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31 octobre 2018 3 31 /10 /octobre /2018 23:00
5 minutes 44, de Marie-Claire Gross

Ce dimanche 5 août 1984, à Los Angeles, a lieu le premier marathon olympique féminin de l'Histoire. Le départ est donné à Santa Monica et l'arrivée est prévue dans un stade immense, de 80 000 places, le Memorial Coliseum.

 

Marie-Claire Gross raconte donc une histoire vraie, mais c'est un roman, certes très documenté, mais un roman tout de même: cette épreuve, au sens littéral du terme, est vécue depuis trois points de vue masculins imaginés.

 

Frank est employé de Timing: Ses premiers Jeux Olympiques, il a la chance de les vivre de l'intérieur. Son rôle est de s'assurer que les noms d'Omega et Longines figurent dans la ligne des caméras. Lui et sa femme Irène, restée en Suisse, sont fans de l'une des cinquante participantes, la Norvégienne Grete Waitz.

 

Victor est l'entraîneur de la marathonienne suisse Gabriela Andersen-Schiess, qui, à l'époque, a trente-neuf ans. Gaby est une femme de caractère, à qui il est difficile d'imposer quoi que ce soit... Il fait très  chaud et très humide. Il ne laisse pas de lui répéter: Vergiss nicht zu trinken (N'oublie pas de boire).

 

Cassoni est journaliste: Lui, il aime le chaud: l'été va si bien aux filles. Il trouve qu'un marathon femmes est une fausse bonne idée: Qu'est-ce qui leur prend à vouloir copier les hommes? On n'est pas fait pareils. En plus il a commencé en retard... ce qui va lui faire manquer des épreuves bien plus intéressantes.

 

Le mieux serait de ne pas connaître les résultats de ce marathon mythique (ou feindre de les ignorer), où des femmes ont montré que, sans copier les hommes, elles étaient des athlètes suscitant l'admiration de toutes et de tous.

 

Car l'auteure, qui connaît son sujet sur le bout des jambes de ses marathoniennes, fait de cet événement une histoire pleine de suspense, donnant envie au lecteur d'en connaître la fin, même s'il la connaît, en excitant son impatience.

 

Quant au titre du livre, il n'est compris par le lecteur que vers la fin: dans une épreuve où le chronométrage est essentiel, ces cinq minutes et quelque apparaissent à la fois longues et courtes, comme pour ceux qui les ont vécues. 

 

Francis Richard

 

5 minutes 44, Marie-Claire Gross, 216 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent:

Relier les rives (2016)

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25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 22:15
Ganda, d'Eugène

Le Ganda est le héros symbolique de ce roman historique imaginé par Eugène. Historique, car il se déroule au début du XVIe siècle, en 1515 précisément, l'année d'exécution de la gravure sur bois d'Albrecht Dürer qui illustre la couverture, sur fond de carte géographique indienne.

 

Le ganda est un rhinocéros indien, un animal fabuleux, qui semble rescapé de la préhistoire et qui, plus récemment, est un rescapé des prédateurs que peuvent être les humains. Mais, à l'époque, il est le cadeau diplomatique vivant que se refilent des puissants à plus puissant qu'eux.

 

Car la galerie de personnages de cette histoire est composée de grands du monde d'alors, tels qu'Alfonso de Albuquerque, A de A pour les intimes, Vice-Roi des Indes Portugaises, en abrégé VRIP, Muzaffar, sultan du Gujarat, ou Manuel 1er, roi du Portugal, en abrégé RP.

 

Ces grands se rangent d'eux-même, sur l'étagère de l'Histoire, parmi des puissants mémorables, qui les ont précédés et auxquels ils se comparent volontiers, en toute modestie. Ils sont servis par des petits qui font ce qu'ils peuvent pour se hisser au-dessus de leur condition.

 

Parmi ces petits, Ossem, un jeune Indien, a réussi à devenir le rêveur de A de A, c'est-à-dire son devin, qu'il consulte avant de prendre une décision, parce qu'il lui a fait croire qu'il peut lui raconter l'avenir grâce à ses rêves. Ossem détient, en tout cas le secret de la cordelette.

 

Quand les soldats portugais ont débarqué à Goa avec A de A, ils ont découvert dans la ménagerie jouxtant le port, deux éléphants de guerre, l'un peint en bleu, l'autre en rouge, attachés à l'aide d'une minuscule cordelette à un anneau de métal fiché dans le mur et n'en ont pas cru leurs yeux...

 

Un ganda a donc été offert par Muzaffar à A de A. A de A se décide à l'offrir à Manuel 1er, qui l'offrira vraisemblablement à un autre. Que faire d'un cadeau aussi encombrant, attaché par une chaîne de métal ? A de A ordonne à Ossem de cornaquer le pachyderme de Goa à Lisbonne...

 

Cette toile de fond du XVIe permet à Eugène de déployer tout son talent de conteur intemporel et d'auteur satirique. Il y souligne l'orgueil des grands dont les faits ne les empêchent pas toujours d'être oubliés et la malignité des petits dont les actions ne se gravent pas dans les mémoires...

 

Francis Richard

 

Ganda, Eugène, 176 pages, Slatkine

 

Livre précédent:

Le livre des débuts, 160 pages, L'Âge d'Homme (2015)

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22 octobre 2018 1 22 /10 /octobre /2018 21:55
Mauvaise personne, de Fabio Benoit

Angelo Chiesa, Angel, 42 ans, homme fort et grand, balèze, est de nature colérique. Un rien l'irrite. Il n'est pas étonnant que sa femme l'ait quitté et que, modeste employé, il vive seul, à La Chaux-de-Fonds, avec ses deux perruches, miss Kiwi et mister Pickwick.

 

Ce matin-là, comme d'habitude, il se réveille difficilement. Après la douche, il engage un coton-tige dans le conduit auditif de son oreille gauche, une gratouille et un petit bruit qui, d'ordinaire, lui procurent du plaisir. Mais, cette fois, il retire la tige sans le coton.

 

Comme il ne parvient pas à extirper le coton, il se rend à la pharmacie de garde, où le personnel ne se montre pas plus habile que lui. Il se rend donc à l'hôpital. Mais, route faisant, sa nano-voiture nippone est percutée à un croisement par une fourgonnette.

 

A l'hôpital, son voisin de chambre, Urs Rosenwald, 62 ans, lui propose de lui vendre à bas prix sa Porsche Cayenne noire en remplacement de sa petite nippone. Quinze mille francs, c'est en effet ce qui manque à Urs pour se faire la belle à Punta Cana. Angel est bien sûr intéressé.

 

Le véhicule se trouve sur un parking à Bienne. Urs n'a pas la clé avec lui. Quand Angel le voit, il ne peut que se féliciter qu'une telle occasion lui ait été proposée. Mais il déchante très vite. Alors qu'il s'est un peu éloigné, il entend l'alarme sonner et retourne sur ses pas.

 

La Cayenne a été vandalisée à coups de batte de baseball qu'il a la mauvaise idée de ramasser. Il a une encore plus mauvaise idée, celle de s'emparer de la mallette à combinaison laissée sur la banquette arrière. Ce n'est pas très malin et fait de lui un coupable tout désigné.

 

Quand il rentre chez lui par les transports publics son appart a été mis à sac et sa voisine Nina, 26 ans (qui s'occupe de ses perruches en son absence), violentée. Urs croit qu'Angel est responsable des dégâts faits à sa Cayenne, veut le lui faire payer et récupérer sa mallette.

 

Urs s'en prend à la Mauvaise personne, à tous points de vue, car Angel peut devenir une personne mauvaise. Un coton-tige aura-t-il jamais eu autant de conséquences? Car la suite de l'histoire est une série de quiproquos et de péripéties qui découlent de son introduction auriculaire.

 

Menée tambour battant par Fabio Benoit, avec humour noir, cette histoire met aux prises policiers et malfrats à qui il donne tour à tour la parole avec véracité: il est clair qu'ils ne comprennent pas tout ce qui leur arrive et qui est dû pour partie aux interventions musclées du colérique Angel. 

 

Angel sait heureusement comment faire tomber sa colère, en suivant le conseil de son psy: j'inspire pendant dix secondes, garde mon souffle durant la même durée et expire lentement, très lentement. C'est comme ça qu'il peut demeurer invisible et ne pas devenir une mauvaise personne...

 

Francis Richard

 

Mauvaise personne, Fabio Benoit, 304 pages, Favre

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20 octobre 2018 6 20 /10 /octobre /2018 22:55
Schumacher, de Romain Buffat

De lui on ne sait à peu près rien, sinon ce qu'il faut pour faire un mythe.

 

Alors le narrateur le construit ce mythe à partir de ce rien:

 

On sait qu'il venait des États-Unis, qu'il était incorporé dans l'U.S. Air Force à la base aérienne d'Évreux en Normandie à la fin des années cinquante, et qu'il y rencontra une française prénommée Colette.

Le reste est de l'ordre de la spéculation.

 

Il spécule donc et cela le conduit à écrire tout un roman. Il a ses raisons pour ce faire et le lecteur ne les apprendra que vers la fin. Il comprendra alors pourquoi cette reconstitution lui tient tellement à coeur.

 

En attendant l'auteur imagine que cet Américain de vingt-deux ans, John Schumacher, décide d'aller en Europe par dépit. Le soir où il a fêté son diplôme d'ingénieur, Celia, une fille qu'il aime bien, a fait sur lui un commentaire désobligeant qui l'a sérieusement atteint. Il venait de faire une tirade sur son avenir: il allait faire quelque chose...

 

Pour aller en Europe, il s'engage dans l'U.S. Air Force et est affecté dans une de ses douze bases du continent, celle d'Évreux-Fauville. C'est dans un bar de la base, le Hercules Club, qu'il fait la connaissance de Colette, qui y est serveuse. Mis au défi par de jeunes recrues d'apprendre d'où elle vient et quel est son nom, il échoue.

 

Cette nouvelle humiliation de la part de la gent féminine le fait-elle s'enivrer et perdre l'équilibre? Toujours est-il qu'un jour il tombe, entraînant dans sa chute les quelques verres qui se trouvent sur le comptoir. La serveuse accourt et soigne les blessures qu'il se fait aux mains. Il apprend qu'elle s'appelle Colette Schott et qu'elle est d'Évreux.  

 

Commence une idylle entre les deux jeunes gens, qui n'est pas vraiment du goût de Pierrette, la mère de Colette, mais qu'importe à celle-ci: elle sera bientôt majeure et quand John sera rappelé aux États-Unis, elle quittera tout pour le suivre. La vie, là-bas, sera tout autre... Le jour de son anniversaire elle cède à son soldat charmant.

 

Seulement le soldat Schumacher reçoit en septembre 59 une lettre ne comportant qu'une seule page, où figuraient des instructions dans la langue gelée des ordres, dont on ne retiendra que les mots: "departure, next week". John l'annonce à Colette et relativise: "on n'y peut rien, c'est comme ça, ce sont les ordres, trois mois seulement"...

 

C'est la faille dans laquelle leur bonheur s'engouffre et où Schumacher va disparaître, ne se doutant pas que, plus tard, plus loin qu'Évreux ou Paris, après la France, dans la minuscule Suisse, quelqu'un [décidera] de le faire réapparaître, en spéculant, la plume à la main, sur ce qu'il ne sait pas, mais à partir des conséquences...

 

Francis Richard

 

Schumacher, Romain Buffat, 112 pages, éditions d'autre part

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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 22:00
Le rendez-vous, de Jean-Luc Borgeat

J'ai vingt-trois ans et les combats ont fait de moi un vieillard avant l'âge. Je me nomme Paul Nommac et suis pilote au sein de l'escadrille 1/3 basée à Luxeuil-Saint-Sauveur en Haute-Saône.

 

Paul a rejoint les forces alliées à l'appel du général de Gaulle le 18 juin 1940. Il est intégré depuis quatre ans dans une escadrille de chasse de la RAF. A bord de son Spitfire, il est maintenant l'ailier du commandant Robert Baxter.

 

Tous deux se trouvent dans un Douglas C47 en direction de l'Est quand celui-ci est descendu par la DCA ennemie. L'équipage est tué sur le coup. Baxter tente de sauver le pilote anglais en tirant sur la poignée d'ouverture de son parachute.

 

Trois corolles s'ouvrent. Baxter et l'Anglais, mort, atterrissent l'un à côté de l'autre, Nommac à deux cents mètres. De là avec ses jumelles il voit Baxter échanger son portefeuille et son médaillon de métal contre ceux du pilote britannique.

 

Avant d'être fait prisonnier par les Allemands, Robert griffonne quelque chose dans un calepin, arrache la feuille et la dissimule dans un interstice du tronc d'un chêne distant de quelques mètres, bien ostensiblement, à l'intention de Paul.

 

Prudemment, une fois les Allemands repartis avec leur proie, Paul récupère la feuille dans l'arbre, ainsi que la ration de survie et les chargeurs supplémentaires de Colt 45 que Robert a cachés dans un buisson. Il lira le message plus tard.

 

Ce message, dont il prend effectivement connaissance bien plus tard lui donne Le rendez-vous suivant, qui ne laisse pas de l'intriguer quand il le découvre:

 

Nommac, je t'expliquerai, garde le secret! Après la guerre, essaie de te rendre à l'auberge du Sanglier, à vingt kilomètres au nord de notre base, dans le village d'Apremont, chaque premier dimanche de mai. Restes-y deux ou trois jours. Je t'y retrouverai. Bonne chance.

 

Il va en couler de l'eau sous les ponts avant que Paul ne se rende à ce rendez-vous, s'il s'y rend jamais. Car le récit de Jean-Luc Borgeat est celui de ses aventures fastes et néfastes au cours des années de guerre et d'après-guerre qui suivent.

 

Au terme de ce récit passionnant et documenté, le héros est fatigué et sa conscience le tourmente parfois. Son passé lui ayant été volé, il a perdu son appétit de vie. Ne devrait-il pas simplement s'accrocher aux instants présents et fugaces?

 

Francis Richard

 

Le rendez-vous, Jean-Luc Borgeat, 216 pages, BSN Press

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17 octobre 2018 3 17 /10 /octobre /2018 22:55
Les cloches d'Einstein, de Lajos Grendel

En quatrième de couverture, l'éditrice prévient le lecteur: Nous sommes en Absurdistan, en Europe de l'Est, aux alentours de la chute du Mur. Très vite le lecteur se rend compte qu'il n'y a pas erreur sur le nom du pays où se passe l'intrigue de ce roman.

 

Dans ce pays slovaque, le parti communiste est omniprésent dans la vie quotidienne des habitants, même la plus intime. C'est un sujet que Lajos Grendel  traite avec humour. Lequel permet heureusement de rendre cette omniprésence supportable.

 

Ainsi le narrateur s'est-il marié avec Zsófi. Il n'est pas devenu bigame, mais il fait ménage à trois: Le parti nous accompagnait partout comme notre ombre, il s'insinuait même dans notre lit. Il n'aurait pas approuvé d'autres positions que celle du missionnaire...

 

Lu aujourd'hui, un quart de siècle après sa parution en hongrois, ce livre n'est pas inactuel. Si les hommes de gouvernement occidentaux n'aiment pas la transparence pour eux-mêmes, ils ne sont guère enclins à protéger la sphère privée de leurs assujettis.

 

Les méthodes d'inquisition d'aujourd'hui, enduites de moraline, sont évidemment douces en comparaison de celles pratiquées jadis à l'Est, mais elles ne sont pas moins redoutables, technologie oblige, surtout quand médias et réseaux se mettent à lyncher...

 

Cet exemple de la dialectique en vigueur à l'époque, que l'auteur caricature à peine, ne peut que laisser rêveur le lecteur d'aujourd'hui, parce que ce discours est semblable à ceux que d'aucuns tiennent tout bas pour justifier les formes de servitude qu'ils imposent:

 

Chez nous, tout le monde appartient à l'État. D'un autre côté, nous tous, nous sommes l'État. Cela signifie que nous nous appartenons tout de même. Ainsi qu'à tous les autres. Celui qui appartient à tous, n'appartient à personne, par conséquent il est libre. Mais nous ne sommes vraiment libres que si nous sommes prisonniers les uns des autres. De même que mon meilleur ami est aussi mon pire ennemi. 

 

Si l'on voulait survivre, à l'époque, il fallait être membre du parti ou du moins en bons termes avec lui. C'est ce qui conduit le narrateur, qui a épousé la fille d'un dignitaire, a accepté le poste de sous-directeur de l'Institut de recherche de l'anabase, c'est-à-dire l'IRA.

 

Cet institut, émanation de l'Académie slovaque et du Comité central du parti communiste slovaque, dissimule son activité sous couvert d'une maison de couture : il réalise des sondages concernant l'état de la société, sa condition morale et ses perspectives...

 

Par moments, Einstein apparaît au narrateur. Il personnifie son Moi Inégalable et lui fait entendre la voix de la raison. Mais il ne l'écoute pas toujours et peut alors s'en mordre les doigts, tant et si bien qu'un jour, traumatisé, ses cloches sonnent dans sa tête.

 

Un des épisodes les plus drôles du livre est celui où le narrateur, après avoir été séquestré, sort dans la rue et apprend qu'il y a eu une grève d'avertissement nationale. Mais il n'arrive pas à savoir s'il appartient au camp des vainqueurs, nous, ou à celui des vaincus, eux:

 

A l'heure présente, il n'y a de choix qu'entre nous et eux. Qui n'est pas avec nous est objectivement avec eux, même si subjectivement il ne se situe nulle part. J'ai vite identifié que je m'identifiais à ces nous, il vaut mieux être du côté des vainqueurs, et qu'eux me foutent la paix.

 

Francis Richard

 

Les cloches d'Einstein, Lajos Grendel, 224 pages, La Baconnière, traduit du hongrois par Véronique Charaire

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15 octobre 2018 1 15 /10 /octobre /2018 22:15
La Cagoule, de Bastien Fournier

Visage mince, yeux bleus, sourcils clairs et épais. Guère davantage. La cagoule cachait tout, mangeait les traits, tassait, s'il y en avait, les cheveux et la barbe.

 

Autant dire que ce portrait-robot du prédateur n'avance à pas grand chose, que cela est bien insuffisant pour le reconnaître avant qu'il ne recommence à sévir.

 

Tout ce qu'on sait de lui, c'est que pendant une vingtaine d'années il a fait abstinence et qu'il ne se contente plus - si c'est bien lui - de violer, désormais il tue.

 

Son théâtre d'opérations, c'est la forêt alpestre. C'est d'ailleurs bien là, en ces lieux, qu'est découvert le corps d'une femme, victime du premier meurtre de La Cagoule:

 

La forêt tout entière avait l'air malade; et les squelettes nus d'arbres effondrés, foudroyés par l'orage ou morts de vieillesse, traçaient des axes obliques dans le peuple des troncs verticaux. Lichens et champignons étaient la pourriture de ce cimetière végétal.

 

On s'y croirait. On pourrait même frisonner. Car c'est la nuit. Il y fait certainement froid et humide, même si Bastien Fournier ne le dit pas expressément.

 

Arthur Millet, aidé d'Amandine Copt, enquête. C'est un homme rond, veuf. Qui a élevé son fils Arnaud tout seul. Il a quelqu'une dans sa vie. Elle s'appelle Victoire, mais ils sont assez discrets.

 

Dans ce récit le mal apparaît froidement sous la lumière crue du rapport d'autopsie: traces de coups au visage et au ventre, fractures portant témoignage d'une chute ou d'une lutte, viol avéré.

 

C'est le résumé.

 

Certains détails de cette vie interrompue font frémir, comme celui-là:

 

Ceux qui lurent l'intégralité du texte apprirent que l'estomac de la victime contenait, à demi digérés, du poisson de mer, du jus de citron, des pommes de terre et des carottes cuites à l'eau.

 

Une seconde femme est trouvée peu après, inanimée, toujours en forêt, victime du même prédateur:

 

Les résultats des analyses génétiques confirmèrent que le violeur d'Agata Carreira et l'assassin de Christine Hiltbrunner ne formaient qu'une seule personne, la même que celle qui avait sévi près de vingt ans auparavant et qu'on n'avait pas trouvée.

 

Pourquoi l'encagoulé ne persévérerait-il pas? Pourquoi, même, ne s'enhardirait-il pas, fort de cette impunité?

 

Mais tout a une fin, n'est-ce pas? Alors l'auteur en fait une... Et le livre s'achève avec cette petite phrase:

 

Aussitôt il se mit à neiger.

 

Un peu de blancheur bienvenue, après tant de noirceur...

 

Francis Richard

 

La Cagoule, Bastien Fournier, 84 pages, L'Aire

 

Livres précédents:

L'assassinat de Rudolf Schumacher, L'Aire (2014)

La suppliante et autres textes, Lansman (2015)

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14 octobre 2018 7 14 /10 /octobre /2018 22:45
Le chat, d'Olivier Chapuis

Tout commence bien dans ce roman: Jean-Baptiste et Christelle d'une part, Barthélemy et Fabienne de l'autre convolent en justes noces, selon l'expression consacrée. Il n'y a à ce moment-là aucun lien entre ces deux couples qui s'aiment réellement.

 

Tout commence bien, sauf que lors de la nuit de noces de Jean-Baptiste et Christelle, la soeur du marié, Yolande, manque de succomber à une overdose, et que, quelques jours plus tard, elle disparaît de l'hôpital où elle est soignée. Or c'est la soeur qu'il aimait...

 

Deux ans après leur mariage, Jean-Baptiste et Christelle ont un fils, Nathan. Dès le début de leur vie de couple, Barthélemy et Fabienne ont un chat, Le chat, celui que Barthélemy a épousé en épousant Fabienne et qu'elle a appelé curieusement Glaïeul:

 

Il a une tête pointue, un peu en forme de glaive. Ça m'a inspirée.

 

Jean-Baptiste a reçu de la part de son père une éducation stricte, c'est le moins qu'on puisse dire. Avec Nathan, alors qu'il en a souffert, il la reproduit parce que, comme disait son paternel, c'est nécessaire pour affronter la vie. Mais Nathan s'avère très vite réfractaire...

 

Barthélemy travaille le soir. Un de ces soirs,  Fabienne, qui n'a pas vu ses amis depuis un an, décide de sortir avec eux pendant qu'il n'est pas là, mais elle ne rentrera pas tard, c'est promis. Barthélemy, qui est très possessif, le prend mal et la frappe. Ce n'est qu'un début...

 

Les liens entre ces deux histoires qui se déroulent parallèlement, ce sont donc les violences domestiques: psychologiques de la part de Jean-Baptiste à l'égard de son fils Nathan, physiques de la part de Barthélemy à l'égard de sa femme Fabienne; et ... Glaïeul.

 

En effet les deux familles habitent finalement le même quartier et le chat se rend d'un domicile l'autre, apportant tour à tour à Fabienne et à Nathan cette tendresse dont ils ont bien besoin l'un comme l'autre, ce qui n'est du goût ni de Barthélemy ni de Jean-Baptiste...

 

Les prémices et sévices de cette histoire sont évidemment de mauvais augure. Olivier Chapuis, se mettant à la place des protagonistes, qui se donnent de bonnes et mauvaises raisons à leurs comportements, fait naturellement monter la pression jusqu'à l'épilogue.

 

Mais en attendant cette fin, où l'adage que toute vérité n'est pas bonne à dire se vérifie, tout le monde aura souffert du mal, qu'il a infligé ou subi. Yolande, retrouvée par Jean-Baptiste longtemps après qu'elle l'a trahi à ses yeux, lui dit en effet cette parole forte et inspirée:

 

Le mal que l'on fait aux autres nous est destiné...

 

Francis Richard

 

Le chat, Olivier Chapuis, 272 pages, L'Àge d'Homme

 

Livres précédents:

Le Parc, 96 pages, BSN Press (2015)

Nage libre, 144 pages, Éditions Encre Fraîche (2016)

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13 octobre 2018 6 13 /10 /octobre /2018 22:15
L'enfant aux étoiles, de Julien Sansonnens

Un énième livre sur l'OTS, l'Ordre du Temple solaire? Oui, et non. L'approche est différente de celle des livres précédents publiés sur le sujet. Car il s'agit d'un roman, enfin d'un roman particulier, puisque l'auteur n'a pas pu accéder à toutes les sources, qu'il s'est heurté au silence:

 

Confinés sous une chape de plomb deux décennies encore après les événements, les mystères de l'Ordre du Temple solaire ne semblent devoir être dévoilés par personne, à croire que n'ont pas existé ces hommes, femmes et enfants, à croire que leur vie ne vaut pas d'être racontée.

 

Il s'agit donc d'un roman qui ne recourt pas à la fiction, qui ne décrit pas non plus la réalité: Sur la base de faits avérés et documentés, se dit-il à lui-même, tu as construit un réel possible, une interprétation parmi une multitude d'autres, non moins vraie. Un roman plausible en somme.

 

Pourquoi s'intéresser à cette ténébreuse affaire? Pour comprendre, en n'étant pas manichéen: en ne distinguant pas d'une part les victimes, d'autre part les coupables, parce que les choses sont en fait plus complexes et parce que l'homme, quel qu'il soit, est pétri de contradictions.

 

Julien Sansonnens s'est plus précisément intéressé à L'enfant aux étoiles, Emmanuelle Di Mambro et à sa mère, Elisabeth Auneau dans le roman (il a changé son patronyme, comme celui de la plupart des personnes, [se] refusant à parler des morts sous leur vraie identité).

 

Selon lui, la cérémonie de sa conception théogamique du 21 juillet 1981 constitue certainement le point de bascule, la première amorce des désastres à venir pour la Fraternité qui a donné naissance à l'Ordre du Temple solaire et qui devint, à partir de cette nuit- là, un piège mortel.

 

Julien Sansonnens sait - personne ne devrait l'oublier - que l'homme est un animal religieux: Si l'OTS a pu ensorceler tant d'âmes en peine, c'est bien qu'il a eu pour partie le champ libre, prospérant sur les restes des anciennes Églises vidées de leur substance spirituelle...

 

Alors, conclut-il:

 

La théologie de l'OTS est une tentative de rationalisation comme tant d'autres. S'il faut la rejeter, c'est moins pour l'absurdité des thèses qui seraient énoncées que parce qu'elle a fini par cultiver la mort plutôt que la vie. S'il faut la condamner, c'est parce qu'elle a fait couler le sang et les larmes.

 

La dernière phrase du livre est pour l'innocente enfant aux étoiles, qu'il imagine dans le parc de la maison de maître où la Fraternité s'était installée à ses débuts, parc dans lequel se trouve un chêne, nourri de [son] sang. Là, l'auteur, ému, s'adresse en effet une dernière parole poétique: 

 

Tu crois que dans chacune de ses feuilles, dans la sève qui s'écoule lentement en son coeur, quelques particules divines subsistent de la petite, qui se mêlent à l'Infini.

 

Francis Richard

 

L'enfant aux étoiles, Julien Sansonnens, 272 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents:

Quatre années du chien Beluga et autres nouvelles Éditions Mon Village (2017)

Les ordres de grandeur Éditions de l'Aire (2016)

Jours adverses Éditions Mon Village (2014)

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12 octobre 2018 5 12 /10 /octobre /2018 22:30
Le dernier été, de Benedict Wells

Ben est en panne de sujet de roman. Alors il décide de raconter un morceau de vie de Robert Beck, trente-sept ans, qu'il a eu comme prof pendant huit ans et qui enseigne l'allemand et la musique dans un lycée de Münich, faute de mieux.

 

Car Robert Beck voulait être musicien. Jadis il a écrit des chansons pour un groupe, Kopfgeburt, dont faisait partie également son ami Charlie Aguobe, un Afro-allemand toujours fauché, un asocial de première. Mais il a été viré du groupe...

 

Le roman est composé de deux faces, A et B, de sept titres, d'un interlude et d'un bonus, c'est-à-dire de deux parties et de textes, dont chaque titre est celui d'une chanson de Bob Dylan, que Benedict Wells cite intentionnellement en épigraphe:

 

But I was so much older then,

I'm younger than that now.

 

(Mais j'étais tellement plus vieux alors,

J'suis plus jeune que ça maintenant.)

 

Dans ce roman, il y a une intro et une outro, c'est-à-dire un prologue et un épilogue, qui ouvre et ferme respectivement l'histoire de Robert, que son père a prénommé ainsi parce qu'il était fan de Dylan, le nom de scène de Robert Zimmerman...

 

Robert Beck est bon musicien, sans plus, mais il est vraiment heureux de jouer. Ce qui le dessert dans la vie, c'est d'être dépourvu de spontanéité et, même, d'être emprunté dès qu'il s'agit d'exprimer ses sentiments à celles et ceux qu'il aime.

 

Robert détecte un talent musical inouï chez l'un de ses élèves, Rauli Kantas, un Lituanien, qui est la risée, du moins au début, de ses camarades. Il y voit la possibilité d'une revanche sur sa vie ratée de musicien en devenant son impresario.

 

Robert fantasme sur une de ses élèves, Anna Lind, mais c'est sur Rauli, bien que plus jeune qu'elle, qu'elle jette son dévolu. Ce qui lui déplaît. Sans le lui dire, il aime pourtant Lara, une étudiante, une femme-elfe serveuse au Macchiato.

 

Le dernier été, celui de 1999, sera la saison pendant laquelle l'existence de Robert se jouera. Au bistrot des âmes perdues, un inconnu lui donnera un conseil qu'il devrait suivre à la lettre. Ce qui compte ce sont les choses simples, lui a-t-il dit:

 

Un tout petit peu d'amour ou bien la chose qu'on a envie de faire. Les gens bêtes compliquent tout. Les gens intelligents simplifient.

 

Il a ajouté:

 

Ce qui compte, ce sont les rêves et l'espoir de les réaliser...

 

Francis Richard

 

Le dernier été, Benedict Wells, 408 pages, Slatkine & Cie, traduit de l'allemand par Dominique Autrand

 

Livre précédent:

La fin de la solitude (2017)

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4 octobre 2018 4 04 /10 /octobre /2018 22:55
Chaque jour appartient au voleur, de Teju Cole

Le titre provient d'un proverbe yoruba, langue et ethnie du Nigeria, placé en épigraphe au livre:

 

Chaque jour appartient au voleur, mais un seul au propriétaire.

 

En retournant dans son pays d'origine, le Nigeria justement, après quinze ans passés à New-York, le narrateur, la trentaine, doit convenir que ce proverbe est toujours d'actualité.

 

Avant même d'y retourner il a, au consulat nigérian, un avant-goût de la corruption à laquelle il devra faire face sitôt débarqué à Lagos:

 

En plein New York, me voir insolemment réclamer un pot-de-vin, c'est un choc auquel je n'étais guère préparé.

 

Le fait est que c'est une bonne introduction à ce qui l'attend là-bas, à savoir une société clientéliste, qui n'a rien à voir avec celle qu'il s'apprête à quitter et où les libertés individuelles sont l'objet de respect.

 

Une fois sur place, il constate:

 

L'argent, dispensé en quantités appropriées au contexte, sert ici de lubrifiant social. Il facilite les mouvements tout en préservant les hiérarchies.

 

Tout le monde ici s'en accommode: C'est perçu soit comme une contrariété mineure soit comme une bonne occasion. A condition, bien sûr d'être raisonnable, c'est-à-dire de ne pas voler trop, ni trop vite...

 

C'est un cercle vicieux: C'est parce que tout le monde choisit la voie parallèle que rien ne fonctionne, et du coup la seule manière d'arriver à quelque chose est de prendre une nouvelle voie parallèle... 

 

Le narrateur donne de nombreux exemples de corruption: l'escroquerie à l'avance de fonds dans les cybercafés, le racket dans la rue, le pot-de-vin dans toutes les relations avec les fonctionnaires, quels qu'ils soient, etc.

 

Le narrateur est là pour trois semaines, un mois. Il est venu avec l'intention d'écrire, de lire, de créer, mais c'est mission impossible: il arrive seulement à prendre quelques photos. Le livre est d'ailleurs illustré de photos prises par l'auteur.

 

Il y aurait pourtant beaucoup de choses à dire (les vies sont si pleines de romanesque imprévisible), mais encore faudrait-il pouvoir trouver refuge, contre le bruit, la chaleur, les déplacements qui épuisent, les coupures d'électricité etc.

 

Ce qui a changé en quinze ans, c'est que l'oppresseur n'est plus un gouvernant, mais risque fort d'être un citoyen comme vous, dont le sens éthique a été érodé par des années de souffrance et de vie au seuil du désespoir. La vénalité prospère ici, mais c'est pourtant l'atmosphère générale de désarroi, de capitulation qui brise le coeur.

 

Ici comme ailleurs le public ne souffre pas la comparaison avec le privé: Autant des endroits comme le Musée national anéantissent en moi tout désir de revenir vivre ici, autant des institutions comme le MUSON le raniment...

 

L'économie nigériane connaît certes une vitalité nouvelle:

 

Les affaires sont florissantes, la libre entreprise prospère, et avec elle, l'espoir d'arracher la population à la pauvreté.

Mais ce n'est encore qu'un progrès d'emprunt, auquel manquent les engagements idéologiques qui seuls peuvent le rendre réel.

 

Car il y a au Nigeria déconnexion du réel, endémique:

 

Le Nigeria a été déclaré le pays le plus pieux du monde [On attribue une explication surnaturelle aux événements les plus ordinaires...], les Nigérians le peuple le plus heureux du monde, et dans le rapport établi par Transparency International en 2005, le Nigeria était classé parmi les trois derniers ex-aequo (sur 159) dans l'évaluation des pays les moins corrompus.

 

Le narrateur de ce roman de Teju Cole, vrai reportage sur le Nigeria du début du XXIe siècle, pose deux questions lancinantes:

 

Pourquoi, si l'on est si pieux, accorder si peu d'importance à l'éthique ou aux droits de l'homme? Pourquoi si l'on est si heureux, tant de lassitude et de souffrance étouffée?

 

Francis Richard

 

Chaque jour appartient au voleur, Teju Cole, 192 pages, Zoé , traduit de l'anglais par Serge Chauvin (sortie le 4 octobre 2018)

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29 septembre 2018 6 29 /09 /septembre /2018 21:15
Apprends-moi à danser, de Louis de Saussure

Y-a-t-il un âge pour écrire ses mémoires? Non. Louis de Saussure a bien décidé d'en écrire, de provisoires certes, mais à cinquante ans.

 

Dans ces mémoires, intitulés Apprends-moi à danser, il raconte les siens d'abord, puis les gens et les lieux.

 

Il y a deux épigraphes à son livre:

 

- Une magnifique phrase du poète Salah Stétié:

 

Chacun de sa larme secrète, arrose une fleur connue de lui seul.

 

(Elle éclaire la dédicace du livre à tous les siens, passés, présents et futurs)

 

- Un extrait de l'homélie de la Résurrection de Jean Chrysostome

 

(Cette homélie éclaire le penchant pour l'orthodoxie de l'auteur qui, de baptisé catholique, est devenu tout de même agnostique: J'eus vite le sentiment que l'orthodoxie était une joie quand le catholicisme était une peine.)

 

Les siens ? Ses parents surtout:

 

- Un père qui était éternel: Il approchait la soixantaine quand je suis né et je l'ai toujours connu âgé.

- Une mère qui était de vingt ans plus jeune que son père.

 

L'ascendance paternelle est aristocratique française, devenue helvétique:

 

Je revois un monde clair et franc, sans place pour la compromission, un monde où régnait le soleil de la droiture, où ce qui importait était de pouvoir se regarder sans reproche dans un miroir, avec tout le courage que cela supposait, et que cela avait dû supposer dans les années noires, en somme, un monde où les petits arrangements entre soi étaient regardés avec le mépris le plus profond.

 

L'ascendance maternelle est aristocratique russe:

 

Il y a dans la douceur russe un certain fatalisme nonchalant, concentré dans l'exaltation hésitante et l'émotion intellectuelle de certains personnages de romans plus ou moins inadaptés, idéalistes ou fous, tournoyant jusqu'à l'épuisement sans jamais rien résoudre.

 

Ces mondes façonnent l'auteur, mais il est un moment, dans la vie, où il doit apprendre à danser, et, curieusement, ce ne sont pas ses ascendants qui le lui apprennent. Il l'apprend tout seul, comme tout le monde, par cette sorte de révélation qui fait venir en soi la maturité:

 

Nous comprenons d'un coup tous ces mots, tempus fugit, carpe diem, vita brevis qui passent du latin des adultes, passés par là avant nous, et incapables de nous en faire saisir le sens, au français le plus limpide, et signifient qu'il faut, comme dit Sénèque, apprendre à danser sous la pluie et non attendre en vain que passe l'orage.

 

A quel âge, a-t-il appris à danser sous la pluie? Louis de Saussure ne le dit pas, mais il faut croire que d'autres influences, humanistes, bien dans l'esprit de l'homélie de Jean Chrysostome, y sont pour quelque chose:

 

- la plongée à sept ans dans le monde cosmopolite de l'école française de Genève;

- la découverte de l'île de Naxos à dix-huit ans avec son ami Augustin, où, occidental avéré, il put satisfaire sa nécessité d'Orient:

 

De la Grèce j'ai tout aimé immédiatement. Ce fut un coup de foudre inconditionnel et total.

 

Le lecteur n'est donc pas surpris quand, à la fin de ces mémoires, qui seront certainement peaufinés, ou prolongés, plus tard, mais qui ne laissent pas déjà d'être séduisants, il cite cette injonction évoquée plus haut, qui clôt Zorba le Grec, le film de Michael Cacoyannis, après la catastrophe de la fermeture de la mine de lignite:

 

Apprends-moi à danser.

 

Ou apprends-moi à surmonter les vicissitudes de l'existence...

 

Francis Richard

 

Apprends-moi à danser, Louis de Saussure, 160 pages, Éditions de l'Aire

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26 septembre 2018 3 26 /09 /septembre /2018 21:15
Poussière de lune, de FaP et Leslie Umezaki

Ceci est un album jeunesse.

 

Pourtant il n'est nul besoin de retomber en enfance pour apprécier Poussière de lune...

 

Le texte de Fabian Pfitzman, alias FaP, n'est pas celui d'un papa gâteux. Certes il emploie des mots simples, compréhensibles par petits et grands, mais cela ne signifie pas qu'il soit simpliste pour autant.

 

L'histoire se passe au moment des vacances d'hiver. Papa, Maman et leurs enfants, Virginie et Joann, s'apprêtent à partir à la montagne, mais auparavant ils se rendent à l'hôpital visiter Grand-Papa qui est très malade.

 

Pendant leur séjour, ils apprendront à admirer la beauté du monde, qui ne se trouve pas seulement sur la terre enneigée, mais dans le ciel rempli de lumière, où ils essaieront d'attraper ou de décrocher la lune...

 

Gagnés par la poésie, Virginie et Joann verront même, à leur retour, dans les yeux bleus de Grand-Papa, les paillettes dorées qu'ils auront cru voir tomber du ciel, leur donnant un aperçu d'éternité...

 

Les illustrations de Leslie Umezaki sont aussi tendres que le texte et en harmonie avec lui, grâce à couleurs pastel et traits délicats. Le bleu regard de Grand-Papa y apparaît comme un beau témoignage rendu à la vie...

 

Magritte dirait peut-être, après tout, que ceci n'est pas un album jeunesse...

 

Francis Richard

 

Poussière de lune, Fabian Pfitzman et Leslie Umezaki, 54 pages, L'Âge d'Homme

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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