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30 août 2014 6 30 /08 /août /2014 19:15
"La fille qui n'aimait pas la foule" de Gilles de Montmollin

1972, c'est l'année du premier rapport du Club de Rome, The limits to the growth, rapport plus connu sous le nom de Rapport Meadows. Les scientifiques de ce club international, curieusement hostiles au progrès scientifique, y sont favorables à l'idéologie de la décroissance économique pour protéger l'environnement et dans la lignée de l'idéologie de Thomas Malthus, qui s'inquiétait de la croissance de la population. 

 

Le roman de Gilles de Montmollin, La fille qui n'aimait pas la foule, se passe cette année symbolique.

 

Jean-Hugues, 19 ans, préfère qu'on l'appelle Jacky, comme le coureur automobile Jacky Stewart. Il achève ses vacances d'étudiant en droit dans le midi de la France. Il s'est fait larguer par sa petite amie, Sylvie, et roule, le 21 septembre 1972, depuis Hyères, en direction de Genève au volant d'une Mini Cooper S, qu'il a allégée au maximum et préparée:

 

"Culasse rabaissée, filtres à air sport, gros carburateurs Weber double corps à la place des SU d'origine, tubulures d'admission polies, ligne d'échappement racing, bref, une bête de course. Petite, mais efficace. Il n'y en a pas beaucoup qui me suivent, même parmi les Porsche ou les BMW."

 

Son retour en Suisse va prendre un cours inattendu quand il prend en stop, après Brignoles, Réjane, qui doit bien avoir dans les 25 ans:

 

"Cheveux blonds, très clairs, coupés assez courts. En tout cas plus courts que les miens. Visage régulier, agréable. Pas de maquillage. Peau dorée, plus foncée que les cheveux. Seins libres sous la chemise indienne marquée de quelques taches de transpiration."

 

A un moment, Réjane ouvre son bagage, qu'elle a disposé entre ses jambes, pour prendre une sacoche de jute dans laquelle se trouve son paquet de Camel filtre. Il croit apercevoir un flingue. Ce dont il aura la confirmation un peu plus tard et ce qui ne l'empêchera pas de la garder à bord, parce qu'elle est... bien roulée.

 

La veille, 20 septembre 1972, Franck Lechêne, le chef du RAFC, Rien à foutre de la croissance, a été blessé lors du piège qui lui a été tendu sur l'île de Port-Cros, située en face d'Hyères. Il a été sérieusement blessé mais a réussi à s'enfuir.

 

Réjane et Jacky discutent route faisant. Comme il reconnaît que sa voiture est importante pour lui, elle lui dit qu'il est victime du capitalisme:

 

"Tu n'en es pas conscient. Mais cette bagnole occupe ton temps, tes pensées. Elle est une fin en soi. Un but pour ta vie. Pendant ce temps, tu ne remets pas en cause le système."

 

Muni de ces éléments, auxquels s'ajoutent la citation placée en épigraphe du livre ("Le Monde a un cancer, et ce cancer, c'est l'homme." A. Gregg) et la dédicace de l'auteur (A mes fils, Cédric et Joël, et à leur génération, en espérant que la mienne leur laissera une planète vivable), le lecteur ne peut que se douter qu'il y a un lien entre l'autostoppeuse de Jacky et le RAFC...

 

Au cours d'un récit haletant, plein de rebondissements qui le tiennent en haleine, le lecteur va découvrir ces liens qu'il a devinés et faire la connaissance d'autres personnages hauts en couleur, garçons et filles, qui sont en rapport eux aussi avec le RAFC.

 

Les motivations de tous ces personnages ne sont pas aussi pures que celles de Réjane - elle croit qu'il faut lutter contre les croissances économique et démographique -, mais ils s'avèrent aussi déterminés qu'elle à les faire valoir par la violence et la contrainte, par le sang et par les larmes.

 

Bien malgré lui Jacky va être entraîné dans cette tourmente. L'extrémisme mortel du RAFC ne laisse pas de faire penser à celui dénoncé par Michael Crichton dans State of fear, livre qui avait été vivement reproché à l'auteur de Jurassic Park, à sa parution en 2005, par les défenseurs de la Terre...

 

Gilles de Montmollin restitue très bien l'atmosphère de cette époque où l'on écoute encore Les Beatles - quarante ans plus tard les écoutera-t-on encore? se demandent Jacky et Réjane - et où on fume du shit. Son style alerte et enjoué, de même que les prouesses de Jacky au volant de sa Mini, participent de ce rythme échevelé qu'il donne à ce road thriller nostalgique.

 

Francis Richard

 

La fille qui n'aimait pas la foule, Gilles de Montmollin, 208 pages, BSN Press

 

Site de l'auteur: http://gilles-demontmollin.com/

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28 août 2014 4 28 /08 /août /2014 22:00
"L'accident" de Marianne Brun

Les êtres humains ne maîtrisent jamais complètement leur destin, même s'ils ont bien souvent plus de degrés de liberté qu'ils ne l'imaginent. Surviennent toujours des événements inattendus, qui en modifient la trajectoire, des accidents.

 

Le titre du roman de Marianne Brun aurait tout aussi bien pu être décliné au pluriel. Bien sûr il y a un accident de la route qui sert de révélateur dans cette histoire, ou qui en est l'aboutissement, mais il n'aurait pas eu lieu si deux autres accidents ne s'étaient pas produits, l'un dans un passé lointain, l'autre dans un passé tout proche.

 

Christine a 25 ans quand elle a L'accident, dans un paysage de campagne enneigé. Sa fille Marion, 7 ans, est sur la banquette arrière à ce moment-là. Nous sommes en février 1980. Que s'est-il passé? La Simca, que Christine conduit en pleurant, fait une embardée et se retrouve dans le fossé.

 

Marion, peu de temps auparavant - c'est un accident -, a blessé son petit frère Alexandre de deux ans son cadet. Elle ne voulait pas lui faire de mal, "mais il piétinait le dessin qu'elle était en train de faire dans le sable du terrain vague" et ne s'arrêtait pas de rire:

 

"Marion avait saisi la première chose qui l'atteindrait plus vite que si elle s'était levée pour lui courir après. Ce fut une cuillère.

Une gerbe de sable lui avait frotté les yeux, la cuillère avait suivi."

 

Est-ce pour cette raison que Christine a envoyé Marion en colonie de vacances? Peut-être, mais ce n'est pas sûr. Toujours est-il que Marion s'est alors demandé si sa mère voulait se débarrasser d'elle et l'a ressenti comme une punition. Comme elle ressent que sa mère n'a pas un comportement de maman avec elle et qu'elle n'est pas la même quand son père est là, sans qu'elle ne puisse dire pourquoi, et si c'est mieux quand il n'est pas là.

 

Le calcul est vite fait. Christine a commencé à attendre Marion alors qu'elle n'avait que 17 ans. C'était un accident... Mais elle a gardé l'enfant... A partir de là, Christine a fait comme on lui a dit de faire. "On", c'est-à-dire, plus précisément, ses tantes et sa grand-mère. Elle a épousé le père de l'enfant, André, alors que le père aurait pu être un autre, Christian, s'il l'avait voulu... dont le souvenir est doux.

 

Christine a cru longtemps qu'elle avait fait un parcours sans faute, en suivant presque tous les conseils de "on". Elle a donc été mère au foyer, s'occupant du ménage, des enfants etc. puisqu'elle ne serait jamais paysagiste...

 

Comment expliquer qu'après l'accident, Christine ait laissé toute seule Marion dans la Simca et ait acceptée de monter sans elle dans une fourgonnette, conduite par Madame Reynaud, qui s'est arrêtée à hauteur de la voiture accidentée?

 

L'auteur, à la faveur de retours dans le passé de Christine, son enfance, sa mère Jeanne, sa vie de couple etc. esquisse peu à peu, dans un style vif et évocateur, sans concessions, une réponse à cette question, une réponse qui s'avère complexe. Car la facilité serait de conclure hâtivement que Christine n'est qu'une mère indigne, doublée d'une incapable...

 

Un indice?

 

"Fuir - sa vie n'a été qu'une fuite.

Même l'attente est une fuite."

 

Peut-être est-ce d'attendre, sans entreprendre, qui, dans bien des cas, fait les accidentés de la vie...

 

Francis Richard

 

L'accident, Marianne Brun, 224 pages, L'Age d'Homme

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23 août 2014 6 23 /08 /août /2014 22:45
"La lueur bleue (Gérimont II)" de Stéphane Bovon

L'an passé, à même époque, paraissait le premier volume du cycle de Gérimont. Le lecteur savait qu'il y aurait une suite, intitulée La lueur bleue. Il ignorait encore que cette suite ne serait pas la seule et qu'il y en aurait huit autres...

 

Le cycle de Gérimont, "projet littéraire épique, baroque et postmoderne", explique Stéphane Bovon dans une note liminaire au deuxième roman de cette série de dix, "est une manière de Rougon-Macquart du XXIe siècle qui pose une Suisse fantasmée en toile de fond et propose une lecture sur de multiples strates, parfois en apparence éclatées et digressives mais les apparences sont trompeuses; le créateur et ses doubles savent très bien où ils vont."

 

Pour le lecteur qui n'aurait pas lu Gérimont, ou qui en aurait oublié la trame, Stéphane Bovon fait précéder Gérimont II d'un résumé du premier épisode. Dans ce réumé, il rappelle que "Gérimont vit en paix entre les montagnes et la mer" et que "tout y est réglé par un système utopique et bienveillant". Aussi n'y a-t-on jamais tué personne. Pourtant le premier volume se termine par l'assassinat de Shriptar Ruchet...

 

Peut-être, pour la compréhension du lecteur, faut-il ajouter à ce résumé, ou rappeler, que, dans ce sytème utopique et bienveillant, les habitants ne peuvent occuper que dix Fonctions (boulanger, fromager, chasseur ou pêcheur, vigneron, paysan, constructeur - il y en a deux -, couturier - il y en a également deux -, homme libre) et que la Fonction est attribuée à la naissance, comme on distribue les cartes, sans considération des futures inclinations ou prédispositions.

 

Quand Stéphane Bovon parle de Suisse fantasmée, il s'agit, avec le royaume de Gérimont, d'une Suisse d'après la Montée, sous-entendu des eaux, puisque ce royaume post-moderne helvétique est situé en bord de mer...

 

Ce deuxième volume raconte l'odyssée de Xixa, la veuve de Shriptar Ruchet, qui cherche à comprendre pourquoi son mari a été assassiné. Seul Epidam Regamey, le paysan, sait quelque chose à ce sujet. Sa ferme se trouve en contre-bas de la colline des menhirs où se réunissent rituellement et régulièrement une dizaine de silhouettes encapuchonnées. Shriptar a dû apprendre quelque chose sur elles et l'a payé de sa vie.

 

Xixa arrive à faire dire par Epidam le peu qu'il sait et, l'alcool de pruneau aidant, il livre le nom du seul des dix participants à ces cérémonies secrètes qu'il connaît. Xixa, aidée de son beau-frère Plotmir, le vigneron, à qui elle confie son fils Gezim, se met en quête de le retrouver. Il doit se trouver sur l'autre rive de la mer, du côté des Dents du Midi. Pour cela il faut qu'elle quitte le royaume clandestinement...

 

Comme Xixa n'a aucune notion de navigation, le sardinier, que Plotmir lui a procuré, fait naufrage après avoir dérivé vers l'est. Au lieu de mettre une demi-journée, elle mettra un grand nombre de jours à atteindre son but. Son parcours étant jalonné d'obstacles et d'avanies qui auront pour vertu de l'aguerrir, et qu'elle surmontera, même si, touchant au but, elle manquera d'y rester.

 

Gérimont II se termine par un duel d'un genre inhabituel, véritable morceau d'anthologie, où l'un des duellistes se sert de la métaphysique pour tenir le coup, tandis que l'autre a recours aux armes de la relativité et de la mécanique quantique réconciliées pour servir le même dessein... Cette fin en apothéose est le couronnement de cette odyssée où Pénélope a échangé son rôle avec celui d'Ulysse.

 

Ce livre, illustré de dessins à l'encre de macbe, alias Stéphane Bovon, dont la couverture a été dessinée par Krum, est écrit dans un style effectivement épique et baroque. Des citations, fort à propos, dans la langue de Shakespeare, sont tirées de The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket d'Egar Allan Poe...

 

A chaque péripétie que connaît Xixa, on peut se demander comment elle va s'en sortir. Mais c'est faire preuve de peu de foi en l'imagination fertile de l'auteur, qui ne manque pas au passage de faire des clins d'oeil malicieux à  notre époque, époque d'avant la Montée...

 

Francis Richard

 

La lueur bleue (Gérimont II) - Roman initiatique et grand-guignol, Stéphane Bovon, 280 pages, Olivier Morattel Editeur

 

Volume précédent, chez le même éditeur:

Gérimont, 328 pages (2013)

"La lueur bleue (Gérimont II)" de Stéphane Bovon
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23 août 2014 6 23 /08 /août /2014 05:45
"L'inondation" de Raluca Antonescu (La Baconnière)

Dans un immeuble de ville, anonyme, les gens se croisent, se saluent, mais, souvent, ne se connaissent pas outre mesure. Aussi suffit-il parfois d'un événement qui les touche tous en même temps, pour que d'aucuns entrent en contact avec d'autres ou que les uns finissent par remarquer l'existence des autres.

 

Dans le roman de Raluca Antonescu, c'est L'inondation que subissent les habitants d'un petit immeuble - un appartement par étage - qui va produire un tel bouleversement de leur vie communautaire sans grand relief. Jusque-là ils sont en effet sans lien entre eux, sinon le bâtiment qu'ils occupent.

 

Au premier habite Edwige Perrier. C'est une vieille dame, veuve. Son mari, Lucien, collectionnait les pierres et prétendait lui en faire cadeau quand il en rapportait à la maison. Ces pierres en grand nombre n'ont aucune valeur. Certaines sont tout au plus semi-précieuses. Maintenant elles se trouvent dans une grande vitrine, recouverte d'un drap, et elles la hantent.

 

Au deuxième habite Jules César, un quadragénaire. Il est né prématuré. Ses parents lui ont donné, comme un talisman, ce prénom difficile à porter avec un tel patronyme. Ce vieux garçon n'est pas extraordinaire, mais, du coup, homonyme d'un empereur romain, c'est-à-dire d'un immortel, il n'a pas le droit d'être normal.

 

Au troisième habitent Irina Popescu et sa fille Liza. Irina est mère célibataire. Ce qui lui vaut fâcheuse réputation, d'autant qu'elle n'est pas d'un abord facile et que cela favorise toutes les supputations. Elle veille cependant à ce que sa fille soit bien éduquée et ne soit pas gâtée pourrie. Liza porte des serre-tête - elle en a toute une collection - et est une petite fille très imaginative, qui consigne ses pensées dans un carnet jaune canari fermé à clé.

 

Au quatrième habitent Luis et Rose Parois. C'est un vieux couple qui ne sait pas communiquer, s'il en a jamais été capable. Leur actuel sujet de dispute favori est leur fils Lucas, 25 ans, qui s'est installé un jour dans l'appartement du cinquième et qui en est parti le jour de l'inondation de l'immeuble, laquelle provient de chez lui.

 

Après l'inondation Liza Popescu vient goûter chez Rose Parois, depuis qu'elle lui a rapporté une vieille photo de son fils qui flottait dans les eaux. Liza écrit à l'ordinateur des lettres signées Lucas qu'elle dépose enveloppées de mauve dans la boîte de Rose, qui ne cherche pas à savoir par quel mystère elles lui parviennent sans être affranchies...

 

Après l'inondation Luis Parois monte dans l'appartement de son fils sous prétexte de nettoyer indéfiniment son appartement, en réalité pour jouir de quelques moments d'intimité, à l'abri des récriminations de sa femme, et pour penser à loisir à son fils.

 

Après l'inondation Jules César s'est rendu chez Edwige Perrier pour lui proposer de l'aide à son retour d'un séjour de trois jours à l'hôpital - elle avait été retrouvée inanimée chez elle par les pompiers le jour de l'événement. Mais ce n'est pas l'aide qu'il lui propose qu'elle lui demande.

 

Au fil du récit, Raluca Antonescu fait remonter à la surface des épisodes du passé des habitants de l'immeuble, raconte les secrets qu'ils gardent pour eux et les malentendus qui surgissent entre eux, parce qu'ils poursuivent chacun leurs rêves.

 

L'eau, qui a été l'élément déclencheur de changements existentiels, s'avère aussi l'élément qui aide les habitants à tourner des pages...

 

Les eaux, qu'il s'agisse de celles de l'inondation, de celles du lac ou de celles d'une femme enceinte, imprègnent toute cette histoire, écrite dans un style direct, précis et... fluide.

 

Francis Richard

 

L'inondation, Raluca Antonescu, 304 pages, La Baconnière (parution en France le 21 août 2014 et en Suisse le 23 août 2014)

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15 août 2014 5 15 /08 /août /2014 01:00
"Cet envers du temps" de Raphaël Aubert

Le journaliste et écrivain Raphaël Aubert s'est soumis à cette discipline quasi quotidienne de tenir un journal en 2013.

 

2013 n'est pas pour lui une année comme les autres. Elle est sa dernière année de journaliste à la RTS (il est parti en préretraite le 1er janvier 2014) et celle de ses soixante ans...

 

Cinq ans auparavant, en 2008, il s'était livré à un tel exercice et l'avait publié sous le titre de La chronique des treize lunes (2008 était en effet une année de treize nouvelles lunes...). Cette fois, ce diariste intermittent a choisi pour titre à son journal Cet envers du temps.

 

Raphaël Aubert a emprunté cette expression à la célèbre phrase sur la poésie (qu'il a mise en exergue de son livre) signée Louis Aragon (qui, avec André Malraux et Jean Cocteau, est "un de [ses] guides, un de [ses] phares dans [son] chemin artistique et littéraire"):

 

"J'appelle poésie cet envers du temps, ces ténèbres aux yeux grands ouverts, ce domaine passionnel où je me perds, ce soleil nocturne."

 

Ce serait, selon Aubert, "peut-être bien en fin de compte la définition de toute entreprise littéraire véritable"...

 

Pourquoi a-t-il entrepris ce journal? Pour, écrit-il, "savoir où passe la suite de mes jours, dans quel interstice du temps ceux-ci s'écoulent comme les grains de sable entre les doigts d'une main".

 

Comme Raphaël Aubert est lucide et honnête, il confesse:

 

"Si j'écris ce journal, c'est d'abord à mon propre usage, mais tout au fond de moi je sais bien que c'est pour les autres que je le tiens. Peut-être parce que j'ai tellement besoin d'être reconnu et aimé."

 

Ce besoin de reconnaissance et d'amour explique qu'à son âge - il est bien jeune encore - il ait participé, cette année 2013, à la mise sur pied d'une exposition, intitulée Une écriture du monde, sur son parcours littéraire, au site de La Riponne de la BCU (Bibliothèque cantonale et universitaire), à Lausanne. Pour lui, écrire, en effet, "c'est donner un sens aux choses, aux mondes, aux événements".

 

Au cours de ces trente dernières années, Raphaël Aubert a écrit une douzaine de livres (récits, romans, essais, journal...) et participé à quatre ouvrages collectifs, parmi lesquels le Dictionnaire André Malraux, publié par le CNRS en 2011. Comme écrire est dangereux, peut-être a-t-il également voulu conjurer le sort en participant à cette rétrospective de son vivant...

 

De quoi parle-t-il dans ce journal, écrit à Nîmes, Lausanne, Venise, Oxford et Londres?

 

Bien sûr - et il a raison -, il parle des lieux où il se trouve ou qu'il visite, du temps qu'il fait ou du temps qui passe, des saisons à la succession desquelles il est sensible et de la nature à travers laquelle il se dit ce quelque chose d'essentiel qu'il recherche dans l'existence.

 

Contrairement à ce que peuvent penser les esprits superficiels, ces textes de journal ne sont pas inutiles et sont tout autant révélateurs sur lui que ce qu'il peut dire de ses dilections littéraires ou artistiques.

 

Ses dilections? "Beaucoup de livres qui m'ont marqué, mais aussi des spectacles et des expositions qui ont nourri mon imaginaire et, à bien des égards m'ont construit, toutes ces oeuvres sont liées aux années 1970 [...]. J'avais vingt ans lorsque je les ai découvertes."

 

A vingt ans, il découvrait Modiano, les nouveaux philosophes, Michel Foucault, le dernier Aragon, Durell...

 

Au fil de son journal, on apprend qu'il relit très fréquemment L'Anneau du pêcheur, "le merveilleux roman de Jean Raspail", que Liberté d'Eluard est "l'un des plus beaux poèmes du XXe siècle avec La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France de Cendrars", qu'il a un intérêt marqué pour Mishima, qu'il continue d'admirer le théâtre de Montherlant ou qu'il considère Morand comme l'un des plus grands stylistes de la littérature du XXe siècle...

 

Les descriptions de tableaux de ce fils de Pierre Aubert, qui est un peu "du bâtiment", sont avant tout des notations techniques, comme en faisait un Denis Diderot, par exemple, avec ses Salons, qu'il s'agisse de la Tempesta de Giorgione, du Repas chez Lévy du Véronèse, du portrait de Nusch de Picasso ou de La porte-fenêtre ouverte de Matisse.

 

La vérité de l'art est sans doute la seule chose à laquelle il croit en définitive (il n'est pas tendre avec les monothéismes): elle "ne s'exprime pas par le biais du sujet, mais relève de sa forme. La vérité de l'art est forme, style":

 

"Je ne crois pas du tout à la subordination de l'image à la parole. Je ne crois pas du tout que telle ou telle toile célèbre exprime un message qu'il faudrait expliciter par une parole, par un discours qui en serait le premier et le dernier mot. La grande peinture, comme la grande musique, parle d'elle-même, par elle-même."

 

Aussi n'est-il pas surprenant que Raphaël Aubert écrive:

 

"La beauté s'oppose à tous les dogmatismes, y compris esthétiques. Ce n'est pas pour rien que tous les fanatismes s'en prennent en premier lieu aux livres, aux tableaux, aux statues, à l'art."

 

Cet été 2013, il a lu Le monastère de l'aube de Corinne Atlan. Il repense souvent à ce magnifique roman "dont on ne ressort pas complètement intact" et "à une réflexion en particulier": "La forme c'est le vide. Le vide est forme." Il remarque que l'on est là au coeur de la pensée bouddhique, pour laquelle il a une certaine dilection, voire une dilection certaine:

 

"Ce qui est, considéré hors les idées reçues, hors les concepts, est vide. Mais le vide lui-même peut être une idée préconçue. Et donc à son tour être forme. Et alors qu'on se croyait sur le chemin de la pleine conscience, l'on se voit ramené au seuil. à son commencement."

 

Cette pensée l'habite peut-être particulièrement en ce dernier jour de ses soixante ans...

 

Francis Richard

 

Cet envers du temps, Raphaël Aubert, 292 pages, L'Aire

 

Livre précédent:

 

Malraux & Picasso - Une relation manquée, 124 pages,  Infolio (2013)

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12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 06:30
"Solal Aronowicz: une résistance à toute épreuve... Faut-il s'en réjouir pour autant?" de Florian Eglin

Solal Aronowicz: une résistance a toute épreuve... Faut-il s'en réjouir pour autant? est le deuxième volume d'une trilogie projetée par Florian Eglin

 

Dans le premier volume, Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal, le héros, Solal Aronowicz, a déjà fait preuve d'une résistance à toute... épreuve.

 

On se demande donc en abordant le deuxième volume ce qui pourra encore lui arriver, après toutes les épreuves auxquelles il a été confronté dans le premier. C'est être homme (ou femme) de peu de foi en l'imagination fertile de l'auteur que de se poser la question.

 

Dans le premier volume, Solal a subi une autoviscération, une énucléation, une ablation d'un rein et une extraction grand-guignolesque de son coeur par Pénélope, la mère de son fils Julien. Et il n'en est pas mort... Ce qui est complètement improbable. Comme le qualificatif donné entre parenthèses à ce roman, qualifié également entre parenthèses de brutal par son géniteur lui-même.

 

Que peut-il arriver de plus à Solal dans le deuxième volume? Eh bien, Florian Eglin raconte au début de ce deuxième volume ce qui va mettre une nouvelle fois la résistance de son héros à rude épreuve.

 

Si, dans le premier volume, Solal s'en est pris dans un grand magasin à une vieille dame blonde de nonante ans, dont il ignore qu'elle a fait de lui son héritier, et l'a trucidée en la déchiquetant à coups de tondeuse à gazon de couleur rouge - ce qui lui vaut d'être maudit par elle au moment d'expirer -, il s'en prend cette fois à un avocat marron, qui lui a joué un mauvais tour à la fin du premier volume.

 

Le deuxième volume commence par une course-poursuite avec ce sinistre individu, porteur d'une mallette. Il a eu l'outrecuidance de passer sous l'oeil unique de Solal, attablé à une terrasse et sur le point d'allumer un ravissant corona à la cape claire. Après bien des péripéties, l'avocat finit par s'enfuir à la nage à la jonction de l'Arve et du Rhône à Genève, abandonnant son attaché-case à Solal.

 

La détention de ce porte-document, contenant deux tablettes, va être l'élément déclencheur d'une épreuve physique à laquelle il est impossible à un homme normal de résister. Mais Solal n'est pas fait comme les autres... Pour lui faire avouer où se trouve la mallette, une théorie d'avocats se saisit de Solal à son domicile et l'un d'entre eux, après y avoir pratiqué une ouverture à l'aide d'une lime, lui ouvre le crâne en deux...

 

Le chef des avocats, déçu que Solal n'ait pas hurlé outre mesure de douleur en subissant son véritable calvaire et, sans doute, irrité qu'il lui ait répondu... crânement, avec une impertinence certaine et une certaine candeur tout au long de cette trépanation, lui adresse, juste avant que lui et sa troupe ne décanillent, un dernier ultimatum de trois semaines pour lui rendre la mallette et vider les lieux qu'il occupe...

 

A partir du moment où Solal se met en quête de retrouver son fils Julien, d'autres aventures rocambolesques s'enchaînent pour lui. Malgré son nouveau look - il a des aiguilles d'or dans le crâne qui en maintiennent ensemble les deux parties maintenant disjointes -, il se retrouve conseiller didactique dans une école, parce qu'il lui faut justifier d'un travail avant de pouvoir le rencontrer, dixit l'assistante sociale qui s'occupe de son cas...

 

Ces aventures vont l'entraîner entre autres dans les sous-sols de l'école qui conduisent au Conseil d'Etat genevois à qui il doit remettre ses directives et que le lecteur n'imaginait certainement pas comme il apparaît dans ce roman échevelé ou à la Maison de Rousseau & de la Littérature, sise Grand-Rue de la cité de Calvin, lors d'une conférence qui finit en pugilat.

 

Si Solal n'avait pas une résistance hors du commun, connaîtrait-il toutes ces tribulations? La résistance de ce con magifique et passif en toutes circonstances lui permet en tout cas de se réjouir des quelques petits bonheurs que lui procure son existence mouvementée. Aussi est-il d'avis de ne plus la compter en années, mais en en faisant le décompte: 

 

"On dirait par exemple, j'ai cinq mille huit cent quarante cigares, deux mille neuf cent vingt bouteilles, vin et single malt compris et, allez, mettons, une centaine de discussions, et vous?"

 

Ce deuxième volume, où la caricature le dispute à la satire, se caractérise comme le premier par un souffle inouï. C'est pourquoi le lecteur, un tant soit peu essoufflé à le lire, en redemande et ne manquera pour rien au monde le troisième volume quand il paraîtra.

 

Dans ce deuxième volume, il y a certes moins de scènes d'une rare violence que dans le premier, mais c'est relatif. De toute façon ces scènes ont, par leur outrance, le même effet sur le lecteur que celui que peuvent produire sur le spectateur des films d'horreur démesurés: il est partagé entre l'épouvante et le rire, il est malmené et heureux de l'être, comme je le disais à propos du premier volume...

 

Francis Richard

 

Solal Aronowicz: une résistance à toute épreuve...Faut-il s'en réjouir pour autant?, Florian Eglin, 304 pages, La Baconnière

 

Parution, en France, le 21 août 2014, et, en Suisse, le 23 août 2014.

 

Volume précédent, chez le même éditeur:

 

Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal

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8 août 2014 5 08 /08 /août /2014 21:50
"A l'abri des regards" d'Anne-Frédérique Rochat

Les livres d'Anne-Frédérique Rochat se suivent et se ressemblent. Ce n'est pas un reproche. Ce n'est pas péjoratif. C'est même un compliment.

 

En quoi se ressemblent-ils? En ce qu'ils parlent d'êtres humains, de leurs corps, de leurs esprits et de leurs âmes, et de toutes les interrogations que ces corps, ces esprits et ces âmes leur posent dans leur vie sur Terre.

 

Anne-Frédérique Rochat pourrait faire sienne cette sentence de Térence que j'aime, et que j'ai faite mienne: "Homo sum; humani nihil a me alienum puto." C'est-à-dire: "Je suis homme [dans le sens d'être humain]; je considère que rien de ce qui est humain ne m'est étranger."

 

Dans A l'abri des regards, l'auteur raconte en effet une nouvelle histoire bien humaine, vue par quatre personnages qui en sont les protagonistes.

 

Nous sommes en 2010. Anaïs Bild, 36 ans, est mariée à Paul. Ils ont deux filles, Maëlis et Hilda, qui, au moment de l'histoire, ont respectivement 8 et 4 ans. Anaïs écrit des livres pour enfants et le héros de ses livres est Gribouille, le hérisson. Ils vivent dans un bel appartement avec jardin. Elle a donc tout pour être heureuse.

 

Pourtant cela ne va pas dans sa tête. Elle a besoin de quitter le foyer familial pour un temps. Est-ce parce qu'elle n'aime pas les siens? Non, au contraire. Est-ce parce qu'elle se sent coupable que sa mère, Gilda, soit morte en lui donnant la vie? Peut-être. Son père, Rémi, prend la mouche dès qu'elle veut aborder le sujet avec lui. Elle ne sait même pas où se trouve la tombe de Gilda...

 

En tout cas, ce mal-être l'empêche de trouver désormais l'inspiration pour de nouvelles aventures de Gribouille, de manger solide, d'être bien chez elle. Peu de temps après être partie, elle éprouve pourtant déjà le "besoin de retrouver [son] cocon, à l'abri du monde extérieur, à l'abri des regards". Mais il lui faut auparavant trouver un équilibre en prenant, en quelque sorte, du recul, sans rompre pour autant les liens avec les siens. Ce que son mari, Paul, ne comprend absolument pas...

 

Anaïs a trouvé une chambre chez Basile, un sexagénaire encore vert, qui la chouchoute. De son métier il est taxidermiste. Il a une fille unique, Ariane, qui n'est pas beaucoup plus jeune qu'Anaïs, puisqu'elle a 28 ans, et qui ne voit pas d'un bon oeil l'installation chez son père d'une charmante colocataire qui pourrait être sa fille (Basile lui avait parlé d'un étudiant...). Il faut dire qu'Anaïs ne laisse pas Basile indifférent... en dépit de la différence d'âge.

 

La femme de Basile, Brigitte, qui ne voulait pas d'enfants et qu'il aimait passionnément, est morte en couches. Depuis son décès, il ne s'est jamais remis avec quelqu'un. Est-ce parce qu'il se sent coupable de cette mort prématurée? Comme il faut bien que le corps exulte, il a recours, de temps en temps, aux services monnayés d'une autre Brigitte...

 

Maëlis, l'aînée des filles d'Anaïs, est encore une petite fille, mais elle aimerait bien être adulte, avoir de jolis seins, bien ronds, comme ceux de maman. Quelque chose a changé quand celle-ci est partie. Maëlis a été obligée de mûrir: "J'ai réalisé que sa présence n'était pas une évidence. Qu'elle était elle, et que j'étais moi. Deux vies différentes, deux êtres humains. Elle peut vivre sans moi, je peux vivre sans elle. Nous ne sommes pas inséparables."

 

A huit ans, elle a déjà un amoureux, Eudes, avec lequel elle s'entend vraiment bien: "Mes copines de classe disent que les garçons sont bêtes. Peut-être. Mais pas Eudes. Il est si gentil, jamais il ne tire les cheveux. On dirait une fille. Sans les inconvénients. Car moi, les filles, je les trouve souvent un peu vachardes." Bien jeunette encore, son corps connaît de premiers émois, qu'elle ne sait pas identifier vraiment et qu'elle cherche à s'expliquer...

 

Maëlis aime ses deux parents, mais elle trouve que papa ne sait pas s'y prendre avec maman: "Elle n'a pas besoin qu'on la juge, ou l'accuse (elle fait ça très bien toute seule), elle a besoin qu'on la comprenne, qu'on lui pardonne et qu'on l'aime. Je la connais ma petite maman, je la connais comme si je l'avais faite."

 

A la fin de ce roman, le lecteur apprend, par la voix de Basile, qui s'est entretenu avec la grand-mère d'Anaïs, quel secret de famille a été caché à cette dernière, secret qui explique pourquoi Rémi, le père d'Anaïs, se met en colère et se ferme comme une huître quand on lui parle de sa femme Gilda. Un quatrième personnage raconte alors, dans le détail, ce secret bien gardé jusque-là...

 

Anne-Frédérique Rochat sait se mettre aisément à la place de ses différents narrateurs, qui, tour à tour, sont Anaïs, Maëlis, Basile et ce quatrième personnage, qui donne le fin mot de l'énigme, avant qu'Anaïs n'ait le mot de la fin. Plusieurs générations peuvent ainsi s'exprimer sur ce qui les relie, tout en faisant connaître leurs préoccupations existentielles.

 

Comme dans la vraie vie, l'auteur montre, dans un style plein d'agrément et de fluidité, qui s'exerce donc dans plusieurs registres, que les choses de la vie ne sont décidément jamais simples, qu'il faut s'en faire une raison et qu'après tout, même si c'est parfois douloureux, cela lui donne tout son intérêt.

 

Francis Richard

 

A l'abri des regards, Anne-Frédérique Rochat, 320 pages, Editions Luce Wilquin, sortie en librairie le 22 août 2014.

 

Romans précédents, publiés chez le même éditeur:

 

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

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2 août 2014 6 02 /08 /août /2014 22:55
"Swiss I.D" de Richard Liardet

Le titre du livre de Richard Liardet, Swiss I.D (pour, je suppose, Swiss Identity Documents), confirme qu'il s'agit bien d'une autobiographie d'un Suisse, comme l'"hauteur" le déclare dans sa préface.

 

Cette préface se termine par un avertissement:

 

"Je rappelle [...] (au besoin) que cette histoire ne fait aucunement l'apologie de la drogue et qu'elle ne peut être bonne que consommée avec modération (la drogue, pas Swiss I.D)."

 

Eh bien j'ai suivi le conseil implicite: j'ai bu ce livre cul sec, je veux dire que je l'ai lu d'une traite...

 

Pourquoi cet engouement? Parce que ce témoignage sur l'empoisonnement d'une personne par les drogues n'est pas, comme le dit Eric Vieljeux, cité en quatrième de couverture, un énième "testament de junkie repenti".

 

Swiss I.D est l'histoire d'une grosse tranche de vie, de dix-sept à trente-six ans, dans laquelle "tous les ingrédients pour faire un bon roman [...] sont réunis" et qui est jalonnée de "relations amoureuses qui passent" et d'"amis qui trépassent".

 

Tout incompétent que le lecteur puisse être en matière de drogues, il n'a aucun mal à être convaincu de l'authenticité du récit, de par les descriptions des différentes modalités de prises de drogues expérimentées par l'auteur et, surtout, de par leurs effets sur lui, qui ne peuvent qu'avoir été réellement ressentis.

 

En 1989, en première année de l'Ecole des arts décoratifs de Genève, qu'il intègre à dix-sept ans, Richard découvre qu'"il existe une quantité faramineuse de drogues diverses, aux effets variés, de synthèse ou gracieusement offertes par dame nature, autrement nommée DIEU", en compagnie d'une joyeuse bande d'étudiants comme lui.

 

Pendant les années qui suivent, Richard participe au Paléo Festival de Nyon de 1989, fréquente dès 1990 le squat des Eaux-Vives à Genève, se rend en 1991 à Paris avec Barbara, son "amour platonique", pour assister à l'enterrement de Serge Gainsbourg...

 

Ce n'est qu'en troisième et dernière année d'école que lui et ses amis envisagent d'acheter de l'héro qui manquait à leur arc et qu'ils expérimentent au bout d'une soirée bien arrosée, après avoir fumé quelques pétards... Puis ils passent leurs vacances à Ibiza, qui, sans drogue, ne serait pas Ibiza...

 

Embauché à la rentrée chez le traiteur de l'hôtel Richemont, Richard s'installe avec des amis dans un immeuble vide, rue de la Filature, à Carouge, une HLI (habitation à loyer inexistant...). Le sous-sol est aménagé en cage à sons, où il fait ses premières armes de DJ...

 

Avec son ami Fabrice, Richard a conclu un pacte: ils ne consommeront jamais de l'héroïne l'un sans l'autre. Mais Fabrice ne le respecte pas et ils s'éloignent l'un de l'autre.

 

Richard a un nouveau travail, coursier chez DHL. Il fait la connaissance de Nat, qui est assistante de direction dans une fiduciaire. Tous deux forment un beau couple. Sous l'influence de Richard, Nat, jusque-là habillée classique, finit par changer de garde-robe et par opter pour une vie alternative...

 

Fabrice revient, s'installe au squat de la Filature (qui pour la première fois accepte un tox dans ses murs) et respecte à nouveau, tant bien que mal, le pacte. Mais un jour, ce qui devait arriver arrive, Fabrice meurt d'une overdose.

 

Les policiers ont tout retourné dans la chambre de Fabrice. Ils n'ont pas vu ou pas voulu voir qu'il avait laissé sous le drap de son lit un sachet d'héro à moitié plein. Richard le découvre et a cette idée étrange de "vouloir finir la drogue assassine":

 

"Certains auraient maudit toute la chaîne des narcotiques, moi je n'en voulais pas à cette poudre. Au contraire, elle me rapprocherait de Fabrice, une dernière fois mon complice."

 

En rentrant d'une tournée, Richard tombe de haut quand Nat lui annonce qu'elle rompt avec lui parce qu'il ne lui apporte plus rien. Son premier réflexe est alors de "se défoncer pour tenter d'oublier [...] sa nullité": après la mort de Fabrice, la trahison de Nat a achevé de tuer sa naïveté.

 

Richard met alors le doigt dans un engrenage, dont il ne sortira que quelques amours et amitiés défuntes plus tard... non sans avoir chuté à plusieurs reprises.

 

En connaisseur, Richard écrit:

 

"Gober ecstas et acides, fumer du hasch ou de l'herbe, reste anodin tant que c'est bien maîtrisé et pris dans de bonnes conditions."

 

Il n'en est pas de même des drogues dites dures:

 

"Prendre des drogues dures est une approche camouflée du suicide. On le sait dès le départ."

 

Il décrit l'état de dépendance physique à laquelle conduit l'héro et qui se traduit par une consommation toujours plus grande pour conserver les mêmes sensations:

 

"On commence rarement en se shootant. La toxicomanie est une immersion lente dans un magma glauque. On injecte parce qu'il le faut, pour le flash, au-delà de l'effet inhérent à l'héro, c'est le flash lui-même, c'est la montée en bloc de l'effet qui est recherché. Plus tard c'est même la gestuelle qui est source de manque, certains tox s'injectent même de l'eau."

 

L'histoire finit bien. On s'en doute. Sinon, il n'y aurait pas d'histoire, ou plutôt pas d'auteur pour la raconter, et confesser:

 

"A trente ans, après avoir brûlé la chandelle par les deux bouts durant presque huit ans, avoir volé oeufs et boeufs, côtoyé l'immonde désespoir humain, fumé comme un condamné, j'étais usé, sur les rotules."

 

Comment a-t-il réussi à se "poser sur le tarmac tiède de la normalité"?

 

"De la vie et de ses excès j'avais plus qu'abuser. Je ne regrettais rien de mon parcours, si ce n'est le mal que je faisais aux gens qui tenaient à moi. On peut se laisser mourir seul, mais on ne doit pas faire endurer cela à quiconque. J'avais la chance d'avoir famille et amis, c'est pour eux que je devais le faire; quitter ce monde immonde."

 

C'est ainsi que Richard Liardet a quitté Genève, gare, héro, pour Paris, où il lui a fallu quelques années encore pour tourner définitivement la page de cette tranche de vie, qu'il raconte sans dissimuler ses faiblesses et ses responsabilités, avec beaucoup d'autodérision...

 

Francis Richard

 

Swiss I.D, Richard Liardet, 254 pages, Editions Baudelaire

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23 juillet 2014 3 23 /07 /juillet /2014 08:00
"L'horreur fiscale" de Sylvie Hattemer et Irène Inchauspé

Pourquoi l'horreur fiscale? Parce que la véritable rafle fiscale à laquelle les Français sont soumis depuis deux-trois ans - 84 impôts nouveaux, générant 60 milliards d'euros de recettes supplémentaires - ne sert à rien, ni à boucher les trous publics, ni à stopper la dette publique, encore moins à la réduire. Les Français ont donc raison d'être en colère et ils sont de plus en plus nombreux à voter avec leurs pieds.

 

Les auteurs rappellent qu'en vertu de l'article 14 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 "les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée".

 

En fait le consentement à l'impôt a toujours été tacite en France. A-t-on jamais directement demandé aux citoyens leur avis sur le sujet? Peuvent-ils seulement compter sur leurs représentants pour se faire entendre et les défendre, puisque ce n'est pas leur intérêt?

 

"Le pacte social doit être solide pour que les citoyens acceptent de payer l'impôt." remarquent les auteurs, sans préciser qui, parmi les dits citoyens, a jamais signé ce pacte...

 

Quoi qu'il en soit, ne serait-ce que depuis 1789 jusqu'à nos jours, l'Histoire montre que "la créativité fiscale est depuis fort longtemps une spécialité française" et qu'une fois un impôt adopté, il souffre de nombreuses exceptions, ce qui le rend opaque... Il existe ainsi aujourd'hui 460 dispositions fiscales "dérogatoires", les fameuses "niches"...

 

Cette créativité exceptionnelle française se traduit dans les chiffres. La France est numéro 1 pour les prélèvements obligatoires: 45% du PIB en 2012 et 46,3% probables en 2013...

 

Cette créativité est débordante et furtive. Quatre exemples récents le prouvent:

- la cotisation employeur des complémentaires de santé a été rajoutée subrepticement au salaire imposable de l'employé, au moment même où avoir une complémentaire santé est devenu obligatoire,

- l'exonération d'impôt sur le revenu des majorations de retraite ou de pension pour charges de famille a été supprimée en douce,

- le plafond du quotient familial a été une nouvelle fois abaissé (à ce train-là, il n'en restera bientôt plus rien),

- les taux de TVA ont été augmentés...

 

La TVA et la CSG, toutes deux inventions françaises, sont les deux impôts furtifs qui rapportent le plus: "Silence on tond!", disent les auteurs. Car leurs augmentations sont discrètes et efficaces.

 

(La CSG est tellement discrète que tout en étant un impôt, elle ne figure pas dans les recettes de l'Etat, et pour cause: elle est versée à l'URSSAF, l'organisme de recouvrement de la sécurité sociale...)

 

Si les citoyens sont accablés d'impôts, les entreprises ne sont pas de reste avec les 153 taxes qui les frappent et les tuent...

 

L'impôt de solidarité sur la fortune, ISF, et les droits de transmission, sont un autre moyen fiscal de tuer les entreprises familiales, pas toujours lentement, mais en tout cas sûrement, en s'en prenant à leurs dirigeants, à leurs actionnaires et à leurs héritiers...

 

Les auteurs révèlent que, pas de chance pour les Français, François Hollande est le roi des gabelous:

 

"Cet ancien professeur d'économie est un fanatique des questions fiscales depuis qu'il est tout petit ou presque."...

 

Et comme il n'aime pas les riches, il a, par exemple, fait surtaxer l'ISF. Comme, pour la première fois depuis vingt-cinq ans, cet impôt n'était plus plafonné, le résultat a été à la hauteur des espérances de les ruiner nourries par le Président français:

 

"En 2012, 8 000 foyers fiscaux ont payé plus de 100% de leurs revenus en impôts, 9 910 ont été imposés à plus de 85%, et 11 960 à plus de 75%..."

 

Cette créativité, qui est celle, entre autres, des 6 000 fonctionnaires de Bercy, cette bâtisse de verre qui abrite sept ministères, se traduit par une production de lois et de textes qui n'a pas d'équivalent ailleurs:

 

"Le Code général des impôts compte plus de 4 000 articles. Connaître la règle applicable à un cas particulier suppose en outre de se référer aux 40 000 pages de circulaires et instructions fiscales diverses."

 

Cette prolifération de réglementations est évidemment pain béni pour les 5 000 vérificateurs qui multiplient, comme à plaisir (sadique?), les contrôles fiscaux dans les entreprises de l'hexagone. Et cette hyperactivité vérificatrice rapporte gros:

 

"En 2012, les contrôles fiscaux ont rapporté à l'Etat 18 milliards d'impôts, soit 21% de plus qu'en 2011!"

 

Les chefs d'entreprise se plaignent de cette croissance folle des contrôles fiscaux, comme ils se plaignent à juste titre de l'incertitude de l'environnement fiscal, qui les empêche de programmer investissements et projets de développement à moyen et à long terme.

 

L'administration centrale n'est pas la seule à dépenser sans compter. Les collectivités locales itou. Certes l'Etat leur a transféré certaines des dépenses sociales qui lui incombaient jusque-là, tel que le financement du RSA, l'aide sociale à l'enfance ou l'aide aux personnes handicapées sans en transférer toutes les ressources correspondantes. Mais les dites collectivités locales n'ont pas cherché pour autant à diminuer leurs dépenses de personnel, au contraire:

 

"Le mille-feuille [territorial] se porte bien. Il est même crémeux à souhait: les "produits fiscaux locaux" ont ainsi augmenté de 170% entre 1982 et 2012 (en euros constants), alors que la population n'augmentait que de 20%. Sur les seules dix dernières années la hausse a été de 40%, alors que le PIB ne progressait que de 10,6%."

 

L'endettement dudit mille-feuille s'en est suivi:

 

"L'alerte endettement a déjà viré au rouge vif, puisqu'il s'élève à 154 milliards d'euros, soit 10% de la dette publique globale."...

 

Cette horreur fiscale généralisée provoque non seulement la colère de ceux qui restent ou leur renoncement à se battre, mais elle justifie pleinement la décision de ceux qui partent et qui ont quelques biens à sauver du désastre:

 

"Chaque durcissement de la fiscalité française sur le patrimoine a entraîné sa vague d'exilés."

 

La chasse aux "mauvais Français" - ceux qui partent - a été ouverte, mais, l'arsenal répressif renforcé contre eux (notamment l'exit tax), n'a pas dissuadé tous les plus fortunés de fuir l'enfer fiscal qu'est devenue la France pour les cieux plus cléments de la Belgique et de la Suisse.

 

Londres, avec ses 300 000 résidents français, est "devenue la sixième ville française" et porte bien son surnom de Paris-sur-Tamise et, parmi ces résidents français, il y a nombre de petits patrons:

 

"Un climat délétère pour les affaires, une fiscalité jugée confiscatoire, des lourdeurs administratives, le sentiment d'être les mal-aimés du gouvernement Hollande ont poussé les "Pigeons" à traverser la Manche."

 

Le Portugal est la destination tendance des retraités: ils y sont exonérés d'impôt sur le revenu s'ils n'ont pas été résidents pendant les cinq années précédant leur arrivée...

 

Inévitablement le travail au noir et la fraude sont souvent la contrepartie de cet "assommoir fiscal"...

 

Sylvie Hattemer et Irène Inchauspé semblent attachées à une certaine forme d'Etat-providence. Comme ce qui a été fait en matière fiscale en France n'a pas réussi à empêcher déficit et dette d'être des puits sans fond, elles ont étudié comment des pays s'en sont sortis.

 

Tous les pays qui s'en sont sortis, ou qui sont en bonne voie de l'être, ont joué sur les leviers d'augmentation des recettes et de diminution des dépenses, dans des proportions diverses. Mais, quel que soit le pays, les dépenses ont diminué davantage que les recettes n'ont augmenté. A cet égard l'exemple de la révolution suédoise est éloquent.

 

Il y a quelque vingt ans, la situation de la Suède était aussi catastrophique que celle de la France aujourd'hui. En cinq ans la Suède a recréé les conditions d'une spirale vertueuse:

- augmentation légère des impôts sur les ménages et diminution de l'impôt sur les sociétés,

- réorganisation de l'administration en 13 ministères et 300 agences, où ont été transférées de nombreuses missions de l'Etat avec obligations de résultat et d'équilibre budgétaire,

- privatisations d'un grand nombre de fonctions,

- réduction de moitié du nombre des fonctionnaires,

- réduction du mille-feuille administratif à deux échelons, communes et régions,

- privatisation de l'hôtellerie des hôpitaux,

- introduction d'une dose de capitalisation dans le système de retraite,

- déréglementation de tous les transports en commun,

etc.

 

A la fin de leur livre, les auteurs exposent quelles conditions, selon elles, sont requises pour parvenir à recréer en France une telle spirale vertueuse et elles proposent une mesure exceptionnelle pour l'amorcer, avec pour objectif de ne pas détruire le système français de prestations sociales. Mais est-ce bien raisonnable de vouloir le conserver, au lieu de chercher du côté de voies alternatives et libérales?

 

Francis Richard

 

L'horreur fiscale - Les raisons de la colère, Sylvie Hattemer et Irène Inchauspé, 288 pages, Fayard

 

Première publication sur Contrepoints

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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 22:55
"L'ami barbare" de Jean-Michel Olivier

Ce n'est pas un secret: la vie du héros du nouveau livre de Jean-Michel Olivier, Roman Dragomir, est largement inspirée de celle de Vladimir Dimitrijevic, Dimitri pour les intimes, le fondateur des éditions de L'Age d'Homme.

 

Peut-être la forme romanesque permet-elle à l'auteur de rendre plus libre et meilleur son hommage à ce Barbare, venu de l'Est. Les autres Barbares venant du Sud, c'est bien connu.

 

Mais que cette histoire soit largement inspirée de la vie d'un homme que l'auteur a bien connu ne veut pas dire qu'elle ne soit pas imaginaire sous sa plume de romancier, comme toute vie d'ailleurs, de toute façon:

 

"Toute vie est imaginaire, Roman, et la tienne encore plus que les autres puisque tu n'écris pas et que tu comptes sur les autres pour écrire ta vie !"

 

Roman, L'ami barbare, vient de mourir. Des témoins de sa vie défilent devant son cercueil: Milan Dragomir, Johanna Holzmann, Georges Halter, Christophe Morel, une femme voilée, Pierre Michel et Véronique Donnadieu. Et Roman, qui a toujours pensé que la mort n'existait pas, se livre à des réflexions personnelles au passage de chacun d'eux, qui ne se privent pas de lui faire part des leurs, comme en retour.

 

Milan, le frère de Roman, évoque leur enfance et leur adolescence dissipées dans la Belgrade de l'ex-Yougoslavie, pendant la Seconde Guerre mondiale et dans l'immédiate après-guerre. Roman vivait déjà parmi ses livres et ses images, en dehors de la vie réelle...

 

Un jour, ne supportant pas le régime communiste, surtout après l'incendie de la librairie qu'il fréquente et l'arrestation de la libraire, Natalia Kostelic, il part, ce que Milan ne lui a jamais pardonné. Pourtant, "Partir, ce n'est pas oublier. Au contraire." lui a dit Roman.

 

C'est à Trieste, un peu plus tard, que Roman fait la connaissance de Johanna Holzmann, juive rousse, dans une librairie, La Paolina, où elle travaille. Johanna et Roman très vite s'aiment. Mais Johanna sait dès le début de leur histoire que le temps leur est compté et qu'il s'en ira, "parce qu'aucun femme, ni aucun homme ne peut [l'] arrêter":

 

"Pour être soi, il faut partir. Pour être libre, il faut couper ses racines.

La seule terre qui compte, c'est la terre promise de l'exil..."

 

Il part pour la Suisse. En 1954, dans le stade du Wankdorf, à Berne, Georges Halter et lui sont dans le public qui assiste à un match de football entre la Hongrie et l'Allemagne. Ils se revoient "par hasard" à Lausanne, puis à Granges. Tous deux finissent par jouer dans la même équipe de football locale, qui est cosmopolite et multilingue:

 

"Pour jouer pas de besoin de langage. Le foot abolit les frontières. On se comprend avec les pieds. Sans ouvrir la bouche."

 

Un accident, lors d'un match, met fin à sa carrière prometteuse de footballeur...

 

Christophe Morel et Roman Dragomir se rencontrent à Paris, dans une librairie - quelle surprise! - où travaille le premier, qui est aussi écrivain. Avec l'aide de Christophe, à partir de 1966, Roman va bâtir une maison dont les pierres sont des livres, la Maison (4'000 livres publiés en 35 ans), et se faire notamment "l'éditeur inconscient qui veut abattre le rideau de fer", en publiant les dissidents.

 

La femme voilée a rencontré Roman dans la librairie que ce dernier a ouverte à Moscou. Ils se sont revus plusieurs fois à des années d'intervalles. Roman est en effet toujours en mouvement - toujours "en vadrouille, sans port d'attache, sans domicile fixe", dit de lui Christophe Morel:

 

"Car s'arrêter, c'est mourir!"

 

Et elle l'accompagne dans ses équipées en camionnette sur les petites routes de France...

 

Quand sa terre natale est à feu et à sang, il rêve de partir là-bas. Finalement il s'y rend et découvre une réalité qui détruit ses rêves... En rentrant par la route du Grand Saint-Bernard il a un accident.

 

Dans une clinique du Lavaux où il suit une rééducation de son corps fracassé, sur la terrasse, il adresse la parole à son voisin de chambre, Pierre Michel, en convalescence après une opération de l'oeil, qui lui a miraculeusement redonné la vue:

 

"Il faut croire aux miracles! Même la main du chirurgien le plus habile est guidée par une force qui le dépasse."

 

C'est le début d'une amitié. Elle commence au moment où, suite à ses positions pendant la guerre des Balkans, "les compagnons fidèles, les amis écrivains, les gens qui [lui] faisaient confiance [le] quittent les uns après les autres".

 

Pierre Michel sait qu'ils se trompent sur son compte:

 

"Tu aimes les livres et les écrivains. Les écrivains  du monde entier. Comme c'est bizarre! Tu ne serais donc pas raciste, nationaliste, fanatique de la Grande Serbie?"

 

Il aime tellement les livres qu'il ne prend jamais de repos et, comme il n'arrive pas à dormir, il lit des manuscrits jusqu'aux premières heures de l'aube:

 

"Le repos, c'est la mort." a-t-il cent fois répété à Christophe Morel.

 

Maintenant il repose. Il est mort à la suite d'un énième accident, fatal celui-là, provoqué involontairement par Véronique Donnadieu à qui il a murmuré, en expirant, ces deux mots mystérieux:

 

"On continue."

 

Depuis son cercueil Roman Dragomir donne ce conseil à Pierre Michel:

 

"Même dans la fournaise, tu portes cette longue écharpe rouge qui est ta marque de fabrique! Pourtant, il ne suffit pas de porter une écharpe rouge pour être un écrivain, tu le sais bien, Pierre: il faut écrire des livres. Et de bons livres..."

 

Je ne sais si Dimitri a donné un jour ce conseil à Jean-Michel, mais ce livre prouve qu'il l'a suivi... à la lettre.

 

Comme dit Johanna:

 

"On n'est jamais seul quand on lit un bon livre."

 

Aussi, une fois commencé, n'est-il pas possible de se priver en cours de route de la compagnie de ce livre... Il est l'illustration même d'une pensée prêtée à Roman, dont l'histoire (comme celle de Dimitri), est un véritable roman, et rapportée par Christophe Morel:

 

"Le vrai sujet du livre, c'est le style. Et le contraire est vrai aussi: le style d'un livre est d'abord son sujet."

 

L'un et l'autre, le sujet et le style de ce livre, sont excellents...

 

Francis Richard

 

L'ami barbare, Jean-Michel Olivier, 304 pages, Editions de Fallois / L'Age d'Homme (sortie en librairie: le 19 août 2014)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Après l'orgie de Jean-Michel Olivier est disponible dans Le livre de poche depuis le 2 juillet 2014.

"L'ami barbare" de Jean-Michel Olivier
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15 juillet 2014 2 15 /07 /juillet /2014 22:30
"42 voyages extraordinaires et solidaires dans le monde" d'Isabelle Alexandrine Bourgeois

Il y a plusieurs formes de tourismes sur la planète Terre. Le guide d'Isabelle Alexandrine Bourgeois n'est en tout cas pas destiné aux adeptes du tourisme de masse ou des voyages organisés - les prix s'en ressentent, même s'il y a un large éventail de tarifs. Il s'adresse à ceux "qui ont l'élan de servir de belles causes tout en se faisant immensément plaisir", et qui connaîtront donc immanquablement des temps forts.

 

L'auteur a regroupé ses 42 voyages extraordinaires et solidaires dans le monde en quatre thèmes: les hommes, l'environnement, les animaux, l'insolite. Il y en a donc pour toutes les sensibilités et la lecture du guide, illustré de très belles photos et de très belles citations, ne peut qu'enchanter le lecteur:

 

"Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même."

Joseph Kessel 

 

Comme j'ai fait mienne la sentence de Térence: "Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger.", je me réjouis qu'elle soit citée dans ce guide, que plus de la moitié de ces voyages - dix-neuf sur quarante-deux - relèvent du premier thème et qu'ils aient pour destinations des pays dans lesquels il est possible d'apporter de l'aide concrète à des êtres humains en situation souvent précaire sans passer par des circuits étatiques.

 

Les voyages du premier thème s'adressent donc à ceux qui ont l'âme altruiste et qui veulent être solidaires non pas en demandant aux autres de bourse délier à leur place mais en le faisant eux-mêmes de leur plein gré - une part du prix versé au voyagiste est affectée au financement de projets précis - et en mettant la main à la tâche dans les lieux d'accueil, qui se trouvent sur les quatre continents américain, européen, africain et asiatique.

 

Les mots de responsable, d'équitable - je ne suis pas convaincu que le seul commerce éponyme se fasse directement, sans intermédiaire, avec le producteur -, de volontaire trouveront un écho chez eux. Mais les mots qui leur parleront peut-être le plus seront ceux de rencontre - "Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m'enrichit" disait Antoine de Saint-Exupéry -, d'échange - ils offriront et ils recevront - et de respect des autres, en adoptant ce que l'auteur appelle une "positive attitude".

 

Les onze destinations du deuxième thème se situent pour moitié en France et en Suisse: il n'est pas besoin de voyager loin pour se sensibiliser ou être sensible à l'environnement... Dans le Nord vaudois, une particularité a attiré mon attention parce qu'elle correspond à la philosophie de l'homme qui est mienne, c'est-à-dire faire confiance à l'homme a priori: la vente de produits de terroir s'y fait en libre-service, "sans encaissement de main à main ni caméra de surveillance"...

 

Les cinq voyages du troisième thème intéresseront ceux qui souhaitent sauvegarder ou protéger des espèces d'animaux en voie de disparition ou menacées: gibbon Hoolok en Inde, tortues vertes aux Comores, baleines et dauphins en Méditerranée ou en Mer Rouge, éléphanteaux orphelins au Kenya.

 

Les amateurs d'insolite ont six propositions de voyages à leur disposition dans ce guide, que je laisse le soin au lecteur de découvrir, en ne lui en donnant que des mots-clés: écovillage, sans-abri, mafia, revenants, aide humanitaire à cheval, raffinement nippon.

 

Le 42ème et dernier voyage consiste à accompagner le pianiste Marc Vella et son piano à queue dans une des pérégrinations de sa Caravane Amoureuse: ce printemps, il s'est rendu pendant deux semaines en Tunisie, où, comme les autres fois, il a mis en avant "le coeur de l'homme, patrimoine de l'humanité".

 

Parmi les très belles citations de ce guide singulier, je terminerai par celle de Michel Déon, qui me parle, parce que je l'ai mise en application à chacun de mes voyages:

 

"Pour bien aimer un pays il faut le manger, le boire et l'entendre chanter."

 

Francis Richard

 

42 voyages extraordinaires et solidaires dans le monde, Isabelle Alexandrine Bourgeois, 320 pages, Editions Favre

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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 08:00
"Comment j'ai vengé ma ville" de Philippe Lamon

De nos jours, il est de bon ton de dénigrer la compétition, la concurrence. Il ne faut pas qu'une tête dépasse les autres. Il faut uniformiser. Il ne faut pas se distinguer pour ne pas faire de tort aux autres. Il ne faut plus noter les enfants à l'école etc. Où l'obsession égalitaire ne va-t-elle pas se nicher?

 

Dans le même temps, et contradictoirement, tout est occasion de classement et il n'est question que de tops (en bon français), tops 10 ou 100: top des PIB des pays, top des ventes de livres, top des équipes de foot ou de rugby, top des joueurs de tennis, top des artistes, top des hommes politiques, top des managers, top des occurrences dans Google, top des blogs...

 

C'est pourquoi, quand sa ville d'origine est classée, depuis cinq ans consécutifs, au dernier rang des villes suisses de plus de 10'000 habitants (par des Zurichois), Benjamin Mercey est interpellé au niveau de son vécu personnel. Et dans Comment j'ai vengé ma ville, Philippe Lamon raconte justement comment il va s'y prendre pour que sa bonne ville de La Rotte n'occupe plus cette fichue dernière place.

 

Lui-même n'est pas un exemple de réussite. Il a abandonné ses études pour écrire un roman. Puis, il a arrêté son roman. Maintenant, il végète dans son job de correcteur au quotidien 30 secondes. Bref, c'est un loser, qui aurait l'embarras du choix s'il voulait faire ressortir les échecs les plus significatifs de sa vie.

 

Sa seule réussite, c'est sa copine, Johanna, une hollandaise, grande, belle, brillante, dont la libido est stimulée par les succès de Roger Federer et ne l'est plus du tout quand le numéro un mondial de tennis essuie un échec... Mais Ben sait que, de toute façon, il ne boxe pas dans la même catégorie que Johanna. Et l'imposture de leur relation improbable ne peut que faire long feu...

 

Pierre, le frère de Ben, préside aux destinées de La Rotte Tourisme et se fait donc du souci. Il est sur la pente savonneuse avec cette dernière place au classement de la ville. Ben, avec l'aide de son colocataire  Dédé, pour Georges-André Chappuis, décide de l'aider à redresser l'image de La Rotte, ce trou du cul du Pays de Vaud, situé à une quarantaine de minutes de route de Lausanne, "enfin, avec une voiture normale"...

 

En vengeant sa ville, Ben espère bien ne plus trouver dans le triste sort de celle-ci une piètre excuse au sien. Si La Rotte gagne ne serait-ce qu'une petite place au classement, il prouvera une bonne fois pour toutes qu'il n'est pas cet éternel adolescent immature que  son frère aîné considère de haut et qui a déçu sa copine.

 

Tour à tour, Ben et Dédé vont donc créer un événement extraordinaire susceptible de faire parler de La Rotte, organiser une soirée gloubi-boulga dans les anciens abattoirs de la ville, faire battre par les habitants de La Rotte et des villes environnantes un record qui sera inscrit dans le Guiness Book, tenter de faire rétrograder une ville située une place au-dessus. Cela sera-t-il suffisant pour que La Rotte ne finisse pas bonne dernière comme l'année précédente?

 

L'épilogue inattendu est le dernier trait d'humour, quelquefois noir, de ce récit désopilant, parfois burlesque, souvent satirique, qui en est truffé. Car le livre de Philippe Lamon fait beaucoup rire le lecteur. Il lui apporte beaucoup de soleil, surtout quand il le lit par temps maussade, accompagné de fortes intempéries.

 

Un des passe-temps de Ben est la lecture. Que lit-il? Schopenhauer et Cioran. Après avoir imaginé un dialogue entre ces deux joyeux drilles, à coup de citations, il conclut:

 

"A côté de ces lascars, même dans mes mauvais jours je fais figure de joyeux luron."

 

Philippe Lamon était-il dans des bons ou dans des mauvais jours quand il a écrit ce roman? Je ne sais, mais je sais après l'avoir lu avec bonheur que c'est un joyeux luron.

 

Francis Richard

 

Comment j'ai vengé ma ville, Philippe Lamon, 206 pages, Faim de siècle et Cousu mouche

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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 16:40
"L'innovation destructrice" de Luc Ferry

Le dernier livre de Luc Ferry est l'illustration de ce qu'est un pur sophisme.

 

En effet, dans L'innovation destructrice, le philosophe, et ancien ministre, part d'un constat juste et aboutit par un raisonnement qui peut être séduisant, mais qui est biaisé, à des conclusions fausses.

 

Luc Ferry constate en effet que, du fait de la mondialisation, l'innovation est vitale pour les économies et que la France en soustrait les moyens financiers à ses entreprises et que, de toute façon, les Français en ont peur. Pourquoi les Français ont-ils peur de l'innovation? Parce que, du moins dans un premier temps, toute innovation peut créer du chômage, des inégalités - ce qui n'a pourtant pas d'importance en soi du moment que la pauvreté recule -, et, même, de la décroissance.

 

Il constate que, du fait de la mondialisation, les relances keynésiennes par la consommation sont inopérantes et que les Français sont condamnés à innover sans fin, bref que Schumpeter et sa destruction créatrice ont raison contre Keynes et ses relances.

 

A partir de là Luc Ferry introduit dans sa démonstration deux éléments qui répondent à une logique perpétuelle. Il y aurait, selon lui, désormais, innovation pour l'innovation et, par conséquent, rupture incessante avec toutes les formes d'héritage, de patrimoine et de tradition. C'est pourquoi il préfère l'emploi de l'expression innovation destructrice à celle schumpetérienne de destruction créatrice.

 

Le problème, toujours selon Luc Ferry serait que "nous ne savons ni quel monde nous construisons, ni pourquoi nous y allons":

 

"Il ne s'agit plus de viser la liberté et le bonheur, de travailler au progrès humain [...], mais tout simplement de survivre, de se battre et de "gagner" dans un monde de compétition devenu féroce"

 

Cette logique perpétuelle serait le propre du capitalisme chimiquement pur, amoral, dénué de sens.

 

Comme exemple, Luc Ferry donne celui-ci:

 

"Qui peut croire sérieusement qu'on sera plus libre et plus heureux parce qu'on disposera d'une nouvelle version de son smartphone dans six mois? Personne, mais nous l'achèterons tous [sauf moi]. Tel est le monde dans lequel nous sommes entrés."

 

L'innovation destructrice (et son corollaire, la rupture incessante) ne serait pas le propre de l'économie. Elle s'étendrait à tout, notamment aux moeurs, à l'art moderne, dont Luc Ferry dit pis que pendre et qui aurait adopté cette logique perpétuelle, aux dépens du bon, du vrai, du beau.

 

Pour pouvoir redonner vie aux politiques nationales, c'est-à-dire, sous-entendu, redonner leurs chances aux relances keynésiennes, toujours selon Luc Ferry, il faudrait faire en sorte que la mondialisation n'ait plus de prise et, pour cela, il  faudrait faire un détour par l'Europe pour retrouver des marges de manoeuvres.

 

Le problème majeur de la démonstration de Luc Ferry est que les politiques nationales qu'il appelle de ses voeux ne marchent pas, mondialisation ou pas. En effet elles ne font que se traduire par la spoliation de certains au profit d'autres sans jamais créer la moindre richesse.

 

L'autre problème est que l'innovation pour l'innovation n'existe pas en réalité. Une innovation n'a de succès que si elle répond à un besoin. Prenons l'exemple du smartphone. Le smartphone que d'aucuns changeront à chaque évolution leur apportera de nouveaux degrés de liberté, qui diffèreront d'une personne à l'autre, parce que tous ceux qui le changeront, c'est-à-dire certains mais pas tous, n'en feront pas le même usage.

 

En réalité, une innovation n'est pas obligatoirement adoptée par tous ceux auxquels elle s'adresse, au grand dam d'ailleurs des innovateurs. La sélection entre les innovations s'opère avec le temps et c'est le consommateur qui décide en dernier ressort, parfois de manière inattendue. L'innovateur qui échoue apprend alors davantage que s'il avait eu du succès avec son innovation.

 

Prenons l'exemple des vidéos. En 2012, les ventes de DVD baissent. Celles de Blue Ray augmentent, mais elles restent très loin derrière et ne compensent pas la baisse des DVD. Celles des VoD (vidéos à la demande) augmentent considérablement. Mais l'ensemble de la vidéo, physique ou numérique, baisse tout de même par rapport à 2011.

 

Qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie peut-être que les téléchargements pirates augmentent, mais peut-être, plus vraisemblablement, que les consommateurs n'ont plus le temps de regarder de films sur ces supports et qu'ils préfèrent passer leur temps autrement, en allant sur Internet, en faisant des jeux vidéo, en regardant une des nombreuses chaînes télé, et, pourquoi pas, en retrouvant les joies de la lecture...

 

Mondialisation ou pas, on innove depuis la nuit des temps parce que les hommes ont une intelligence différente de celle des autres êtres vivants et qu'ils la développent dans la mesure où ils sont libres de le faire. Ce faisant ils créent des richesses et de la prospérité.

 

Il ne faut pas demander au capitalisme d'autre sens que celui de donner à chacun les moyens d'exercer sa liberté et d'échanger une de ses créations, quelle qu'elle soit, contre  une autre. C'est à chacun de donner un sens à sa vie et ce n'est certainement pas aux politiques nationales de le faire à sa place. Il en va de sa dignité d'être humain.

 

Francis Richard

 

L'innovation destructrice, Luc Ferry, 140 pages, Plon

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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