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27 janvier 2021 3 27 /01 /janvier /2021 16:50
La Promesse de Sa Phall'Excellence, de Max Lobe

Si vous n'êtes pas d'accord avec la langue que je vais utiliser pour dire cette histoire, alors rejoignez-moi seulement ici à Élobi, à la terrasse du bar de Uncle Godblessyou.

 

On l'appelle Mista AcaDa-Writa, le Raconteur d'histoires abracadabrantesques. L'histoire qu'il raconte dans sa langue à lui, mélange de mots français et anglais, souvent concaténés, et de parler ancestral, se passe en Crevetterie.

 

Dans cette histoire, il annonce rien de moins que le Grand Jour, autrement dit la Phallamparition, ou encore le Yaani. Ce jour-là sera celui où se réalisera la Promesse et où chacun se verra recevoir une portion d'huile de nkap:

 

Sa Phall'Excellence apparaîtra dans une cascade de lumières vives et chaudes. Sa Clith'Altesse, La Royale Bien-Aimée de tous les Crévettards se tiendra à Ses côtés.

 

Autant dire tout de suite que ce Grand Jour, comme toutes les belles promesses, ne se réalisera pas davantage que l'avenir radieux que d'aucuns espéraient ou que les lendemains que d'autres auraient tellement voulu entendre chanter.

 

Toutes les tyrannies font miroiter des promesses de nkap  à ceux qu'elles s'emploient à assujettir, sachant qu'elles n'engagent que ceux à qui elles sont faites. Or il faut savoir que [l'huile de nkap] favorise la poussée capillaire... 

 

Mista AcaDa-Writa a pour héraut un Grand Fou, qui n'est, pas plus que les autres, prophète en son pays, Dibéa Bi Nkondò. Il est dans sa tête et prétend connaître le secret de la Promesse, dont il ne faut pas douter, du-tout-du-tout.

 

Les tyrannies n'aiment pas être contrariées. Ceux qui s'y risquent encourent une peine. En Crevetterie, c'est la peine Barbecue: est barbenculé, par exemple, celui qui est présumé coupable et terriblement coupable de douter.

 

Au lieu de recevoir leur portion d'huile de nkarp, les Crévettards se font tondre au sens propre et figuré par les Caleos-Cabellos qui n'ont de cesse de gratter jusqu'au sang leurs calebasses, ne leur laissant pas une p'tite noisette de cheveu.

 

Cela ne vous rappelle rien? En tout cas l'épilogue de cette histoire de Promesse ne surprendra pas le lecteur quelque envoûté qu'il soit, nessa, par cette langue enrichie de néologismes auxquels il aura fini par s'habituer:

 

Le silence porte un nom.

Ce nom est teinté de sons.

 

Francis Richard

 

La Promesse de Sa Phall'Excellence, Max Lobe, 144 pages, Zoé

 

Livres précédents:

 

39 rue de Berne (2013)

La trinité bantoue (2014)

Confidences (2016)

Loin de Douala (2018)

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23 janvier 2021 6 23 /01 /janvier /2021 20:00
L'étoile bleue de Sibérie, de François Hüssy

Georgette et quelques autres - Jean-Claude, le mari, le père et la mère, l'amant toujours provisoire - forment le cercle des principaux partenaires-spectateurs de la tragi-comédie de Patricia, réglée pour émoustiller son maître invisible, entretenir son désir qui la fait vivre.

 

Cette tragi-comédie de François Hüssy se déroule le temps d'un week-end et met aux prises deux soeurs, Georgette, l'aînée, et Patricia, la cadette: il est difficile d'imaginer que des soeurs puissent être aussi dissemblables qu'elles deux.

 

Autant Patricia est irrésistible avec ses yeux dont la couleur est celle de L'étoile bleue de Sibérie, cette ravissante petite fleur, autant Georgette est résistible. C'est du moins ce qui semble en les comparant physiquement et moralement.

 

Car Patricia a un corps divin, bien proportionné, avec tout ce qu'il faut, là où il le faut, tandis que Georgette, au prénom paradoxal, est au contraire un véritable remède à l'amour, étant plus qu'enveloppée, pour ne pas dire carrément obèse.

 

Si Patricia collectionne les amants, Georgette est désespérément vierge et ne connaît que le substitut des plaisirs solitaires. Il en résulte une rivalité entre elles qui disparaît quand elles se retrouvent toutes deux seules ensemble, ce qui est rare.

 

Jean-Claude et Patricia forment un couple insolite. Il n'ignore rien de ses frasques, mais, une fois l'adultère terminé, elle lui laisse toute latitude pour faire un sort à son amant provisoire, dont elle ne cherche ni ne veut plus entendre parler.

 

Ce qui va perturber ce scénario répétitif et lassant, c'est le comportement, de Serge, le dernier amant provisoire. Georgette a surpris Patricia en pleine action avec lui, dans son propre studio, dont elle a eu la faiblesse de lui donner une clé.

 

Il faut croire que Serge, qui s'appelle en réalité Frédéric et qui est un fabulateur né, a le mensonge contagieux, puisqu'il devient pour les membres du quatuor une seconde nature, ce qui, inévitablement, a des effets tragi-comiques sur eux.

 

Georgette, pas dupe, rappelle à Serge qu'entre le mensonge et la réalité, il y a la fiction. Elle lui demande donc implicitement, plutôt que de mentir, d'écrire un roman: en s'éloignant de la réalité, la fiction, elle, peut s'approcher de la vérité.

 

L'auteur applique lui-même le précepte. À la fin du roman, il dévoile le maître invisible dont il est question au tout début. C'est l'instant de vérité pour Patricia et Georgette: seule la vérité blesse, dit-on, mais c'est, en l'occurrence, salutaire.

 

Francis Richard

 

L'étoile bleue de Sibérie, François Hüssy, 280 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents:

 

Les deux premiers volumes de la trilogie Le voyage de tous les vertiges:

Dans un reflet rouge sur l'eau noire (2012) (rebaptisé: La porte pourpre des étoiles)

Le grand peut-être (2017)

 

Les îles naufragées (2018, édition revisitée de celle de 1998)

Cri de lumière (2019, réédition de celle de 2010)

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15 janvier 2021 5 15 /01 /janvier /2021 23:55
Un itinéraire avec Rimbaud - suivi de - Lettre à Philippe Rahmy, de Gilberte Favre

Ce sont deux récits, sur deux hommes, qui sont morts jeunes et qui, comme Gilberte Favre, écrivaient et voyageaient.

 

Dans Itinéraire avec Rimbaud, chaque chapitre du récit est précédé d'une citation du poète. La première est tirée de Ma bohème où il se dit petit poucet rêveur...

 

Gilberte Favre prétend qu'elle est une petite poucette mais pas si rêveuse. Il faut dire qu'elle raconte la vie à partir de ce qu'elle se rappelle et que ce ne sont pas que des souvenirs roses: ils sont jalonnés de souffrances, de guerres ou d'exodes.

 

Car la vie, qu'elle a appris à connaître, n'est pas seulement sa vie puisqu'elle s'est également nourrie de celles des autres, aussi bien à la faveur de ses rencontres en parcourant le monde que dans les livres, sans lesquels elle ne serait pas née...

 

Après être née avec les livres, elle a vécu, de 1947 à 2020, plusieurs époques, dans les premières desquelles ses contemporains reconnaîtront leur monde d'avant, qui n'a rien à voir avec celui d'aujourd'hui et ne préfigure pas celui d'après.

 

On ne lisait pas les mêmes livres; on n'avait pas les mêmes rapports avec la religion; on ne voyageait pas dans les mêmes pays; on était heureux de constater que Rimbaud n'avait pas seulement laissé des traces à la Charles-town de Verlaine...

 

En dépit de tout ce qu'elle a connu, Gilberte Favre continue à croire en l'être humain: La musique et le chant des oiseaux, la nature et le rire des enfants, le sens de l'humour et l'esprit de fraternité m'accompagneront toujours. Et les livres.

 

Dans Lettre à Philippe Rahmy, Gilberte Favre écrit à l'auteur, qu'elle aurait aimé rencontrer en vrai mais qui s'en est allé juste après lui avoir envoyé le 29 août 2017 un premier et dernier courriel, depuis sa résidence littéraire à Montricher. 

 

Les livres de Philippe Rahmy permettent effectivement de croire en l'être humain: Aujourd'hui, plus que jamais, nous avons besoin de tes mots, de ta vision, écrit Gilberte Favre qui a découvert sa plume étincelante en lisant Béton armé.

 

Gilberte et Philippe ont certes partagé des territoires communs mais ils auraient pu ensemble parler littérature. À défaut, à travers ses livres, elle se sent proche de lui et comprend pourquoi sa mère et sa femme l'admirent et l'aiment:

 

Le don d'empathie est dans tes gènes.

Atteint dès ta naissance de la maladie "des os de verre", tu as choisi, au lieu de t'apitoyer sur ton sort, d'apprendre et de découvrir le monde. Tu l'as fait avec autant de générosité que d'humilité.

 

Dans ce récit, Gilberte Favre donne envie de lire les deux derniers livres de Philippe Rahmy, Pardon à l'Amérique, paru à La Table Ronde en 2018, et Terre sainte, roman inachevé, qui, disait-il, se nourrit d'une démarche personnelle:

 

Juif par ma mère allemande, musulman par mon père égyptien, chrétien par mon baptême, j'interroge et je deviens cet héritage.

 

Gilberte donne enfin envie de lire le premier livre de Philippe, Mouvement par la fin, un portrait de la douleur, où il dit ce qu'est la nature profonde de la fraternité: Notre misère n'est plus du livre, ni du corps, mais faite de notre ressemblance.

 

Dans sa note, l'éditeur résume le livre: La manière dont Gilberte se penche sur ces deux destins (je vais dire quelque chose de déplacé) me fait penser à certains tableaux bibliques où Véronique tend un linge sur la face douloureuse du Christ. 

 

Il précise avec justesse: En effet, souvent Gilberte Favre, comme ses amis Corinna Bille et Maurice Chappaz semblent sortis d'un chapitre de la Bible, d'où cette fraîcheur de sentiment et cette délicatesse qui se manifeste avec force et délicatesse.

 

Francis Richard

 

Un itinéraire avec Rimbaud -suivi de - Lettre à Philippe Rahmy, Gilberte Favre, 184 pages, Éditions de l'Aire (à paraître)

 

Livres précédents:

 

Des étoiles sur mes chemins, L'Aire (2011)

Corinna Bille, le vrai conte de sa vie, L'Aire bleue (2012)

Guggenheim Saga, Editions Z (2016)

Dialogues inoubliés avec Maurice Chappaz, Éditions de l'Aire (2016)

 

Livres de Philippe Rahmy, à La Table Ronde:

 

Béton armé (2014)

Allegra (2016)

Monarques (2017)

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 19:15
L'ami arménien, d'Andreï Makine

Là, à notre hauteur, c'est le même air qu'au milieu des nuages, n'est-ce pas? Donc le ciel commence à partir d'ici, et même plus bas, tout près de la terre, - en fait, sous nos semelles!

 

C'est le raisonnement que Vardan, L'ami arménien, tient au narrateur, alors qu'ils ont quatorze et treize ans, respectivement. Ce raisonnement d'homme mûr offrait à cet orphelin une autre manière de vivre et de voir.

 

Ce n'était pas la seule découverte qu'il devrait à Vardan. Il le vit venir en aide à une prostituée ivre que deux hommes venaient tout juste de rabaisser, puis porter un jugement radical et singulier sur leur comportement.

 

Peu après, des agresseurs, en bande, parce qu'il est chétif, maladif, différent des autres, pas normal, prennent plaisir à maltraiter Vardan que le narrateur défend. En fuyant ensemble, ils se retrouvent au Bout du diable.

 

Le Bout est un quartier de la ville de Sibérie où se déroule ce roman d'Andreï Makine. Ce dernier y célèbre l'amitié et s'interroge sur l'identité de son ami dans le monde soviétique des années 1970 avant de répondre:

 

La vraie identité de cet enfant, son unique véritable origine était cette journée d'automne, lente et ensoleillée, à l'écart des existences avides et hâtives des hommes.

 

Des Arméniens, attendant que soient jugés leurs proches, incarcérés dans un ancien monastère, se sont établis à proximité, dans le Bout, ce quartier mal famé. Les autres habitants parlent à leur propos de royaume d'Arménie...

 

Pour le narrateur, cette amitié sera comme un apprentissage de la vie, dont il ne tirera que plus tard toutes les leçons. En attendant il apprendra par son ami quelles tragédies recèlent les photos de famille appendues chez lui.

 

Il faudra que sa vie s'en aille, un demi-siècle après, pour que le narrateur se sente proche de cet ami tôt disparu et qu'il comprenne que l'étrangeté de son comportement s'expliquait par l'acceptation calme de ce qui allait arriver...

 

Francis Richard

 

L'ami arménien, Andreï Makine, 216 pages, Grasset

 

Livres précédents:

 

Le pays du lieutenant Schreiber, Grasset (2014)

L'archipel d'une autre vie, Seuil (2016)

Au-delà des frontière, Grasset (2019)

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9 janvier 2021 6 09 /01 /janvier /2021 20:40
La grande épreuve, d'Étienne de Montety

L'office est sur le point de se terminer. Le père Tellier vient de ranger le ciboire dans le tabernacle, il a vidé les burettes, nettoyé le calice et les coupes sur l'autel, et s'apprête à gagner la sacristie quand Daoud Berteau et Hicham Boulaïd surgissent. Ils sont vêtus de djellabas.

 

C'est ainsi que se termine le prologue du roman d'Étienne de Montety. Dès le départ le lecteur sait donc à quoi il peut s'attendre, s'il a présent à la mémoire l'assassinat, par des djihadistes, du père Hamel dans son église de Saint-Étienne-du-Rouvray, le 26 juillet 2016.

 

Dans l'assistance à cette messe de 9 heures, un 4 août, fête de Saint Jean-Marie-Vianney, en l'église de Brandes, il y a devant le père Tellier cinq religieuses, les Petites Soeurs, qui sont pour la plupart âgées. Parmi elles, Agnès est la plus jeune, la plus énergique.

 

À ces quatre personnes il faut ajouter une cinquième, Frédéric Nguyen, qui ne fait son apparition sur les lieux, qu'à la fin de l'épilogue mais qui est l'un des protagonistes de La grande épreuve, à laquelle ils sont confrontés au bout de leurs vies antérieures.

 

Car ce roman est leur histoire. Il s'agit pour Étienne de Montety de comprendre comment et pourquoi ces cinq personnes se sont retrouvées là, ce jour-là. Il observe minutieusement leurs existences et documente leurs évolutions. Il ne les juge pas. Il laisse cela au lecteur...

 

Georges Tellier, après avoir fait la guerre d'Algérie, est devenu prêtre. Dans les années 70, Agnès, à vingt-sept ans, a choisi de devenir religieuse, pour ne pas mener l'existence fade et conventionnelle de ses parents. Poussé par Audrey, Frédéric est entré dans la police.

 

Avant de redevenir Daoud, David a été adopté par Laure et François. Son physique trahit ses origines auxquelles il revient peu à peu avant d'en être un représentant extrême. Quant à Hicham, après être sorti de la délinquance, il trouve son salut dans un islam pur et dur.

 

Expliquer un tel crime religieux, comme le fait l'auteur, n'est pas le justifier. Peut-être cela donne-t-il les clés pour empêcher sa commission. C'est du moins ce que le lecteur espère après que lui ont été détaillés le comment et le pourquoi des engagements qui y conduisent.

 

Francis Richard

 

La grande épreuve, Étienne de Montety, 306 pages, Stock

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6 janvier 2021 3 06 /01 /janvier /2021 19:45
Le deuxième pas, de Damien Murith

Sournoise, acharnée, hideuse avec sa tête d'insecte, elle est la douleur.

 

En soixante-cinq textes, condensés, sans un mot de trop, d'une grande finesse, Damien Murith fait dans Le deuxième pas l'anatomie de la douleur, dès le premier pas du matin.

 

La douleur, quand nous l'éprouvons, nous fait peur. Nos proches la devinent, puisqu'elle est invisible. La colonne brisée de Frida Kahlo nous fait cependant penser qu'elle n'est pas laide...

 

La douleur, ses attentes, ne nous donnent pas envie de vivre, mais de pleurer, de parler de la profondeur de nos blessures, alors que nous ne devrions pas nous plaindre: Il y a pire.

 

Pour la faire cesser, il faudrait un miracle, notre espoir. Pour ne pas nous perdre en explications, nous mentons aux autres quand ils nous demandent comment nous allons bien.

 

Pourtant est-il possible de leur cacher que l'hôpital est notre résidence secondaire, que, pour le véhicule de nos âmes, le corps, le choix, comme le mouvement est un luxe?

 

La douleur nous offre des répits, mais c'est pour revenir, parce qu'elle est chronique. Alors, le salut se trouve dans le passé, notre terre, où nous semons les graines de notre futur.

 

On dit que les grandes douleurs sont muettes. Bien qu'invisibles et indicibles, les autres les comprennent parce que leurs mots pendent misérables tout au bout de nos yeux:

 

Les yeux de la souffrance parlent toutes les langues.

 

Tout cela n'est guère rassérénant et, pourtant, les graines du futur ayant été semées, celui-ci est bien présent dans les derniers textes de cette anatomie, qui ne peut être remède:

 

Au pied des hauts sommets, la douleur en bandoulière, nous retournerons chercher notre dignité. Car la dignité n'est pas la capacité de faire. Elle est l'éclat du regard, la fraîcheur du verbe.

Elle est le désir de vie.

 

Francis Richard

 

Le deuxième pas, Damien Murith, 80 pages, Labor et Fides

 

Les trois volets du Livre des maudits de Damien Murith sont parus à L'Âge d'Homme:

 

La lune assassinée, 112 pages (2013)

Les mille veuves, 104 pages (2015)

Le cri du diable, 120 pages (2017)

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5 janvier 2021 2 05 /01 /janvier /2021 19:10
Dans la ville provisoire, de Bruno Pellegrino

Je n'avais jamais visité cette ville, je ne la connaissais que par les images éblouissantes et kitsch qui lui étaient attachées. Je n'aurais pas eu envie d'y passer un week-end, mais l'idée d'y séjourner me séduisait.

 

À la demande de la fondation, le narrateur va effectivement séjourner dans cette ville pendant quelques mois. Le temps de s'en imprégner, au sens propre et au sens figuré.

 

La fondation lui a donné pour mission de trier les papiers d'une traductrice pour en dresser l'inventaire. Cette traductrice vient de recevoir un prix pour l'ensemble de sa carrière.

 

Pour accomplir sa mission, le narrateur s'installe dans une résidence où les conditions sont rudimentaires et qui se trouve sur une île qu'un large canal [sépare] du centre historique.

 

La traductrice habitait un vieux quartier tout à l'est de ce centre: il prend un bateau pour s'y rendre, non sans s'être muni de la clé que le secrétaire lui a fait parvenir par la poste.

 

Une fois sur place, il choisit la cuisine pour travailler. Comme il y fait froid, il monte chercher le radiateur d'appoint de la chambre, puis dispose les documents un peu au hasard.

 

Pendant les premiers temps il ne fait que déplacer des piles de papier d'une pièce à l'autre puis il se lance et esquisse des catégories: manuscrits, imprimés, lettres, photos...

 

Tout est humide, odorant dans cette histoire: la ville qui s'enfonce, la maison que la traductrice a laissée derrière elle, la chambre dans la résidence où il lit les livres qu'elle a traduits.

 

Le narrateur a le sentiment de n'avoir rien fait après plusieurs mois passés pourtant à remplir des cartons de déménagement et à dresser un inventaire qu'il enregistre dans un fichier.

 

La traductrice l'intrigue. Il cherche à se la représenter et, pour ce faire, tente de se mettre à sa place, de comprendre en quoi l'eau omniprésente peut avoir influé sur son existence.

 

La ville n'est pas seule à être provisoire. Tout le temps qu'il a passé chez la traductrice, tout ce qu'il croit savoir d'elle, tout cela est provisoire. Et peut être rapidement englouti...  

 

Francis Richard

 

Dans la ville provisoire, Bruno Pellegrino, 128 pages, Zoé (sortie le 7 janvier 2021)

 

Livre précédent:

 

Là-bas, août est un mois d'automne (2018)

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2 janvier 2021 6 02 /01 /janvier /2021 21:00
La grâce, de Thibault de Montaigu

Depuis des mois, je ne rencontrais que gêne et sourires goguenards. Toi croyant? La bonne blague. On connaît l'animal. Beaucoup de mes amis pensaient que j'en rajoutais. Que j'enjolivais. Travers d'écrivain. Je vivais les choses dans le seul but qu'elles soient dignes d'être racontées.

 

Pourtant ce n'était pas une blague, même si parler de Dieu aujourd'hui est tabou, incongru, voire inconvenant.

 

Thibault de Montaigu a rencontré Dieu dans ce haut lieu de spiritualité qu'est l'Abbaye Sainte-Madeleine du Barroux, dans le Vaucluse, seule abbaye bénédictine édifiée au XXe siècle, par Dom Gérard.

 

Il n'est pas venu là pour rencontrer Dieu. Il est venu là en quête de traces d'un fugitif célèbre, Xavier Dupont de Ligonnès, qui, jeune célibataire, avait coutume d'y faire des retraites spirituelles.

 

Alors qu'il est sur le point de repartir bredouille, il se rend à la chapelle des moines, où, au fond, un grand Christ drapé de pourpre est suspendu par des cordes.

 

Les moines bénédictins font leur entrée. Ils répondent en latin aux lectures faites par l'un d'entre eux, puis entonnent des hymnes, avec des voix comme libérées de toute chair.

 

Thibault clôt les yeux et sent en lui un point, une minuscule fleur de lumière qui commence à grandir, qui s'épanouit au son des notes, qui se répand à travers sa poitrine et qui remplit tout l'espace:

 

Dieu était là, à l'intérieur de moi et derrière toute chose. Ici et nulle part à la fois, dans l'infiniment petit comme dans l'infiniment grand...

 

Commence pour lui un chemin spirituel au cours duquel, malgré qu'il en ait, il apprend qu'il existe des vérités qui se situent au-delà de la raison.

 

Le livre qu'il projette d'écrire sur Ligonnès peut attendre. Un autre, qui lui demandera quatre ans de travail, naît sous sa plume. Il n'est pas sans rapport avec le mystère de l'incarnation qu'il a éprouvé au Barroux.

 

En effet, La grâce est dédié et consacré à son oncle Christian de Montaigu, devenu moine franciscain à l'imitation du Poverello d'Assise, dont l'itinéraire sur terre lui est comparable.

 

Christian a rencontré Dieu, au même âge que Thibault, sur une route d'Espagne, après s'être arrêté entre Madrid et Saragosse. Il s'est senti appelé par Dieu, a tout plaqué et est entré dans les ordres.

 

Dans ce livre où lui-même est touché par la grâce, Thibault reconstitue donc l'existence de son oncle au prix d'une longue enquête sur lui, menée après sa mort, étant passé à côté de Christian de son vivant, à cause de préjugés minables.

 

Le livre sur Ligonnès, un de ses amis l'écrira à sa place. Celui sur Christian aura été salvateur pour Thibault. Que faire de la révélation qu'il a éprouvée du Barroux? Il répond: 

 

L'écrire, en témoigner, réverbérer cette parole qui donne vie.

 

Comme Dieu lui a donné d'aimer les mots, c'est par les mots qu'il a essayé de lui donner chair, avec ce livre sur son oncle. 

 

À la fin de celui-ci, il se souvient d'une phrase de Julien Green où il dit que la grâce est comme un accord parfait au piano, et le péché cette distraction qui soudain nous fait sonner faux...

 

Francis Richard

 

La grâce, Thibault de Montaigu, 320 pages, Plon

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28 décembre 2020 1 28 /12 /décembre /2020 19:15
Genève-Kin 2020, La correspondance

Sur le titre Genève-Kin 2020, il convient de fournir une petite explication: Kin est en effet l'apocope de Kinshasa. Aussi le titre indique-t-il qu'un lien a été tissé entre Genève, en Suisse, et Kinshasa, en République Démocratique du Congo, au cours de l'année 2020 (en fait il a débuté fin 2019...).

 

Ce livre est le recueil d'une correspondance électronique entre d'une part Lolvé Tillmanns et Miss M. Bangala et d'autre part entre Anne-Sophie Subilia et Richard Ali A Mutu, c'est-à-dire entre deux romancières suisses et la promotrice du livre kinois et le romancier kinois, respectivement.

 

Le projet de cette correspondance a été porté et conduit par Max Lobe, qui est un Genevois d'origine camerounaise. Il fait partie d'un projet plus vaste qu'il a initié, Genèv'Africa. Il s'agit de jeter des ponts entre les auteurs suisses et africains continentaux. Aussi Kin n'en est-elle que la première étape.

 

Cet échange électronique encadre une visite des deux Suissesses à la Fête du Livre de Kinshasa en février 2020. Il sera suivi d'un voyage à Genève au printemps 2021 des deux Kinois: celui-ci devait avoir lieu en octobre 2020 à l'occasion du Salon du Livre de Genève mais a été reporté en raison de la Covid-19... 

 

Si Lolvé Tillmanns et Anne-Sophie Subilia vous sont peut-être connues, il est moins sûr que vous connaissiez Miss M. Bangala et Richard Ali A Mutu. Quoi qu'il en soit, ce livre est l'occasion de mieux connaître ces quatre acteurs du livre, qui se présentent par paire les uns aux autres, parfois de manière très personnelle.

 

Miss et Lolvé parlent d'abord d'identité et de féminisme, de ce que cela veut dire sur leur continent respectif. Puis, Je suis avant tout une lectrice, dit Lolvé; à quoi Miss lui répond qu'elle est une lectrice compulsive. Au terme de leur échange, chacune aura commencé à découvrir les lectures de l'autre.

 

Anne-Sophie et Richard parlent d'abord de leurs villes, Lausanne et Kin, et de leurs bruits, puis de leurs oeuvres respectives. Correspondance faisant, ils en viennent au tutoiement. L'ombre du virus couronné est bien présente, mais aussi l'image bien vivante d'être père pour l'un et bientôt mère pour l'autre.

 

Comme le dit Max Lobe dans sa préface, et ce livre d'échanges entre trentenaires en est la preuve:

 

Le texte, ça peut être le courriel. C'est un genre littéraire.

 

Francis Richard

 

Genève-Kin 2020, La correspondance, 132 pages, BSN Press

 

Livres d'Anne-Sophie Subilia:

Jours d'agrumes, L'Aire (2013)

Parti voir les bêtes, Zoé (2016)

Neiges intérieures, Zoé (2020)

 

Livres de Lolvé Tillmanns:

33 rue des grottes , Éditions Cousu Mouche (2014)

Rosa, Éditions Cousu Mouche (2015)

Les fils, Éditions Cousu Mouche (2016)

Un amour parfait, Éditions Cousu Mouche (2018)

Fit, BSN Press (2020)

 

Livres de Max Lobe:

39 rue de Berne, Zoé (2013)

La trinité bantoue, Zoé (2014)

Confidences, Zoé (2016)

Loin de Douala, Zoé (2018)

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 23:55
Léa, roman collectif de quatorze auteurs

Ils sont quatorze à avoir prêté leur plume pour écrire ce roman. Ils ont respecté le scénario imposé et gardé leur style. Et le résultat est étonnant de cohérence: ce livre se lit comme un... roman, sans solution de continuité.

 

Ils sont quatorze et ont écrit quinze chapitres, car l'un d'entre eux a écrit le premier et le dernier, qui sont en quelque sorte le prologue et l'épilogue de l'ouvrage, si bien qu'avec eux, la boucle de l'histoire est... bouclée.

 

Dans l'ordre d'apparition, les quatorze sont: Catherine Rolland, Marie-Christine Horn, Florence Herrlemann, Gilles Marchand, Carmen Arévalo, Juliette Nothomb, Mélanie Chappuis, Zelda Chauvet, Marilyn Stellini, Leïla Bahsaïn, Johann Guillaud-Bachet, Laurent Feuz, Nicolas Feuz, Cali Keys.

 

Comme c'est le cas dans la nature, la parité n'y est pas respectée, ce qui n'a aucune espèce d'importance, puisqu'en littérature seuls le talent et la générosité en ont. Comme le dit Laurence Malè dans sa préface, les plumes des quatorze sont justement talentueuses et généreuses.

 

Au-delà de leur propre style, ces différentes plumes créent donc un même univers. C'est sans doute là que réside toute la magie de ce roman fantastique où l'héroïne, Léa Jourdan, passe d'un monde à l'autre bien involontairement, par une porte océanique... et géométrique.

 

Mick Jourdan, son père, marin-pêcheur breton, a disparu en mer lors d'une tempête dans le petit triangle, qui se situe au sud-est des dernières îles, laissant une veuve et deux orphelins, Léa, treize ans, et son petit frère Loïc, six ans, ce qui aura été pour eux un immense traumatisme.

 

Quatre ans plus tard, lors d'une tempête dans les mêmes parages, la Marie-Jeanne, commandée par Tristan Jourdan, fait naufrage, avec à bord sa nièce, Léa, et deux marins, Jules et Toine. Léa croit se noyer, mais, elle se réveille sur une plage déserte qui ressemble à une plage proche de son village.

 

Assez vite Léa réalise qu'elle se trouve dans un autre univers que le sien: pour les êtres humains qui y vivent, elle est une Métakos, ce qui ressemble au mot grec d'où provient le mot métèque. Mais, surtout, elle y rencontre des créatures animales et humaines aux pouvoirs fantastiques.

 

Dans ce monde parallèle, Léa va être amenée, à son corps défendant, à jouer un rôle à la fois effrayant et exaltant, si bien que ce roman peut être qualifié non seulement de fantastique, mais aussi d'épique, ce qui rappellera certainement aux lecteurs les grands récits mythologiques. 

 

Écrit pendant le confinement, le livre a permis aux quatorze de s'évader. Alors qu'un deuxième confinement joue les prolongations, il permet aux lecteurs, petits et grands, de faire de même à leur tour, y trouvant tout ce qu'il faut pour y parvenir: déconfinement, pardon, dépaysement garanti...

 

Francis Richard

 

Léa, roman collectif de quatorze auteurs, 192 pages, Okama

 

Livre collectif précédent chez le même éditeur:

Nuits blanches en Oklahoma (2020)

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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 23:30
Roman des gares, de Jean-Pierre Rochat

Pourquoi une femme aussi belle viendrait me chercher à la gare, serait-elle aveugle, ou quoi? La femme avait les yeux couleur miel de sapin...

 

Le narrateur ressemble à l'auteur. Comme lui, c'est un paysan qui a été mis à la retraite après cinquante années de labeur, d'abord dans les alpes, puis dans une ferme, et qui, pour se maintenir en vie, écrit des romans:

 

J'ai de la chance, on me le demande, et je m'exécute volontiers, mais ça me prend du temps, et si je veux garder mes personnages jusqu'à la fin, je dois enrichir leur curriculum vitae.

 

Il ne sait pas raconter les histoires, alors il les écrit. Quand une femme se croit amoureuse de sa figure littéraire, il appréhende, parce qu'il sait bien qu'après qu'elle l'aura rencontré, ce sera pour elle la douche froide.

 

Ce n'est pas le cas avec la première femme dont il est question dans ce récit et qui l'accueille dans la gare de la ville où il doit participer à des journées littéraires organisées par l'Office de la culture du canton.

 

Ce premier personnage de Roman de gares, il l'appelle Iveline, mais elle préfère qu'il la prénomme Marianne dans son livre, ce à quoi il consent bien volontiers, d'autant qu'elle n'est guère gênée qu'il soit un SDF.

 

Cependant Marianne, nom d'emprunt ou pas, ne veut pas que leur liaison se sache, ou plutôt que son mari l'apprenne, parce que ce vieux con le prendrait très mal, vu qu'il occupe une position importante, surchargée...

 

Entre deux histoires de gare, le narrateur écrit comment il est devenu berger avec ses propres bêtes pour quelques saisons d'alpage avant de se retrouver dans une ferme où il aura passé quelque quarante-cinq ans.

 

Pour ce retraité nomade, les gares sont des lieux non seulement où les trains s'arrêtent et repartent, avec ou sans lui, mais où ses amours charnelles peuvent naître sans lui faire oublier les purs bonheurs de sa vie d'antan.

 

Dans un train, il rencontre Dina: rien à voir avec Marianne, car elle est dans la simplicité. Il la revoit dans un café après leur descente du train. Mais il se fait peur d'introduire ainsi une seconde femme dans son roman:

 

Ce n'était pas du tout prévu.

 

Leurs amours sont facilitées parce qu'ils appartiennent à un monde similaire. Peut-être que ce qui les rapproche le plus, c'est qu'ils ont l'une un ex et l'autre une ex... et que Dina ne se révèle pas si superficielle que ça...

 

Francis Richard

 

Roman des gares, Jean-Pierre Rochat, 136 pages, éditions d'autre part

 

Livre précédent:

 

Petite Brume (2017)

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9 décembre 2020 3 09 /12 /décembre /2020 23:45
À bas l'argent !, de Simon Vermot

- J'sais pas où c'est chez moi, la dame m'a pris par la main à la gare de Palerme et m'a fait monter dans ce train.

- Alors tu habites Palerme !

- Peut-être, peut-être pas. J'ai un problème dans la tête qu'il a dit le docteur.

 

Le narrateur est un journaliste suisse. Il est en Sicile pour faire un reportage touristique sur la région de Palerme et il se retrouve seul avec Tom, huit-neuf ans, qui est atteint du syndrome d'Asperger. Cela ne vous rappelle-t-il rien?

 

Ce n'est pas fortuit si Tom lui a été laissé dans le train en principe pour cinq minutes, en lui demandant de veiller sur lui, par une certaine Eva. En réalité, cette présumée Eva a abandonné Tom et... un livre dédicacé à son nom à elle.

 

Il ne sait pas qu'il est tombé dans un piège tendu par des gens qui veulent instrumentaliser ce petit autiste surdoué, qui vient d'un foyer pour enfants abandonnés: Nous voulons nous en occuper. En faire quelqu'un dont on parlera:

 

Vous avez déjà pu constater son charisme, l'adhésion immédiate qu'il suscite dès qu'on le voit.

 

Aurait-il accepté (moyennant finance) d'aider ces gens si celle qui le lui propose n'était pas la fliquette Lenna, belle à tomber dans l'herbe, qu'il a rencontrée au commissariat où il a emmené Tom après qu'ils sont descendus du train?

 

Très vite ces gens lui sont présentés par elle: la riche comtesse Stété Fracho, qui en fait a adopté Tom, Eva, la blonde du train, Jack Cuthebod1, le prix Nobel suisse, Helga, l'assistante de ce dernier, et Francisco, le frère de Lenna.

 

Le lecteur aura compris, avant même que l'auteur ne le dévoile,  quel plan ces gens-là poursuivent depuis le sud de l'Italie. Ils veulent profiter éhontément des facultés extraordinaires de Tom comme d'autres l'ont fait avec Greta...

 

Le but poursuivi par ces gens-là est celui du titre: À bas l'argent ! L'argent serait responsable de tous les maux qui affligent l'humanité et notamment des inégalités qui empêcheraient les êtres humains de s'aimer les uns les autres.

 

Cette idée fausse est basée sur une méconnaissance de l'histoire humaine, qui n'a rien d'idyllique avant l'apparition de l'argent, lequel a facilité les échanges, ce qui a permis de répandre les innovations puis de réduire la misère. 

 

Aussi l'intérêt du livre ne se trouve-t-il pas dans le but. Il est dans l'objectif, qui sera contrecarré par ceux qui vivent du seul argent. C'est cette lutte souterraine qui alimente le suspense, sans lequel il n'y aurait pas de frisson...

 

Francis Richard

 

1- Le patronyme que lui a donné l'auteur est l'anagramme d'un réel prix Nobel suisse...

 

À bas l'argent !, Simon Vermot, 160 pages, Éditions du Roc (sortie le 10 décembre 2020)

 

Livre précédent:

La Salamandre noire (2020)

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5 décembre 2020 6 05 /12 /décembre /2020 22:00
Le mammouth et le virus, d'Eugène

Le mammouth et le virus est le journal de confinement d'Eugène, enfin du premier confinement national de l'année 2020 en Suisse. Car, un confinement, c'est comme les trains, ça peut en cacher un autre...

 

En fait ce journal commence le 12 mars et se termine début mai, c'est-à-dire un peu avant et un peu après le confinement, qui aura eu pour conséquence ce qu'il appelle un changement de société.

 

Ce changement, il n'aura fallu que trois quarts d'heure pour l'opérer, le 16 mars 2020, le temps d'une conférence de presse du gouvernement

 

Eugène avait en quelque sorte pris les devants. Car le 12 mars 2020 ils s'étaient installés lui, sa femme (tous deux privés de travail) et leur fils de trois ans et demi, dans le chalet que possède la marraine de ce dernier, à Hérémence, en Valais.

 

Dans ce journal, Eugène raconte la peur: le 17 mars, le temps d'un aller-retour à Lausanne, il ne veut pas rencontrer sa mère chez elle et la retrouve dans le jardin, chacun assis à une extrémité du banc:

Au bout d'une demi-heure, ma mère et moi nous nous disons au revoir sans nous toucher. Nos regards sont remplis de tendresse et d'inquiétude. Je crois que j'ai quand même réussi à la conscientiser un peu.

 

Il raconte la méfiance: les paroles d'inconscients qu'il entend en ville d'Hérémence le font s'exclamer, non sans ironie:

Toutes les andouilles qui sortent sans absolue nécessité ne songent pas qu'elles pourraient tuer leur mère, leur tante, leur meilleur copain, leur mari, leur collègue, leur voisin, le chauffeur de bus, le contrôleur de train, leur frangin.

 

Il raconte la délation: sur son mur Facebook un photographe de profession se meut en infatigable délateur en publiant des clichés de contrevenants au confinement:

Il estime que la police n'en fait pas assez. Alors il dénonce. Et il y retourne. Il arpente nos parcs. Dès qu'il repère un groupe de six personnes (une de trop: le crime est monstrueux à ses yeux!), le photographe mitraille.

 

Il y a les bons et les mauvais côtés du confinement.

 

Les bons, par exemple celui du temps retrouvé:

 

- Enseignant à l'Institut Littéraire, il avait quarante-deux dossiers de candidature pour l'année prochaine à examiner pour la semaine suivante. Ce qui demandait un temps qu'il n'aurait pas eu normalement:

Sans le coronavirus, j'étais mort.

 

- Très occupé, il n'avait pas le temps d'en passer avec son fils:

Il aura fallu une pandémie mondiale pour que je joue avec mon fils au bord d'une rivière.

Et pour chasser le mammouth avec lui dans le salon du chalet...

 

Les mauvais, par exemple celui du temps des victimes:

 

- À un moment donné, une statistique apparaît:

1111.

Mille cent onze morts du coronavirus en Suisse.

On dirait les bâtons gravés par un prisonnier sur les murs de son cachot pour tenir le calendrier de sa captivité.

 

- À la fin, la casse économique et sociale: personne n'aurait dû être laissé de côté, sauf que les indépendants auront dû attendre plus d'un mois après la fin du confinement pour se voir octroyer une aide, à laquelle lui et sa femme n'auront pas droit, parce qu'ils ne sont pas assez pauvres...

 

Pour ce qui est des virus, pas de panique, ils existent depuis toujours. Celui-ci comme les autres fait partie du monde: Au même titre que l'aigle, la rivière, les tulipes, le chat de la voisine ou le mammouth.

 

Confinement faisant, Eugène cite Woody Allen:

L'éternité, c'est long. Surtout vers la fin.

 

Il fait suivre cette citation d'une autre de son cru:

Le confinement, c'est long. Surtout matin, midi et soir.

 

Francis Richard

 

Le mammouth et le virus, Eugène, 176 pages, Slatkine

 

Livres précédents:

 

Le livre des débuts, 160 pages, L'Âge d'Homme (2015)

Ganda, 176 pages, Slatkine (2018)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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