... inattendu de sa part.

 

Un choix, choisir? est écrit par le plus jeune des talents retenus, Théodore Montavont. Il raconte, en prêtant sa plume à plusieurs voix, comment un garçon prénommé Labib choisit de quitter la Syrie en guerre, de prendre le bateau pour l'Europe en versant au passeur la moitié de la fortune qu'il possédait avec sa mère, et qu'elle lui a donnée, pour aboutir dans un centre d'hébergement...

 

Les thèmes traités dans ces textes montrent les préoccupations de ces nouvelles générations (qui leur ont été soufflées quelque peu par les précédentes). La façon de les traiter diffère d'un texte à l'autre, mais elle révèle une maturité dans l'expression. Les termes employés sont révélateurs de l'époque, mais pas seulement, ce qui veut dire qu'il y a aussi transmission.

 

Francis Richard

 

Le choix, Recueil de nouvelles de jeunes talents, 126 pages, Slatkine

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26 avril 2021 1 26 /04 /avril /2021 22:55
Le Pantin Assassiné, de Michel Cretton

Sommes-nous tous des pantins suspendus aux fils de notre destin? Il revoit le cadavre gisant dans cet appartement.

Un pantin assassiné.

Un pantin dont les fils ont été coupés. A-t-il rejoint le néant, résultat d'une vie, comme il l'a toujours cru, ne présentant que le sens que l'on veut bien lui donner?

 

Le pantin assassiné est un astrologue, Jean-Baptiste Moren. Son cadavre a été trouvé par une amie qui avait rendez-vous avec lui à 17 heures, Sybille de Preux. C'est elle qui a appelé la police. L'inspecteur Roman Reinhart et sa coéquipière Natacha Krieg sont chargés de l'enquête. Très vite, il s'avère que la victime ne s'est pas donné la mort, mais qu'elle lui a été donnée, dixit la légiste.

 

L'assassinat a eu lieu le dimanche 9.11.2014 au domicile de Moren, 7 rue de l'Église, à Sion, à 14 heures 30. Il a reçu un coup au crâne, à l'endroit le plus sensible de la tête. Les enquêteurs ne savent pas que celui-ci tient un journal intime, dans un carnet Moleskine noir... Il l'a prénommé Vladimir imaginant qu'il est russe et non pas anglais, comme l'origine du mot l'indique.

 

Chaque fois qu'il écrit dans ce journal, Jean-Baptiste s'adresse à lui comme à un confident, et, comme il s'agit d'un intime, il le fait en commençant chaque passage par un affectueux Cher Vlad. Le lecteur est dans la confidence de ce journal, dont des extraits terminent la plupart des chapitres, ce qui ne veut pas dire qu'il comprenne toujours le jargon de Moren qui se veut surtout thérapeute.

 

Dans ce journal, il est question d'astrologie, mais aussi d'écrits gnostiques, intelligibles par les seuls initiés. Sybille, bien que travaillant dans le service social, s'y connaît justement en ésotérisme. Pour en démontrer à l'inspecteur Reinhart le caractère scientifique, elle lui fait une démonstration de géomancie qui lui prédit une  imbrication néfaste de sa vie personnelle dans sa vie professionnelle.

 

Les enquêteurs s'intéressent en effet d'abord à Sybille, mais aussi à son mari Kevin repéré à proximité du lieu du crime. Par ailleurs, une connaissance du pantin, Tino, connu, pour ses embrouilles, a pris le café avec lui à l'heure du dîner1 le même jour. Enfin, selon des témoignages de voisins, une jeune femme, peut-être chinoise, a été vue s'en allant de chez lui en tout début d'après-midi. 

 

Les seuls éléments concrets sont un post-it portant le nom de Solumane et un bouton de soutane, qui pourrait appartenir à un prêtre aperçu alors qu'il partait en scooter. Comme l'histoire se passe en Valais, une des pistes pourrait donc être la Fraternité, où les membres portent encore cet habit ecclésiastique. Mais le procureur qui dirige l'enquête s'oppose à ce que cette piste soit suivie...

 

L'intérêt du roman de Michel Cretton se trouve bien sûr dans l'intrigue policière, mais aussi dans les différents débats sur la conception de la vie, sur les thèses mondialistes et altermondialistes, sur ce qui oppose, ou pas, sciences et croyances. Ce n'est pas pour rien qu'il lui a donné le sous-titre de polar ésotérique. Mais, ce qui est remarquable, ce sont les dialogues et comportements.

 

En effet l'auteur rend très bien rendre compte de la personnalité de chacun de ses personnages aussi bien par leurs éléments de langage que par les attitudes qu'ils adoptent en situation. La légiste s'exprime et réagit ainsi différemment que l'inspecteur, l'ébéniste qu'il rencontre, sa coéquipière ou l'évêque à la tête de la Fraternité. Ce faisant il les donne vraiment à voir au lecteur: c'est appréciable.

 

Aussi le lecteur ne doit-il pas se laisser rebuter par les dimensions de l'ouvrage, qui est de poids, dans plusieurs acceptions du terme, un vrai pavé. S'il s'intéresse à la dialectique, il sera servi. Il sera reconnaissant à l'auteur de le laisser libre d'arbitrer entre les différentes visions de ses protagonistes et de lui donner en maintes occasions matière à réflexion, sans lui imposer de prêt-à-penser.  

 

Francis Richard

 

1 - Repas de midi.

 

Le Pantin Assassiné, Michel Cretton, 592 pages, Station Five Avenue

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23 avril 2021 5 23 /04 /avril /2021 22:55
Jours à Leontica, de Fabio Andina

Fin novembre, à Leontica, le jour décline peu après cinq heures, et en un clin d'oeil il fait nuit.

 

Le narrateur raconte dans ce livre quelques Jours à Leontica, le village tessinois de son enfance, qu'il a passés en compagnie du Felice, un homme de nonante ans, qui ne les porte pas et qui, en tout cas, donne le change à ceux qui le côtoient.

 

Le narrateur peut en témoigner. Un jour de fin novembre, étant chômeur et disponible, il lui a demandé s'il pourrait le suivre dans ses journées, histoire de vivre un peu comme lui, et il avait accepté. Il ne se doutait pas à quoi cela l'engageait.

 

Le suivre a d'abord signifié de se lever tôt, avant cinq heures et demie et le chant du coq; ensuite d'aller avec lui par monts et par vaux, à pied - il est très alerte - ou en voiture; enfin d'adopter sa manière de vivre très personnelle et très nature.

 

Les premiers jours, le Felice marche pieds nus. Il faut qu'il neige et fasse très froid pour qu'il mette des chaussures. Quand ils se déplacent en voiture, c'est le Felice qui conduit sa Suzuki, qui ne démarre que si elle est en pente ou poussée.

 

Une des particularités du Felice est de se rendre tous les jours en altitude, avant l'aube, pour se baigner dans l'eau glacée d'une gouille1 de quatre mètres de diamètre, nu comme un ver, le narrateur se faisant un devoir de faire de même...

 

Le Felice est le personnage principal de ce roman écrit par Fabio Andina, mais il n'est pas le seul personnage, loin de là. Car le narrateur décrit le microcosme qu'est le Val Blenio, où tous les habitants se connaissent et apprécient le Felice.

 

La modernité ne fait qu'effleurer ce monde qui vit à un autre rythme que dans les villes et où les solidarités naturelles ont toujours cours, ce qui n'empêche pas quelques différends ou moqueries entre habitants, mais sans conséquences.

 

Dans la vie tranquille et intemporelle du Felice, les gens se demandent pourquoi, dans la baïta2 familiale, il fait installer un deuxième lit à l'étage. Ce n'est qu'à la fin que ce petit mystère est éclairci, ainsi que deux autres qui lui sont liés...  

 

Francis Richard

 

1- Une flaque, une mare.

2- Petit chalet d'alpage.

 

Jours à Leontica, Fabio Andina, 256 pages, Zoé (traduit de l'italien par Anita Rochedy)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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