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25 novembre 2018 7 25 /11 /novembre /2018 21:30
La nuit la plus longue - Au temps de l'Escalade, de Henri Gautschi

Brunaulieu, lieutenant d'Albigny, est l'âme de cette entreprise. Il a suggéré d'attaquer Genève dans la nuit du onze au douze décembre, parce que c'est la nuit la plus longue de l'année.

 

Cette attaque de Genève, lancée en l'an de grâce 1602 par les mercenaires du Duc de Savoie, est plus connue sous le nom d'Escalade, sous-entendu des remparts de la cité de Calvin, censés la protéger contre les envahisseurs.

 

Henri Gautschi situe son roman, La nuit la plus longue, Au temps de l'Escalade, justement. C'est sa manière à lui de commémorer l'événement, qui donne lieu chaque année à des festivités et à une célèbre Course en ville.

 

Les deux héros, Jean et Marianne, sont deux jeunes gens, du même âge - vingt ans -, qui, quelques jours plus tôt, font connaissance sur le marché de la place du Mollard à Genève, où leurs parents tiennent des étals qui se font face.

 

Louis Bovier, père de Jean, est charron, comme son père avant lui. Il vend avec son fils, sur ce marché genevois, des brouettes en bois à roue pleine et des miniatures sculptées dans du bois par Théodore, le petit frère de Jean.

 

Les Détraz, viennent au marché depuis cet automne avec leur fille pour y vendre des légumes de [chez eux]: cardons, poireaux, patenailles, navets, choux et puis des pommes, des oeufs et, quelquefois, des tommes de chèvre.

 

Les Bovier sont de Chancy, sur la rive droite du Rhône, village situé en France et les Détraz de Malagny, sur la rive gauche, en Savoie: ces derniers n'ont en principe pas le droit de vendre de la nourriture à Genève mais... ils le prennent.

 

La liberté de circulation des biens et des personnes pose déjà des problèmes à l'époque entre République de Genève, Royaume de France, qui la protège, et Duché de Savoie, le grand perdant du traité de 1601 signé par Henri IV.

 

C'est dans ce contexte que l'auteur raconte les tribulations de Jean et de Marianne, dont l'attirance réciproque est soumise à de rudes épreuves, d'autant que règne l'insécurité due aux sbires de la maison de Savoie, qui violent et tuent.

 

Aux revendications territoriales s'ajoutent les querelles religieuses entre catholiques et réformés, qui semblent être plus le fait des politiques que des populations, mais qui conduisent celles-ci pour survivre à se convertir.

 

Ce livre bien documenté historiquement se lit comme un roman. Car l'intrigue amoureuse est émaillée de moult rebondissements et péripéties, parfois lumineux, souvent bien sombres, car c'étaient encore des temps barbares...

 

Francis Richard

 

La nuit la plus longue - Au temps de l'Escalade, de Henri Gautschi, 240 pages, Édition Encre Fraîche

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23 novembre 2018 5 23 /11 /novembre /2018 23:45
Vesoul, le 7 janvier 2015, de Quentin Mouron

Le picaro est toujours sûr de lui; il ne faillit pas, ne se retourne jamais. Son rire se maintient au-dessus des brumes. Eh bien c'est un picaro d'aujourd'hui, se rendant à un congrès, qui prend en stop le narrateur sur la nationale 57, en direction de Vesoul:

 

Le picaro a gagné quelque chose de précieux en cinq siècles: il est désormais respectable et envié.

 

Le narrateur, lui, a quitté la Suisse, n'y ayant pas d'attache, ni de racine, et souhaitant se libérer des barbecues ringards de ses amis, des convocations orange de l'Administration et de tout un train d'obligations pour lesquelles il n'est décidément pas fait.

 

Route faisant, il voit dans le picaro au volant le maître qui lui apprendra la légèreté, le renoncement, l'oubli. Un maître nomade, sans frontière ni religion, à qui les sédentaires fournissent l'exotisme dont il a besoin, en mettant du sel dans son errance.

 

En tout cas, à Vesoul, le narrateur et son maître apprennent plein de choses, par exemple qu'il faut censurer les grands auteurs pour ne pas stigmatiser les autres ou qu'il faut se pâmer sans vergogne devant une prose dérangeante et questionnante...

 

A Vesoul ils rencontrent des amis des animaux qui vouent à l'homme une haine incroyable, des nationaux-socialistes opposés à la violence, à la haine, à la guerre (sic) ou encore des amis du Hezbollah, adeptes à leurs heures de poterie et de graffiti thérapeutique...

 

Ils font des rencontres encore plus improbables et même de mauvaises rencontres, parfois violentes, qui tournent à la rixe. Mais rien ne semble ébranler l'équanimité du maître, on ne peut plus picaro, picaro toujours, toujours en marge.

 

Vesoul, le 7 janvier 2015, c'est le même jour que l'attentat contre Charlie Hebdo à Paris. Comme à Paris et comme dans le monde entier, il y a à Vesoul le cercle de ceux qui se tiennent par la main dans l'adversité et ceux qui refusent d'être Charlie...

 

Ce roman picaresque est donc l'occasion pour Quentin Mouron de dresser de l'époque un portrait sans complaisance, ce qu'il fait d'une plume alerte et nourrie de moult lectures, auxquelles il se réfère pour le plus grand bonheur des initiés...

 

Francis Richard

 

Vesoul, le 7 janvier 2015, Quentin Mouron, 120 pages, Olivier Morattel Éditeur

 

Livres précédents:

 

L'âge de l'héroïne, La Grande Ourse (2016)

Trois gouttes de sang et un nuage de coke, La Grande Ourse (2015)

La combustion humaine, Olivier Morattel Éditeur (2013)

Notre Dame de la Merci, Olivier Morattel Éditeur (2012)

Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel Éditeur (2011)

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18 novembre 2018 7 18 /11 /novembre /2018 21:35
La femme en rouge, d'Annik Mahaim

Au bout d'une allée, elle découvre sur une dalle en granit noir l'inscription:

Olga Demarsay-Müller

1930-1991

Elle est là.

La mythique grand-mère Müller.

 

Nina, sa petite-fille, a, comme elle un foutu caractère, est, comme elle, butée. Elle est venue se recueillir sur sa tombe, située dans un cimetière du Jorat, pour se confronter au mythe.

 

Pour l'heure elle travaille, à temps partiel, à 30%, pour une ONG. Elle le veut bien. C'est le prix de son indépendance. Si elle voulait, son père Jacques lui procurerait une meilleure situation.

 

Une vieille cousine de son père, Doris, qui a connu de loin sa grand-mère et avec qui elle s'entend bien, lui propose de lui écrire la vie d'Olga, parce qu'elle ne connaît pas grand-chose d'elle.

 

Elles concluent un accord: l'idée est que Doris la paie pour faire un livre qu'elle a envie de lire à partir des papiers que son père lui a montrés dans une armoire l'autre jour. Elle doit se sentir libre:

 

Tu as le droit d'arrêter quand tu veux, le droit de rester bloquée, de ne pas réussir, tu as tous les droits.

 

La seule condition est donc qu'elle accepte d'être payée par Doris. Là elle n'a pas le choix. Après réflexion, Nina n'accepte d'être payée que si elle apporte à Doris quelque chose de valable.

 

Le roman est le récit de cette quête de Nina pour reconstituer la vie de cette aïeule qui lui ressemble tant: comme elle, elle est une femme libre qui veut surtout être ce qu'elle est, être elle-même.

 

Issue d'un milieu modeste où les convictions sont communistes - son père, cheminot, l'est, un de ses frères l'est -, Olga découvre qu'elle est artiste et qu'elle ne peut l'être pleinement si elle milite.

 

Nina apprend comment Olga devient une peintre célèbre en se faisant l'historienne documentée de l'itinéraire d'Olga de 1939 à 1945, de 1950 à 1952, en 1959, dès 1960 et jusqu'en 1991.

 

Cette quête, qui a pour cadre la région lausannoise, puis la Saintonge, lui apporte au début davantage de questions que de réponses: notamment sur l'identité de son grand-père et la mort d'Olga...

 

La vocation d'Olga est née quand, adolescente, elle est restée en arrêt devant La femme en rouge, autoportrait de Marguerite Burnat-Provins, au Musée des Beaux-Arts du Palais de Rumine.

 

Olga avait alors juré au tableau qu'un jour elle peindrait son autoportrait en rouge. Quand Nina le découvrira, ce sera la fin de sa quête d'un an. Elle pourra dès lors enfin se tourner vers sa vie à elle:

 

Entrer de plain-pied dans son propre futur mouvant. Recouvrer sa liberté. Inventer une nouvelle femme en rouge. Devenir Nina.

 

Francis Richard

 

La femme en rouge, Annik Mahaim, 326 pages, Plaisir de Lire

 

Livres précédents:

Pas de souci! Plaisir de lire (2015)

Radieuse matinée  Éditions de l'Aire (2016)

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17 novembre 2018 6 17 /11 /novembre /2018 17:30
Sous l'oeil du chat, d'Anna Felder

Anna Felder, née en 1937, est tessinoise. Elle a reçu cette année le Grand Prix suisse de littérature pour l'ensemble de son oeuvre, composée de romans, de pièces radiophoniques et de théâtre.

 

Cette oeuvre est largement méconnue du public francophone, et pour cause. Jusqu'à présent, seul son premier roman, Le Ciel est beau ici aussi (Alphil, 2014) a été traduit en français.

 

Le titre originel de son deuxième roman, Sous l'oeil du chat, qui vient d'être édité en français, est La disdetta. La traductrice, Florence Courriol-Seita, explique ce que ce mot veut dire:

 

La disdetta en italien désigne à la fois la malchance, la déveine, et l'avis d'expropriation...

 

Deux idées, dédite et maudite, sont donc incluses dans le titre qui préfigure ce récit subtil d'un monde en démolition fait par un chat mystérieux, mais pas seulement: ce n'est pas aussi net que chat... 

 

Au 18 de la rue vivent, dans une maison de trois niveaux, plusieurs habitants:

Il y avait un chat, une pomme, un vieux, une radio.

Derrière, il y avait la présentatrice, Nabucco, la professeure de chant.

 

Quels sont les liens entre eux?

Nabucco était le fils du vieux, la professeur de chant était la femme de Nabucco, la présentatrice était la fille du vieux, c'est-à-dire la soeur de Nabucco.

 

Le vieux occupe le rez-de-chaussée, Nabucco et la professeure de chant le premier étage, la présentatrice la mansarde, et la couturière... un cagibi sur lequel donne la cuisine du rez-de-chaussée. 

 

Michel Roi rend visite à la présentatrice, mais il a du mal à se tenir debout dans la mansarde. Il vient lui apporter des dossiers, puis repart, ne faisant pas partie de la famille... Personne n'est dupe.

 

Le chat de son oeil de sphinx observe la maisonnée, le jardin, la circulation automobile, déambule dans le quartier. Au 14 il y a la baraque des bonnes soeurs, au 16 une maison attenante.

 

Chacun imagine son déménagement après un dernier hiver passé ici, à l'exception du vieux qui n'a pas l'air de prendre conscience de l'avis d'expropriation et qui se satisfait de la présence du chat.

 

Et si le temps s'immobilisait?

Qu'est-ce qui nous empêchait d'y être plongés jusqu'au cou dans l'éternité: nous avions à la maison une femme mariée et une présentatrice, lui c'était le vieux, moi c'était le chat, il y avait Nabucco et il y avait la voiture de Michel Roi, alors pourquoi en changer?

 

Francis Richard

 

Sous l'oeil du chat, Anna Felder, 180 pages, Le Soupirail (traduit de l'italien par Florence Courriol Seita)

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15 novembre 2018 4 15 /11 /novembre /2018 21:45
La troisième bière, de Justin Morax

L'Abbaye Notre-Dame d'Orval en Belgique, de l'Ordre cistercien de la Stricte observance, est réputée pour sa bière, l'Orval: 

 

Mais en réalité nous brassons deux bières, l'Orval et l'Orval vert, précise un de ses moines trappistes.

 

Ce qui distingue ces deux bières, c'est leur degré d'alcool. La première est commercialisée, la deuxième, plus légère, est bue par les seuls moines (et les clients de la Taverne de l'Ange Gardien, qui fait face à l'Abbaye).

 

Mais il en existe une autre, La troisième bière, brassée par le père Ludovic, le père abbé, dans un fût enfermé dans une armoire du bureau de la brasserie:

 

C'est notre bière du dimanche soir. On l'appelle l'Orval dominicale.

 

Après avoir bu quatre verres de cette bière, ce qui est pécher, le frère Gabriel, arrivé depuis seulement une semaine, se sent mal, se met à vomir, en présence du frère Alain.

 

Pendant que le frère Alain va chercher le père abbé, le frère Gabriel rend l'esprit. Il se trouve qu'il est le fils du Premier ministre. Du coup l'affaire est confiée au nouveau département des affaires spéciales.

 

Une autopsie est pratiquée et révèle que la victime a absorbé du BDO qui s'est transformé dans son corps en GHB, la drogue des violeurs. Est-ce un homicide ou un suicide?

 

C'est la première enquête de l'inspecteur Paul Mertens, dont le profil atypique a intéressé Europol:

 

J'ai terminé mon master en histoire et histoire de l'art, puis j'ai recommencé un bachelor en géographie et en archéologie.

 

Sur cette enquête,  il retrouve la belle Muriel Dumont, qui a rompu avec lui il y a cinq ans et qui travaille maintenant au laboratoire de la police scientifique à Bruxelles:

 

- J'ai terminé mes études criminologiques puis j'ai poursuivi avec un doctorat.

- Sur quel sujet?

- La détermination de physionomie par empreinte génétique.

 

Le travail n'empêche pas les sentiments, du moins pour ce qui concerne Paul:

 

Apparemment, Muriel ne voulait pas trop discuter de choses privées. Professionnelle jusqu'au bout, Paul devrait s'y faire, il n'avait pas le choix.

 

En tout cas, leurs compétences à tous deux ne vont pas être de trop pour élucider cette affaire dont des clés se trouvent dans l'histoire monastique (et notamment dans un manuscrit du XIVe siècle) et dans les dernières avancées de la technologie.

 

Ce polar est en définitive une version contemporaine et réciproque de l'arroseur arrosé, excepté qu'il s'agit de piégeurs piégés... Même le lecteur est piégé, puisqu'il reste sur la fin, avec la possibilité d'une suite...

 

Francis Richard

 

La troisième bière, de Justin Morax, 336 pages, Éditions Farga

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8 novembre 2018 4 08 /11 /novembre /2018 23:55
Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal

Devenir peintre en décor demande d'acquérir le sens de l'observation et la maîtrise du geste; autrement dit l'oeil, [...] et la main.

 

En six mois, à l'Institut de la rue du Métal à Bruxelles, on apprend à peindre les bois et les marbres, les pierres précieuses et semi-précieuses, le dessin et la perspective, les moulures et les frises, les plafonds et les patines, la dorure et l'argenture, le pochoir et le lettrage publicitaire.

 

Les élèves de cet institut constituent une petite société à eux seuls, connectée à la matière du monde mais repliée dans quelques rues de la ville et astreinte au vase clos, le travail laissant peu de loisir pour nouer  des relations hors des murs de l'école...

 

Trois, parmi la vingtaine d'élèves de la session d'octobre 2007 - mars 2008, Paula, Jonas et Kate forment un cercle encore plus restreint, se voient rue de Parme dans l'appartement où les deux premiers sont en colocation et restent proches après l'obtention de leur diplôme.

 

Pour le panneau de diplôme, Jonas réalisera un bois, la maille de chêne, Kate un marbre, le portor, et Paula une écaille de tortue, une eretmochelys imbricata.  Mais, en attendant - Jonas est l'étoile de l'atelier -, Kate et Paula connaissent des moments de découragement.

 

A quoi ça sert de copier, d'imiter, de reproduire? demande un jour Kate à Paula, qui a cette belle réponse, murmurée dans un souffle, provenant de son tréfonds: ça sert à imaginer. Réponse qui a le don de ragaillardir Kate et de lui redonner l'envie de continuer.

 

Paula, après son diplôme, suit la piste italienne que lui a indiquée Jonas et qui s'avère féconde. Après une échappée à Moscou, elle retourne en Italie, à Cinecittà. A travers une brèche de son enceinte, elle voit la proche banlieue de Rome et se pose la question:

 

De quel côté est le vrai monde?

 

C'est encore Jonas qui décrit à Paula le chantier qu'il a refusé et qui est fait pour elle - le fac-similé ultime -, celui de la réplique de la grotte de Lascaux. C'est l'occasion pour elle d'être préhistorique et pour Maylis de Kerangal d'être lyrique au sujet de l'art pariétal.

 

On ne peut plus voir la grotte de Lascaux depuis qu'elle a été fermée au public en 1963. Mais Paula est stimulée par la légende qui entoure sa découverte et imagine la grotte sous la terre, sa beauté retirée, la cavalcade des animaux dans la nuit magdalénienne...

 

Paula se demande seulement si les peintures [continuent] d'exister quand il n'y [a] plus personne pour les regarder. Elle ne désespère pas de les regarder un jour (elle qui n'a jamais copié sans contact avec l'original), ne serait-ce qu'une minute et trois secondes...

 

La grotte de Lascaux a été ouverte au public pendant quinze ans: Si l'on rapporte ces quinze ans d'ouverture aux vingt mille ans d'existence des oeuvres, on obtient en proportion une minute et trois secondes sur vingt-quatre heures.

 

Francis Richard

 

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, 288 pages, Verticales

 

Livres précédents:

A ce stade de la nuit (2015)

Réparer les vivants (2014)

Naissance d'un pont (2010)

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3 novembre 2018 6 03 /11 /novembre /2018 23:45
La Pythie, de Mélanie Chappuis

Adèle, vous ne pourrez pas avoir d'enfants, je regrette.

 

Adèle a seize ans quand un gynécologue lui fait cette annonce après l'avoir examinée et avoir trouvé qu'elle a un utérus rudimentaire. Elle est fille unique, précise Mélanie Chappuis, et elle n'aura pas d'enfants, elle qui rêvait de famille nombreuse.

 

Adèle a dix-neuf ans quand elle rencontre Jérôme, vingt-trois ans, à une fête d'étudiants en médecine où l'a invitée son amie Élisa. Ils se plaisent et emménagent dans un petit appartement dans le quartier des Pâquis à Genève, proche de celui d'Élisa.

 

Trois ans plus tard, alors qu'ils font joyeusement l'amour, elle éprouve une sensation nouvelle, plus intense, incontrôlable : Son corps agité de décharges se tend dans l'extase. Se relâche, se libère. Mais la mort violente s'invite à cet orgasme inattendu: 

 

Elle perçoit Jérôme dans une ambulance, des hommes s'activent autour de lui. L'odeur de rouille du sang. Son amant meurt avec le même sourire... que plus tôt.

 

Trois jours après cette vision orgasmique prémonitoire, Jérôme à qui Adèle n'a rien dit et qui a pris son vélo pour aller acheter des croissants et des pains au chocolat, meurt après s'être fait percuter par un conducteur qui terminait sa nuit d'ivresse...  

 

Adèle découvre dès lors qu'elle a un don de clairvoyance, mais que c'est une malédiction, qui ne se manifeste que lorsqu'elle atteint l'orgasme. Elle n'est pas sorcière pour autant puisqu'elle ne jette pas de sorts, mais, comme Cassandre, elle voit l'avenir.

 

A partir de là, Adèle, en principe rationnelle, se met en quête de comprendre d'où, comment et pourquoi ce don sinistre lui est venu. Elle se lance ainsi dans des recherches et prépare une thèse de doctorat en psychologie sur L'extase, une transe...

 

Ses recherches la conduisent à devenir La Pythie, à faire des expériences prémonitoires avec des hommes, à faire resurgir des souvenirs d'enfance, à s'intéresser à ses origines maternelles sud-américaines et, même, à rêver de vies antérieures.

 

Cette quête d'identité d'Adèle la mène donc très loin, sans être assurée de pouvoir conjurer ce qu'elle appelle malédiction et qui la hante. Il faut qu'elle admette que comprendre les choses de la vie peut justement demander toute une vie, et patience.

 

L'orgasme n'est pas la seule porte ouvrant sur l'autre monde. L'extase, qui est lien, peut être obtenue par d'autres voies et les informations ne lui arriveront plus par hasard si elle est à l'écoute. Cela ne doit pas lui faire oublier d'avoir une vie propre...

 

Francis Richard

 

La Pythie, Mélanie Chappuis, 192 pages, Slatkine

 

Livres précédents:

Des baisers froids comme la lune Bernard Campiche Editeur (2010)

Maculée conception Editions Luce Wilquin (2013)

Dans la tête de...  Editions Luce Wilquin (2013)

L'empreinte amoureuse L'Âge d'Homme (2015)

Dans la tête de... tome II / Chroniques L'Âge d'Homme (2015)

Un thé avec mes chères fantômes Éditions Encre fraîche (2016)

Ô vous, soeurs humaines Slatkine & Cie (2017)

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31 octobre 2018 3 31 /10 /octobre /2018 23:00
5 minutes 44, de Marie-Claire Gross

Ce dimanche 5 août 1984, à Los Angeles, a lieu le premier marathon olympique féminin de l'Histoire. Le départ est donné à Santa Monica et l'arrivée est prévue dans un stade immense, de 80 000 places, le Memorial Coliseum.

 

Marie-Claire Gross raconte donc une histoire vraie, mais c'est un roman, certes très documenté, mais un roman tout de même: cette épreuve, au sens littéral du terme, est vécue depuis trois points de vue masculins imaginés.

 

Frank est employé de Timing: Ses premiers Jeux Olympiques, il a la chance de les vivre de l'intérieur. Son rôle est de s'assurer que les noms d'Omega et Longines figurent dans la ligne des caméras. Lui et sa femme Irène, restée en Suisse, sont fans de l'une des cinquante participantes, la Norvégienne Grete Waitz.

 

Victor est l'entraîneur de la marathonienne suisse Gabriela Andersen-Schiess, qui, à l'époque, a trente-neuf ans. Gaby est une femme de caractère, à qui il est difficile d'imposer quoi que ce soit... Il fait très  chaud et très humide. Il ne laisse pas de lui répéter: Vergiss nicht zu trinken (N'oublie pas de boire).

 

Cassoni est journaliste: Lui, il aime le chaud: l'été va si bien aux filles. Il trouve qu'un marathon femmes est une fausse bonne idée: Qu'est-ce qui leur prend à vouloir copier les hommes? On n'est pas fait pareils. En plus il a commencé en retard... ce qui va lui faire manquer des épreuves bien plus intéressantes.

 

Le mieux serait de ne pas connaître les résultats de ce marathon mythique (ou feindre de les ignorer), où des femmes ont montré que, sans copier les hommes, elles étaient des athlètes suscitant l'admiration de toutes et de tous.

 

Car l'auteure, qui connaît son sujet sur le bout des jambes de ses marathoniennes, fait de cet événement une histoire pleine de suspense, donnant envie au lecteur d'en connaître la fin, même s'il la connaît, en excitant son impatience.

 

Quant au titre du livre, il n'est compris par le lecteur que vers la fin: dans une épreuve où le chronométrage est essentiel, ces cinq minutes et quelque apparaissent à la fois longues et courtes, comme pour ceux qui les ont vécues. 

 

Francis Richard

 

5 minutes 44, Marie-Claire Gross, 216 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent:

Relier les rives (2016)

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25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 22:15
Ganda, d'Eugène

Le Ganda est le héros symbolique de ce roman historique imaginé par Eugène. Historique, car il se déroule au début du XVIe siècle, en 1515 précisément, l'année d'exécution de la gravure sur bois d'Albrecht Dürer qui illustre la couverture, sur fond de carte géographique indienne.

 

Le ganda est un rhinocéros indien, un animal fabuleux, qui semble rescapé de la préhistoire et qui, plus récemment, est un rescapé des prédateurs que peuvent être les humains. Mais, à l'époque, il est le cadeau diplomatique vivant que se refilent des puissants à plus puissant qu'eux.

 

Car la galerie de personnages de cette histoire est composée de grands du monde d'alors, tels qu'Alfonso de Albuquerque, A de A pour les intimes, Vice-Roi des Indes Portugaises, en abrégé VRIP, Muzaffar, sultan du Gujarat, ou Manuel 1er, roi du Portugal, en abrégé RP.

 

Ces grands se rangent d'eux-même, sur l'étagère de l'Histoire, parmi des puissants mémorables, qui les ont précédés et auxquels ils se comparent volontiers, en toute modestie. Ils sont servis par des petits qui font ce qu'ils peuvent pour se hisser au-dessus de leur condition.

 

Parmi ces petits, Ossem, un jeune Indien, a réussi à devenir le rêveur de A de A, c'est-à-dire son devin, qu'il consulte avant de prendre une décision, parce qu'il lui a fait croire qu'il peut lui raconter l'avenir grâce à ses rêves. Ossem détient, en tout cas le secret de la cordelette.

 

Quand les soldats portugais ont débarqué à Goa avec A de A, ils ont découvert dans la ménagerie jouxtant le port, deux éléphants de guerre, l'un peint en bleu, l'autre en rouge, attachés à l'aide d'une minuscule cordelette à un anneau de métal fiché dans le mur et n'en ont pas cru leurs yeux...

 

Un ganda a donc été offert par Muzaffar à A de A. A de A se décide à l'offrir à Manuel 1er, qui l'offrira vraisemblablement à un autre. Que faire d'un cadeau aussi encombrant, attaché par une chaîne de métal ? A de A ordonne à Ossem de cornaquer le pachyderme de Goa à Lisbonne...

 

Cette toile de fond du XVIe permet à Eugène de déployer tout son talent de conteur intemporel et d'auteur satirique. Il y souligne l'orgueil des grands dont les faits ne les empêchent pas toujours d'être oubliés et la malignité des petits dont les actions ne se gravent pas dans les mémoires...

 

Francis Richard

 

Ganda, Eugène, 176 pages, Slatkine

 

Livre précédent:

Le livre des débuts, 160 pages, L'Âge d'Homme (2015)

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22 octobre 2018 1 22 /10 /octobre /2018 21:55
Mauvaise personne, de Fabio Benoit

Angelo Chiesa, Angel, 42 ans, homme fort et grand, balèze, est de nature colérique. Un rien l'irrite. Il n'est pas étonnant que sa femme l'ait quitté et que, modeste employé, il vive seul, à La Chaux-de-Fonds, avec ses deux perruches, miss Kiwi et mister Pickwick.

 

Ce matin-là, comme d'habitude, il se réveille difficilement. Après la douche, il engage un coton-tige dans le conduit auditif de son oreille gauche, une gratouille et un petit bruit qui, d'ordinaire, lui procurent du plaisir. Mais, cette fois, il retire la tige sans le coton.

 

Comme il ne parvient pas à extirper le coton, il se rend à la pharmacie de garde, où le personnel ne se montre pas plus habile que lui. Il se rend donc à l'hôpital. Mais, route faisant, sa nano-voiture nippone est percutée à un croisement par une fourgonnette.

 

A l'hôpital, son voisin de chambre, Urs Rosenwald, 62 ans, lui propose de lui vendre à bas prix sa Porsche Cayenne noire en remplacement de sa petite nippone. Quinze mille francs, c'est en effet ce qui manque à Urs pour se faire la belle à Punta Cana. Angel est bien sûr intéressé.

 

Le véhicule se trouve sur un parking à Bienne. Urs n'a pas la clé avec lui. Quand Angel le voit, il ne peut que se féliciter qu'une telle occasion lui ait été proposée. Mais il déchante très vite. Alors qu'il s'est un peu éloigné, il entend l'alarme sonner et retourne sur ses pas.

 

La Cayenne a été vandalisée à coups de batte de baseball qu'il a la mauvaise idée de ramasser. Il a une encore plus mauvaise idée, celle de s'emparer de la mallette à combinaison laissée sur la banquette arrière. Ce n'est pas très malin et fait de lui un coupable tout désigné.

 

Quand il rentre chez lui par les transports publics son appart a été mis à sac et sa voisine Nina, 26 ans (qui s'occupe de ses perruches en son absence), violentée. Urs croit qu'Angel est responsable des dégâts faits à sa Cayenne, veut le lui faire payer et récupérer sa mallette.

 

Urs s'en prend à la Mauvaise personne, à tous points de vue, car Angel peut devenir une personne mauvaise. Un coton-tige aura-t-il jamais eu autant de conséquences? Car la suite de l'histoire est une série de quiproquos et de péripéties qui découlent de son introduction auriculaire.

 

Menée tambour battant par Fabio Benoit, avec humour noir, cette histoire met aux prises policiers et malfrats à qui il donne tour à tour la parole avec véracité: il est clair qu'ils ne comprennent pas tout ce qui leur arrive et qui est dû pour partie aux interventions musclées du colérique Angel. 

 

Angel sait heureusement comment faire tomber sa colère, en suivant le conseil de son psy: j'inspire pendant dix secondes, garde mon souffle durant la même durée et expire lentement, très lentement. C'est comme ça qu'il peut demeurer invisible et ne pas devenir une mauvaise personne...

 

Francis Richard

 

Mauvaise personne, Fabio Benoit, 304 pages, Favre

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20 octobre 2018 6 20 /10 /octobre /2018 22:55
Schumacher, de Romain Buffat

De lui on ne sait à peu près rien, sinon ce qu'il faut pour faire un mythe.

 

Alors le narrateur le construit ce mythe à partir de ce rien:

 

On sait qu'il venait des États-Unis, qu'il était incorporé dans l'U.S. Air Force à la base aérienne d'Évreux en Normandie à la fin des années cinquante, et qu'il y rencontra une française prénommée Colette.

Le reste est de l'ordre de la spéculation.

 

Il spécule donc et cela le conduit à écrire tout un roman. Il a ses raisons pour ce faire et le lecteur ne les apprendra que vers la fin. Il comprendra alors pourquoi cette reconstitution lui tient tellement à coeur.

 

En attendant l'auteur imagine que cet Américain de vingt-deux ans, John Schumacher, décide d'aller en Europe par dépit. Le soir où il a fêté son diplôme d'ingénieur, Celia, une fille qu'il aime bien, a fait sur lui un commentaire désobligeant qui l'a sérieusement atteint. Il venait de faire une tirade sur son avenir: il allait faire quelque chose...

 

Pour aller en Europe, il s'engage dans l'U.S. Air Force et est affecté dans une de ses douze bases du continent, celle d'Évreux-Fauville. C'est dans un bar de la base, le Hercules Club, qu'il fait la connaissance de Colette, qui y est serveuse. Mis au défi par de jeunes recrues d'apprendre d'où elle vient et quel est son nom, il échoue.

 

Cette nouvelle humiliation de la part de la gent féminine le fait-elle s'enivrer et perdre l'équilibre? Toujours est-il qu'un jour il tombe, entraînant dans sa chute les quelques verres qui se trouvent sur le comptoir. La serveuse accourt et soigne les blessures qu'il se fait aux mains. Il apprend qu'elle s'appelle Colette Schott et qu'elle est d'Évreux.  

 

Commence une idylle entre les deux jeunes gens, qui n'est pas vraiment du goût de Pierrette, la mère de Colette, mais qu'importe à celle-ci: elle sera bientôt majeure et quand John sera rappelé aux États-Unis, elle quittera tout pour le suivre. La vie, là-bas, sera tout autre... Le jour de son anniversaire elle cède à son soldat charmant.

 

Seulement le soldat Schumacher reçoit en septembre 59 une lettre ne comportant qu'une seule page, où figuraient des instructions dans la langue gelée des ordres, dont on ne retiendra que les mots: "departure, next week". John l'annonce à Colette et relativise: "on n'y peut rien, c'est comme ça, ce sont les ordres, trois mois seulement"...

 

C'est la faille dans laquelle leur bonheur s'engouffre et où Schumacher va disparaître, ne se doutant pas que, plus tard, plus loin qu'Évreux ou Paris, après la France, dans la minuscule Suisse, quelqu'un [décidera] de le faire réapparaître, en spéculant, la plume à la main, sur ce qu'il ne sait pas, mais à partir des conséquences...

 

Francis Richard

 

Schumacher, Romain Buffat, 112 pages, éditions d'autre part

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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 22:00
Le rendez-vous, de Jean-Luc Borgeat

J'ai vingt-trois ans et les combats ont fait de moi un vieillard avant l'âge. Je me nomme Paul Nommac et suis pilote au sein de l'escadrille 1/3 basée à Luxeuil-Saint-Sauveur en Haute-Saône.

 

Paul a rejoint les forces alliées à l'appel du général de Gaulle le 18 juin 1940. Il est intégré depuis quatre ans dans une escadrille de chasse de la RAF. A bord de son Spitfire, il est maintenant l'ailier du commandant Robert Baxter.

 

Tous deux se trouvent dans un Douglas C47 en direction de l'Est quand celui-ci est descendu par la DCA ennemie. L'équipage est tué sur le coup. Baxter tente de sauver le pilote anglais en tirant sur la poignée d'ouverture de son parachute.

 

Trois corolles s'ouvrent. Baxter et l'Anglais, mort, atterrissent l'un à côté de l'autre, Nommac à deux cents mètres. De là avec ses jumelles il voit Baxter échanger son portefeuille et son médaillon de métal contre ceux du pilote britannique.

 

Avant d'être fait prisonnier par les Allemands, Robert griffonne quelque chose dans un calepin, arrache la feuille et la dissimule dans un interstice du tronc d'un chêne distant de quelques mètres, bien ostensiblement, à l'intention de Paul.

 

Prudemment, une fois les Allemands repartis avec leur proie, Paul récupère la feuille dans l'arbre, ainsi que la ration de survie et les chargeurs supplémentaires de Colt 45 que Robert a cachés dans un buisson. Il lira le message plus tard.

 

Ce message, dont il prend effectivement connaissance bien plus tard lui donne Le rendez-vous suivant, qui ne laisse pas de l'intriguer quand il le découvre:

 

Nommac, je t'expliquerai, garde le secret! Après la guerre, essaie de te rendre à l'auberge du Sanglier, à vingt kilomètres au nord de notre base, dans le village d'Apremont, chaque premier dimanche de mai. Restes-y deux ou trois jours. Je t'y retrouverai. Bonne chance.

 

Il va en couler de l'eau sous les ponts avant que Paul ne se rende à ce rendez-vous, s'il s'y rend jamais. Car le récit de Jean-Luc Borgeat est celui de ses aventures fastes et néfastes au cours des années de guerre et d'après-guerre qui suivent.

 

Au terme de ce récit passionnant et documenté, le héros est fatigué et sa conscience le tourmente parfois. Son passé lui ayant été volé, il a perdu son appétit de vie. Ne devrait-il pas simplement s'accrocher aux instants présents et fugaces?

 

Francis Richard

 

Le rendez-vous, Jean-Luc Borgeat, 216 pages, BSN Press

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17 octobre 2018 3 17 /10 /octobre /2018 22:55
Les cloches d'Einstein, de Lajos Grendel

En quatrième de couverture, l'éditrice prévient le lecteur: Nous sommes en Absurdistan, en Europe de l'Est, aux alentours de la chute du Mur. Très vite le lecteur se rend compte qu'il n'y a pas erreur sur le nom du pays où se passe l'intrigue de ce roman.

 

Dans ce pays slovaque, le parti communiste est omniprésent dans la vie quotidienne des habitants, même la plus intime. C'est un sujet que Lajos Grendel  traite avec humour. Lequel permet heureusement de rendre cette omniprésence supportable.

 

Ainsi le narrateur s'est-il marié avec Zsófi. Il n'est pas devenu bigame, mais il fait ménage à trois: Le parti nous accompagnait partout comme notre ombre, il s'insinuait même dans notre lit. Il n'aurait pas approuvé d'autres positions que celle du missionnaire...

 

Lu aujourd'hui, un quart de siècle après sa parution en hongrois, ce livre n'est pas inactuel. Si les hommes de gouvernement occidentaux n'aiment pas la transparence pour eux-mêmes, ils ne sont guère enclins à protéger la sphère privée de leurs assujettis.

 

Les méthodes d'inquisition d'aujourd'hui, enduites de moraline, sont évidemment douces en comparaison de celles pratiquées jadis à l'Est, mais elles ne sont pas moins redoutables, technologie oblige, surtout quand médias et réseaux se mettent à lyncher...

 

Cet exemple de la dialectique en vigueur à l'époque, que l'auteur caricature à peine, ne peut que laisser rêveur le lecteur d'aujourd'hui, parce que ce discours est semblable à ceux que d'aucuns tiennent tout bas pour justifier les formes de servitude qu'ils imposent:

 

Chez nous, tout le monde appartient à l'État. D'un autre côté, nous tous, nous sommes l'État. Cela signifie que nous nous appartenons tout de même. Ainsi qu'à tous les autres. Celui qui appartient à tous, n'appartient à personne, par conséquent il est libre. Mais nous ne sommes vraiment libres que si nous sommes prisonniers les uns des autres. De même que mon meilleur ami est aussi mon pire ennemi. 

 

Si l'on voulait survivre, à l'époque, il fallait être membre du parti ou du moins en bons termes avec lui. C'est ce qui conduit le narrateur, qui a épousé la fille d'un dignitaire, a accepté le poste de sous-directeur de l'Institut de recherche de l'anabase, c'est-à-dire l'IRA.

 

Cet institut, émanation de l'Académie slovaque et du Comité central du parti communiste slovaque, dissimule son activité sous couvert d'une maison de couture : il réalise des sondages concernant l'état de la société, sa condition morale et ses perspectives...

 

Par moments, Einstein apparaît au narrateur. Il personnifie son Moi Inégalable et lui fait entendre la voix de la raison. Mais il ne l'écoute pas toujours et peut alors s'en mordre les doigts, tant et si bien qu'un jour, traumatisé, ses cloches sonnent dans sa tête.

 

Un des épisodes les plus drôles du livre est celui où le narrateur, après avoir été séquestré, sort dans la rue et apprend qu'il y a eu une grève d'avertissement nationale. Mais il n'arrive pas à savoir s'il appartient au camp des vainqueurs, nous, ou à celui des vaincus, eux:

 

A l'heure présente, il n'y a de choix qu'entre nous et eux. Qui n'est pas avec nous est objectivement avec eux, même si subjectivement il ne se situe nulle part. J'ai vite identifié que je m'identifiais à ces nous, il vaut mieux être du côté des vainqueurs, et qu'eux me foutent la paix.

 

Francis Richard

 

Les cloches d'Einstein, Lajos Grendel, 224 pages, La Baconnière, traduit du hongrois par Véronique Charaire

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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