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23 novembre 2014 7 23 /11 /novembre /2014 19:15
"Je sais juste que mon père a de grosses mains - Le rire des moutons - Mon voyage en Italie", trilogie de Francesco Micieli

En 1986, sous la plume de Francesco Micieli, paraissait Ich weiss nur, dass mein Vater grosse Hände hat, puis, en 1989, Das Lachen der Schafe, enfin, en 1996, Meine italienische Reise. Il s'agissait de trois courts récits, formant une trilogie, qui furent rassemblés et publiés en un seul volume en 1998.

 

L'an passé, cette trilogie, a été traduite en français, par Christian Viredaz.

 

Chacun de ces livres peut se lire indépendamment des autres, mais ils prennent une tout autre dimension quand ils sont lus d'une traite, l'un après l'autre, dans l'ordre où ils ont paru, parce qu'ils prennent une cohérence qu'isolés ils n'ont pas, sous leurs apparentes incohérences.

 

Francesco Micieli, né en 1956, vit en Suisse alémanique depuis ses neuf ans. Il est originaire d'un village de Calabre, Santa Sofia d'Epiro. Dans ce village, il y a quelque cinq siècles, fuyant les Ottomans, s'est intallée une communauté albanaise, les Arbëresch, à laquelle appartient sa famille.

 

Bien sûr, le lecteur pourrait s'abstenir de savoir tout cela avant de lire les trois récits de cette trilogie, mais il le saura de toute façon en les lisant. L'important n'est pas là. Il se trouve dans la manière de raconter les faits et dans les ressentis des personnes racontées.

 

Dans Ich weiss nur, dass mein Vater grosse Hände hat, en français Je sais juste que mon père a de grosses mains, Francesco Micieli donne la parole à l'enfant qu'il a été, sous forme d'un journal sans date, écrit dans une prose poétique - ce qui ne veut pas dire rêvée, ni édulcorée -, chaque page comprenant un nombre de lignes de texte inégal, terminées par des blancs.

 

Ce récit commence par sa naissance. C'est un garçon: "Bien, très bien... un garçon... seuls les garçons sont bons à quelque chose." Il a bien une soeur. Elle est malade, mais le docteur ne veut pas venir:

 

"Il ne veut pas venir, parce qu'il fait nuit

et que les filles ne servent à rien."

 

Son père travaille à l'étranger, en Suisse, derrière les grandes montagnes, comme beaucoup d'Italiens, et, parmi eux, un certain nombre d'Arbëresch. Il travaille dans une fabrique. Il envoie de l'argent à sa mère. Francesco ne le connaît pas:

 

"Je sais juste qu'il a de grosses mains

et une moustache.

Et quand il vient,

il apporte pour moi du chocolat

et pour ma mère une robe.

Alors je dis

merci, père."

 

La religion est omniprésente dans le village avec ses morts, ses saints, sa liturgie grecque. Francesco est enfant et se pose des questions d'enfant: "pourquoi les saints ont besoin de tellement d'argent"? pourquoi Dieu, qui donne à manger aux oiseaux, ne donne-t-il rien à sa mère? Comme il a appris à prier en italien, il se demande "si Dieu sait l'albanais".

 

Sa mère s'en va à son tour, rejoindre son père, en Suisse. Elle a peur qu'il ne se cherche une autre femme, "parce que les hommes ne peuvent pas rester sans femme quand il fait froid". Alors il vit avec ses grands-parents. Lui, ne partira pas à l'étranger, parce qu'il aime Angela et veut lui faire un enfant. Ce qui est impossible pour un enfant, lui a dit sa grand-mère:

 

"Je trouve que c'est mieux, si un enfant

fait un enfant."

 

Enfant, il s'étonne, comme un enfant, que ses parents soient partis travailler à l'étranger, sa grand-mère lui répond qu'il n'y a pas de travail ici. Il lui pose alors des questions d'enfant, qui, comme toutes les questions d'enfant, finissent par mettre l'adulte dans l'embarras. Pourquoi n'y a-t-il pas de travail ici? Parce que c'est un pays pauvre. Pourquoi est-ce un pays pauvre? Elle ne répond pas et lui dit d'aller jouer maintenant.

 

Un jour, ses parents rentrent au village pour les vacances. Ils vont l'emmener avec eux, lui et sa fratrie, à l'étranger. Il ne veut pas. Il est triste de devoir quitter Angela, ses grands-parents, ses amis. Mais il n'a pas le choix.

 

Dans Das Lachen der Schafe, Le rire des moutons, sa mère Caterina se raconte. Comme elle ne sait ni lire ni écrire, c'est l'écrivain qui tient la plume. Il travaille comme elle à la fabrique de fromages, en Suisse, à Lützelflüh, où elle a rejoint son homme, pour avoir à manger. Et le récit se présente sous la même forme que le précédent, avec des blancs qui comblent le fond des pages.

 

Son père à elle la cognait, sa mère lui montrait quelles plantes et quelles herbes on peut manger. Elle a épousé Tonio parce que, justement, il n'était pas comme son père, "parce qu'il savait rire, parce qu'il avait des yeux comme les saints sur les petites images à vingt lires". Son père aurait voulu lui donner un homme, mais celui-ci l'aurait battu copieusement tous les matins.

 

Tonio avait émigré avant elle. A la frontière avec la Suisse, après un long voyage à travers l'Italie, il s'était retrouvé avec beaucoup d'Italiens qui attendaient comme un troupeau de moutons pour passer la visite médicale ("seuls les gens en bonne santé pouvaient entrer à l'étranger", avait écrit, d'expérience, son fils, dans le premier récit, son journal d'enfant):

 

"Tonio aimait les moutons. Il avait longtemps été berger, c'est pourquoi il savait que les moutons peuvent rire."

 

Et les autres riaient de Tonio sur la piazza du village, depuis le jour où il avait expliqué le rire des moutons.

 

Caterina raconte des histoires et des chansons de son village, les processions, les morts, les habitants, d'une émigration l'autre ("Albanais, nous avons fui les Turcs, Italiens nous fuyons la misère") et de ce que les émigrés apportent dans leurs valises - fromage, chocolat, montres - quand ils retournent au pays pour les vacances:

 

"Notre Suisse, ce sont les cadeaux.

Quand nous rentrons, c'est la terre natale que nous mettons dans nos valises. De l'huile, du vin, du pecorino, des fruits et des saucisses calabraises."

 

Caterina raconte aussi son père et sa mère qui l'ont conçue avant le mariage et la mauvaise réputation qui en est résultée pour sa mère:

 

"Pauvre mère, qui à seize ans ne savait pas dire non. Non.

Ma mère est une putain."

 

Caterina raconte qu'elle et Tonio restent à Lützelflüh jusqu'à la retraite et qu'ils économisent pour leur retour à Santa Sofia:

 

"La terre natale nous devons la racheter. Celui qui émigre doit réussir. Le succès est mesuré au nombre d'étages."

 

Elle ne pourra jamais lire le livre qu'a écrit sur elle l'écrivain. Elle aimerait:

 

"S'endormir.

S'endormir à côté de moi sous forme de livre."

 

Dans Meine italienische Reise, Mon voyage en Italie, Francesco raconte son retour au pays avec son père, avec Père, pour un enterrement, mais aussi d'autres voyages avec ou sans lui, allers et retours, entre Lützelflüh, dans l'Emmental, et Santa Sofia, en Calabre.

 

Cette fois, le récit a une forme d'apparence plus convenue; il est découpé en chapitres qui portent des titres. Cela ne l'empêche pas d'être poétique, à sa façon, et chaotique, avec ses retours en arrière, puis ses avancées.

 

Lors du voyage pour l'enterrement, il note: "Les souliers de mon père sont noirs. Les souliers sont son deuil." Qui va-t-on enterrer au village? ELLE, sa mère.

 

Au cours de ce voyage, Francesco adulte se souvient de l'enfant qu'il était et qu'il n'est plus. Quand il pense à lui enfant, il emploie tantôt je, tantôt il; il se dédouble. Il se souvient, sans ordre, de ses amitiés adolescentes à Lützelflüh et des lieux fréquentés là par les Italiens, de son obtention du permis C:

 

"En Suisse le permis C, comme cittadino, citoyen. La troisième lettre de l'alphabet, parce que la logique est simple: A, B, C. Arrivant, bon pour le travail, civilisé."

 

Dans quelle langue écrit-il? Pas dans sa langue maternelle, l'albanais, pas dans la langue de l'Etat dont il est citoyen, l'italien. Non. Il écrit dans une langue étrangère, l'allemand, "patrie patiemment conquise":

 

"Du premier salut aux courtes phrases prudentes en passant par les fautes, les quiproquos."

 

Une fois franchie la frontière italienne, dont son père continue à avoir peur, comme de toutes les frontières, il se surprend à penser en italien...

 

Entre lui et Père, la parole est devenue rare:

 

"Juste des mots. Quelques principales, pas de subordonnées.

Le temps de ses propositions impératives est passé, depuis longtemps. Les coups de sa ceinture sur ma peau, depuis bien longtemps."

 

C'est sa grand-mère qui l'avait sauvé. Un jour, sous les coups de Père, pensée venant d'elle, il avait fait le mort, était devenu livide. Père était resté figé et sa mère survenant avait pris la ceinture et avait frappé Père avec.

 

Pour son dernier voyage, ELLE a pris l'avion, a roulé en Mercedes, ce qu'elle n'avait jamais fait auparavant:

 

"La Mercedes noire est arrêtée devant la porte de l'église. Croix sur les vitres, cierges sur le toit, lampes dans la nuit."

 

Après l'enterrement, Frangù quitte Père. Ils n'ont pas échangé un mot jusqu'au dernier moment:

 

"Je lui donne la main, aimerais peut-être rester ici, près de lui.

Rri mirë, dis-je

Mirupafshim, répond-il."

 

Ils se sont dits ce qu'on se dit quand on se quitte avec affection et qu'on espère bien se revoir un jour.

 

Francis Richard

 

Je sais juste que mon père a de grosses mains - Le rire des moutons - Mon voyage en Italie, Francesco Micieli, 272 pages, Editions d'En Bas

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19 novembre 2014 3 19 /11 /novembre /2014 06:30
"a bé cé daire amoureux" de Denise Campiche

Le Larousse donne cette définition d’un abécédaire: "Livre d'apprentissage de l'alphabet, qui illustre, en suivant l'ordre alphabétique, chaque lettre par un ou plusieurs mots dont cette lettre est l'initiale."

 

L’a bé cé daire amoureux de Denise Campiche est bien un livre d’apprentissage, mais c’est celui des relations amoureuses de Marie, une vieille dame attachante de bientôt nonante-sept ans, chaque lettre étant une manière originale de numéroter les hommes qu’elle a connus dans sa vie, connus au sens biblique du terme, bien sûr.

 

Isabelle, Isa, est une infirmière retraitée. Elle s’occupe de Marie depuis que sa maladie l’empêche de lire. En principe son rôle est de lui tenir compagnie, notamment quand elles sont toutes deux dans le jardin et que les deux femmes devenues complices parlent de livres, de films, de "petits bouts" de la vie d’Isa…

 

En fait, en outre, Isa aide Marie à "faire les quelques petits plats qui lui font vraiment envie", lui fait sa "petite lessive" – celle de ses sous-vêtements, fins et coquets –, et elle l’accompagne quand elle va faire "son petit marché".

 

Marie, bien que nonagénaire, est toujours une femme sensuelle, à qui il manque singulièrement d’être touchée, physiquement s’entend, l’âge ne changeant rien à l’affaire. Un beau jour, Marie obtient d’Isa, même si ce n’est pas dans ses attributions, de lui faire un massage.

 

Ce massage, qu’Isa lui fait d’abord un jour sur deux, devient bientôt une habitude quotidienne: "La coquine, elle aime ça, vraiment. Pour moi, ce n’est pas un problème, c’est volontiers que je lui fais ce plaisir."

 

Un autre beau jour, Marie demande à Isa si elle aime écrire. Sa réponse est oui. Elle lui dit alors:

 

"J’ai aimé, j’ai été aimée. Je voudrais te raconter tout ça.

 

Je voudrais que tu l’écrives et surtout que tu me promettes, mais alors là, vraiment, que tu me jures, de mettre ce recueil de souvenirs dans mon cercueil lorsque je partirai. J’aurai un tel plaisir à penser que tous ces moments de bonheur, tous ces hommes que j’ai aimés, qui m’ont donné de la joie, m’accompagnent… et partent en fumée avec moi."

 

Alors Isa ne prend pas sa plus belle plume, mais son ordi. Et le soir, elle relit et corrige les phrases qu’elle a tapées dans la journée, à la va-vite, sous la dictée de Marie. Le résultat est un récit nature, sensuel, et, au fond, très humain, qui se lit avec bonheur.

 

Il n’est évidemment pas question de dire jusqu’à quelle lettre de l’alphabet ce récit aboutit, ni de se contenter de dire que Marie était, et est toujours au moment de l’histoire, une sacrée coquine. Ce serait réduire ce roman à ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire à un roman qu’il est seulement recommandé aux pudibonds de s’abstenir de lire.

 

Certes Isa est parfois choquée elle-même quand elle retranscrit via son clavier ce que Marie lui raconte, mais cela reste coquin dans le sens jovial du terme. En tout cas ce n’est pas délibérément que Marie a été une femme couverte d’hommes. Ses aventures amoureuses se terminent tout simplement, au cours de son existence, les unes après les autres, malgré qu’elle en ait.

 

Peut-être que les amours, dont la vie de Marie fut bien remplie, ne furent "pas toujours très bien choisies", mais, au moins, elles furent "toujours enrichissantes", ne serait-ce que par leur diversité, que seule une pionnière comme elle pouvait explorer.

 

Francis Richard

 

a bé cé daire amoureux, Denise Campiche, 168 pages, Editions Mon Village

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15 novembre 2014 6 15 /11 /novembre /2014 19:40
"Dernier dimanche de mars" de Thierry Luterbacher

Depuis près de quarante ans, chaque dernier dimanche de mars, c'est le passage à l'heure d'été. Cette mesure, néfaste et inutile, est maintenue arbitrairement sur le continent par l'Union Européenne... Ce méfait n'est toutefois pas complètement perdu puisqu'il fournit un magnifique argument romanesque à Thierry Luterbacher.

 

En effet le début de son roman, celui de Blandine Théia et d'Auguste Geste - leurs patronymes ne sont pas fortuits - se passe un Dernier dimanche de mars. Les deux se sont rencontrés ce jour-là pour se perdre aussitôt. Ils assistaient l'un comme l'autre à un concert de rue, interrompu par un quarteron de flics, au grand dam des badauds, dont les poings s'étaient levés pour protester.

 

Auguste raconte: "J'ai vu se lever un poing gracieux. Une nuée de bracelets tintinnabulaient sous mon nez. J'ai suivi le bras vêtu de sombre et je suis tombé sur Lune, une coiffure sage des années trente, noir de corbeau, une peau de porcelaine, ciselée par une cicatrice poignante qui déchirait le sourcil de son oeil-mouche et reprenait son sillon sur la joue gauche, une fêlure qui racontait un roman."

 

Il se souvient: "Elle était ma moitié féminine sans laquelle, jusqu'à cet instant, je n'avais pas été homme."

 

Blandine raconte: "J'ai tourné la tête et j'ai rencontré des yeux sombres, qui n'étaient là que pour absorber la lumière, des yeux dans lesquels se reflétait une demi-lune, des yeux paisibles où je lisais une plénitude de solitude. La carrure solide, de longues mèches brunes en désordre qui effleuraient les yeux, le visage ovale au sourire délicat."

 

Elle se souvient: "Nous nous sommes regardés et nous étions amis d'enfance."

 

Auguste reçoit des coups de matraques de la part des pandores. Il est séparé d'elle, mais, instinctivement, il suit Blandine disparue et la retrouve dans une gare, quai n°2, à la fenêtre du train de 19 h 11 qui s'ébranle.

 

Blandine lui crie, à plusieurs reprises: "Comment faire...". Il lui répond, en courant à côté du wagon: "Ici, même heure, même train...". Mais sa montre à lui indique encore 18 h 11... Ce décalage du temps, d'une heure tout juste, sera suffisant pour qu'ils se perdent...

 

Pendant les trois ans que dure le récit, ils vont l'un comme l'autre poursuivre leur route. Leurs chemins vont se croiser plusieurs fois sans qu'ils ne se rencontrent vraiment. Pour lui, elle est Lune. Pour elle, il est Visage. Des noms aimés qu'ils se donnent, chacun de leur côté, pour s'invoquer.

 

Lui ne cessera de penser à sa moitié d'âme: quoi qu'il fasse tous les jours seront des jours sans elle. Elle, qui finit par accepter qu'elle voit l'inexplicable (que les autres ne voient pas: cette vision divergente s'immisce à sa seule réalité), ne cessera de penser que "ce quelque chose de supérieur, d'indéfinissable" peut rendre possibles leurs retrouvailles.

 

En attendant ces hypothétiques retrouvailles, l'un comme l'autre traversent des tribulations et connaissent des émois avec d'autres: "Parfois le corps ressent le besoin de faire diversion pour libérer le coeur et la tête." Mais cela ne les empêche pas de toujours s'imaginer un jour ensemble.

 

Jusqu'à la fin, indécise, le lecteur peut se demander si Auguste et Blandine sauront illustrer cette sentence, plus profonde qu'il n'y paraît: "L'important n'est pas avec qui on vit, mais sans qui il est impossible de vivre."

 

Francis Richard

 

Dernier dimanche de mars, Thierry Luterbacher, 256 pages, Bernard Campiche Editeur

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13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 23:30
"Une brute au grand coeur" de Matteo di Genaro

Dans mon jeune temps, je lisais des polars de la Série Noire. Ceux bien sûr d'Albert Simonin, chez qui je fréquentais à Paris XVe après l'avoir rencontré dans un resto du Pays Basque, mais aussi, par exemple, ceux de Jean-Patrick Manchette et de son rival, mon pote A.D.G, qui a passé l'arme à gauche il y a tout juste dix ans, le 1er novembre dernier.

 

En lisant le dernier opus édité par Giuseppe Merrone (BSN Press) c'est inévitablement à ces deux derniers que j'ai pensé. Car cet éditeur aime le noir et les auteurs qui écrivent des polars du même métal. Comme ceux que je lisais naguère. Enfin, là, je me rajeunis...

 

Une brute au grand coeur, de Matteo di Genaro, commence très fort.

 

Matteo découvre son ami Pat, qui donne son titre au polar, tout démembré à la tronçonneuse, y compris le membre viril, dans son appartement de la rue des Martyrs, à Paris, après avoir reçu une balle dans le corps: seule une de ses main manque à l'appel de ses morceaux éparpillés...

 

Matteo appelle alors son autre ami, Jean-Michel, flic à la brigade criminelle, pour l'informer de sa macabre découverte.

 

Pat, Francesco Pattrozi, la cinquantaine, était videur au Khala, un bar à putes, comme il en existe à Montmartre. Il y protégeait les filles, des Russes (qui y travaillent pour leur compte), des clients trop nerveux. Une certaine Natalia Mijkova, née en France, s'occupe d'elles et perçoit un petit pourcentage, 10%, sur leurs gains.

 

Matteo a trente-deux ans. Il est pété de tunes. Il n'a aucun mérite. Il a hérité de son père, qui lui-même a hérité de la fortune immobilière de son père et en a fait une multinationale. Autant dire qu'il n'a pas de problème de logement. Il habite d'ailleurs un hôtel particulier...

 

Après avoir fait des études, être devenu avocat et avoir été injustement rayé du barreau, Matteo vit de ses rentes:

 

"Aujourd'hui je ne fais rien. C'est une exagération, bien sûr, disons que je respire. Alors c'est vrai, il y a l'ennui, mais on s'y fait. Du coup, j'ai pas mal de temps pour le tromper, cet ennui. Je lis, je regarde des films, je visite des expos, je baise votre femme, votre fille ou même votre fils, bref je fais de ma vie ce que vous faites de votre temps libre."

 

Trois jours avant sa mort, Pat a contacté Matteo pour lui demander de l'aide. Il était inquiet pour les filles du Khala. Elles subissaient des intimidations de plus en plus pressantes de la part de mafieux russes et l'une d'elles, même, Svetlana, avait été bousculée et s'était retrouvée avec une mâchoire disloquée et un bras cassé.

 

Matteo mène l'enquête au grand dam de son ami Jean-Michel dont il est le parrain de la fille, âgée de huit ans et prénommée Léa. Cette enquête lui est facilitée par Natalia dont il a fait la connaissance dans tous les sens du terme grâce à Pat:

 

"Elle mériterait une description à la Balzac, mais j'imagine que vous n'avez pas le temps [...], autant le dire tout de suite: elle est bandante."

 

Après avoir recueilli un indice après l'autre, Matteo finit par découvrir la vérité derrière cette histoire bien montée et sanguinolente à souhait: un doigt de Pat se retrouve dans un verre à champagne...

 

Seulement vérité et justice ne font pas toujours bon ménage... Aussi l'affaire est-elle résolue dans les règles de l'art, enfin "cet art particulier qui consiste à les transgresser toutes"...

 

L'histoire, bien sûr, a son importance, mais le ton du récit l'est tout autant, sinon davantage. De même que les digressions qui l'émaillent et qui valent au lecteur des affirmations discutables mais qui décoiffent, telle que celle-ci:

 

"La nature, elle, montre la couleur et elle n'a aucun complexe à donner la bêtise aux moches et l'intelligence aux beaux. A de rares exceptions, la culture se contente de garder les imbéciles dans la pauvreté: laids, moches et pauvres, mais libres et égaux..."

 

Ou cette autre:

 

"En matière de désir, il n'y a qu'une seule distinction valable et ce n'est pas une distinction de genre, mais d'attirance. Certains corps nous attirent, d'autres nous répugnent, la plupart nous sont indifférents."

 

Francis Richard

 

Une brute au grand coeur, Matteo di Genaro, 72 pages, BSN Press (sortie en librairie, le 10 novembre 2014 en Suisse, le 2 décembre 2014 en France)

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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 23:20
"L'autre rive" d'Inma Abbet

Les romans et nouvelles permettent de vivre d'autres vies, par procuration, et les lecteurs devraient avoir de la gratitude pour leurs auteurs, ne serait-ce que pour cette raison. Car chacuns de ces textes, dans leur genre, sont invitation au voyage, raconté singulièrement par ceux qui les écrivent.

 

Que le voyage ait été ou non vécu, qu'il soit quelque peu réel ou entièrement rêvé, cela n'a au fond pas d'importance. Ils sont oeuvres humaines et sont donc vrais pour cette seule raison, et c'est ce qui finalement importe.

 

L'épigraphe du recueil de nouvelles, L'autre rive, choisie par son auteur, Inma Abbet, est une courte phrase d'Edgar Poe, prometteuse d'extraordinaire: "Nous sommes près de nous réveiller quand nous rêvons que nous rêvons.".

 

Les nouvelles de ce recueil sont au nombre de trois et sont effectivement extraordinaires, en ce sens que, comme les histoires du poète américain traduit par Charles Baudelaire, elles sortent de l'ordinaire et en font sortir par là même les lecteurs qui s'y aventurent.

 

Lily a disparu est l'histoire d'une petite fille blonde, qui a disparu, un matin de pluie diluvienne, du village de Königsholz au sortir de l'école fermée ce jour-là pour cause d'avoir été foudroyée, en abandonnant, dans le panier porté par son vélo, sa mascotte, un lapin blanc.

 

Cette disparition est déjà mystérieuse en elle-même parce que Lily s'est comme volatilisée dans le brouillard. Elle l'est encore davantage quand les personnes parties à sa recherche pénètrent dans le Domaine des Gentianes où elle est censée habiter. La maison semble à l'abandon, mais, dans une pièce haute de plafond, on dirait que des rangées de volumes s'étendent à l'infini:

 

"Soudain, les livres commencèrent à tomber. D'abord ceux dans les étagères les plus hautes, ensuite tous les autres. En volant, ils devenaient des nuées de papillons, des envols d'anges ou d'hirondelles. Ils disparaissaient avant de toucher le sol, aussi éphémères que des cristaux de neige."

 

Dans Déréliction, le manoir de Cleis a la particularité de vouloir rester en ruine quelles que soient les tentatives faites pour le restaurer. La légende veut également qu'au début du XIXe siècle, Roxane, la fiancée du maître des lieux, Félix d'Ambly, s'y soit égarée, "de sorte qu'on n'a pas pu la retrouver".

 

Annabelle, la fiancée du narrateur, insiste pour visiter ce manoir qui a un rapport lointain avec sa famille à lui. Il se laisse convaincre d'emprunter le trousseau de clés qui en ouvrent les portes et d'y aller avec elle et un de ses amis, Arthur. Après avoir déambulé dans "des salles immenses et sombres, dotées de grands vitraux colorés", puis beaucoup bu et ri, ils finissent, épuisés, par se coucher tous les trois dans le grand salon:

 

"Je me suis rapidement endormi d'un sommeil profond et sans rêves, car la respiration régulière d'Annabelle à mes côtés me rassurait et me berçait. Cependant, je me suis réveillé en sursaut quelques heures plus tard. Les bougies étaient éteintes, mais la nuit d'été était suffisamment claire pour que je m'aperçoive que le sac de couchage à côté de moi était vide."

 

L'autre rive se passe sur le SS Galway, qui fait la traversée de Liverpool à Boston. A son bord, Victoria Brunswick. C'est une grande voyageuse, mais cette fois elle s'est embarquée sur ce paquebot pour rejoindre son fiancé, Julian, avec lequel elle doit se marier dans deux mois. Elle s'attend à passer une semaine de "calme lassant"...

 

 

Un des passagers, Mr Trent, qui est accompagné de son petit-fils Anthony âgé de quinze ans, fait part à Victoria de son impression qu'il se passe à bord du SS Galway des choses étranges, impression qu'il a peut-être parce que c'est sa première traversée et que la brume qui entoure le navire plonge le voyage dans une "atmosphère inquiétante":

 

"Avant le dîner, je suis sorti prendre l'air. Le temps était calme, on sentait seulement un léger roulis, et des vibrations. L'empressement du départ avait laissé la place au silence et j'avais pour seule compagnie des mouettes. J'ai alors aperçu un homme qui se dirigeait vers moi. Il était entièrement habillé de noir, et portait une sorte de collerette, comme on en voit sur les images anciennes. Dans sa main gantée, il tenait une vieille boussole. Probablement, il tentait de me dire quelque chose, mais il n'a pas parlé."

 

Inma Abbet crée donc un monde extraordinaire et le lecteur s'y laisse prendre volontiers, ne demandant à chaque fois qu'une chose, connaître le mot de la fin. Le recueil est illustré de reproductions, en noir et blanc, de peintures de l'auteur. Ces illustrations sont en rapport avec les textes et renforcent visuellement l'étrangeté des récits, le noir et blanc sans doute, sans que pour autant l'imagination du lecteur soit empêchée de vagabonder.

 

L'autre rive, c'est peut-être celle que l'on atteint quand on passe de l'ordinaire à l'extraordinaire...

 

Francis Richard

 

L'autre rive, Inma Abbet, 40 pages, Books on Demand Editions 

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6 novembre 2014 4 06 /11 /novembre /2014 23:25
"Jours adverses" de Julien Sansonnens

Qui ne connaît pas de jours adverses? Ils surviennent souvent de manière inopinée, mais ce n'est pas toujours le cas. Ils peuvent aussi être la conséquence plus ou moins directe d'actions commises ou de comportements insensés.

 

Sam, trente-cinq ans, le narrateur de Jours adverses, le roman de Julien Sansonnens,  a fait déjà plusieurs tentatives pour réussir sa vie, une idée folle selon lui.

 

A l'issue de ses études secondaires, il choisit d'abord la photo, grâce à laquelle il compte bien faire sa place dans le journalisme ou le documentaire. Puis il bifurque vers la photo indépendante et parvient à en vivre. Le soir, il suit des cours de graphisme, ce qui le conduit au marketing.

 

Au début de cette histoire, qui se déroule de la fin 2011 au début 2013, Sam est employé dans une agence de pub de Lausanne, Partners and Associates:

 

"Chez Partners mon travail consistait, pour le dire vite à inventer un nouveau lexique, une novlangue publicitaire d'une vacuité abyssale destinée à capter l'attention des clients potentiels."

 

Sa vie privée est quelque peu mouvementée. C'est un homme couvert de femmes, avec lesquelles il entre en contact via un site de rencontres sur Internet. Les femmes lui apprennent, chacune à leur manière, quelque chose "de ce qu'éprouver le monde [peut] signifier".

 

En apparence cette existence creuse semble lui convenir. Evidemment elle n'est pas compatible avec la fondation d'une famille. Cela tombe bien. Il ne désire pas être père:

 

"Je refusais de combler le creux de ma vie par l'ajout d'une existence supplémentaire dont j'aurais été responsable."

 

Et il ne désire pas vivre trop longtemps avec la même femme, sans endosser pour autant la responsabilité de la rupture:

 

"J'imaginais des stratagèmes pour me faire quitter."

 

C'est bien pourquoi il ne peut comprendre que son ami Marco - "s'il y en avait eu d'autres, j'aurais dit de Marco qu'il était mon meilleur ami" - veuille construire quelque chose avec Naïla et renoncer par là même à faire, comme naguère, les quatre cents coups ensemble.

 

Tandis qu'il continue à mener une vie de bâton de chaise - boire et baiser -, Sam poursuit, parallèlement, une relation plus solide avec Séverine, qu'il a connue pourtant via le site de rencontres où il a ses habitudes, et qui lui demande de promettre qu'il ne jouera pas avec elle.

 

Il n'en continue pas moins à mener sa vie dissolue, qui n'est pas davantage compatible avec une activité professionnelle qu'avec un épanouissement familial. Cela finit par avoir des conséquences sur son travail chez Partners et lui fait penser qu'il devrait faire tout autre chose.

 

Une dispute violente éclate entre Sam d'une part et Marco et Naïla d'autre part. Cette dispute va être le catalyseur de son changement complet d'existence. En effet il va se considérer dès lors comme en "état de fuite", choisir de devenir tenancier à l'année d'une buvette au Crêt-Meuron dans le Jura neuchâtelois et rompre avec Séverine qui a pris connaissance de ses vagabondages par Marco. 

 

Sam a un père, mais il ne l'a jamais appelé papa, il l'a toujours appelé par son prénom, Claude. Ils mènent tous deux l'un contre l'autre une drôle de guerre depuis longtemps. Claude et sa mère ont divorcé quand il avait neuf ans. Ils se sont vus de plus en plus épisodiquement. Mais surtout, pour Claude, qui nourrissait de grandes ambitions pour son fils, Sam est un raté, le sera toujours et il le lui a asséné le jour de la remise de son diplôme...

 

Sam et Claude se sont revus au Café Romand, à Lausanne. Claude a annoncé à Sam qu'il était atteint d'un cancer. Leur rencontre s'est mal passée, alors que les hostilités auraient dû être interrompues. Sam a provoqué son père en évoquant l'hypothèse qu'il ne guérirait pas... Cela ne s'est pas arrangé quand un peu plus tard, au téléphone, Sam a annoncé à Claude qu'il avait tout abandonné pour devenir cafetier dans un coin perdu...

 

Au printemps 2012, une vie nouvelle commence pour Sam au Crêt-Meuron. Il semble bien que les jours adverses soient derrière lui et qu'il mène désormais une vie rangée et saine. Il fait même la rencontre d'une enseignante, Carole, adepte de randonnées pédestres, avec laquelle il commence une belle histoire. Les affaires semblent marcher juste comme il faut, sans emballement, et le monde lui sourire. Mais est-il complètement possible d'échapper à son passé?

 

Au fil de la narration, le lecteur se doute que l'éclaircie dans la vie de Sam ne peut être que de courte durée et que les jours adverses seront de retour. Mais il ne peut pas se douter de ce qui va réellement lui advenir.

 

Même si Sam est pour une grande part responsable de ce retour et qu'il va en payer le prix fort - le roman se termine cependant sur une note d'optimisme improbable -, il n'en demeure pas moins qu'il a également des circonstances atténuantes dans ces adversités persistantes.

 

Alors que rien n'est encore joué, à l'été 2012, Sam révèle un des aspects de sa vraie nature - ce qui ne va pas l'aider -, quand, ne souhaitant pas trop développer son commerce, il se dit: "On n'est tout de même pas obligé d'avoir de l'ambition! Et certainement pas obligé de récolter les emmerdes qui vont avec!"?

 

Le récit désenchanté de Julien Sansonnens est d'autant plus crédible qu'il est écrit dans un style direct, sans fard, qui rend compte de la réalité de l'époque avec acuité, qu'il s'agisse des réflexions qui occupent l'esprit du narrateur, des observations qu'il fait de ce qu'il voit, des dialogues qu'il a avec les différents personnages.

 

En dépit des manques, des défauts et des fautes de Sam, l'auteur parvient à faire souhaiter au lecteur que son narrateur ne soit pas détrompé dans son dernier fol espoir. 

 

Francis Richard

 

Jours adverses, Julien Sansonnens, 256 pages, Editions Mon Village

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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 22:00
"Ma plus belle déclaration de guerre" d'Alain Lallemand

"Organisation impartiale, neutre et indépendante, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a la mission exclusivement humanitaire de protéger la vie et la dignité des victimes de conflits armés et d'autres situations de violence, et de leur porter assistance."

 

Telle est la définition de la mission du CICR.

 

Alain Lallemand, dans son dernier roman, Ma plus belle déclaration de guerre, raconte l'histoire d'un médecin suisse, Roch Aebi, membre du CICR, qui voue sa vie à cet idéal humanitaire et qui aime cet état de guerre permanente dans lequel le plonge son métier. Ce qui est incompatible avec une vie familiale ordinaire.

 

Le couple qu'il forme avec Anne, d'ailleurs, n'y résiste pas, parce qu'il n'est plus au centre de sa vie, s'il l'a jamais été.

 

Roch s'est rendu à Bagdad en 2003 contre le gré d'Anne. Au téléphone, le lendemain de bombardements, elle lui demande s'il l'aime - "la question-valise, sans objet pour les couples sans histoires, mais toute une histoire pour les couples devenus sans objet" - et lui rappelle qu'il lui a promis une réponse. Roch lui fait alors cette déclaration de guerre, sa plus belle:

 

"Bien compris, Anne, bien compris. Je ne t'aime plus. Nous allons nous séparer."

 

Le fils, Victor, qu'Anne et Roch ont eu ensemble, ne peut pas davantage dérouter Roch de sa voie, qu'il conçoit comme un véritable sacerdoce et qui le conduit peu à peu à une sorte d'ascèse:

 

"Je veux bien être père, mais sans me détourner des incendies de la planète. Aujourd'hui encore, et même si mon enfant me manque, c'est comme cela que je conçois mon existence."

 

Au fil des années, le père et le fils ne se voient donc que de temps en temps, entre deux séjours passés par le père absent dans des contrées lointaines, incendiées. Ils ont alors beaucoup de bonheur à se retrouver, même lorsqu'ils se heurtent très naturellement l'un à l'autre et que leurs visions des choses s'opposent frontalement, du moins en apparence.

 

Au moment où commence véritablement le récit, Victor a dix-sept ans. Roch et Victor quittent Soleure, où le fils habite avec la mère. Ils font ensemble une escalade au-dessus de Champéry - "quatre cent cinquante mètres de dénivelé" - et connaissent ces dépassements réciproques et exaltants qui se produisent, un jour ou l'autre, entre un père et un fils aux caractères bien trempés.

 

C'est après ces moments mémorables que Roch retourne en Afghanistan pour y mener un projet qui lui tient vraiment à coeur, installer un hôpital, en conformité avec l'objet du CICR, en plein territoire tenu par les talibans, pour y soigner civils et militaires, hommes et...femmes. Ce qui a priori est impensable pour ces religieux, mais l'hôpital comprendrait une maternité, les femmes pourraient rester voilées et seraient traitées par des femmes...

 

Ce projet ne se réalise pas sans mal et Alain Lallemand plonge le lecteur dans un monde impitoyable où rivalisent talibans, seigneurs de guerre et forces spéciales américaines; où la trahison et l'amitié, le sang et les larmes, l'amour et la mort sont au rendez-vous; où les apparences sont souvent trompeuses et la réalité toujours nuancée; où les paysages à couper le souffle défilent et où la tradition et la modernité se côtoient de manière improbable.

 

Les relations entre père et fils de différents personnages du récit y ont une grande importance. Un chef taliban, Jallal Khosti, devenu son ami, n'a-t-il pas dit à Roch cette phrase forte, à un moment crucial: "Que ce soit au paradis ou en enfer, je ne veux y être conduit que par mon plus jeune fils, Nasir."? Cette phrase trouve, par la suite, une résonance particulière, pour l'un comme pour l'autre...

 

Livre d'aventure? Pas seulement donc. Livre qui donne matière à réflexions sur le comportement des êtres humains en situation extrême et où l'auteur montre qu'il existe toujours des failles dans lesquelles s'engouffrent inévitablement les bélligérants de toutes sortes, quelles que soient les armes dont ils se servent, avec pour résultat, dans tous les cas, un champ de ruines.

 

Francis Richard

 

Ma plus belle déclaration de guerre, Alain Lallemand, 304 pages, Editions Luce Wilquin

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22 octobre 2014 3 22 /10 /octobre /2014 21:30
"Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier" de Patrick Modiano

A l'approche de la vieillesse, les choses n'apparaissent plus comme avant. Peut-être le temps des rencontres est-il fini. Peut-être faut-il faire la planche, se laisser dériver, descendre en roue libre la pente qu'il reste à parcourir et ne plus se soucier du passé, a fortiori s'il est lointain...

 

Il suffit pourtant alors d'un déclic, déclenché par un intrus, pour que le passé, lointain justement, resurgisse peu à peu du halo de brume dans lequel il était enveloppé à dessein. Le héros du dernier roman de Patrick Modiano se trouve dans ce versant de la vie qui descend, quand un inconnu l'appelle au téléphone pour lui annoncer qu'il a retrouvé son carnet d'adresses.

 

Jean Daragane a effectivement égaré son carnet d'adresses quelque temps plus tôt, mais cette perte n'a pas revêtu une grande importance pour lui. Et pour cause. Dans ce carnet, "aucun des noms n'appartenait aux personnes qui avaient compté dans sa vie et dont il n'avait jamais eu besoin de noter les adresses et les numéros de téléphone":

 

"Il les savait par coeur."

 

Jean ne veut pas recevoir son interlocuteur chez lui. Il rencontre donc Gilles Ottolini le lendemain à Paris, à cinq heures du soir, dans un café, à l'angle de la rue de l'Arcade et du boulevard Haussmann. Gilles, la quarantaine, est accompagné d'une jeune femme de trente ans, qu'il présente comme une amie, Chantal Grippay. 

 

Gilles s'est permis de parcourir le carnet de Jean. Un nom l'a interpellé, celui d'un certain Guy Torstel, qui est le seul à être suivi d'un ancien numéro, à sept chiffres au lieu de dix, et qui figure également, une seule fois, dans le premier livre de Jean, Le noir de l'été, paru quarante-cinq ans auparavant.

 

Pourquoi ce nom de Torstel a-t-il attiré l'attention de Gilles? Parce que ce nom figure dans le dossier d'un fait divers remontant à plus d'un demi-siècle, à 1951 peut-être, et que Gilles veut écrire un article dessus. C'est à ce moment-là que Jean prend congé de Gilles et Chantal de manière impromptue, "l'insistance d'insecte" de Gilles l'ayant mis mal à l'aise.

 

Gilles rappelle Jean le lendemain matin, pour s'excuser. Il veut lui montrer les documents en sa possession, mais il s'absente deux jours. Ils conviennent qu'il le contactera à son retour. Pendant l'absence de Gilles, Chantal contacte Jean et lui propose de se rendre chez elle, 118 rue de Charonne.

 

Chantal a emprunté la chemise de Gilles, en carton bleu ciel, contenant des feuilles dactylographiées, une grande photo d'un enfant d'environ sept ans ("apparemment l'agrandissement d'une photo d'identité") et un exemplaire du Noir de l'été. Elle et Jean sortent pour en faire des photocopies. Elle espère qu'en les lisant la mémoire de Jean lui reviendra et qu'il pourra aider Gilles.

 

Le soir, rentré chez lui, Jean n'entreprend pas de lire tout de suite les feuilles. Comme elles sont dactylographiées sans double interligne, en caractères minuscules, c'est assez décourageant. Et puis il a fini par identifier Torstel... Il se souvient seulement que ce dernier l'a raccompagné chez lui un jour en revenant du Tremblay, il y a bien longtemps...

 

Le lendemain soir, prenant son courage à deux mains, jusqu'à une heure tardive, il lit le texte compact, indigeste. Des noms y apparaissent. Celui de sa mère, d'autres dont il se souvient vaguement, deux autres qui ne lui sont pas inconnus: Roger Vincent et Annie Astrand...

 

Jean entoure de rouge le nom d'Annie. Il se rappelle peu à peu, entre autres, que c'est avec elle que la photo de l'enfant du dossier (qui n'est autre que lui) a été prise dans un photomaton (il a même fait allusion à un tel épisode dans Le noir de l'été).

 

C'est également Annie qui lui a donné un jour, alors qu'il devait avoir l'âge de raison, un papier plié en quatre, sur lequel était écrit leur adresse (il habitait avec elle), en lui disant quelque chose dont il n'a retenu qu'un bout de phrase: "... pour que tu ne te perdes pas dans le quartier..."

 

A partir de la lecture de ce "brouillon", Jean, par bribes, va se replonger dans ce passé lointain, auquel il ne pensait plus depuis des années, "si bien que cette période de sa vie avait fini par lui apparaître derrière une vitre dépolie":

 

"Elle laissait filtrer une vague clarté, mais on ne distinguait pas les visages ni même les silhouettes. Une vitre lisse, une sorte d'écran protecteur. Peut-être était-il parvenu, grâce à une amnésie volontaire, à se protéger définitivement de ce passé. Ou bien, c'était le temps qui en avait atténué les couleurs et les aspérités trop vives."

 

Ce passé remonte en fait à un peu plus de soixante ans. Il est suivi d'un autre, qui en est l'aboutissement, quinze ans plus tard. Mais ces deux passés enfouis ne vont pas pour autant sortir complètement de l'ombre sous la plume de Patrick Modiano. Lequel, comme il sait si bien le faire dans un style limpide, en garde quelques zones, pour entretenir le doux mystère chez le lecteur, en mêlant allègrement ces deux passés au présent.

 

La citation de Stendhal placée en épigraphe du livre ne le laissait-t-elle pas présager: "Je ne puis pas présenter la réalité des faits, je ne puis présenter que l'ombre."?

 

Francis Richard

 

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Patrick Modiano, 160 pages, Gallimard 

 

Roman précédent de l'auteur, chez le même éditeur:

 

L'herbe des nuits, 192 pages (2012)

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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 22:55
"Pétronille" d'Amélie Nothomb

Pourquoi lire de l'Amélie Nothomb? Non pas parce que ses livres font chaque année partie des meilleures ventes de la rentrée littéraire, mais parce que c'est un réel plaisir d'en lire.

 

Cette année encore, depuis sa parution fin août, son petit dernier, Pétronille, n'échappe pas au succès. A la date du 9 octobre 2014, il est toujours dans le top 10 des ventes de livres chez Payot, que publie L'Hebdo, chaque semaine...

 

Comme à l'accoutumée dans ses romans, Amélie Nothomb a l'art et la manière de faire passer un bon moment au lecteur. Dans ce roman-ci, c'est en sa compagnie que se passe ce bon moment. Elle s'y met elle-même une nouvelle fois en scène, avec beaucoup d'autodérision.

 

Pétronille Fanto est une admiratrice d'Amélie Nothomb. Après échange de deux trois lettres, elles se rencontrent, fin 1997, lors d'une séance de dédicace du Sabotage amoureux, dans une librairie de la rue de Lévis à Paris.

 

Pour Amélie, c'est une surprise. Elle n'imaginait pas vraiment comment pouvait être physiquement sa correspondante. Celle-ci, étudiante en littérature élisabéthaine, âgée pourtant de vingt-deux ans, a en fait "l'apparence d'un garçon de quinze ans":

 

"Elle m'avait écrit des choses si profondes et si ténébreuses que j'avais pensé avoir affaire à une personne vieillissante. Et je me retrouvais nez à nez avec une adolescente au regard de piment rouge."

 

Cette rencontre tombe à point nommé. En effet, par analogie avec compagnon ou compagne (étymologiquement, qui partage le pain), Amélie cherche désespérément un "convignon" ou une "convigne", c'est-à-dire quelqu'un avec qui elle puisse boire du champagne, ce sublime breuvage qui provoque des visions qui lui sont apparentées: l'or de sa robe coulant en bracelets, ses bulles en diamants...

 

Or, Pétronille, prolétaire véritable, le temps d'une soirée, s'avère pour Amélie, qui est de la haute et qui est née dans une ambassade, la prometteuse compagne de beuverie qu'elle cherche, le champagne de qualité étant pour elles deux un terrain d'entente tout trouvé.

 

Quatre années passent. En octobre 2001, Pétronille publie son premier livre, Vinaigre de miel. Les rôles d'Amélie et de Pétronille s'inversent. C'est Pétronille qui dédicace l'exemplaire d'Amélie, laquelle, en apparaissant devant elle, lui donne "une atroce envie de roederer". Envie qu'elles satisfont au Café Beaubourg, où Amélie a ses habitudes...

 

A la fin de ce mois d'octobre, elles se retrouvent, pour un après-midi de dégustation de champagne, au Ritz, où les seules personnes fréquentables sont les échansons, où elles évitent les dames à serre-tête qui snobent Pétronille, et où elles partent à cheval sur le vin de champagne pour le pays de l'ivresse et de la complicité. 

 

La suite du roman, de 2001 à aujourd'hui, est le récit des relations tumultueuses des deux "convignes" et écrivains. Ces relations ne sont pas non plus immobiles puisque l'auteur emmène le lecteur à Londres, dans une station alpine ou à Antony, en banlieue parisienne. Le dénouement confirme qu'écrire peut être dangereux et, même, qu'on peut y risquer sa vie...

 

L'histoire de Pétronille a cependant moins d'importance que la façon humoristique avec laquelle elle est relatée par l'auteur, que les réflexions sur l'allié précieux dans la vie que peut s'avérer être le champagne (à boire en s'abstenant de manger), et que les répliques que se donnent Pétronille et Amélie, toutes deux ayant ce grain de folie sans lequel l'existence n'aurait pas de sel.

 

Amélie Nothomb adresse au passage un clin d'oeil à "un grand écrivain suisse", "spécialiste des ogres", écrivant, en 2009, ce petit mot à l'héroïne, après la sortie de son roman, Aimer le ventre vide:

 

"Chère Pétronille Fanto,

Votre roman confirme ce que j'ai vu: vous êtes un enfant et vous êtes un ogre.

Vous faites désormais partie de mes fous.

Jacques Chessex"

 

Francis Richard

 

Pétronille, Amélie Nothomb, 180 pages, Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le voyage d'hiver (2009)

Une forme de vie (2010)

Tuer le père (2011)

Barbe bleue (2012)

La nostalgie heureuse (2013)

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14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 22:15
AVE70 ou les septante ans de l'Association vaudoise des écrivainsAVE70 ou les septante ans de l'Association vaudoise des écrivains

Le 11 novembre 1944, l'Association des écrivains vaudois, qui devait devenir l'Association Vaudoise des Ecrivains, AVE, tenait sa première assemblée générale, à l'invitation de ses trois fondateurs, Paul Budry, Edmond Gilliard et Daniel Simond, entourés d'une quarantaine d'écrivains et néanmoins amis. Il y aura septante ans dans exactement quatre semaines, jour pour jour.

 

Le but de cette association? L'article 4 de ses statuts le précise: "L'AVE se propose de rassembler les écrivains vaudois pour les représenter et les défendre devant l'opinion publique et pour prendre toutes initiatives tendant à favoriser l'essor des lettres dans le Pays de Vaud."

 

C'est ainsi que des Journées du livre vaudois ont eu lieu par le passé, que des séances de lecture et de présentation de livres ont été organisées et le sont toujours, que fut institué le Prix du livre vaudois, lequel perdure sous le nom de Prix des écrivains vaudois.

 

Comme l'écrit, en complément, Jacques Bron, dans son historique que l'on peut lire sur le site de l'AVE:

 

"[L'Association] veut être un groupe de créateurs conscients des enjeux qu'implique le métier d'écrivain, car écrire suppose travail et exigence. A ce titre, elle veille aussi à ce que le statut d'écrivain soit reconnu, et elle s'emploie à lui assurer sa dignité."

AVE70 ou les septante ans de l'Association vaudoise des écrivainsAVE70 ou les septante ans de l'Association vaudoise des écrivains

Pour célébrer cet anniversaire, une exposition se tient à la Bibliothèque Chauderon, place Chauderon 11, à Lausanne, depuis le 9 octobre 2014.

 

Une quinzaine de panneaux retracent l'histoire de l'Association à l'aide de documents inédits. Des livres, en grand nombre, d'écrivains vaudois sont suspendus tout à côté d'un diaporama où défilent dans l'ordre alphabétique un certain nombre d'entre eux, avec une citation de leur cru, censée les représenter.

 

Le vernissage de cette exposition a eu lieu en présence de Grégoire Junod, municipal de Lausanne, qui a rappelé en quelques mots l'attachement de la ville à la culture et au livre. Grégoire Junod dirige Le logement et la sécurité publique de la capitale vaudoise, dicastère qui comprend... la gestion des bibliothèques et des archives municipales.

 

Dans son intervention, la présidente de l'AVE, Sabine Dormond précise que l'exposition, que peut visiter librement le public jusqu'au 8 novembre 2014, est le fruit d'un travail de dix-huit mois. Elle remercie plus particulièrement Danielle Risse, qui a reconstitué des archives disséminées aux quatre vents, et Alex Wermeille, qui en a fait le montage vidéo et composé les panneaux. Elle annonce la tenue de deux tables rondes dans l'enceinte de cette même Bibliothèque Chauderon:

 

- le jeudi 30 octobre 2014, à 18h30, animée par Noël Nétonon Ndjékéry avec Nadine Mabille, Raphaël Aubert et Jean-Michel Olivier;

- le mardi 4 novembre 2014, à 18h30, animée par Jean-Marie Brandt avec Silvia Ricci Lempen, Cornelia de Preux et Baptiste Naito.

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Sur un des panneaux de l'exposition figure un échantillon d'écrivains vaudois qui ont été membres de l'Association ou qui le sont encore:

 

Charles-Ferdinand Ramuz (un buste de lui, en bronze, fait partie de l'exposition)

Gustave Roud

Gaston Cherpillod

Philippe Jaccottet

Jacques Chessex

Alice Rivaz

Pierrette Micheloud

Anne Fontaine

Jacques Neirynck

Silvia Ricci Lempen

Noël Nétonon Ndjékéry

Raphaël Aubert

Nadine Mabille

 

Cet échantillon laisse entrevoir la diversité des plumes et des talents littéraires qui illustrent le Pays de Vaud.

 

Précisons que deux d'entre ces écrivains, Charles-Ferdinand Ramuz et Philippe Jaccottet, ont fait leur entrée dans la prestigieuse collection de La Pléiade, respectivement en 2005 et 2014...

 

Dans la préface de son livre de critique, Les saintes écritures, Jacques Chessex écrit, à propos de quelques écrivains, avec lesquels il voisine dans cette liste non exhaustive, tels que Charles-Ferdinand Ramuz, Gustave Roud, Philippe Jaccottet ou Alice Rivaz:

 

"Lire ces poètes, c'est [...] se retremper au creuset du courage solitaire, de la recherche absurde aux yeux du nombre, de la plus haute curiosité dans l'éthique et dans l'invention. J'ai scruté secrètement mon visage en eux. Notre ressemblance de fibre et d'âme. J'ai aimé, je révère ces écritures."

 

Comme lui, aimons et révérons ces écritures, et d'autres qui les suivent ou les ont suivies...

 

Francis Richard

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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 22:00
"La Boisselière" de Sylviane Chatelain

Dans les époques troubles, il est bien difficile de savoir quel comportement adopter. D'aucuns, poussés par la nécessité, font ce qu'ils ne feraient pas d'ordinaire, d'autres révèlent leur vraie nature, qui peut être de subir sans regimber ou, au contraire, de s'imposer, sans scrupules et sans gêne.

 

Dans La Boisselière, Sylviane Chatelain met en présence de tels personnages, dans leur diversité. La période est troublée. L'auteur ne précise pas pourquoi. En tout cas, il semble que les villes ne soient pas sûres et que, finalement, les villages et les demeures isolées dans les campagnes le soient davantage.

 

La Boisselière est le nom d'une maison de retraite, qui a connu son heure de gloire et qui comprend d'un côté d'une route étroite goudronnée un manoir, une villa, une remise, de l'autre un jardin avec des pelouses, des plates-bandes, des allées dallées et des bancs, le tout situé près d'une forêt, loin de toute habitation, à l'exception d'une ferme, sur les hauteurs, celle du vieil Armand.

 

Les pensionnaires ne sont plus très nombreux. Il y a Henriette et son chat, Hortense, le couple Bertin. Le personnel est réduit de même, puisqu'il n'est composé que de Robert, le responsable de l'établissement, d'Hugo, l'homme à tout faire, et de deux femmes, Hélène et Sarah, laquelle est toujours un peu triste et n'a qu'un souhait, celui de s'en aller retrouver Jérôme qu'elle aime et qui ne lui écrit plus.

 

Le narrateur, pour reconstituer cette histoire, tant bien que mal, ne dispose que de peu d'éléments. Il a lu le journal d'Hélène, le carnet d'Henriette, les lettres que cette dernière a reçues de son fils, il a trouvé également sur la place, maintenant désertée, quelques photographies, quelques mots sur des feuilles isolées, des vêtements et des objets laissés par les uns et les autres:

 

"Je dois comprendre, savoir pourquoi ils sont partis, ce qu'ils sont devenus."

 

Trois couples et les enfants de deux d'entre eux viennent faire halte à La Boisselière: Marc, Julie et leurs deux petits garçons, Etienne et David; André, mal en point, Marthe et leur fille Chloé, accompagnée du chien Martin; Paul et Irène. Ils fuient la menace imprécise. Ils veulent gagner un village, où ils ont de la famille, à quelques jours de marche. En fait, ils vont rester plus longtemps que prévu en ce début d'hiver:

 

"Le temps passe et la maison s'engourdit."

 

Un jour, Robert ouvre la porte à trois hommes, en exode eux aussi, Léo, Denis et Daniel, lequel paraît encore très jeune. Mais ils n'ont rien à voir avec les premiers arrivés. Ils sont pour le moins inquiétants. Robert n'aurait pas dû leur ouvrir. Car ils vont s'incruster, bouleverser l'ordre précaire des êtres et des choses, construire, dans un but inconnu, une cabane, aujourd'hui détruite par un incendie...

 

Le narrateur n'apparaît que de temps en temps, à la première personne. Le reste du temps, jouant son rôle, il narre, recréant l'atmosphère lourde qui règne alors dans ces murs, la menace imposée de l'intérieur par les trois derniers arrivés s'ajoutant à la menace extérieure indéfinie, qui fait fuir les gens sur les routes; reconstituant souvent les mêmes événements du point de vue de l'un des personnages, puis de celui d'un autre.

 

Une des seules lueurs dans cette sombre histoire, où les départs se succèdent et où le mystère ne se dissipe finalement qu'en partie, est cette branche d'arbre qui s'appuie à la fenêtre de la chambre d'Henriette et qui apparaît comme l'aile d'un ange à ses yeux... Une autre est le style superbe de l'auteur qui, par exemple, décrit en ces termes le retour timide du printemps:

 

"Le temps passe. Les heures transparentes d'un après-midi de printemps. Les feuilles ne sont pas encore ouvertes, leurs petits poings tendus entre les mailles serrées des branches. Les prés sont rêches, l'herbe meurtrie par le gel. D'innombrables piques d'un vert acide en percent la surface, seule partie visible d'une armée engourdie dans les profondeurs de la terre, qui attend pour s'ébranler le signal du départ, la première brûlure du soleil."

 

Francis Richard

 

La Boisselière, Sylviane Chatelain, 208 pages, Bernard Campiche Editeur

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5 octobre 2014 7 05 /10 /octobre /2014 14:30
"Les aventures de" de Pierric Tenthorey

L'être humain est doué de raison et il éprouve une solidarité naturelle à l'égard de ses semblables. D'accord. Mais il y a aussi en lui une part d'irrationnel qui ne demande qu'à s'épanouir et une autre part, de misanthropie celle-là, qui ne manque pas de se nourrir du spectacle des autres.Dans son roman Les Aventures de, dont le titre est inachevé comme peuvent l'être les textes qu'il contient, Pierric Tenthorey, fait place à ces deux parts que recèle l'être humain.

 

Avez-vous déjà lu un livre où les numéros de pages se trouvent à la fin de l'ouvrage, à charge pour le lecteur de les découper et de les placer où bon lui semble? Avez-vous déjà lu un roman, que le lecteur doit monter lui-même à partir de nouvelles en kit? Avez-vous lu un ouvrage où les notes parsemées dans les textes pourraient bien être aussi, voire plus, importantes que ces textes eux-mêmes?

 

Eh bien, Aventures de est ce type de livre, ce type de roman, composé de neuf chapitres, numérotés, eux, en chiffres romains, mais qui ne sont pas vraiment la suite des uns des autres. Cette déconstruction me fait penser à la version de Mulholland Drive, de David Lynch, où le chapitrage du DVD est aléatoire et où ce film mythique révèle ainsi toutes ses facettes...

 

Certes, tout lecteur, quand il habite un livre, le vit à sa façon, le ressent même parfois d'une manière imprévue par l'auteur qui l'a commis, mais il est tout de même guidé, quels que soient les allers et retours, voulus par l'auteur, qu'emprunte le récit dans le temps. Dans Aventures de, rien de tel.

 

Le lecteur y est laissé à l'abandon. Alors, à tout prendre, il vaut mieux qu'il s'abandonne vraiment, qu'il ne cherche pas obstinément à trouver un sens à ce qu'il lit, qu'il fasse appel à ses sensations, comme le narrateur qui en engraisse un carnet,  et qu'il grapille  tout ce qui peut évoquer quelque chose en lui.

 

Le narrateur dit: "Il est facile de commencer une histoire, mais il est également facile d'en finir." Mais il ne veut pas céder à ces facilités. Il ne veut pas non plus, semble-t-il, que le lecteur y cède non plus. Alors, il commence à raconter plusieurs histoires et n'en achève qu'une (pour lui montrer combien c'est facile de le faire), mais il ne veut pas qu'il prenne pour autant de mauvaises habitudes...

 

Si le lecteur y songe un tant soit peu, la vie n'est-elle pas composée que de passages inracontables, parce que "la vie, ça ne s'embrasse pas"? Quand l'esprit vagabonde, ne saute-t-il pas du coq à l'âne? ne se raconte-t-il pas des histoires sans queue ni tête? Ici, sont-ce bien des histoires? Ne sont-ce pas des digressions? Ne disserte-t-il pas, par exemple, à plusieurs reprises sur les correspondances entre lumière et musique: "La musique donne un rythme extérieur comme la lumière une couleur extérieure."?

 

Le récit est le plus souvent anonyme. Mais le narrateur ne veut pas la mort du lecteur. Alors il lui concède, ici ou là, quelques noms propres pour ne pas le désespérer. S'il ne veut pas le désespérer, il sait tout de même le faire attendre. Aussi n'évoque-t-il la rencontre avec "elle" qu'au chapitre V, pour dire au chapitre VI, qui le suit peut-être un peu, qu'"il n'était pas question du mot de 5 lettres entre eux".

 

Avec Deleuze, le narrateur dit qu'une rencontre avec l'une d'elles, c'est toujours décevant, tout en admettant que "c'est joli quand elles sont dans l'âge où on ne sait pas si on doit dire fille ou femme", tout en ajoutant qu'il n'y a pas de risque à plaisanter: "L'humour de séduction ne met pas en danger celui qui le formule." Plus loin, au chapitre VII, apparaît une petite lueur:

 

"Donc il y a lui et il y a elle et ils se rapprochent et on regarde. Ils essaient de se voir à travers le miroir et ça ne marche pas si mal. Sauf quelques erreurs, des "tu aimes ça toi? Ah bon.", des "tu ne m'as pas écouté, hein?", mais on ne s'en tire pas si mal."

 

Parmi les références de l'auteur il y a donc Deleuze, mais aussi Becket, mentionné dans les notes et rangé parmi les grands. Pour les belles phrases, il cite Flaubert et Proust, valeurs sûres, qui figurent également dans les notes, confirmant l'importance de celles-ci, qu'un lecteur, les croyant futiles a priori, aurait donc tort de négliger.

 

Tandis qu'il écrit des mots comme il les pense dans sa petite tête, en disant les choses également comme il les pense, le narrateur se demande, à propos des livres, s'il est bien raisonnable "de vouloir ajouter encore alors qu'on n'a pas fini de comprendre le tout déjà là" et, en silence, il n'a pas peur de s'affliger cette pensée, non dénuée d'humour:

 

"Rajouter Les Aventures de quand on n'a pas lu Homère!"

 

Pourquoi pas. Mais il serait bien dommage de ne jamais lire Homère...

 

Francis Richard

 

Aventures de, Pierric Tenthorey, 112 pages, L'Age d'Homme

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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 18:30
"La mémoire de Clara" de Patrick Besson

Par les temps qui courent les occasions de s'amuser ne sont pas si fréquentes qu'il faille les laisser s'échapper quand elles se présentent.

 

Patrick Besson, avec La mémoire de Clara, offre une de ces opportunités de rire. Rire, bien sûr, se fait toujours aux dépens de quelqu'un ou de quelque chose. Il est cruel de rire, mais, dans le même temps, cela fait du bien, au corps et à l'esprit. 

 

Henri Bergson, qui l'avait étudié savamment, avait compris que le comique exigeait "quelque chose comme une anesthésie momentanée du coeur" et qu'il s'adressait à "l'intelligence pure"...

 

Patrick Besson fait rire avec son dernier livre en projetant le lecteur dans le futur, en 2060, ce qui lui permet de créer un monde qui est la caricature du nôtre et de voir notre temps présent au passé, c'est-à-dire, comme aurait dit Bergson, d'y assister "en spectateur indifférent"...

 

La guerre civile libyenne (2013-2031) a fait six cent sept mille morts... La guerre de 2039-2045, qui a vu s'affronter le bloc chiite et le bloc sunnite, avec les chrétiens au milieu, s'est traduite par la victoire des alliés (Bahrein, Oman, E.A.U), c'est-à-dire du premier bloc. Et ceux qui ont fricoté avec les Saoudiens pendant l'Occupation, tel que Patrick Besson, ont eu des ennuis à la Libération...

 

L'islam chiite est maintenant la religion dominante dans le monde (l'Académie française, toujours très convoitée par les écrivains, est "l'un des derniers bastions de la foi chrétienne"). L'Assemblée multinationale vote désormais les lois applicables dans les 92 pays de l'Union asiato-européenne... La monnaie qui a cours est l'eurofranc qatari, €fq...

 

La technique a évolué. Internet est devenu Ypernet - les nouvelles vont encore plus vite qu'aujourd'hui - et Google s'appelle maintenant Gogol, "après la mainmise de l'empire russe sur une partie de l'Alaska où le site est installé".

 

Le téléphone n'est plus ce qu'il était. Seuls quelques dinosaures utilisent encore l'iPhone 105, au risque d'être dénoncés à la brigade Samsung. Tous les autres se sont fait greffer une puce et il leur suffit de "se toucher le milieu du front avec l'index" pour téléphoner.

 

La longévité a encore augmenté. Nombreux sont les centenaires. Bientôt il y aura pléthore de cencinquantenaires. Les nonagénaires, par exemple, sont encore vertes, ou verts, même sexuellement... Les différences d'âge entre partenaires peuvent se compter en plusieurs décennies...

 

Avec la loi de 2020, dite loi Trierweiler, l'imparité a remplacé la parité: aux postes de direction il y a désormais cinq femmes pour un homme et "le salaire des hommes, à travail égal, est moitié moindre que celui des femmes":

 

"Déjà qu'à la fin du XXe siècle les hommes n'en menaient pas large, maintenant ils font dans leur froc."

 

Depuis la loi Nabilla, les femmes sont majeures et éligibles à douze ans, les hommes majeurs à vingt-cinq et éligibles à trente...

 

Patrick Besson remarque malicieusement:

 

"La justice n'intéresse plus les femmes. Ce qu'elles veulent, c'est la vengeance."

 

Clara Bruti, 93 ans, veuve de l'ex-Président de la République française Jean-François Brancusi, mort en 2035 à 82 ans, veut écrire ses mémoires, mais justement elle l'a perdue la mémoire, elle est alzheimerienne... ce qui vaut au lecteur des dialogues d'anthologie avec celles et ceux qui la fréquentent, des dialogues que l'on pourrait qualifiés de sourds et qui sont tout simplement désopilants.

 

Son éditrice , Aurélia Meyer, 100 ans, ex de Jean-François Brancusi, propose à Clara l'aide de son arrière-petit-fils, Aimé Boucicaut, 21 ans, auteur du best-seller What the fuck (700'000 exemplaires vendus en France).

 

Aimé, fauché comme les blés par de lourdes ponctions du fisc et par de lourdes dépenses "en boissons et nanas", doit renoncer momentanément à écrire son livre sur Frédéric Berthet, l'ami d'Eric Neuhoff, d'Anthony Palou, de Philippe Sollers, de Marc-Edouard Nabe et de... Patrick Besson. Livre qui pourrait tirer tout au plus à cinq cents exemplaires...

 

Les autres protagonistes de ce roman à grosses clés sont:

- Jean-Paul Lovamour, 112 ans, ex de Clara et ex-beau-père de Clara, philosophe,

- Bernard Lovamour, 90 ans, fils du précédent, ex de Clara et de Judith Cohen,

- Solal Cohen, 112 ans, père de Judith Cohen, philosophe,

- Judith Cohen, 73 ans, Secrétaire perpétuelle de l'Académie française,

- Samantha Neuhoff, 22 ans, petite-fille d'Eric Neuhoff et petite amie d'Aimé Boucicaut, chroniqueuse gastronomique, nue sous sa burka.

 

L'auteur, qui a le sens du raccourci pour dépeindre les situations les plus emmêlées, résume en une phrase les liens qui les unissent ou les désunissent, comme dans la vraie vie d'ailleurs:

 

"Solal comprit que Jean-Paul tomberait amoureux de Clara mais ne comprit pas que Clara tomberait amoureuse de Bernard, le fils de Jean-Paul, qui du coup serait amené à quitter Judith, la fille de Solal."

 

Il ajoute aussitôt, facétieux:

 

"C'était un beau sujet de roman mais il y manquait selon lui la dimension politique et philosophique, c'est la raison pour laquelle il ne l'avait pas écrit."

 

Pour sa part, l'auteur n'a pas été rebuté par l'absence de cette dimension. Ce qui vaut au lecteur un roman bourré de clins d'oeil sur le microcosme des pipoles de la politique, des médias et des écrivains, et truffé d'aphorismes humoristiques, dont il a le secret, tel celui-ci qui pourrait aller comme un gant à quelqu'un de ma connaissance, quand il trépassera:

 

"Quand on meurt maigre, on meurt moins, puisqu'il y a moins de nous qui meurt."

 

Francis Richard

 

La mémoire de Clara, Patrick Besson, 224 pages, Editions du Rocher

 

Patrick Besson, dans On n'est pas couché du 13 septembre 2014:

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  • : Le blog de Francis Richard
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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