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27 septembre 2014 6 27 /09 /septembre /2014 18:00
"Interdit de rire" de David De Stefano et Sanjay Mirabeau

Au début de cette année, l'affaire Dieudonné a occupé les derniers moments du ministre de l'Intérieur français Manuel Valls. Il n'avait, semble-t-il, rien de plus urgent à faire...

 

Les avocats de Dieudonné M'Bala M'Bala ont décidé de rétablir la vérité sur les reproches faits à leur client. Ils le font dans Interdit de rire, livre qui est en train de connaître, dès parution, un réel succès de librairie, au point d'occuper aujourd'hui une des premières places des ventes de livres de la FNAC et autres librairies en ligne.

 

Que les choses soient claires. Il est possible de rire de tout, mais je ne ris pas de tout. Ainsi l'humoriste Dieudonné, humoriste à succès, ne me fait pas toujours rire, loin de là. Henri Bergson, que citent opportunément les auteurs, disait: "Le rire n'a pas de plus grand ennemi que l'émotion" et, je le confesse, je suis un ardent et émotif philosémite...

 

Dans le même temps, je suis soucieux de vérité et inlassable défenseur de la libre expression, faisant mienne la déclaration attribuée à tort à Voltaire (ce qui prouve que ce n'est pas l'auteur d'un texte qui importe mais l'éventuelle bonne idée qui s'y trouve):

 

"Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire."

 

Or, quand "on" travestit la vérité, "on" finit par jouer contre son camp, a fortiori quand "on" se fait prendre la main dans le sac.

 

Maitres David De Stefano et Sanjay Mirabeau l'ont bien compris. Après la déferlante médiatique de début 2014, ils ont beau jeu de reprendre la main et de souligner les contre-vérités des adversaires de Dieudonné, qui n'ont pas su raison garder.

 

Le regretté Jean Ferré , chroniqueur au Figaro Magazine et fondateur de Radio Courtoisie, répétait qu'"un texte sans contexte est un texte con". Le traitement par les médias d'un extrait du spectacle Le Mur de Dieudonné où ce dernier met les rieurs de son côté en s'en prenant à Patrick Cohen, qui l'a tout de même traité préalablement de "cerveau malade", en est l'illustration.

 

Le contexte rétabli montre en effet que Dieudonné (qui se défend d'être raciste) joue, dans ce sketch, par dérision, le monstre que l'"on" prétend qu'il est... Ce n'est sans doute pas très fin, c'est même volontairement "monstrueux", mais c'est bien différent de ce qui a été dit et répété à l'envi. En faisant taire ses émotions, il faut prendre ce passage pour ce qu'il est, une bouffonnerie... comme des rois pouvaient en avaler jadis, en riant jaune.

 

De même le geste de la fameuse "quenelle" a été utilisé par Dieudonné dès 2005, dans son spectacle 1905, où il célèbre à sa façon le centenaire de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat:

 

"Dans la première partie du spectacle, Dieudonné nous parle de l'homme en tant que mammifère et de sa position inférieure dans la hiérarchie animale:

 

Le dauphin maintenant, quand il voit un homme, il se fout de notre gueule hi hi hi hi (imitation des sifflements du dauphin). Bien sûr, parce qu'il le sait lui que sa nageoire il va nous la foutre jusque-là Jacky (en réalisant le geste de la quenelle).

 

Joignant le geste à la parole, Dieudonné réalise une quenelle qui mesure la taille de la nageoire pour indiquer l'ampleur avec laquelle le dauphin se jouera des hommes."

 

Ce geste perd évidemment sa signification et même la renverse quand il est accompli par des énergumènes "devant des lieux de culte et de mémoire".

 

Les avocats de l'humoriste publient d'ailleurs la photo de la statue "du soldat de bronze, incontournable à Berlin, qui trône sur le mémorial soviétique de Tiergarten":

 

"Monumental, le soldat est debout sur un piédestal de marbre. Son bras gauche tendu vers le sol, salut nazi inversé, symbolise la chute du nazisme et la victoire de l'Armée rouge."

 

Ils concluent:

 

"La quenelle, un salut nazi inversé? Non, c'est le salut nazi inversé qui est une belle quenelle.

Au nazisme."

 

Maîtres De Stefano et Mirabeau ne seraient pas avocats s'ils n'abordaient pas le terrain juridique. Pour faire interdire les spectacles de Dieudonné en province - ils avaient eu lieu sans problèmes à Paris - les pouvoirs politique et judiciaire se sont donné la main pour tordre le cou à la libre expression en invoquant un imaginaire trouble exceptionnel à l'ordre public.

 

L'Etat est garant de l'ordre public. Les défenseurs de Dieudonné rappellent que le maintien de l'ordre public est composé de trois éléments distincts: la sécurité, la salubrité et la tranquillité publique.

 

Comme aucun de ces éléments ne peut être invoqué en l'occurrence, "on" lui ajoute deux éléments, le prétendu contenu du spectacle qui serait attentatoire à la dignité humaine - elle est indéfinissable juridiquement, mais le juge prétend la protéger -, et le casier judiciaire de l'artiste...

 

Le Conseil d'Etat, dans l'urgence, les 9, 10 et 11 janvier 2014, interdit donc par trois fois Le Mur, à Nantes, Tours et Orléans, en méconnaissance de cause, ce qui en dit long sur sa collusion avec l'exécutif, puisqu'il n'a pas visionné le spectacle, et, quant à lui, le juge des référés interdit, par précaution, le nouveau spectacle de Dieudonné, Asu Zao, que personne n'a encore vu et qui doit remplacer Le Mur à Orléans...

 

En fait, ce sont les pouvoirs exécutif et judiciaire qui se sont montrés indignes...

 

Il a été décidé en haut lieu d'abattre Dieudonné M'Bala M'Bala par tous les moyens, même légaux. Les interdictions de ses spectacles, en utilisant des arguments juridiques qui n'en sont pas, ne sont qu'un des aspects de la véritable chasse à l'homme qui est ouverte contre lui, contre les siens et contre ses fans.

 

Le 13 décembre 2013, le site de la société de production de Dieudonné est hacké donnant le signal de cette chasse à l'homme: les noms et adresses des visiteurs de ce site sont divulgués par le hacker.

 

A la suite de ces divulgations plusieurs personnes sont menacées et injuriées par mails, courriers, téléphone. Certaines d'entre elles perdent même leur emploi, dont l'une doit être internée dans un hôpital psychiatrique, "ne supportant pas la brutalité de son licenciement".

 

Fin janvier l'Etat se déchaîne contre Dieudonné: contrôle fiscal de sa société de production, gardes à vue, perquisitions à son domicile, à sa société de production, au théâtre de la Main d'Or et chez son expert-comptable.

 

Les noms des mille sept cents personnes qui ont prêté de l'argent à Dieudonné sont divulgués dans la presse. Les fans de Dieudonné font l'objet d'expéditions punitives à Lyon et Villeurbanne etc.:

 

"On a accusé et condamné Dieudonné pour incitation à la haine. La seule haine qu'il semble avoir provoquée est pourtant celle de ses adversaires envers sa propre personne."

 

... et envers ceux qui le soutiennent.

 

A ces persécutions s'ajoute un lynchage médiatique: Dieudonné ne paierait ni ses impôts, ni ses amendes; il organiserait son insolvabilité avec la complicité de sa compagne et de sa société de production.

 

Rien de tout cela n'est vrai. Le livre reproduit des documents de l'administration fiscale qui le prouvent indubitablement: il n'a pas de dette fiscale, sa compagne et sa société de production non plus. Les derniers paiements sont intervenus le 13 février 2014...

 

Le livre révèle que Dieudonné a même bénéficié d'une remise fiscale l'année précédente, le 1er février 2013. Elle s'élève à 197'103.88 euros... Ce qui faire dire aux auteurs, avec humour, à l'adresse de leurs "concitoyens qui font actuellement l'objet de contrôles et de redressements fiscaux":

 

"Si une remise de pénalités de près de deux cent mille euros a été accordée au monstre Dieudonné, il n'existe dorénavant plus aucun obstacle à ce que leur propre demande de remise de pénalités ne soit pas acceptée par les services fiscaux de notre pays."...

 

La meilleure protection en matière fiscale, c'est l'enregistrement. Les sommes prêtées à l'humoriste sont aujourd'hui toutes enregistrées, de même que les dons à hauteur de quatre cent mille euros qu'il a faits personnellement "à ses proches qui vivent au Cameroun, fils, frères, oncles, cousins et amis"...

 

Ce livre percutant a été adressé aux 577 députés de l'Assemblée nationale.

 

Ses auteurs les sollicitent de créer une commission d'enquête parlementaire "afin de connaître le fonctionnement et de déterminer les éventuels dysfonctionnements dans l'action du Gouvernement et des services de l'Etat, entre le 27 décembre 2013 et le 1er mai 2014, dans la gestion d'une affaire qui a conduit à la détérioration de la cohésion nationale".

 

Dans le cadre de cette enquête parlementaire, ils suggèrent toutes les questions qu'il conviendrait de poser aux personnes qu'ils citent lors d'auditions publiques...

 

Bref, tout est prêt - les propositions de résolution sont même rédigées - pour qu'un groupe de députés demande à ce que toute la vérité soit faite sur cette affaire.

 

Vous avez dit dignité de la personne humaine?

 

"Dieudonné est un spécialiste de l'indignité de la personne humaine. Son travail consiste précisément à la révéler, pour mieux la dénoncer."

 

Francis Richard

 

Interdit de rire, David De Stefano et Sanjay Mirabeau, 160 pages, Xenia

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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26 septembre 2014 5 26 /09 /septembre /2014 22:30
"L'Infini livre" de Noëlle Revaz

Les jours du livre sont-ils comptés? Combien de fois n'entend-on pas cette question lancinante? Il faut dire que les ventes de livres papier reculent et que, si les ventes de livres numériques progressent, elles restent minimes (4,1% du marché français en 2013).

 

Il est vrai que les médias traditionnels parlent de moins en moins de livres. Il suffit de feuilleter les quotidiens et les news magazines, version papier ou Internet, pour se rendre compte que la place faite aux livres est réduite à une peau de chagrin. 

 

Des émissions littéraires de télévision, sans être comparables à celles présentées jadis par Bernard Pivot, subsistent, mais, c'est finalement aujourd'hui sur la Toile que l'on parle le plus de livres, sur des sites ou des blogs qui n'ont rien à voir avec les médias traditionnels.

 

Le dernier roman de Noëlle Revaz explore le monde des livres tel qu'il deviendra incessamment sous peu. J'emploie le futur, mais peut-être devrais-je employer le présent, même si le récit est écrit au passé...

 

Le livre?

 

Dans L'Infini livre, à l'époque où se passe le récit, le livre est surtout devenu un objet décoratif. C'est bien pourquoi la couverture d'un livre et son coloris sont d'une grande importance. Car, un livre, il ne paraît pas, mais il apparaît; on l'achète, mais on ne le lit pas:

 

"Peu de gens se risquaient à ouvrir des livres. Cela ne se faisait plus tellement. Un livre était un objet délicat. Il était à manier avec précaution. On ne pouvait pas l'ouvrir à tout bout de champ. Tout devenait embarrassant du moment que l'on se mettait à vouloir fourrer son nez dans un livre. Dans un livre, il y avait des choses. Il fallait pouvoir les saisir."

 

L'auteur d'un livre?

 

Il n'est donc pas étonnant que, sur les plateaux, l'on ne puisse pas parler d'un livre en l'absence de son auteur. D'ailleurs on n'y parle du contenu d'aucun livre - qui est une affaire strictement personnelle à l'auteur -, seulement de son apparence extérieure. L'auteur, lui, doit se soumettre à la loi de la vérité et ne doit pas, en principe, laisser de zones d'ombre sur sa vie personnelle.

 

Les animateurs d'émissions littéraires?

 

"Les animateurs dirigeaient et distribuaient la parole. De mémoire de téléspectateur, il ne s'était jamais vu que des invités s'autorisent à discuter entre eux. Un invité ne pouvait pas apostropher un autre invité. Un invité s'adressait uniquement à l'animateur. Avant de poser une question, un invité devait en avoir reçu la permission."

 

L'éditeur de livres?

 

Son rôle est primordial. On lui envoie des textes écrits au kilomètre, extraits de banques d'expressions ou compilés, mesurés en quelques centaines de milliers de signes, à charge pour lui de les mettre en forme, sans que celle-ci ait d'ailleurs beaucoup d'importance, puisque le but n'est pas de lire des textes mais de remplir des rayonnages...

 

C'est dans ce contexte que Noëlle Revaz raconte l'histoire de deux écrivaines, Jenna Fortuni et Joanna Fortaggi et décrit leur vie quotidienne, à une époque, où l'on choisit ses amies et amis sur catalogues, où le parrainage longue-distance d'un foyer par un autre est obligatoire, où la musique découle d'une matrice, "une grosse outre, grise et calme",  et où, faute d'être cultivé, on a recours à son écran pour trouver des réponses aux questions que l'on se pose.

 

Au début de cette histoire, Jenna en est à son troisième roman, Joanna au vernissage de son sixième.  Cela fait un moment qu'elles se côtoient sur les plateaux, sans jamais s'adresser la parole... La similude de leurs prénoms et de leurs noms, celle des couleurs et formats de leurs livres, et le fait qu'elles soient toutes deux des femmes brunes ont jusque-là entretenu la confusion... Elle va précéder leur fusion involontaire.

 

En effet, comme les auteurs sont les jouets de leurs éditeurs, un beau jour, à l'insu de leur plein gré, Jenna et Joanna se retrouvent être coauteures d'un livre édité par l'éditeur de Joanna, qui est devenu subrepticement celui de Jenna, et qui fait apparaître sous la signature plurielle de Joeanna Fortunaggi le quatrième livre de Jenna et le septième livre de Joanna, dans la foulée du sixième de cette dernière. Leurs relations en sont bouleversées... et leur regard sur les livres itou.

 

Noëlle Revaz projette le lecteur dans l'avenir (un avenir qui ne semble cependant pas très éloigné). Cela lui permet de garder une certaine distance avec les travers de l'époque actuelle, où les gens apparaissent bien souvent plus sensibles à l'enveloppe qu'au contenu, à la musique extérieure qu'à la musique intérieure. Cette distance relative lui permet en tout cas de forcer le trait, en maniant tout du long une ironie de bon aloi, qui se manifeste dès les premières pages:

 

"Sans livre, un écrivain n'était pas beaucoup. Hors la présence de son livre, un écrivain se défaisait et perdait la majeure partie de sa substance. Mais sans écrivain aussi un livre n'était pas grand-chose. Il devenait un bloc de pages glissant en direction de la broyeuse [...]. Il ne fallait pas pour autant penser que le livre était important. Cette erreur était ridicule. Elle pouvait être commise par quelques animateurs tenants de la vieille école ou par un critique malpoli mais, grosso modo, la plupart des gens du circuit savaient de quoi il était question: le livre était une estrade."

 

Francis Richard

 

L'Infini livre, Noëlle Revaz, 320 pages, Zoé

 

Livre précédent:

 

Efina, 192 pages, Gallimard (2009)

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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 21:45
"Olga" de Madeleine Knecht-Zimmermann

"Pourquoi ne réalisons-nous pas qu’ils vont disparaître ceux que nous aimons ? Ils sont mortels, leurs jours sont comptés. Ils vont partir et nous serons seuls à la recherche d’eux, alors qu’il aurait suffi d’être vraiment là, attentifs et curieux, prêts à recueillir cette vie si riche qui a été la leur."

 

Madeleine Knecht-Zimmermann, parvenue au bout, ou presque, du récit de la vie de sa tante Olga, se fait ces reproches. Sans doute n’a-t-elle pas réussi à tout reconstituer de ce que fut la vie de celle-ci, mais, parmi ses lecteurs, d’aucuns aimeraient bien être capables d’en écrire au moins autant sur certains de leurs proches aujourd’hui disparus...

 

La vie d’Olga fut riche. Sa nièce, qui l’a vue souvent dans ses dernières années, en fait un récit ébloui à l’aide de ses propres souvenirs et de ceux de ses proches toujours vivants, grâce également aux photos conservées par Olga et à la correspondance qu’Olga a entretenue avec ses nombreux oncles, tantes et cousins, et avec... Antonio.

 

Olga est née en 1904 dans une famille modeste, devenue pauvre à la suite du décès de son père, Louis. Ce dernier était tailleur de limes de formation, mais la modernité ne lui avait pas permis de continuer ce métier. Il avait donc travaillé aux corrections des eaux de l'Aar et était mort noyé...

 

Bertha, sa femme, couturière de métier, s'était retrouvée seule à élever cinq enfants en bas âge, dans un village de Seeland, dans le canton de Berne. Or, à l'époque, si les parents n'étaient pas en mesure d'élever leurs enfants, ils leur étaient enlevés pour être placés dans des exploitations agricoles, où ils étaient souvent traités comme des domestiques corvéables à merci et souvent maltraités par leur maître:

 

"Bertha vivait dans l'épouvante que ses enfants lui soient ôtés, c'est pourquoi elle était plus dure qu'un marchand d'esclaves avec eux."

 

Traitée sévèrement par sa mère, qui n'était pas plus tendre avec ses quatre frères, "Olga s'attacha à sa grand-mère", Catherine Zimmermann, la femme du cordonnier de Sainte-Croix:

 

"Elle recevait sa bienveillance comme un affamé reçoit du pain."

 

Quoi qu'il en soit, Bertha parvint heureusement à épargner à ses enfants d'être placés, même dans les moments les plus difficiles, notamment pendant les années de la Grande Guerre, quand pauvreté signifiait ne pas manger à sa faim.

 

Jämes Zimmermann, un des nombreux frères de son mari, tant qu'il l'a pu, fit alors tout pour éviter aux enfants de Bertha d'en arriver à cette extrémité d'être placés. Un autre homme du village, qui n'était pourtant pas un nanti, prit alors providentiellement le relais de cette solidarité naturelle.

 

A 16 ans Olga partit pour Zurich et y fit son apprentissage de secrétaire chez un avocat. Après quoi, elle trouva un emploi dans une filature de lin jusqu'au moment, dans les années 1930, où son patron renonça, parce que son entreprise n'était plus rentable. Elle trouva alors un emploi dans les services sociaux de la ville de Berne, qu'elle occupa jusqu'à sa retraite.

 

L'auteur n'est pas sûr qu'Olga se soit montrée très soucieuse du sort peu enviable des enfants placés qui étaient ses pupilles et cela la tourmente. A la réflexion, posant ses souvenirs "les uns à côté des autres, comme fait l'archéologue qui reconstitue patiemment une amphore ou une statue", elle en vient à la conclusion qu'il y a eu deux Olga:

 

"La dure, l'impitoyable et cette femme intelligente, fine, rieuse et pleine de charme."

 

La femme dure, impitoyable est celle qu'elle a surtout connue dans sa jeunesse et la femme intelligente, fine, rieuse et pleine de charme, celle qu'elle a connue bien plus tard et avec laquelle elle a fait des voyages en Italie:

 

"Olga a changé, mais je ne sais pas quand. Quelque chose ou quelqu'un a érodé ce socle dur, cette masse impénétrable, ce névé, ce granit obstiné. Elle s'est mise à douter de ce qu'on lui avait appris. Les règles qui avaient régi son enfance et sa jeunesse lui ont paru cruelles. Il ne faut pas briser un enfant. Il faut au contraire l'aider à grandir, à trouver son chemin."

 

Ce quelque chose, est-ce ce qu'elle a vu dans l'Italie de l'après Seconde Guerre mondiale dans laquelle elle s'est souvent rendue?

 

Ce quelqu'un, est-ce Antonio, l'interniste reconnu, qui s'est occupé de Petit-Louis, son jeune frère, quand il séjournait dans la maison de cure qu'il dirigeait à Locarno?

 

Antonio avait dit à Olga:

 

"Pour oser être soi, il faut avoir confiance ou plutôt, il faut connaître quelqu'un en qui on peut avoir confiance. Nous avons tous besoin d'amour."

 

L'auteur a su ce qu'Antonio a représenté dans la vie de sa tante grâce aux lettres conservées dans le secrétaire légué par Olga à sa soeur aînée:

 

"Il était un homme vieillissant et la beauté d'Olga qui avait vingt-sept ans de moins que lui l'émerveillait. L'admiration qu'elle lui portait le rajeunissait. Il était peut-être ému par la curiosité de la jeune femme, son besoin d'apprendre et de savoir, de sortir du cercle étroit de son enfance. Elle découvrait son monde à lui avec enthousiasme, il en oubliait son âge. Il la guidait dans ses lectures, la conduisait dans les musées ou les vernissages, la présentait à ses amis. Il adorait en elle l'oeuvre de ses vieux jours."

 

Les amis d'Antonio? Thomas Mann, Herman Hesse, Romain Rolland...

 

La fin de leur histoire est moins souriante, puisqu'Antonio fut ruiné et qu'Olga, à son égard, finit par osciller entre compassion et agacement...

 

A la faveur de ce récit familial, qui est passionnant, et instructif, à lire - on a tendance à enjoliver le passé et à cultiver la chimère de l'âge d'or -, Madeleine Knecht-Zimmermann revisite le XXe siècle dont les tourments n'ont pas épargné la Suisse, si elle fut moins touchée que d'autres pays.

 

L'auteur raconte ainsi la misère dans la campagne bernoise de l'avant Première Guerre mondiale, le fléau de la grippe qui faillit emporter deux de ses frères, la crise des années 1930, la Seconde Guerre mondiale, l'après-guerre...

 

Le jour de l'enterrement d'Olga, sa nièce Madeleine apprit que sa tante avait décidément bien changé en découvrant la tâche qu'elle s'était donnée à la fin et dont elle ne lui avait jamais rien dit...

 

Eh oui, les gens changent et, ce qui est rassurant pour l'humanité, c'est qu'ils peuvent même encore décevoir en bien en vieillissant...

 

Francis Richard

 

Olga, Madeleine Knecht-Zimmermann, 248 pages, L'Aire

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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 14:15
"Le poids des corps" d'Olivier Sillig

Le titre du roman d'Olivier Sillig, Le poids des corps, pour le mécanicien de formation, ne peut que faire penser à Isaac Newton et à sa loi sur la gravitation, la gravitation étant la principale composante de la pesanteur.

 

Dans le livre, l'expression du titre est toutefois employée non seulement au sens propre, mais aussi au figuré.

 

Jean Basler, ancien professeur de latin sans emploi, peut-être au bénéfice d'une rente AI, l'assurance invalidité, est "gros, gonflé". Un dimanche matin, dans sa petite salle de bain, il se regarde nu dans le "grand miroir laissé par la précédente locataire":

 

"Avec les médicaments, il avait pris quinze kilos. Le médecin l'avait prévenu. Le poids, il l'avait surtout pris dans le haut du corps. Les jambes n'avaient guère changé, pas grossi. Mais le ventre, beaucoup, débordant sur les côtés, et devant, plusieurs plis très gros. Son sexe - ces temps il n'avait plus d'érections matinales - semblait tout petit [...]. Il se pencha en avant - désormais il devait se pencher en avant pour l'apercevoir -, un petit oiseau déplumé qu'il réchauffa un instant dans son poing fermé."

 

Ce matin-là Jean décide de descendre à la cave, parce que toutes ses bouteilles de vin sont vides, et aperçoit une seringue sous les escaliers du rez-de-chaussée. Le lendemain, elle n'y est plus, la concierge ayant nettoyé. Tous les jours suivants, intrigué, il retourne "toujours avec une bonne raison", pour vérifier, sans résultat.

 

Jean repère une nouvelle seringue le jeudi seulement. Et le lendemain plus rien, la concierge ayant de nouveau nettoyé, sans rien dire. Mais le samedi soir, en sortant à dix heures, pour aller boire une bière, Jean entend un gémissement qui provient de sous les escaliers et y découvre une maigre jeune femme.

 

Jean, qui ne sait trop que faire, réussit à l'emmener chez lui, à lui faire prendre un bain, boire un thé, et à lui préparer un lit sur le canapé. Il laisse son portefeuille, en évidence, comme d'habitude, sur la tablette à côté du téléphone et, au matin, la droguée inconnue s'est esquivée, non s'en avoir "emprunté" les billets et la menue monnaie qui se trouvaient dans le portefeuille.

 

Le vendredi de la semaine suivante il croit l'apercevoir à un arrêt de bus avec une amie. Mais elles grimpent dans le premier bus venu et disparaissent, l'amie le regardant un court instant, semble-t-il, en riant. Le lundi suivant, il rentre tard après avoir passé une journée avec sa mère et découvre un message laissé sur son répondeur, après un autre message du bureau de placement:

 

"Bonjour, c'est Emilie Bourquet. Je vous dois cent soixante francs. Vous l'avez sans doute remarqué. Excusez-moi. Je ne pensais pas pouvoir vous rembourser de si tôt, et voilà que je suis pleine aux as!"

 

Une pause, puis le message, d'un ton plutôt joyeux, se poursuit:

 

"...Alors, si ça vous va, je vais passer ce soir. Si vous êtes pas là, je laisserai les sous dans la boîte aux lettres. A propos, excusez-moi et merci pour l'autre jour."

 

Seulement Emilie ne viendra pas et ne laissera pas les sous dans la boîte aux lettres, pour la bonne raison que le même jour elle sera retrouvée morte d'une overdose.

 

En voulant connaître le fin mot de l'histoire d'Emilie, Jean va mettre le doigt dans un sacré engrenage et dans un sacré imbroglio.

 

Jean fera la connaissance de Schuhmacher, l'oncle d'Emilie, et de l'amie de cette dernière, Maria Duarte. Il sera aux prises avec le commissaire Rioud et l'inspecteur Verdier chargés de l'enquête, le premier devenu ripoux à la suite d'un drame personnel, le second devenu ripoux parce que tenu par le premier à la suite d'un sombre accident.

 

Un jeune homme, Vincent, devenu ami de Béatrice, la fille handicapée de Rioud, et la psychiatre de Jean, Madame Beltrami, vont tout faire pour venir au secours de Jean, tombé dans un véritable guêpier, mais les choses ne tourneront pas vraiment comme ils l'auraient voulu...

 

Tout au long de cette histoire noire, où Olivier Sillig confirme, s'il en était besoin, ses grandes qualités de conteur captivant, les corps amis et ennemis chutent les uns après les autres, d'aucuns au physique, d'autres au moral. Ce qui s'accompagnera, pour deux d'entre ces derniers, de prise de poids...

 

Au milieu de tant de noirceur, deux intermèdes lumineux ont tout de même lieu. Lorsque "Maria vient se pelotonner contre la grosse masse encombrante et molle" de Jean en semi-léthargie et qu'il se passe quelque chose entre eux; lorsque Vincent se pelotonne le dos contre Beltrami, de quinze ans son aînée, contre ses seins, ses jambes étant contre les siennes, ses fesses contre son ventre, et qu'il ne se passe rien...

 

Car, les corps, quels qu'ils soient, peuvent avoir du poids...

 

Francis Richard

 

Le poids des corps, Olivier Sillig, 176 pages, L'Age d'Homme

 

Livres précédents:

 

La nuit de la musique,176 pages, Encre fraîche (2013)

Skoda, 112 pages, Buchet-Chastel (2011)

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16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 22:15
"Alice et l'homme-perle" de Valérie Cohen

Les maisons de retraite, les EMS suisses (établissements médico-sociaux), les résidences du troisième âge sont des lieux connotés vieillesse, c'est-à-dire de prime abord infréquentables. Pourtant les vieux d'aujourd'hui ne sont pas les vieux d'antan, et même de naguère. Ainsi, par exemple, un ou une sexagénaire, de nos jours, a, en principe, encore bien des années devant lui ou devant elle.

 

Il y a lieu de se réjouir de cette longévité plutôt que de s'en affliger. Même s'il semble révolu le temps où, très naturellement, l'on demandait conseil à ces anciens, qui, forts de leur expérience de la vie, incarnaient la sagesse. Il faut dire justement que, restés encore jeunes au fond, nombre de sexas contemporains ne sont pas toujours bien sages...

 

C'est pourquoi, vraisemblablement, Valérie Cohen, qui est une jeune écrivain - elle est née en 1968 à Bruxelles -, a choisi, pour personnages de son roman, Alice et l'homme-perle, des habitants de la Résidence Les Eaux Douces, sise à Saint Germain-en-Laye, "une résidence interdite aux moins de soixante ans, aux non-valides et aux personnes aux revenus modestes"...

 

Valérie Cohen focalise ses regards sur six personnages de cette résidence, qui ne sont pas en quête d'auteur, mais d'amitié et de partages...

 

Alice Romain, soixante-cinq ans, devenue veuve "non loin du passage au second millénaire", broit du noir depuis des années et a quitté son grand appartement du boulevard Raspail à Paris, où elle se morfondait, pour s'installer en mars 2005 aux Eaux Douces, où sa fille, Sylvie, qui se veut une mère pour elle - et est elle-même mère de deux enfants -, lui rend visite une fois par semaine...

 

Gisèle Noiret a emménagé aux Eaux Douces au même moment qu'Alice. Elle a "ni enfants, ni homme à charge". C'est une riche héritière, en bonne santé, qui a pu ainsi "s'offrir un Club Med cinq tridents pour vétérans sans déambulateur". Elle a eu plusieurs partenaires, mais n'a jamais réussi à se décider à devenir mère et, quand elle s'est sentie prête, "ses ovaires [ont] tranché le débat". Elle n'est pourtant sujette ni à la mélancolie ni à la rancoeur.

 

Simon Roche est passionné d'art. C'est un professeur de dessin à la retraite, qui donne "des cours particuliers de dessin aux résidents le souhaitant" et sert "de guide aux groupes, lors de visites d'exposition". Il bénéficie en contrepartie d'un appartement de fonction au dernier étage de la résidence. Il a la clé de l'appartement de Gisèle, bien que veuf de Viviane, son seul amour... Ses deux filles vivent à Paris.

 

Juliette Doutremont est mariée à Joseph, ingénieur qui, aujourd'hui, perd la boule et "ne reconnaît même plus un téléphone"... Elle est "dotée d'un positivisme digne de Monsieur Coué", "ne s'encombre pas du passé et de ses ruines"... Elle est d'une inébranlable bonne humeur et très gourmande. Son activité de mère a éclipsé celle d'épouse. Elle a toute une smala d'enfants et de petits-enfants, qui la chérissent... Elle écrit à ses heures...

 

Lucie Joris, quadra, dynamique directrice des Eaux Douces, a un caractère bien trempé, mais a une vie amoureuse chaotique: "Les hommes, elle entrait dans leur vie, se laissait aimer et les quittait." Elle ne peut pas avoir d'enfant... mais elle a un grand pouvoir de séduction. Elle aime ses résidents, dont la moyenne d'âge est de soixante-cinq ans et en qui elle découvre la grâce. Ce que d'autres ne remarqueraient pas, se fiant aux seules apparences...

 

Jean-Louis Davos est un ancien juge à la retraite. Soixante-huit ans, il a un "physique de vieux garçon bien propret", assez banal, qu'il compense largement "par une culture encyclopédique et une grande confiance en lui": "Il est reposant, humain avant d'être homme". Il émane de sa personne une grande bonté, une grande gentillesse, qui font oublier "sa propension à étaler sa culture et à donner son avis sur tout, de préférence lorsqu'on ne lui demande pas". Il est le seul à avoir lu les écrits de Juliette...

 

Un quart de siècle plus tôt, Alice a eu une aventure avec Diego Silva, un collègue de son neurochirurgien de mari, Arthur. Tandis qu'il fait la connaissance des personnages, le lecteur l'apprend par des documents datés des années 1985 à 1989, qui s'intercalent dans le récit et qui ne lui laissent aucun doute à ce sujet.

 

De son côté, Juliette mène une enquête et parvient aux mêmes conclusions... Elle convainc alors les cinq autres personnages d'organiser un fol et risqué voyage en Espagne au cours duquel Alice, prévenue au dernier moment, rencontrera Diego après tant d'années de séparation...

 

Valérie Cohen, avec tact, sensibilité et humour, rend ses personnages familiers, et les fait aimer du lecteur. Lequel connaît peu à peu les états d'âme et les émois du coeur de chacun et de chacune, et se voit confirmer que l'âge ne fait rien à l'affaire. Il ne peut ainsi qu'acquiescer à ce que pense Lucie: "Aimer est parfois douloureux. Ne pas avoir aimé peut l'être tout autant"... Et il sera peut-être ravi d'apprendre qu'"un jour, Juliette a eu l'idée de classer les hommes en deux profils: l'homme-bonbon et l'homme-perle"... 

 

Francis Richard

 

Alice et l'homme-perle, Valérie Cohen, 192 pages, Editions Luce Wilquin

 

Valérie Cohen était présente au Livre sur les quais de Morges:

"Alice et l'homme-perle" de Valérie Cohen
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13 septembre 2014 6 13 /09 /septembre /2014 22:55
"La Barrière des peaux" de Claire Genoux

L'esprit souvent vagabonde.

 

A qui n'est-il pas arrivé de lire les lignes d'un livre et de s'apercevoir tout d'un coup qu'il ne se souvient pas de ce qu'il vient de lire?

 

A qui n'est-il pas arrivé de penser à des événements vécus qui se succèdent dans son esprit dans un ordre bien à lui, qui est tout sauf chronologique?

 

L'esprit de l'héroïne du roman de Claire Genoux, La Barrière des peaux, vagabonde ainsi:

 

"Luna ne sait plus vraiment dans quel ordre se sont produits les événements de sa vie et lesquels ont entraîné les autres."

 

Aussi est-ce au lecteur de reconstituer les morceaux du puzzle de sa vie chaotique.

 

A huit ans, Luna a appris que sa maman était partie pour un voyage et qu'elle lui écrirait. Mais il était vraisemblable que c'était un voyage dont elle ne reviendrait pas. Car la maison familiale a été vendue. Luna a été envoyée en pensionnat. Ils se sont occupés de tout. Ils? Vraisemblablement ses grands-parents:

 

"Tu vas profiter d'un beau pensionnat dans la nature. Tu vas apprendre l'anglais. Tu vas apprendre les mathématiques, tu vas pouvoir jouer. Tu te rends compte la chance que tu as. Tu crois qu'on nous aurait appris l'anglais à nous. Tu crois qu'on aurait eu cette chance."

 

Quelques années plus tard, avec Rémi, Luna projette d'acquérir un appartement-terrasse en ville. Encore faut-il que la vieille qui y habite passe de vie à trépas:

 

"Elle est en mauvais état. A l'âge qu'elle a, c'est une affaire de quelques semaines même si elle a de la chance. Il n'y a pas à se bouffer le ventre pour ça."

 

Justement, en attendant, Luna a mal au ventre.

 

En restant indéfiniment en vie la vieille les a contraints, Rémi et elle, à s'installer provisoirement dans un studio, qui se trouve à proximité:

 

"Quand elle est couchée, Luna ne peut pas le nier, ça la bousille du dedans cette histoire de la vieille. Pourquoi elle ne laisse pas la place. Pourquoi elle s'incruste. Elle s'est glissée dans les trous, bien profond, elle mord de l'intérieur là où les mots et les cris d'avant sont enterrés. Maintenant cela fait une boule froide sous le pull qu'elle peut toucher avec les doigts."

 

En attendant, pour faire quelque chose de ces jours - Rémi, lui, a sa musique - Luna se met, par exemple, à écrire un poème, assise à une terrasse de café, dans son cahier à spirales:

 

"Elle écoute le grattement de la plume, le mince déchirement que ça fait sur la page. Elle n'écoute rien d'autre. Elle regarde l'image du poème, reste un long moment dans cette minute comme dans une journée d'hiver où la mer n'agit plus."

 

Luna s'est inscrite à l'atelier d'écriture de D, écrivain qui jouit d'une certaine notoriété ici et qui nourrit de grandes ambitions outre-atlantique. Elle fantasme sur cet élégant et impénitent fumeur de cigarettes, qui a toujours un paquet de Dunhill rouge et or sous la main:

 

"Elle se demande comment ce serait d'embrasser les lèvres de D, s'il y a le goût très fort de la cigarette ou non, s'il y a beaucoup de salive dans la bouche."

 

Au long du récit les contours des différents morceaux du puzzle de sa vie finissent par se dessiner de manière de plus en précise. Ce qui permettra finalement de les emboîter.

 

Le lecteur apprend ainsi par touches successives ce qui est arrivé à la maman de Luna, ce qu'il advient du projet d'acquisition d'appartement-terrasse, ce que Luna écrit à l'atelier de D et en dehors, ce que lui réserve la fréquentation de D au milieu de ses étudiantes et surtout quelle boule mystérieuse s'est formée dans son ventre.

 

Avec Claire Genoux, les mots ne sont pas de simples mots: ce sont des notes musicales qui sont en harmonie avec les images qu'ils suscitent. Sensuels, ils s'accordent également avec le récit, lequel est par moment d'une sensualité intense. Poétiques, ils sont propices à entraîner le lecteur dans le tourbillon des vies réelle et rêvée de Luna et à lui ouvrir la barrière des peaux pour y découvrir les secrets qu'elles recèlent.

 

Francis Richard

 

La Barrière des peaux, Claire Genoux, 208 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent de l'auteur, chez le même éditeur:

 

Faire feu (2011)

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11 septembre 2014 4 11 /09 /septembre /2014 22:30
"Le secret du gardien de phare" de Nicole Leibowitz

Le monde évolue très vite. Même ceux qui y vivent sans discontinuer peuvent être pris de vertige, surtout quand ils n'ont pas appris dès le plus jeune âge que dans la vie il fallait s'adapter.

 

A fortiori, ceux qui ont vécu reclus dans des prisons ou dans des ermitages peuvent être désemparés lorsqu'ils découvrent ce que le monde est devenu pendant le temps qui s'y est écoulé sans eux.

 

Pendant vingt ans, Amboise Morel, la quarantaine, le gardien de phare du roman de Nicole Leibowitz, est resté en dehors du cours des choses qui se passaient sur terre. Il a en effet vécu toutes ces années "à soixante-dix mètres sous le ciel, à scruter le vide, à entendre les bateaux qui lâchaient leurs sirènes en plein océan comme pour se soulager du silence".

 

Certes il n'était pas seul. Il avait un collègue qui le relayait toutes les six heures:

 

"Les milliers de repas qu'ils avaient partagés en tête-à-tête avaient forgé entre eux une solide entente. Aussi les femmes n'avaient jamais manqué à Amboise."

 

Pourtant, avant de devenir gardien de phare, après avoir été formé à Brest, à la moitié de son âge, il avait aimé une jeune fille encore mineure de son village du Doubs, Marie Adèle, une handballeuse émérite du club féminin de Besançon, qui lui avait chamboulé les sens:

 

"Elle était taillée pour le sport avec ses bras fuselés et musclés, des jambes solides et fines. En fait, elle déployait son corps avec puissance et allégresse."

 

Mais cette dernière  était d'un autre milieu que le sien et les parents, ceux de sa belle et les siens, n'avaient eu de cesse de les pousser à la rupture. La rupture avait fini par se produire, d'autant plus aisément que Marie Adèle craignait de se retrouver dans "un trou à femmes de marins" et ne voulait pas renoncer à son sport.

 

Marie Adèle avait repoussé Amboise quand il l'avait enlacée autoritairement et lui avait proposé de se marier. Il en avait été malade, avait maudit cette ensorceleuse et avait choisi de partir sans crier gare pour prendre ses fonctions de gardien de phare de pleine mer, au large de La Quiche-sur-Mer. Et la mer l'avait sauvé. Pendant un temps.

 

Car, quand le récit commence, Amboise vient d'être licencié. Il fait partie de ces bons et loyaux serviteurs dont les progrès de la technique, un jour, font des laissés pour compte, sans qu'ils aient appris à faire autre chose:

 

"Désormais les ordinateurs enverraient à sa place des signaux aux marins tandis que les bateaux se faufileraient sans témoin dans les ténèbres."

 

Amboise avait failli perdre la tête en apprenant cette nouvelle. Une musique qu'il aimait fredonner naguère, un impromptu de Schubert, le tourmentait maintenant et ses notes lui apparaissaient comme des plaintes insupportables. Cette musique devait désormais lui trotter dans la tête à chaque fois que l'émotion le prendrait et que la tristesse l'étreindrait...

 

Pendant ces vingt ans passés au phare, Amboise n'avait pas beaucoup dépensé. Aussi ne se trouvait-il pas sans ressources. Avec le pécule amassé, il s'achète une maison à La Quiche-sur-Mer. Mais il n'est pas accepté par les gens du coin, parce qu'il vient d'ailleurs et que  "les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux", comme le chantait le regretté Brassens...

 

Sa voisine, Lina Ker, n'est pas de cet avis des braves Quichois et se moque des rumeurs. Au contraire, Amboise l'émeut parce qu'il est différent des autres et qu'il est tellement ailleurs. Elle frappe un jour à son huis pour faire connaissance, il se méprend et croit voir sa Marie Adèle...

 

Le lendemain Lina revient le voir et lui dit qu'il est beau. Ce qu'aucune femme ne lui avait jamais dit auparavant... Bref, avec elle, il découvre le plaisir charnel, lui qui n'avait jamais connu de femme pour rester fidèle à Marie Adèle, et, bientôt, il s'installe dans sa maison à elle, bien plus accueillante que la sienne.

 

Ils auraient tout pour être heureux si Lina ne lui faisait connaître un autre plaisir, celui du jeu - elle a été mariée à un croupier -, et qu'un jour elle ne lui proposait de l'accompagner, en fin de promenade en ville, au Casino Star. Elle y joue à une des machines à sous et... gagne. Mais, elle, elle sait s'arrêter...

 

Amboise va alors commencer la descente aux enfers que tout joueur impénitent connaît. Car, il revient le lendemain en secret, c'est-à-dire à l'insu de Lina, sans avoir au jeu la même sagesse qu'elle.

 

Et, au fil des jours, le lecteur assiste impuissant, et peiné, à la dilapidation du pécule d'Amboise et se doute bien que toute cette histoire ne peut que mal se terminer... d'autant que l'auteur apprend au lecteur quel est le tempérament réel d'Amboise:

 

"Lui, il aimait les extrêmes, les soleils figés, les pluies torrentielles qui effacent les paysages, les éboulis d'après tempête. Il voulait des odeurs marines, d'iode, de tabac et de goudron, de n'importe quoi plutôt que celles de la mièvrerie de tiédeurs inutiles."

 

Le mensonge s'insinue bientôt entre Amboise et Lina. Il prétend qu'il a trouvé un travail de docker. Au fur et à mesure que son pécule fond comme beurre au soleil, son humeur s'altère - il a peur d'être démasqué par Lina - et suscite en retour l'incompréhension de cette dernière.

 

La relation des amants se tend toujours davantage en dépit de rémissions qui en repoussent la rupture et qui correspondent aux périodes de gain du joueur accro qu'Amboise est devenu, et qui l'encouragent dans son addiction:

 

"C'est un phénomène connu et inexpliqué, la chance peut être durable, se répéter au point de frôler la banalité puis disparaître comme elle était survenue, avec la même discrétion."

 

Ce roman n'est cependant pas un enième roman sur le jeu. Même si Nicole Leibowitz décrit toute la mécanique implacable qui conduit un joueur à tenter de se refaire à chaque fois qu'il perd et à ne pas savoir s'arrêter à chaque fois qu'il gagne.

 

Ce roman décrit surtout un homme rendu vulnérable par sa longue solitude, par son absence de perspectives, par son inadéquation au monde qui l'entoure et par sa totale ignorance de la complexité du coeur des femmes, sur lesquelles, injuste, il rejette la faute des avanies qu'il subit ou dont il est responsable.

 

Francis Richard

 

Le secret du gardien de phare, Nicole Leibowitz, 176 pages, L'Age d'Homme 

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9 septembre 2014 2 09 /09 /septembre /2014 22:15
"Canicule Parano" de Frédéric Vallotton

Toutes les grandes métropoles européennes ont une âme qui nous fait les aimer, de par leur histoire, leur architecture et leurs habitants, quelle que soit la couleur du ciel. Toutes différentes qu'elles puissent être, ces villes capitales sont toutes cosmopolites, ce qui signifie ouverture au monde, laquelle nous fait nous sentir bien quand nous arpentons les artères qui les irriguent.

 

Frédéric Vallotton, dans Canicule Parano, titre de roman qui pourrait être aussi bien celui d'un film, nous emmène à Berlin, qu'il doit bien connaître pour la décrire avec autant de précision. En fait, il nous invite à suivre Maxence, qui déambule sans but dans l'ancienne ville impériale, sous un air pesant, par un dominical après-midi d'été couvert, Ein wolkiger Sommernachmittag, la canicule y sévissant depuis une semaine. Le va-et-vient, sur les dalles de béton, des filles, "juchées sur des chaussures trop hautes", du bordel situé au rez-de-chaussée de son logement précaire, en a chassé Maxence...   

 

Maxence, qui porte "un prénom de vieux", n'en finit pas de venir à Berlin et d'en repartir pour Lausanne. Il en est à son quatrième aller-retour au cours des sept dernières années et, peut-être, n'est-ce pas l'ultime voyage d'une ville l'autre. Certes, le lendemain de ce lourd après-midi d'été, il va retourner dans la capitale vaudoise, aux plus modestes dimensions que la capitale prussienne, pour être hébergé chez Jacques, mais n'y reviendra-t-il pas, condamné, semble-t-il à l'errance, aussi bien physique que mentale, incapable de se poser définitivement ici ou là-bas?

 

Car, quand il est à Lausanne, ville morte le dimanche, il s'imagine ailleurs et s'invente une vie à Berlin qui n'est "pas une ville où faire", mais "un séjour où être", et, inversement, par cet après-midi dominical berlinois, lourd et couvert, il rêve au buffet 1er classe de la gare de Lausanne, "cette antichambre de l'ennui infini", alors qu'il est assis sur le parvis de l'ex-Glaubenskirche, ou à la tour Bel-Air, alors qu'il se trouve dans la station du U à l'Alexanderplatz.

 

Au milieu des destructions de guerre, Berlin a conservé nombre de boulevards et d'immeubles wilhelminiens, c'est-à-dire datant des règnes des empereurs allemands et rois de Prusse, Guillaume 1er et Guillaume II. Ces vestiges sont à l'image de l'idéal de Maxence, celui d'une "solide existence allemande aux traditions séculaires sans complexe face au progrès", que son errance empêche d'atteindre:

 

"Maxence ne cherche jamais qu'à vivre une vie allemande, l'une de ces bonnes vies qui s'écoulent dans un bel appartement à parquets, portes à doubles battants, une vie à lire du Thomas Mann et à écouter de la musique de chambre du début du XXème."

 

Mais Berlin présente un autre visage depuis la chute du mur, séduisant, mais qui ne saurait retenir ceux qui, comme Maxence, "ne croient plus en rien, pas même en leur disgrâce":

 

"Elle n'est pas devenue immorale ou amorale; elle a cessé de s'intéresser aux discours, ne prêtant du crédit qu'aux sentiments, aux émotions. Elle offre une commisération molle et une sincère affection à tous les chiens perdus, les cabossés de la vie, ceux qui ne nourrissent plus aucun projet au-delà de la prochaine bière."

 

Ce ne sont pas non plus des amours qui peuvent retenir Maxence à Berlin. Sa vie "intime" n'y est ni riche ni mouvementée. Lui et Françoise, sa maîtresse, s'aiment bien, mais ne s'aiment pas. Bien sûr, il y a ses amies, Andrée ou Ivona, mais ce sont justement "des amies, des complices, des membres de sa famille chez qui on va déjeuner à l'improviste", et qu'il a connues à... Lausanne:

 

"Il y a, dans la relation de Max à ses deux amies berlinoises, la présence prégnante de lieux, d'un habitat bourgeois et élégant, de cette atmosphère surannée des maisons correctes, façon comme une autre de se tricoter une histoire familiale et une dignité sociale."

 

Canicule Parano n'est pas qu'une simple visite guidée de Berlin. La balade de Maxence, un après-midi d'été, dans une ville, où le bitume ne réussit pas à refroidir pendant la nuit, permet bien sûr au lecteur de connaître son histoire à lui, bien humaine, à la faveur de ses digressions, mais aussi d'entrer en contact avec l'âme d'une ville à la faveur des observations qu'il fait sur elle sous la pression de la chaleur et qui sont comme des aveux faits par lassitude.

 

Francis Richard

 

Canicule Parano, Frédéric Vallotton, 136 pages, Hélice Hélas

 

Frédéric Vallotton s'est confessé à Tulalu!? lors du Livre sur les quais de Morges:

"Canicule Parano" de Frédéric Vallotton
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7 septembre 2014 7 07 /09 /septembre /2014 22:30
"Charlotte" de David Foenkinos

Prendre une personne ayant existé pour modèle de personnage de roman est toujours un exercice délicat. Même si l'on prend la précaution de dire qu'il s'agit d'un roman justement, ce qui permet de prendre quelques libertés nécessitées par le comblement de lacunes.

 

David Foenkinos a pris ce risque avec Charlotte. Il s'est inspiré de l'autobiographie extraordinaire de Charlotte Salomon, née en 1917 à Berlin et morte à Auschwitz en 1943. David Foenkinos ne cite pas directement le nom de ce sinistre camp de la mort, mais il se laisse terriblement deviner:

 

"Tout juste aperçoit-on une inscription au-dessus de la grille d'entrée.

Arbeit macht frei.

Le travail rend libre."

 

Ce livre - cette citation le montre - est composé de phrases qui n'occupent pas plus que la longueur d'une ligne. Le narrateur, qui ressemble comme un frère à l'auteur, explique qu'il a cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de ses romans, mais que, pour écrire le présent livre, il a mis du temps à lui trouver forme et contenu:

 

"Je commençais, j'essayais, puis j'abandonnais.

Je n'arrivais pas à écrire deux phrases de suite.

Je me sentais à l'arrêt à chaque point.

Impossible d'avancer.

C'était une sensation physique, une oppression.

J'éprouvais la nécessité d'aller à la ligne pour respirer.

 

Alors, j'ai compris qu'il fallait l'écrire ainsi."

 

Cette façon de faire donne évidemment un ton particulier au livre. Peut-être permet-elle à l'auteur de dire justement l'indicible, en reprenant son souffle après chaque phrase, comme si elle était scandée, comme s'il s'agissait d'un poème épique en prose.

 

La principale source de l'auteur est l'oeuvre autobiographique singulière de son héroïne:

 

"Vie? ou Théâtre? est une conversation entre les sensations.

La peinture, les mots et la musique aussi.

Une union des arts nécessaire à la cicatrisation d'une vie abîmée.

C'est le choix qui s'impose pour la recomposition du passé."

 

Qu'a-t-il ressenti en découvrant l'oeuvre?

 

"Une émotion esthétique majeure.

Je n'ai cessé d'y penser depuis.

Sa vie est devenue mon obsession.

J'ai parcouru les lieux et les couleurs, en rêve et en réalité.

Et je me suis mis à aimer toutes les Charlotte.

Mais l'essentiel est à mes yeux Vie? ou Théâtre?"

 

De cette oeuvre constituée de dessins, de textes, d'indications musicales, que dit Charlotte à celui à qui elle la confie? "C'est toute ma vie.", phrase qui se prête à plusieurs possibilités d'interprétation, qu'envisagent l'auteur sans parvenir à trancher entre elles, parce qu'elles lui semblent toutes vraies:

 

"Je vous donne une oeuvre qui raconte toute ma vie.

Ou: je vous donne une oeuvre aussi importante que ma vie.

Ou encore: c'est toute ma vie, car ma vie est finie.

Est-ce que ça veut dire qu'elle va mourir?"

 

Cette vie est celle d'une artiste juive géniale, dans un contexte familial particulier (les membres de sa famille, surtout les femmes, se suicident génération après génération) et dans un contexte historique particulier (depuis 1933, la haine a accédé au pouvoir en Allemagne). Aussi, pendant tout le récit, qui se déroule en Allemagne, puis en France, où Charlotte consent à se réfugier après avoir vu son père pleurer, la tragédie est-elle omniprésente.

 

Quand Charlotte part pour la France pendant qu'il en est encore temps, Alfred, son premier amour, approche sa bouche de son oreille:

 

"Elle pense qu'il va dire: je t'aime.

Mais non.

Il murmure une phrase importante.

Une phrase à laquelle elle pensera sans cesse.

Qui sera l'essence de son obsession.

 

Puisses-tu ne jamais oublier que je crois en toi."

 

C'est sans doute cette phrase qui donnera à Charlotte Salomon le courage de composer Vie? ou Théâtre?, son oeuvre incomparable, sans laquelle David Foenkinos n'aurait pas eu matière pour un tel chant antique à sa mémoire.

 

Francis Richard

 

Charlotte, David Foenkinos, 224 pages, Gallimard

 

David Foenkinos était présent ce week-end au Livre sur les quais de Morges:

"Charlotte" de David Foenkinos
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5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 22:55
"Une autre vie parfaite" de Julien Bouissoux

Que restera-t-il de chacun de nous après que nous aurons quitté cette Terre? Peu de chose en somme. Nous serons tous oubliés, à l'exception de quelques uns, qui se compteront sur les doigts de quelques mains.

 

Et, pourtant, même dans nos vies ordinaires, certains d'entre nous connaissent parfois quelques moments, qui, sans que cela leur vaille de passer à la postérité, tranchent sur la platitude de leurs jours.

 

Dans son recueil de nouvelles, Une autre vie parfaite, Julien Bouissoux fait ressortir quelques uns de ces moments dans la vie de personnages, qui sont nos semblables et que nous aurions tort, par vanité, de considérer comme moins importants que nous.

 

La première phrase de ce recueil de neuf nouvelles en donne le ton - l'éditeur a eu bien raison de la reproduire en quatrième de couverture:

 

"Nos vies se résument soit à rien, soit à quelques fulgurances."

 

Les vies des neuf personnages de ces nouvelles - huit hommes et une femme - ne se résument pas à rien - on s'en doute. Elles contiennent toutes quelques fulgurances qu'il serait déloyal de révéler ici.

 

Disons seulement que ces fulgurances sont de toutes sortes, qu'elles apportent un relief inattendu aux mornes existences des protagonistes, qu'elles leur laissent entrevoir une autre vie et qu'elles déconcertent par là même le lecteur. D'autant que le style sans détour de l'auteur est en accord avec le ton souvent caustique.

 

Le premier de ces personnages, "costume, chemise blanche, boutons de manchette", revient en Audi, plaques suisses, dans son coin de France natal, après une quinzaine années d'absence. Des maisons moches y ont encore poussé, bien qu'il n'y ait pas davantage de boulot qu'auparavant. Mais, l'usine à papier est toujours là. Des jeunes traînent dehors, désoeuvrés. Il leur propose un truc sympa...

 

Janvier se retrouve seul, oublié dans "un bureau situé dans une impasse loin du siège" d'une grande entreprise, qui a connu restructurations, déménagements successifs et changements d'organigramme. Il n'a plus de dossiers à traiter et n'attend plus que d'être licencié. Il continue pourtant de se rendre au bureau cinq jours sur sept, à composer des poèmes, jusqu'au jour, un lundi, où il tombe sur un écriteau à la vitrine d'un magasin...

 

Sur la plage, un gamin de cinq ans, Etienne, répond avec insolence à sa mère: son beau-père n'est pas son papa. Il se met à courir vers la mer. Le narrateur se lance à ses trousses. Car sa femme et la mère d'Etienne sont éplorées, et le beau-père éclopé: il est le seul valide. Après avoir rattrapé Etienne, peu de temps après il lui lâche la main pour empêcher qu'un ballon, avec lequel des jeunes jouent, ne roule à la mer...

 

Il travaille dans une entreprise en perdition. Ils étaient encore douze en janvier, ils ne sont plus que quatre. Rentré chez lui, il joue tous les jours à un jeu vidéo sur sa PlayStation, pour oublier. Il s'isole de tout, même de sa famille, à l'abri de son casque, en buvant de la bière, augmentée d'alcool de prune. Il apprend alors une nouvelle, qui a un lien avec son enfance, qui n'est toujours pas morte en lui...

 

Il est voiturier d'un restaurant de sushi. Il n'a trouvé rien d'autre à faire "pour occuper ses soirées et payer son loyer, ses factures, et allonger malgré tout l'ardoise de ses cartes de crédit". Et puis "l'intérêt du job, c'est que tu peux passer ton tour toute la soirée"... Personne ne viendra ne le déranger dans sa solitude... A la fin de cette soirée-là, il ne lui reste plus qu'un trousseau de clés, celui d'une Mercedes bleu nuit...

 

Sonia et Boris sont invités chez des amis. Sonia n'arrête pas d'écraser moralement Boris, qui n'est que bibliothécaire assistant à la Société de Lecture de Genève et pour lequel elle a de plus grandes ambitions, à la Bibliothèque Nationale notamment, alors qu'il se satisfait parfaitement de son activité à 40%. Il est le seul à remarquer que la maîtresse de maison, Anne-Sophie, ne boit pas de vin et qu'il ne peut y avoir à cela que deux explications...

 

Elle est fan d'une star. Quand ils étaient jeunes, ils étaient dans la même classe. Elle collectionne tout ce qui paraît sur lui: coupures, photos, interviews etc. Elle les classe, les archive. Seule une photo de classe, de 1964, où il se tient debout à côté de la maîtresse, orne son mur. "Je dois être la seule moche qu'il ait jamais baisée", se dit-elle... Cela doit bien rimer à quelque chose...

 

Il joue à un jeu vidéo en ligne, mais il n'y a curieusement, ce jour-là, pas d'autres participants à ce jeu de guerre. Heureusement que son frère, qui habite à des kilomètres,  vient l'y rejoindre. Déjà, au début des années 1990, ils jouaient ensemble à Kick Off 2, un jeu de football. C'est l'occasion de converser ensemble pendant la partie désertée par les autres...

 

Il est le dernier Granget de la lignée. Son père vient de mourir. Il a tout prévu pour ses obsèques: "Il voulait le curé de Jary, l'église de Condat et être inhumé en Corrèze." Il lui a laissé sa maison en héritage: "Il me manque juste la clé, putain de clé que mon père, même malade, n'a jamais voulu me confier"... Mais, maintenant, la maison est tout à lui...

 

L'autre vie que tous ces personnages entrevoient à la faveur de circonstances particulières est-elle parfaite comme le laisse supposer le titre de ce recueil? Peut-être "parfaite" est-il un bien grand mot, ou alors ironique. En tout cas, leur autre vie est en rupture avec ce qu'ils ont vécu jusque-là. Aussi peuvent-ils nourrir l'espoir de changements, fussent-ils doux-amers...

 

Francis Richard 

 

Une autre vie parfaite, Julien Bouissoux, 112 pages, L'Age d'Homme

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3 septembre 2014 3 03 /09 /septembre /2014 22:30
"Black Whidah" de Jack Küpfer

Les derniers pays chrétiens, qui ne l'avaient pas encore fait, ont aboli l'esclavage au XIXe siècle, les uns après les autres, mais l'un des derniers sera le Brésil, qui ne le fera qu'en 1888...

 

Quant aux pays musulmans, ils attendront le XXe siècle pour s'y mettre et le dernier sera la République Islamique de Mauritanie, en 1980, c'est-à-dire hier.

 

Le décret d'abolition de l'esclavage en France, lui, date du 27 avril 1848...

 

Ces quelques repères historiques ne sont pas inutiles pour situer le roman de Jack Küpfer, Black Whidah, qui se passe en 1808, au Brésil, puis sur la côte des esclaves, dans le golfe de Guinée, plus précisément dans le Royaume de Whidah (un whidah est un oiseau africain de la famille des tisserins...), imaginé par l'auteur.

 

Le narrateur est un natif de Stornoway, ville écossaise des Hébrides, un dénommé Gwen Gordon. Deux ans après les faits, il se décharge enfin, avec répugnance, du pesant poids de la mémoire de l'histoire qu'il a vécue.

 

Gordon parle couramment plusieurs langues: le portugais,le français, l'anglais et l'espagnol. Aussi, après avoir abandonné une Norvégienne, Sigrid, qui, fruits de ses oeuvres, a mis au monde deux jumeaux, a-t-il été enrôlé, des années plus tard, pendant quelque temps, comme interprète, par Watkins, un vieux loup de mer, un alcoolique flibustier, un pirate qui a fini pendu à une potence dans un port fortuné brésilien.

 

Dans un autre port fortuné brésilien, Recife, où il fait profil bas, en se faisant passer pour un honnête marin français, Gordon fait la connaissance du capitaine Porteiro. Ce dernier lui propose de l'engager sur son navire, l'Antares, dont les cales sont remplies de sucre, de coton, de café, d'alcool et de tabac et qui a pour destination Whidah, le plus grand port d'esclaves du golfe de Guinée.

 

Cette proposition est une aubaine pour Gordon, qu'il ne peut refuser. Il n'a pas envie de finir pendu à son tour et il est complètement démuni. Autant quitter le pays. Mais le prix à payer sera d'obéir sans réserve à Porteiro, qui a payé la note de son auberge, qui en sait plus sur son passé de forban qu'il ne l'imaginait et qui a bien l'intention de se servir de ses compétences de polyglotte.

 

Le Royaume de Whidah, avec lequel les négriers sont alliés, est en guerre contre le Royaume d'Oyo. Ce conflit est intéressant pour des gens comme Porteiro, car il leur fournit "abondance d'esclaves", qui sont autant de prisonniers faits à l'ennemi. Ses semblables négriers et lui se donnent bonne conscience. S'adressant à Gordon, Porteiro lui dit:

 

"Nous ne faisons rien de mal ici, mon jeune ami. Nous offrons même une chance de survie aux vaincus, et la possibilité de sauver leur âme en un pays catholique, ainsi qu'à se préparer sereinement, dans le travail, à la vie éternelle..."

 

La chance de survie n'est pourtant pas bien grande:

 

"Pour chaque esclave qui survit, trois meurent avant, pendant ou après la croisée de l'Atlantique!"

 

C'est pourquoi les négriers ont un bel avenir devant eux... D'autant que les besoins de main-d'oeuvre sont grands dans les mines d'or et les plantations brésiliennes et qu'il faut la renouveler fréquemment...

 

Cette fois, la transaction entre le chefe Da Costa, commandant du fort de Whidah, et le capitaine Porteiro ne se déroule pas aussi tranquillement que d'habitude.

 

La cargaison d'esclaves prévue est composée de membres d'une tribu dont la sorcière, la Mambo, a été tuée pendant un assaut qui a fait de nombreux morts de part et d'autre. Et les guerriers du Royaume de Whidah, terre de Vaudou, commencent à voir son fantôme partout...

 

Da Costa se comporte mal avec sa jeune compagne Paula, d'origine portugaise. Ce qui provoque les rires des officiers de l'Antares, mais ne fait pas rire du tout Gordon. Paula le remarque. Or, de son côté, elle a tout pour éveiller en lui "une excessive curiosité":

 

"Son teint était hâlé et ses traits plutôt délicats. Elle avait une luxuriante chevelure brune, un peu défaite, et ce qu'il faut un peu partout pour susciter les feux les plus violents."

 

A partir de là, les événements s'enchaînent et le narrateur conduit le lecteur successivement dans la forêt du royaume - la forêt de Kpassé - d'où proviennent les gémissements d'un enfant, puis sur le port de Whidah où se trouve le marché aux esclaves, enfin sur une mer déchaînée où se trouvent des évadés, lesquels, pendant la tourmente, ne se seront jamais sentis aussi proches de Dieu...

 

Et, pendant toutes ces péripéties, le narrateur, écoeuré, révolté par sa conduite, fait preuve alternativement de courage et de lâcheté, avec des pensées au diapason:

 

"Tantôt sombres, tantôt claires, mes pensées étaient ambiguës. On eût dit que les antagonismes étaient libérés, que les contraires se mêlaient, sans jamais vraiment s'opposer."

 

Une fois tournée la dernière page, le lecteur, transporté par le style riche, chatoyant, parlant à l'imagination de ce livre, ne peut que s'exclamer, un peu épuisé (surtout s'il l'a lu nuitamment d'une traite), faute d'autres mots plus appropriés: quelle aventure!

 

Francis Richard

 

Black Whidah, Jack Küpfer, 272 pages, Olivier Morratel Editeur

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2 septembre 2014 2 02 /09 /septembre /2014 21:15
"Sous les arbres et au bord du fleuve" suivi de "Toro, Toro!" de Raphaël Aubert

"On" dit que l'essentiel de la personnalité de chacun se construit depuis la petite enfance jusqu'à la fin de l'adolescence, ce qui n'exclut pas des retouches ultérieures...

 

Le fait est que Raphaël Aubert, le citadin, qui a vécu à Londres et à Paris, qui vit aujourd'hui à Lausanne (quand il ne se rend pas à Nîmes) s'est retrouvé tout jeune plongé dans le monde de la forêt, et il ne l'a jamais oublié:

 

"Il n'est pas vrai qu'au fil du temps l'enfance s'efface. Non plus qu'avec l'âge ses blessures."

 

Dans Sous les arbres et au bord du fleuve, Raphaël Aubert évoque le morceau de forêt qu'il traversait dans son enfance avec sa mère pour remonter à la maison en rentrant de l'école:

 

"La forêt est mouvante comme les nuages d'orage sans cesse changeants. Elle vous enveloppe à la manière d'une cape et se meut avec vous comme une ombre sournoise, pour se refermer aussitôt derrière vous."

 

Il raconte les sortilèges, les animaux et... le silence de la forêt, quand se dressent des barrières invisibles qu'il serait sacrilège de franchir, en faisant fuir les animaux qui gardent les lieux...

 

La forêt lui a appris beaucoup et, notamment, que "la nature n'est ni bonne ni mauvaise":

 

"Au contraire de ce que prétendent ses adorateurs. La nature est. C'est tout. Avec ses luttes et ses drames; la mort et la vie étroitement accordées comme deux faces de la même médaille."

 

La forêt est associée dans sa mémoire aux histoires que sa mère lui racontait "afin de [lui] faire oublier la rudesse du chemin et [l'] aider à trouver le temps moins long". Il ne peut s'empêcher, récit faisant, de partager avec le lecteur celle de "L'homme vert", sa préférée.

 

Aujourd'hui, il voit la forêt d'un autre oeil:

 

"Si la forêt a cessé de nourrir mes peurs, elle continue d'alimenter mes rêves en me laissant entrevoir les autres mondes dont elle constitue l'accès, dont elle est la porte pour qui sait l'ouvrir."

 

Le bord du fleuve Saint-Laurent, sur lequel il s'est trouvé il y a plusieurs années, a la même rémanence en lui. "L'immensité, l'abondance, la force et le don" du fleuve l'ont alors touché de manière analogue. Il se demande:

 

"Aurais-je si fortement éprouvé ce que je rapporte là si je n'avais pas moi-même vécu durant mon jeune âge quelques années dans la forêt?"

 

Toro, toro! est un tout autre récit, encore que... Un jeune homme se souvient que dans son enfance il a assisté à une scène étonnante, qu'il n'a jamais voulu oublier.

 

Près des Saintes-Maries-de-la-Mer, un petit taureau ne voulait pas rejoindre l'un des camions garés à côté d'un enclos. Plusieurs cavaliers l'avaient traqué. L'un d'eux avait abattu un trident sur sa tête, qui s'était mise à saigner, ce qui avait horrifié l'enfant qu'il était. Tout avait changé quand un autre d'entre les cavaliers avait sauté de cheval:

 

"Quand le taureau fut sur lui, dans son dos, à quelques mètres de la rampe du camion, tout contre la balustrade, il le saisit brusquement par les cornes et d'un coup l'immobilisa.

L'homme n'avait pas bougé. Ses pieds étaient demeurés fichés dans le sol à la manière de deux pieux. Le taureau tremblait de tout son corps, mais semblait pourtant étrangement apaisé comme s'il avait trouvé son maître et qu'il l'acceptait.

L'homme et la bête ne faisaient plus qu'un et il se dégageait d'eux une extraordinaire harmonie en même temps qu'une étonnante force."

 

Cette scène a indéniablement influencé le jeune homme qu'il est devenu.

 

Un jour il a sauté dans une arène pendant une course, il a opposé au taureau une couverture qu'il avait enroulée autour de sa taille, la corne du taureau l'a frôlé, il a été porté hors de l'arène, il s'est retrouvé en cellule, où lui a rendu visite le torero dont il avait interrompu la faena. Deux ou trois ans plus tard, il défiait un taureau de plus de six cents kilos de la manade de ce dernier...

 

"On" doit avoir raison: l'enfance n'est jamais oubliée par l'adulte que nous devenons...

 

Francis Richard

 

Sous les arbres et au bord du fleuve, suivi de Toro, toro!, Raphaël Aubert, 76 pages L'Aire

 

Livres de l'auteur précédemment présentés sur ce blog:

 

Cet envers du temps , 292 pages, L'Aire (2014)

Malraux & Picasso - Une relation manquée, 124 pages,  Infolio (2013)

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1 septembre 2014 1 01 /09 /septembre /2014 20:30
"Meurtre à Sciences Po" de Suzanne Azmayesh

Sciences Po est, faut-il le rappeler?, une grande école française, très sélective, qui forme bien sûr des professionnels de la fonction publique, mais aussi des professionnels de la recherche et de l'entreprise.

 

Couvrant 5 années d'études, 3 années de  diplôme de collège universitaire (la 3ème année de ce cursus se déroule obligatoirement hors de France) et 2 années de diplôme de master, Sciences Po compte 12'000 étudiants, les Sciences-pistes, répartis sur sept campus, dont le célèbre campus parisien du 27 rue Saint-Guillaume.

 

Les protagonistes du roman de Suzanne Azmayesh, comme le titre et la couverture le laissent supposer, Meurtre à Sciences Po, sont des Sciences-pistes  de Paris et, comme il y a meurtre, on peut ajouter à ces protagonistes, pour faire bonne mesure, le commissaire chargé de l'enquête, le directeur de l'école et un suspect surnuméraire, qui sort avec l'un de ces étudiants.

 

Les sciences-pistes, Nadège Ramz, Astrid Meller, Séraphin Tellessme, Roxane White (de nationalité américaine), Arthur Blondelle et Basile Martineau (de nationalité suisse), sont tous en dernière année.

 

Officiellement, "pour une soirée de retrouvailles avant la remise des diplômes", ces étudiants se réunissent pour dîner chez l'un d'entre eux, en l'occurrence chez Astrid, dans son appartement de la rue de Babylone, à deux pas de la Pagode. Officieusement, cette soirée est "un stratagème" qui doit permettre à Nadège, amie d'Astrid, de reconquérir Séraphin et d'empêcher son mariage avec Roxane...

 

D'être élève d'une grande école huppée et célèbre ne signifie pas en effet que l'on soit un pur esprit, préoccupé par ses seules études. Ainsi Arthur, bien que sortant avec Rose, qui est d'un naturel jaloux, est venu sans cette dernière, alors que c'est un ex de Nadège, laquelle est toujours amoureuse de Séraphin, lequel est surtout intéressé par la galette de Roxane, fille de milliardaire. Astrid en veut à Nadège d'avoir été évincée du trio d'amis qu'elles formaient avec Basile etc.

 

Vers 22 heures 30, les convives se trouvent curieusement à bout de conversations. Comme il est encore trop tôt pour se séparer, ils décident d'organiser un jeu. Après discussion ces grands enfants optent pour un jeu de cache-cache, toutes lumières éteintes. Les chercheurs sont Arthur, Astrid et Séraphin, et ceux qui se cachent, Nadège, Roxane et Basile.

 

Après avoir compté jusqu'à cent sur le balcon, les chercheurs se mettent à rechercher les cachés. C'est ainsi que Séraphin découvre dans la cuisine le cadavre de l'histoire:

 

"C'était Nadège, contre le frigo. Un couteau dans la nuque, elle semblait déjà morte."

 

L'enquête de police sur cette mort est menée par le commissaire Maximilien Zérangue. Comme dans les romans d'Agatha Christie, il rassemble tous les détails qui comptent sur les cinq suspects de la soirée, auxquels, en cours d'investigation, s'ajoutera un sixième. A la fin du livre, toujours comme dans les romans dont le héros est le belge Hercule Poirot, il réunit tous les suspects pour, arguments à l'appui, désigner parmi eux le coupable, après élimination des coupables potentiels.

 

Au-delà de ce whodunnit très bien monté - chaque suspect a les moyens, le motif et l'opportunité de commettre le meurtre (ou l'assassinat?), et le lecteur, comme de juste, ne découvre le coupable qu'à la fin -, l'auteur dresse un portrait un tantinet satirique, très bien documenté, du microcosme de Sciences Po et de ceux qui y gravitent, avec leurs ambitions et leurs travers... C'est à la fois divertissant, bien vu, et instructif...

 

Francis Richard

 

Meurtre à Sciences Po, Suzanne Azmayesh, 192 pages, L'Age d'Homme

 

Présentation du livre par l'auteur, sur YouTube:

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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