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4 juillet 2014 5 04 /07 /juillet /2014 14:30
"Le pyromane" de Thomas Kryzaniac

Qu'est-ce qu'un pyromane? Dans le langage courant il s'agit d'un incendiaire, occasionnel ou habituel, quelqu'un de dangereux de toute façon. En fait  le passage à l'acte n'est pas une obligation. Un pyromane peut être tout simplement fasciné par le feu. 

 

Dans Le pyromane , le narrateur de Thomas Kryzaniac relèverait de la catégorie des sujets simplement fascinés par le feu. Encore qu'il est bien difficile de ne parler que de fascination dans son cas. Il s'agirait plutôt d'une obsession et le récit ne permet même pas d'être absolument sûr qu'il n'y a jamais eu de sa part de passages à l'acte, tant imagination et réalité peuvent se confondre dans son esprit.

 

D'ailleurs n'est-il pas passé d'une obsession l'autre? Avant que d'être obsédé par le feu, il l'était, enfant, par les chats écrasés sur la route traversant son petit village d'Alsace. Il en tenait registre dans un cahier. Son obsession n'avait cessé que quand il avait découvert que quelqu'un en avait fait périr une vingtaine sur un bûcher, dans un grand feu de joie, au milieu d'un champ:

 

"Personne ne brûlait les chats dans le village. C'était l'acte d'un homme isolé, étranger à nos manières, un homme excédé, comme moi, par ces satanées bêtes, et qui avait voulu exprimer sa colère. Il n'y avait aucun indice à proximité, rien qui pût permettre d'identifier mon allié, mon ami."

 

Parvenu à l'âge adulte, le narrateur vit reclus dans un appartement à Strasbourg, comprenant un salon, une chambre, une cuisine et une salle de bains. Il est tellement obsédé par le feu qu'il l'a vidé de tout ce qui peut s'enflammer facilement: "les papiers, les plantes, les meubles et même les livres", ne gardant que le strict nécessaire pour subsister.

 

Il est tout le temps sur le qui-vive. Il dort mal:

 

"Je vérifie sans arrêt si ma gazinière est bien coupée, si je n'ai pas laissé une casserole sur le feu. Cette routine transforme mon mode de vie. Parfois je me sens si mal que je n'arrive pas à sortir de chez moi: je vérifie, je vérifie encore, mais sitôt le pas de la porte franchi, je me demande si j'ai vraiment bien vérifié, si je ne me suis pas mis ça en tête pour une raison ou une autre, alors je rentre chez moi, et comme je sais que ce manège peut durer des heures, je renonce finalement à sortir."

 

Il aurait bien besoin d'un allié, d'un ami pour conjurer cette menace d'incendie. Après que son canari est mort, en qui il avait fondé beaucoup d'espoirs, il croit un moment l'avoir trouvé en la personne de son nouveau voisin du dessus, Eric Reuner, un artiste-peintre, qui peint des visages de femmes "noyées sous des couches de détritus et des matériaux de récupération collés à même la toile":

 

"La beauté de ces femmes est suggérée derrière la souillure, par un contraste maladroit; je prends pitié d'elles, trop anxieux pour ne pas m'identifier à une représentation du malheur."

 

Mais le courant ne passe pas entre ces deux solitaires, volontiers lunatiques, en dépit de plusieurs tentatives, qui émaillent le récit. Peut-être sont-ils au fond trop semblables ou, au contraire, trop dissemblables. Et l'obsession du feu ne cessera pour le narrateur, comme ce fut le cas avec celle des chats que par une rupture qui ne se produira qu'à la toute fin du livre et dont il prendra, cette fois, l'initiative.

 

Le roman de Thomas Kryzaniac est obsédant. L'obsession de son narrateur, qui ébranle sa confiance en lui-même, est communicative. Il la communique en décrivant ses états d'âme et le dénuement dans lequel il vit et qui ne laisse place qu'à son obsession. Le récit introspectif, servi par un style dépouillé, ressemble à un examen clinique. De quoi frissonner en le lisant. Comme l'eau fait au contact du feu.

 

Tout autour de son personnage, les êtres et les choses prennent des côtés sinistres, qu'il s'agisse des lieux de Strasbourg qu'il arpente, de l'accumulation des faits divers sordides qu'il lit dans les journaux, de la musique de jazz, du hard bop, qu'écoute Eric Reuner et qui pollue son univers sonore, des révélations que ce dernier fait involontairement sur lui-même et que fait également sur lui un visiteur, Arthur Grünewald, qui se présente comme son psychiatre...

 

Quand la rupture se produit, quelque terrible qu'elle soit, le lecteur pousse un soupir de soulagement et comprend que le narrateur, délivré, puisse exprimer le sien en ces termes:

 

"A partir de là je ne me suis plus beaucoup soucié du feu."

 

Francis Richard

 

Le pyromane, Thomas Kryzaniac, 208 pages, L'Age d'Homme

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26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 23:45
Coffret "Au fil de l'Encre" 6/6, aux éditions Encre Fraîche

Cela fait six semaines que je retire peu à peu des trésors d'écriture du coffret Au fil de l'Encre, que les éditions Encre Fraîche ont publié pour célébrer le dixième anniversaire de leur existence et qui est sorti à l'occasion du dernier Salon du Livre de Genève.

 

Parmi les 22 auteurs de ce coffret, il en est dont je connaissais des écrits, un plus grand nombre dont ce n'était pas le cas. Quoi qu'il en soit, je me suis considérablement enrichi à les lire au fil de ce temps et de leur encre et je les en remercie tous, de tout coeur.

 

Dès le début, je m'étais donné pour règle épicurienne de savourer ce coffret pendant ces six semaines, qui prennent, hélas, fin aujourd'hui, et de rendre compte des nouvelles qu'il contient pendant le même laps de temps, pour ne pas en perdre toute l'essence chemin faisant.

 

Cette semaine, pour la dernière fois, je présente donc des nouvelles du coffret, au nombre de trois seulement cette fois, les dernières, toujours dans l'ordre où elles s'y présentent. Et je n'ai qu'un regret, celui d'être arrivé au bout de l'aventure...

Coffret "Au fil de l'Encre" 6/6, aux éditions Encre Fraîche

Anne-Marie se demande pourquoi sa mère a choisi son prénom, qu'elle trouve ridicule:

 

Un prénom composé. Elle se trouvait justement composée de beaucoup de choses qu'elle n'avait pas choisies. Décomposée aussi, les jours où elle se regardait dans la glace et prenait acte de l'oeuvre du temps sur son corps.

 

Elle imagine que son mari Damien doit lui préférer des jeunes femmes... et elle déteste la vie insipide qu'elle mène maintenant, aussi bien avec lui qu'au cabinet où elle est avocate.

 

Sa vie, toute insipide qu'elle est, va pourtant basculer, à la suite d'un accident de voiture, dont elle semble être sortie indemne, puisqu'elle sait encore comment elle s'appelle, sauf qu'elle dit au médecin qui l'interroge que son prénom ne s'écrit pas avec un Trait d'union, comme le titre de cette nouvelle de Laura Maxwell...

 

Anne-Marie n'est pas seulement décomposée quand elle se regarde dans la glace. Par moments, elle se décompose maintenant en Anne et Marie, Anne l'avocate trépidante et boulimique de stupre, Marie la petite fille, souffre-douleur de la maîtresse et de ses petits camarades de classe, qui ne doit pas ouvrir la porte aux inconnus.

 

Anne-Marie a un malaise lors d'un exposé sur le dossier Durand, devant ses collègues du cabinet d'avocats. Que lui arrive-t-il donc?

 

C'est finalement un pychiatre qui lui en donne les clés, après l'avoir mise sous hypnose.

Coffret "Au fil de l'Encre" 6/6, aux éditions Encre Fraîche

On sait que La recherche commence par cette phrase:

 

Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

 

Peut-être Nadia Peccaud s'en est-elle inspirée, inconsciemment ou pas. Car Evangéline, veuve d'Andréas, doit passer quelques jours chez son fils Jonas et sa valise est prête. C'est pourquoi Demain elle se lèverait de bonne heure...

 

Mais aujourd'hui ses jambes pèsent des tonnes:

 

Elle était contrariée, elle n'avait pas l'habitude de rester inactive et acceptait mal que son corps lui rappelle le temps qui passe, le temps qui reste serait plus juste.

 

Maya a trouvé un journal intime sur son lieu de travail et ne résiste pas à la tentation de le lire. Une lettre adressée à une certaine Stefa par un certain Ralph est collée sur ce banal cahier d'écolier. C'est une magnifique lettre d'amour entre deux jeunes gens que sépare depuis un an le mur de Berlin.

 

L'auteur apprend peu à peu au lecteur qu'Evangéline, trouvée inconsciente à côté de sa valise, a été admise à l'hôpital Saint Vincent où Maya travaille au service de réanimation; qu'Andréas est le frère de Stefa; que Stefa, souffrant d'être séparée de Ralph a mis fin à ses jours; qu'on ne sait pas trop ce qu'est devenu Ralph.

 

L'épilogue de cette histoire, dont les morceaux s'assemblent les uns après les autres comme ceux d'un puzzle, semble confirmer que la vie n'est que question de destin. Autrement dit qu'il n'y a pas vraiment de hasard.

Coffret "Au fil de l'Encre" 6/6, aux éditions Encre Fraîche

Grégoire passe ses vacances d'été en famille, au bord de la mer.

 

Sa famille? Son père Louis, sa mère Nicole, son oncle Gérald, sa tante Brigitte et son cousin Fabien.

 

Louis et Gérald sont frères, mais ils sont très différents. Le premier serait plutôt pudibond, le second volontiers exhibitionniste. Et leurs fils sont à leur image. Fabien, un peu plus âgé que Grégoire, est déluré et ne se prive pas de chambrer son cousin sur son ignorance des choses de la vie. Il sait par exemple que Grégoire ne comprend pas pourquoi il appelle "change-shower-branlette-et-gogues" ce que leurs parents appellent "cabine de plage"...

 

Cette différence de maturité provient vraisemblablement de l'éducation qu'ils reçoivent de leurs parents respectifs. Fabien se plaint d'ailleurs que sa tante Nicole ait une mauvaise influence sur sa mère Brigitte et que les deux belles-soeurs s'entendent pour que les deux cousins ne puissent rien faire quand ils se voient l'été:

 

Il enrageait d'autant plus que la visite de son cousin équivalait toujours à une restriction de sa liberté. Après son départ, l'étau restait serré quelque temps. Et puis, semaine après semaine, il parvenait à assouplir l'étreinte et à recouvrer ses droits. Jusqu'à l'été suivant, où sa mère succombait aux nouvelles manies de sa belle-soeur.

 

Guy Chevalley raconte cependant comment, un beau jour, Grégoire va finalement faire Peau neuve, tout seul, comme un grand, dans ce lieu de puanteur aux relents d'urine qu'est une "cabine de plage"...

 

Francis Richard

 

Episodes précédents:

 

Episodes précédents:

 

Coffret "Au fil de l'Encre" 5/6 aux éditions Encre fraîche

Coffret "Au fil de l'Encre" 4/6 aux éditions Encre fraîche

Coffret "Au-fil de l'encre" 3/6 aux éditions Encre fraiche

Coffret "Au fil de l'encre" 2/6 aux éditions Encre fraîche

Coffret "Au fil de l'encre" 1/6 aux éditions Encre fraîche

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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 22:20
"Le Milieu de l'horizon" de Roland Buti

En 1976, il n'était pas encore question de réchauffement climatique. Ce n'était pas tendance. Et pourtant l'Europe a connu cet été-là une canicule mémorable, et isolée. La preuve, je m'en souviens...

 

Le roman de Roland Buti, Le Milieu de l'horizon, se passe à ce moment-là, dans cette chaleur improbable, propice aux ruptures de temps, dans les deux acceptions du terme.

 

Auguste Sutter a treize ans, cet âge incertain où l'on n'est bientôt plus un enfant, sans être pour autant un adulte, où l'on est adolescent, cet entre-deux. Auguste est encore Gus pour les siens et lit le Journal de Spirou.

 

Le père de Gus, Jean, est paysan et fier de l'être:

 

Pour lui, les historiens avaient toujours minimisé le travail têtu des paysans qui avaient modelé le paysage et nourri ceux qui pouvaient alors se consacrer à d'autres tâches plus visibles et plus prestigieuses.

 

Il a une exploitation qui comporte des terres cultivées, des prés et surtout une poussinière, dans laquelle il a investi des centaines de milliers de francs:

 

Papa pensait que le poulet rôti jusque-là servi cérémonieusement le dimanche à la table familiale des bourgeois ne pouvait que se démocratiser.

 

Il voyait juste. Mais si voir juste est nécessaire, c'est insuffisant pour réussir...

 

Pour l'aider, il a Rudolf Biedermann, Rudy, le fils demeuré d'un cousin éloigné du Seeland. Qui a dépassé la trentaine et vit seul, mais ne désespère pas de trouver l'âme soeur:

 

Chaque femme qu'il avait l'occasion de croiser, jeune ou vieille, belle ou laide, était celle qui depuis si longtemps lui était destinée, mais qu'un malheureux concours de circonstances avait jusque-là tenue loin de lui.

 

La mère de Gus, à trente-quatre ans, a l'air d'une fillette. Pourtant elle mène une vie étriquée. Elle souhaiterait qu'elle le soit moins pour ses enfants:

 

Maman était en permanence occupée à une multitude de tâches accaparantes qui devaient l'empêcher de trop désespérer.

 

La soeur de Gus, Léa, est son aînée de quatre ans. Elle est musicienne. Elle fait un distinguo entre culture et nature. Son frère relève de la deuxième catégorie...

 

Le grand-père de Gus, Annibal, que tout le monde appelle Anni, a pris sa retraite:

 

Depuis qu'il avait remis l'exploitation à papa, c'était pour lui un point d'honneur de ne plus se mêler de rien, de laisser à son fils la maîtrise totale des affaires; lorsqu'il passait à la maison, il ne faisait jamais aucune remarque sur la marche de la ferme, exactement comme si elle ne lui avait jamais appartenu.

 

Bagatelle est la jument de la ferme. Elle a vingt-sept ans et a l'air d'attendre la mort sans jamais fermer les yeux ni pouvoir se coucher pour dormir.

 

Sherif est le chien de la ferme. Il a une fâcheuse tendance à tourner de l'oeil... sous cette chaleur caniculaire.

 

Madeleine, Mado, est une fille de l'âge de Gus. Elle tourne autour de lui. Elle se colle et se frotte à lui, comme un petit animal...

 

Non seulement les éléments - un violent orage succède un jour à la sécheresse estivale -, mais le comportement des êtres - notamment l'irruption de Cécile, l'amie de sa mère, dans leur vie -, vont perturber leur univers et Gus, bien malgré lui, sera obligé de grandir pour devenir Auguste.

 

Et puis treize ans est, à l'époque, l'âge des premiers émois, et le corps de Gus réagit à la vue nocturne de Cécile, en chemise de nuit, venue boire du lait à la cuisine, ou quand le corps de Mado se frotte à lui dans l'eau froide du réservoir qui alimente les robinets du village...

 

Roland Buti, très naturellement, restitue cette atmosphère lourde de la campagne écrasée de soleil, puis accablée sous un ciel dur, prêt à se déchirer. Sous la pression qui monte, les êtres se font plus violents et les senteurs qui émanent d'eux plus fortes. Quand la pression retombe, il ne reste plus qu'à faire l'inventaire des dégâts...

 

Francis Richard

 

Le Milieu de l'horizon, Roland Buti, 192 pages, Zoé

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19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 22:30
Coffret "Au fil de l'Encre" 5/6, aux éditions Encre Fraîche

Au jeu du coffret je suis parvenu en cinquième semaine. Je poursuis la chasse au trésor du contenu d'Au fil de l'Encre, que les éditions Encre Fraîche ont publié pour célébrer le dixième anniversaire de leur existence et qui est sorti à l'occasion du dernier Salon du Livre de Genève.

 

Dès le début de cette aventure, je me suis donné pour règle épicurienne de savourer ce coffret pendant six semaines et de rendre compte des nouvelles qu'il contient pendant le même laps de temps, pour ne pas en perdre toute l'essence chemin faisant.

 

Cette semaine, pour la cinquième fois, je présente donc des nouvelles du coffret, au nombre de quatre cette fois encore, dans l'ordre où elles s'y présentent, un ordre comme un autre. Et je suis ravi, comme chaque semaine, de ce que je découvre.

Coffret "Au fil de l'Encre" 5/6, aux éditions Encre Fraîche

La nouvelle d'Anna Gold est de circonstance, puisque le ballon rond y joue un rôle qui, multiplié, serait salutaire. But. Un conte pour la paix se déroule en Israël, cette terre sainte où les trois religions du Livre se donnent rendez-vous et se manquent.

 

Un jeune adolescent, Daniel, d'origine française, y vit avec ses parents et sa soeur, dans un kibboutz, au sud, à la lisère du désert, dont il est complètement fou:

 

Il me fascine. Il me permet de rêver, d'imaginer des formes. Le sable immobile crée l'infini. Le sable agité forme des dunes au gré du vent. Le sable furieux aveugle et engloutit.

 

C'est aussi en face du désert que son ami Samuel, orphelin de père peut le pleurer... en s'adressant au sable qui, parfois, enterre.

 

Dans ce pays, les relations entre parents et enfants sont faussées:

 

A cause de la guerre latente qui règne ici, les pères israéliens confrontés quotidiennement avec la mort, veulent donner le meilleur à leurs enfants. Sans poser de limites. Sans franchement endosser le rôle de l'homme sévère qui distribue parfois les punitions.

 

Aussi les enseignants ont-ils beaucoup de mérite à essayer d'éduquer les enfants qui leur sont confiés, tels Daniel ou Samuel à qui leur pères, naturels ou adoptifs, font des cadeaux et pas de reproches.

 

Un jour, leurs profs, Rachel et Sarah, organisent un voyage scolaire à Jérusalem en application des cours de religion:

 

[Elles] tentent désespérément de nous faire comprendre que Jérusalem est sainte pour les grandes religions monothéistes. Elles donnent des exemples, simplifient l'histoire pour que nous comprenions que, ce qui devrait unir, divise.

 

Samuel est l'auteur d'une plaisanterie au détriment de Ronit et Tali, deux filles qui se croient supérieures. Daniel est alors saisi d'un fou rire qui lui vaut d'être puni à sa place et de rester tout seul à l'arrière. C'est alors qu'il a l'oeil attiré par une jolie cour intérieure, où un ballon traîne.

 

Le groupe s'est arrêté. Daniel en profite pour aller jouer au ballon en attendant que la file ne reparte. Mais, quand il a fini de jouer, le groupe a disparu. Il n'arrive pas à le retrouver et revient sur ses pas. Dans la jolie cour intérieure quelqu'un joue avec "son" ballon...

Coffret "Au fil de l'Encre" 5/6, aux éditions Encre Fraîche

C'est le printemps. Madame Watanabe, prénommée Estelle, a suivi le traitement de Patrice, son tendre allergologue, contre son allergie aux pollens et, pour la première fois, depuis des années, elle prend du plaisir à son avènement.

 

C'est le matin. Estelle se tourne dans le lit du côté de son mari, prénommé Makoto. Elle pousse un hurlement et saute du lit. Il a été remplacé par une carpe:

 

Pas n'importe quelle carpe. Un poisson décoratif des étangs nippons, une  koï blanche, tachetée de rouge. Elle mesurait plus d'un mètre et demi, à peine moins que Monsieur Watanabe qui n'était plus là, remplacé qu'il était par le poisson qui ouvrait et fermait sa gueule.

 

La femme à la carpe, imaginée par André Ourednik, se demande ce qui s'est passé:

 

Estelle rationnalisa. Hypothèse A: son mari s'était caché et avait mis un poisson à sa place. Hypothèse B: on avait enlevé son mari et laissé la carpe en guise de menace. Ces deux hypothèses étaient incongrues. Pour B, Makoto n'avait pas d'ennemis originaux. Pour A, Makoto n'était pas original ou alors des années auparavant, et jamais à ce point.

 

Estelle doit se rendre à l'évidence. Son mari s'est transformé en carpe... Elle demande conseil à Monsieur Sekisawa, qui tient un bouiboui à Ouchy, et qui lui explique que les koïs sont de gros mangeurs. Lui et trois acolytes transportent Makoto dans la baignoire de la salle de bains, bien filtrée et aérée.

 

Cinq mois plus tard, Makoto a pris du poids. Estelle n'est toujours pas sûre que c'est bien lui ou qu'on l'a remplacé. Elle ne pense pas que le bien de Makoto soit dans cette baignoire et prend une décision irréversible, rendue d'autant plus facile qu'elle aime son allergologue de Patrice...

Coffret "Au fil de l'Encre" 5/6, aux éditions Encre Fraîche

Vifka se rend pour la première fois à un cours de cuisine, recommandé par son amie Lhassa, raconte Catherine Cohen. Ce cours a lieu à L'Ecole de l'Etang, sa première école avant qu'elle n'aille à l'orphelinat.

 

Nâ, la jolie chef, la met avec Zaza, pour faire équipe. Elles se racontent leurs histoires de recettes de famille et Zaza plaisante Vifka, qui cherche à rencontrer de nouvelles têtes à ce cours de cuisine et qui, avec ses yeux perçants, son visage de chat, ne devrait avoir aucun problème à décrocher le monsieur.

 

Mais le garder n'est-il pas le plus dur? La cuisine de Vifka lui permettra-t-elle de le garder? Elle ne croit pas vraiment que la cuisine permette de retenir les petits maris qui se débinent, comme il est dit dans la chanson interprétée par Juliette Gréco:

 

Les cours de cuisine seraient pleins à craquer si c'était vrai...

 

La semaine suivante, Lhassa est là cette fois, avec son Zoroastre, parce qu'il est arrivé comme Zorro et qu'il est beau comme un astre... En fait, il s'appelle Julian et a amené Ulysse, un Appolon... qui ne laisse pas indifférente Vifka et qui, lui-même, n'est pas indifférent à ses charmes.

 

Comme par hasard, à la fin du cours, les élèves sont tous partis, sauf Vifka et Ulysse:

 

Ils sont seuls. C'est le silence. Tout près l'un de l'autre. Leur respiration s'entend. Le corps de Vifka brûle soudain. Son plexus chauffe. Le désir monte. Elle est hors d'haleine. C'est tellement grisant ce qui se passe dans cette cuisine. C'est la vraie rencontre. Elle s'étonne de sa transformation. En une seconde, elle a tout oublié, tout envoyé loin...

 

Lors de la troisième leçon, Ulysse ne devrait pas être là. La semaine précédente, il avait remplacé quelqu'un... Mais il est là et l'emmène après le cours faire une balade en moto sous l'orage ...

Coffret "Au fil de l'Encre" 5/6, aux éditions Encre Fraîche

Nora , le vendredi soir, traverse la ville à pied. Elle escalade le mur du cimetière. Elle se rend sur la tombe de son frère Frédéric. Elle lui parle, nous dit Jean-Luc Chaubert:

 

Elle lui raconte sa semaine. Elle lui dit sa peine et son inquiétude de voir leur mère s'assombrir toujours davantage, le regard souvent perdu dans la fumée de ses cigarettes et les vapeurs de gin ou de vodka. Elle lui murmure aussi sa révolte contre leur père. Puis elle sort de son sac à dos le cabas contenant une barre de chocolat, une pomme, des biscuits, un sachet de bonbons. Elle le dépose sur le gravier blanc. Elle embrasse la sépulture et s'enfuit entre les cyprès.

 

Le cabas a disparu. Il a été remplacé par un petit papier plié sur lequel a été écrit le mot: merci. Ce n'est pas l'écriture de Frédéric. Nora découvrira que c'est celle de Joáo, un jeune homme qui a eu des problèmes - sa mère, enfuie en Suisse avec un autre homme, a dû le reprendre - et qui, lui aussi, est révolté contre son père... Elle fera sa connaissance dans le pavillon des croque-morts du cimetière, où il passe ses nuits.

 

Nora et Frédéric sont chez Mariette, la copine de leur père. Ce dernier avait promis de les emmener au cinéma puis au restaurant, mais il les plante seuls devant la télé pour aller bouffer une fondue avec des potes. Alors le sang de Frédéric ne fait qu'un tour et il se casse pour ne plus revenir. Et, effectivement, il ne reviendra plus, puisqu'il meurt au guidon de son vélo sans lumière quelques instants plus tard...

 

Peu de temps après la mort de son frère Frédéric survient celle de sa grand-maman Anna:

 

Sa grand-mère qui lui a appris la langue que l'école ne lui a pas apprise, qui lui a raconté les histoires que son père ne lui a pas racontées, qui lui a donné l'amour que sa mère ne lui a pas donné.

 

Sa rencontre avec Joáo change alors la vie de Nora, qui n'arrive pas à construire son corps de femme, flottant entre enfance et adolescence:

 

Paradoxalement, sur la sépulture de son frère ou dans la nuit du pavillon des croque-morts, auprès de Joáo, Nora a l'impression de connaître une forme de résurrection. Elle a le sentiment d'être à nouveau quelqu'un pour quelqu'un, d'être écoutée, d'être considérée pour ce qu'elle pense et ce qu'elle est.

 

Mais la vie est pleine de désappointements...

 

Francis Richard

 

Episodes précédents:

 

Coffret "Au fil de l'Encre" 4/6 aux éditions Encre fraîche

Coffret "Au-fil de l'encre" 3/6 aux éditions Encre fraiche

Coffret "Au fil de l'encre" 2/6 aux éditions Encre fraîche

Coffret "Au fil de l'encre" 1/6 aux éditions Encre fraîche

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18 juin 2014 3 18 /06 /juin /2014 19:10
"Journal d'un Blanc" d'Arnaud Robert

Le titre du livre peut surprendre, Journal d'un Blanc. C'est sous ce titre qu'Arnaud Robert a tenu une chronique dans Le Nouvelliste, le plus ancien quotidien d'Haïti:

 

Quand j'ai choisi le titre Journal d'un Blanc, je voulais relever avec ironie le paradoxe d'un étranger qui se mêle, au fond, de ce qui ne le regarde pas. D'inombrables fois, en Haïti, on m'a renvoyé à ma condition de Blanc, cette frontière hermétique qui interdit, à la fin, de saisir ce dont il retourne. Je ne m'étais jamais senti blanc avant d'aller en Afrique, avant d'aller en Haïti. Je n'avais pas compris qu'il n'était pas question véritablement de couleur de peau quand on m'appelait blan. Se manifestait dans la formule, des siècles de rapport de force, une assignation à la puissance économique, le dégoût d'une hiérarchisation dont rien, encore, n'est venu à bout.

 

Le livre reproduit donc une cinquantaine de ces chroniques, auxquelles a été ajouté un texte où l'auteur parle des dix années pendant lesquelles il a fait des rencontres dans ce pays qu'il aime et dont il aime la singularité. Ce qui n'est pas pour me déplaire.

 

Dans son avant-propos, il donne le ton. Il parle d'une jeune femme rousse qui se trouve dans l'avion à destination de Port-au-Prince et qu'il imagine se réjouir à l'avance des bonnes paroles qu'elle prononcera pour sauver des tombereaux d'âmes:

 

Mais en arrivant, elle a filé directement dans les bras d'un Haïtien aux tresses rasta. On ne souhaite que cela, au fond. Le jour où les Blancs ne viendront plus seulement sur cette île pour la sauver. Mais pour l'aimer.

 

Ces chroniques font apparaître Haïti sous un jour différent des clichés habituels, peut-être parce qu'Arnaud Robert est suisse et qu'il porte un regard nécessairement complice sur ce pays dans lequel se mire le sien:

 

Pour moi la Suisse et Haïti sont des terres qui se reflètent, deux poids qui équilibrent ma balance intérieure. Je n'ai jamais ressenti la Suisse comme le pays le plus riche du monde, comme je ne considère pas Haïti comme le plus pauvre du monde. Ce sont deux pays infinitésimaux, dont les ambitions sont démesurées, excessives, deux pays qui pensent leur naissance comme une bénédiction, deux îles au fond qui ont dû sans cesse se rebeller contre leurs propres rivages et qui utilisent leur culture comme un outil d'expansion du territoire.

 

Dans ces chroniques Arnaud Robert parle donc des êtres et des choses en Haïti avec amour. Il le fait à la faveur de détails vrais, et singuliers, qui sont bien plus révélateurs que n'importe quelle démonstration argumentée. Les Haïtiens portent, par exemple, beaucoup de soins à l'état de leurs chaussures:

 

On dit souvent que Haïti est un chaos. Mais, la manière dont les Haïtiens traitent leurs chaussures, la façon qu'ils ont de se lire les uns les autres par les pieds, prouvent qu'il existe ici un ordre impérieux. Une injonction à marcher droit.

 

Ce n'est pas un hasard, s'il emploie la même expression, ordre impérieux, à propos d'une tradition haïtienne, qui [pour les décideurs de la société haïtienne] porte les stigmates d'une africanité honnie:

 

Il y a dans le vodou un ordre impérieux, une cohérence supérieure qu'on appelle le sacré...

 

Pourquoi Arnaud Robert aime-t-il Haïti? Il le dit au détour d'une chronique sur les efforts prodigués, pour le promouvoir, par la ministre du tourisme haïtien, femme de trente ans, belle comme une fleur d'hibiscus, en essayant de vendre un pays dont elle rêve mais qui n'existe pas:

 

Ce que j'aime en Haïti, ce n'est probablement pas ce que le touriste de masse aime. J'aime mesurer mon petit créole minable face à une marchande, j'aime une cérémonie sous la lune, j'aime des artistes qui ne travaillent pas en série, j'aime des écrivains qui ont mauvais caractère et des plages si mal aménagées qu'on a l'impression qu'on les foule pour la première fois.

 

Un exemple de détail. De même que la Suisse a ses marques bien de chez elle telles que le Cenovis, le Rivella ou l'Aromat, Haïti a les siennes, les cigarettes Comme Il Faut et la bière Prestige:

 

C'est un détail. Mais un pays dont la seule image exportée est celle de la misère crasse et de l'instabilité maladive, accorde à ses marques une propriété presque magique. Elles sont, plus que les canons sur le drapeau, le signe irréfutable qu'Haïti ne vit pas seulement dans l'imaginaire de ceux qui l'ont quittée et de ceux qui veulent la fuir. Haïti est aussi contenue, entre mille autres lieux, dans de petites bouteilles et du papier à rouler.

 

Il donne un autre exemple de ce qu'est Haïti avec l'histoire d'un jeune homme qui, après s'être acquitté de toutes ses dettes, se retrouve sans un sou en poche:

 

Pour passer le mois, il devra s'endetter encore auprès de banquiers informels qui, eux-mêmes, sont harcelés par des créanciers plus fortunés. Et, dans cette chaîne sans fin des nécessités palliées et des usures de proximité, quelque chose se joue de l'identité haïtienne. L'essentiel de ce peuple vit à crédit. Chacun doit à son voisin de pouvoir continuer. On pourrait voir cette forme de solidarité comme l'ultime définition de la rapacité libérale. Taxer le plus possible celui qui en a besoin, exiger d'un plus pauvre que soi qu'il paie indéfiniment les intérêts d'une dette dont il a depuis longtemps oublié l'origine. Mais ce pays, dont on dit souvent qu'il respire encore grâce à l'aide internationale, évite quotidiennement la révolution grâce à ses usuriers improvisés.

 

Faut-il s'en réjouir?

 

On regrettera, également, au passage, l'emploi conformiste de cet oxymore, rapacité libérale, que l'on retrouve formulé semblablement quand l'auteur énumère de quoi étouffe Haïti:

 

Haïti étouffe du néolibéralisme rapace, mais aussi de l'assistanat par les ONG, de ses élections clientélistes et de ses putschs permanents.

 

Cette conception caricaturale du libéralisme est en effet fausse monnaie courante. Il ne vaut cependant pas la peine de s'attarder sur de telles contre-vérités. Il vaut mieux retenir que le livre d'Arnaud Robert est une peinture amoureuse d'un pays lui-même victime de bien des caricatures et qui apparaît sous sa plume dans une tout autre lumière. 

 

Francis Richard

 

Journal d'un Blanc, Arnaud Robert, 220 pages, L'Aire

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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 19:00
"Ils ont perdu la raison" de Jean de Kervasdoué

Jean de Kervasdoué vient du Parti socialiste français - il a participé aux premières réunions de sa "commission recherche". De militant, il est devenu simple compagnon, se disant et se pensant toujours de gauche, parce qu'engagé "pour une société plus juste".

Son éloignement est dû à l'abandon par le parti de ses convictions en matière de progrès, notamment scientifique. Il sait très bien, comme ceux de sa génération, qui n'ont pas perdu la mémoire - il est né en 1944 -,  tout ce que l'humanité lui doit.

 

Selon lui, la gauche, après la droite, a perdu la raison à son tour: tous ils ont perdu la raison.

 

Pour le montrer, dans son livre éponyme, il aborde plusieurs thèmes, où cette perte de raison a des conséquences véritablement néfastes pour la France.

 

Cette perte de raison vient de la confusion des ordres, de la confusion entre ce qui ressort de la physique et ce qui ressort de la métaphysique:

 

"Le sort des hommes, voire leur salut, et la marche du monde ne se "répondent" [...] pas, et pour cause: ils sont d'une autre nature."

 

La démarche scientifique est de faire des hypothèses, de douter, voire de réfuter, et non pas de croire:

 

"Une hypothèse n'est jamais un dogme, mais une manière abstraite de voir le monde dont le scientifique va chercher à savoir si elle "marche". Si elle est fausse, ne serait-ce que dans un cas, cela suffit à la rejeter, d'où l'importance de la réfutation."

 

La tribu des scientifiques surmonte ses divergences et corrige ses erreurs d'elle-même:

 

"Pour assouvir leur curiosité, [les scientifiques] étudient en détail le travail des autres (bibliographie), essayent de montrer les limites des recherches des collègues, dupliquent leurs expériences, mais quand les découvertes "tiennent", la compréhension du phénomène progresse et la discipline avance."

 

C'est ainsi qu'elle a transformé le monde et qu'elle continue de le faire. La civilisation qui est née de cette transformation a cependant fait apparaître l'aléatoire:

 

"L'aléatoire exige un agnosticisme de l'esprit: pour lui, l'homme n'est qu'un objet d'interrogation, comme le monde l'est pour la science." (Elie Arié, Marianne, 18 mars 2013)

 

Nos contemporains ont horreur de ce vide ainsi créé sous leurs pas: c'était mieux avant!

 

Dans son livre, l'auteur montre qu'à l'épreuve de la science, sur bien des sujets, tels que le diesel, les OGM, les pesticides - ces médicaments des plantes -, l'énergie nucléaire, le gaz de schiste, le risque réel n'a rien à voir avec le risque perçu. Et le principe de précaution s'applique alors inconsidérément, après avoir été introduit indûment dans la Constitution...

 

Le mécanisme utilisé, dans le cas du diesel (dans les autres sujets, il est similaire), pour donner cette perception biaisée du risque est de se baser sur des "chiffres aussi fantaisistes que malhonnêtes":

 

"On s'appuie sur une peur profondément ancrée, quoique peu fondée. On prend pour argent comptant les conclusions d'une étude discutable, mais suffisamment technique pour que personne ne la lise. On généralise à la France la situation de pays autrement pollués. On fait donc peur sans raison et on condamne une partie de l'industrie française."

 

Et, ce faisant, on oublie de mettre en regard des risques réels, connus et mesurés, les considérables bénéfices que l'on retire, en s'appuyant davantage sur des croyances que sur des analyses empiriquement fondées.

 

L'auteur cite un magnifique article paru dans La Petite République du 31 juillet 1901, signé Jean Jaurès, qui devrait donner matière à réflexion à ses successeurs socialistes, devenus conservateurs, et, même, pourquoi pas, aux écolos, défenseurs patentés de la nature, et dont j'extrais quelques lignes:

 

"Ni le blé, ni la vigne n'existaient avant que quelques hommes, les plus grands génies inconnus, aient sélectionné et éduqué, lentement quelque graminée ou quelque cep sauvage. [...] Il n'y a pas de vin naturel; il n'y a pas de froment naturel. Le pain et le vin sont un produit du génie de l'homme. La nature est elle-même un merveilleux artifice humain."

 

Jean de Kervasdoué rappelle qu'il ne faut pas confondre santé et médecine:

 

"Plus de médecine ne veut pas dire systématiquement plus de santé."

 

Il précise:

 

"Comme les Français pensent que plus de médecine conduit systématiquement à plus de santé, quand il y a déficit des comptes de l'assurance maladie, c'est donc que l'argent manque et pas que cet argent est mal employé. Jusque-là, c'est, dans cette logique, "évident"; ce qui l'est moins c'est que l'on n'évoque pour traiter des questions financières que le volet des recettes nouvelles ou des baisses de remboursement, mais ni celles de l'organisation des soins ou du bien-fondé des prescriptions."

 

Dans chacun des thèmes que Jean de Kervasdoué aborde, il relève le même processus:

 

"L'opinion dicte son point de vue, l'Etat offre une légitimité à ceux qui l'influencent - pour ne pas dire le manipulent - et les mêmes se portent juges de la décision politique."

 

A propos de la santé, l'auteur fait un pas remarquable vers la liberté - de devoir créer une entreprise lui a sans doute entrouvert les yeux sur la nécessaire liberté d'entreprendre -, mais ses origines socialistes l'empêchent d'aller jusqu'au bout du raisonnement et de remettre en cause l'intervention de l'Etat dans des fonctions qui ne sont pas régaliennes, mais régulatrices, injustifiées et inopérantes:

 

"Jusqu'où est-on prêt, individuellement et collectivement, à abandonner la liberté au nom de la santé? Quand personne d'autre n'est concerné, l'Etat ne devrait pas s'en mêler; en revanche quand le comportement de l'un peut nuire à l'autre, l'Etat devient légitime, à la condition toutefois que les mesures soient fondées et efficaces, ce qui est loin d'être toujours le cas."

 

Qui détermine quand le comportement de l'un peut nuire à l'autre?

 

Toujours est-il, que, dans cet esprit, il rejette la concurrence des compagnies d'assurances en matière de maladie, qui aurait échoué à faire baisser les dépenses de santé aux Etats-Unis, en Allemagne et aux Pays-Bas,  et se prononce contre la liberté de prescription sans contrôle, qui aurait vécu.

 

Mais, dans l'ensemble, ce livre a un mérite, celui de montrer de manière argumentée, que notre époque est bien celle de l'avènement des sophistes et que "ce qui compte, ce n'est pas de dire le vrai, mais de convaincre" :

 

"On comprend alors qu'il suffise que l'opinion renvoie à l'opinion du moment et que ceux qui écoutent soient convaincus par les faiseurs d'opinion pour qu'une analyse devienne "vraie" et que les contradicteurs empiristes soient, au mieux, qualifiés de provocateurs."

 

Ce n'est pas un mince mérite... par les temps qui courent.

 

Francis Richard

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Ils ont perdu la raison, Jean de Kervasdoué, 240 pages, Robert Laffont

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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 22:55
Coffret "Au fil de l'Encre" 4/6, aux éditions Encre Fraîche

Pour la quatrième semaine, je poursuis la présentation du contenu du Coffret Au fil de l'Encre que les éditions Encre Fraîche ont publié pour célébrer le dixième anniversaire de leur existence et qui est sorti à l'occasion du dernier Salon du Livre de Genève.

 

Le mot coffret m'avait d'emblée fasciné. Je savais que ce petit coffre noir ne pouvait renfermer que des écrits de valeur.  Et j'ai été déçu... en bien.

 

Je m'étais donné pour règle épicurienne de savourer ce coffret pendant six semaines et de rendre compte des nouvelles qu'il contient pendant le même laps de temps, pour ne pas en perdre toute l'essence chemin faisant. Ce n'est pas un devoir que d'observer cette règle. C'est un plaisir, que je prolonge...

 

Voici donc, pour cette quatrième fois, le compte-rendu de quatre nouvelles, dans l'ordre où elles se présentent dans le coffret.

Coffret "Au fil de l'Encre" 4/6, aux éditions Encre Fraîche

Lucie, l'héroïne de Silvia Härri, a décidé de se rendre en pèlerinage sur le lieu de leurs dernières vacances avec leur fils Jonas, une île, qui sera désormais L'île de Jonas.

 

Philippe, son mari, a refusé de l'accompagner. Il n'a pas compris qu'elle veuille ainsi retourner le couteau dans la plaie.

 

Lucie, en fait, ne veut pas que certaines bribes de son passé deviennent cotonneuses, qu'elles s'effilochent, qu'elles disparaissent dans l'obscurité. Pour ne pas les perdre, il faut qu'elle y retourne, sans délai:

 

Un jour, elle ne saura plus si ses yeux verts tiraient sur le gris ou sur la noisette, si son parfum préféré était chocolat ou citron, le nom de sa meilleure amie Magali ou Anna, s'il supportait plutôt Messi que Neymar.

 

Philippe veut oublier que Jonas est mort, au moins un peu:

 

Il faut passer à autre chose, on ne peut pas vivre perpétuellement dans le passé. Il faut s'autoriser à vivre, même si c'est difficile.

 

Lucie part donc seule pour cette île dont les noms de lieux, Markopoulo, Kastro, Dhrogarati, que Philippe, Jonas et elle, ont visité ensemble, indiquent qu'elle est grecque. Elle remet ses pas dans les leurs de cet été-là, y compris dans cette église où le pope brandit un encensoir. Mais elle la quitte, en rogne:

 

Elle ne brûlera pas de cierge à un dieu aveugle et sourd. Elle ne rendra pas hommage à celui qui laisse vivre les mères plus longtemps que leurs enfants en inversant l'ordre qu'il a lui-même établi dans sa si grande sagesse, pas plus qu'elle ne rendra grâce à celui qui creuse une fosse entre maris et femmes, sans rien faire pour les rapprocher.

 

Au terme de ce pèlerinage, elle prend une décision irréversible, qui s'impose à elle, comme une évidence.

Coffret "Au fil de l'Encre" 4/6, aux éditions Encre Fraîche

Ueli n'est ni un héros, ni un martyr. Il a vécu A l'abri des bruits et des hommes. Et Arthur Brügger se souvient de lui. Peut-être est-ce parce qu'autrement personne d'autre ne se souviendra de lui, comme on ne se souviendra pas de la majorité d'entre nous qui menons une vie insignifiante, sans la moindre chance de laisser aucune trace.

 

Pourtant Ueli, tout insignifiant qu'il est, n'est pas comme les autres:

 

Il est né gueule-de-loup, la lèvre inférieure fendue jusqu'aux narines.

 

Sa mère avait voulu le faire disparaître à sa naissance. Comme, pour se faire pardonner ce premier mouvement d'humeur, elle le couvera, tant et si bien qu'il deviendra trop gros pour courir comme les autres gamins. Alors, il regardera tout avec une patience et une fascination fabuleuses:

 

Il avait ce regard simple sur les choses, et cet émerveillement rare pour tout ce qui existe. Mieux: il s'émerveillait du simple fait que la chose existe.

 

De là à dire qu'il est simple d'esprit, il n'y a qu'un pas que d'aucuns franchissent.

 

En fait, il prend son temps pour comprendre les choses, mais il les comprend. Ce qui lui permet de faire un apprentissage d'électricien et de passer brillamment les examens, mais ce qui ne peut faire l'affaire d'un employeur soucieux de rentabilité. Il vivra donc de subsides versés par les assurances sociales...

 

Il vivra toute sa vie à la ferme familiale et survivra à tout le monde, à son grand-père qui avait abattu devant lui son cheval, vieux et fatigué; à son père, mort dans un accident; à ses deux frères, l'un mort de maladie et l'autre de suicide; à sa mère, avec laquelle il aura vécu une sorte de concubinage étrange pendant plus de quarante ans, sans connaître d'autres femmes.

 

Chaque être humain, aussi insignifiant soit-il, n'est-il pas unique et ne devrait-on donc pas se souvenir de son court passage sur terre?

Coffret "Au fil de l'Encre" 4/6, aux éditions Encre Fraîche

Entre gens de bonne volonté il y a toujours moyen de s'entendre. N'est-ce pas?

 

Pour l'Europe, sur un esquif surchargé, Fouad a quitté son pays natal africain, où la monoculture du coton a conduit à la famine. Il est porté par les espoirs qu'ont placé en lui sa parentèle.

 

Ueli a accepté un poste de maton. Il doit exécuter un prisonnier. Heureusement qu'il tire avec précision. Le prisonnier s'écroule définitivement.

 

Silvio est directeur de prison. On l'appelle d'urgence pour un soulèvement de matons au moment où il va s'accorder un moment de détente avec une pute dans les dix-huit ans, un espace entre les dents, signe de chance paraît-il et de longs cheveux noirs qui lui caressent la raie des fesses.

 

Madame la Conseillère fédérale triomphe. Le référendum a échoué. La loi sur l'asile sera appliquée, avec tout le ménagement et la prudence nécessaires...:

 

Une solution plus consensuelle aurait naturellement été encore plus payante en termes de popularité. Mais qu'y peut-elle s'ils choisissent tous de s'exiler? A trop ménager le mouton et la scarole, elle aurait fini par passer pour une molle.

 

Jean-Hubert est philosophe et vit de ses placements bancaires. Son conseiller va le faire profiter de la baisse du coton...

 

A la terrasse d'un restaurant, Silvio attend impatiemment sa fille de vingt ans, Mirabelle, qu'il ne voit qu'à rythme mensuel.

 

Au fil de son récit, Sabine Dormond présente d'abord tous ces gens de bonne volonté, puis dévoile peu à peu ce qui les relie les uns aux autres...

Coffret "Au fil de l'Encre" 4/6, aux éditions Encre Fraîche

Ludovic vient de tuer son père, raconte Gwendoline Allamand. Il gît sur le carrelage de la salle de bains. Sa mère pousse un cri qui fait accourir son petit frère Alex depuis le jardin, où il retournait la terre du potager, comme le lui avait demandé leur père.

 

Que s'est-il passé?

 

Il s'est passé ce qui se passe d'habitude, sauf que d'habitude Ludovic ne tue pas:

 

Papa était fâché contre maman, alors papa a tapé maman.

 

Alors il s'est interposé, en se mettant entre lui et elle:

 

La routine en somme, vraiment comme d'habitude, je ne comprends même pas comment ça a pu dégénérer à ce point.

 

Ça a dégénéré parce que pour la première fois il a eu le dessus et qu'il n'a pas hésité. Sa colère, accumulée pendant des années, s'est épanchée sur le corps de son père. Il s'est retrouvé assis sur son torse et a heurté sa tête le plus fort possible contre le sol.

 

Cela devait arriver. C'était à Ludovic de régler le problème, de protéger sa mère et son petit frère.

 

Cela tombe mal. Ludovic venait de décrocher un rôle au théâtre, dans une pièce de Racine. Il avait passé Le seuil de la maison plein d'espoir ces dernières semaines:

 

Je savais que j'allais quitter cette maison, que j'allais retrouver une troupe, que j'allais m'enfuir à travers cette pièce, parce que j'avais été choisi.

 

Mais, maintenant? A moins que...

 

Francis Richard

 

Episodes précédents:

 

Coffret "Au-fil de l'encre" 3/6 aux éditions Encre fraiche

Coffret "Au fil de l'encre" 2/6 aux éditions Encre fraîche

Coffret "Au fil de l'encre" 1/6 aux éditions Encre fraîche

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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 22:45
"Muscles" et "La maison" de Julien Burri

Bernard Campiche vient d'éditer deux livres en un, signés Julien Burri. Il suffit de faire tourner ce bel objet de 180° dans le sens longitudinal pour passer de l'un à l'autre; de La maison, dont la couverture est illustrée d'une photo de Philippe Pache, aux Muscles, dont la couverture est illustrée d'une photo de Yann Amstutz, et vice-versa.

 

Dans les années 1960, Berger-Levrault avait édité une collection Pour ou contre, qui utilisait le même dispositif pour servir à de vifs débats, solidement argumentés, qui permettaient de voir les choses sous au moins deux angles différents, donnaient matière à réflexion et ouvraient l'esprit à des possibles inenvisagés...

 

En l'occurrence Muscles ne répond pas à La Maison. Ils n'ont qu'une opposition spatiale. Ils ont même un point commun, singulier. Le narrateur, dans l'un et l'autre livre, parle à la deuxième personne du... singulier. Ce qui rappelle ces femmes qui commençaient naguère par dire, en se parlant à elles-mêmes: Ma fille, tu devrais...

 

Quoi qu'il en soit, ce procédé narratif présente l'avantage, mieux qu'à la première personne, de mettre le lecteur dans la confidence et, même, de lui permettre de s'identifier au protagoniste, celui du roman Muscles ou celui des morceaux de La maison.

 

Le narrateur de Muscles est un bodybuilder, dont le corps rend incrédule et donne envie de toucher. Il est marié à Amélie, qui a de belles fesses, rondes, imparfaites, certes, ce qui n'empêche pas qu'elle soit très excitante... C'est lui qui décide cependant quand cela doit avoir lieu, en général le dimanche après-midi...

 

Il a été élevé par ses grands-parents parce qu'un jour sa mère a tiré sa révérence en restant dans le garage, porte fermée, laissant tourner le moteur... Il se souvient d'elle venant le croquer dans son lit le soir, lui préparant une tresse russe les mercredis ou entrant dans sa chambre pour l'écouter respirer, tandis qu'il faisait semblant de dormir.

 

C'est en rentrant d'un camp de ski où il avait peur d'aller, surtout parce que c'était la première fois qu'il quittait sa mère, qu'il a appris qu'il ne la reverrait plus. Il y avait des signes avant-coureurs. Elle ne lui rendait plus visite la nuit; elle n'écrivait plus dans son cahier de poèmes; une nuit, elle s'était sentie étouffer, s'était levée et avait déclenché l'alarme en traversant le salon...

 

Il a le corps trop léger - son père le trouve maigre à faire peur -, ce qui commence à devenir pesant. Alors, après s'être acheté des haltères, il commence, dans sa chambre, comme jadis son père, à faire des exercices qu'il a vus dans des magazines ou sur Internet. A seize ans, avec son ami Cody, il se rend dans un fitness, où il craint les moqueries, mais où son corps se transforme petit à petit, à la faveur d'un régime alimentaire rigoureux:

 

Tu étais en deux dimensions, tu entres dans la troisième. Ton corps saint, purifié par l'exercice - quelque chose se joue en toi - un destin.

 

Trois ans plus tard, cette transformation de son corps marque le pas. Pour augmenter sa masse musculaire, il se laisse tenter et prend du Dianabol...

 

Quand il fait la connaissance d'Amélie, une des premières choses qu'il lui demande est ce qu'elle pense de son physique. Plus tard, elle comprend pourquoi il l'a choisie:

 

Pour paraître encore plus volumineux à côté d'elle, par contraste.

 

Même si l'histoire ne se répète pas, elle bégaille souvent. Fût-elle personnelle... L'épilogue demeurant toutefois imprévisible...

"Muscles" et "La maison" de Julien Burri

Le narrateur de La maison s'y rend avec son compagnon, Jaël. La maison est entourée de volières. Jaël passe son temps libre à en construire un peu partout dans le pays, et à l'étranger. Sinon, il travaille à l'hôpital.

 

Lui, il reste à la maison, à attendre Jaël, avec le grand chien. En l'attendant, il lit et écrit, si possible dehors, c'est-à-dire si le temps le permet, devant la grange; il entend des voix dans la forêt; il aime repasser les vêtements de Jaël.

 

Il s'est fait tatouer son prénom sur l'annulaire gauche:

 

Son écriture manuscrite, prolongement de sa main, du flux de son sang. Le trait du "l" final monte et s'efface progressivement - nuage de poussière sur une route de terre battue.

 

Avant lui, il y a eu Vincent dans la vie de Jaël. Ce dernier l'attend toujours, bien qu'il soit mort et que son corps ait été rendu par le glacier quatre ans après sa disparition...

 

Tout a une fin, y compris les amours particulières. Mais, ont-elles seulement existé? Qu'est-ce qui est vrai dans leur histoire, à lui et à Jaël?

 

Même si l'histoire ne se répète pas, elle bégaille souvent. Fût-elle personnelle... L'épilogue demeurant toutefois imprévisible...

 

Francis Richard

 

Muscles, 232 pages, La Maison, 128 pages, Julien Burri, Bernard Campiche Editeur

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7 juin 2014 6 07 /06 /juin /2014 15:00
"Sirius" de Pierre Fankhauser

Sirius est l'étoile la plus brillante du ciel, la plus mythique.

 

C'est aussi le pseudo sous lequel Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde, quotidien né en 1944 sur les reliefs du Temps, signait ses éditoriaux. Ce pseudo faisait référence à Micromégas, héros du conte éponyme de Voltaire, natif de cette belle étoile. Son point de vue de Sirius lui permettait de prendre du recul, de laisser libre cours à son esprit critique et de relativiser...

 

Sirius, c'est également la destination des Transits des adeptes de l'Ordre du Temple Solaire, qui ont pris la forme de morts collectives dans les années 1990, en Suisse, en France et au Canada.

 

Pierre Fankhauser s'est basé sur l'un de ces transits, celui du mois d'octobre 1995, dans le Vercors, pour bâtir son roman. Les corps de 16 adeptes de l'OTS y avaient été retrouvés carbonisés, portant la trace d'un ou de plusieurs coups de feu, ayant apparemment absorbé des sédatifs, le visage recouvert de sacs plastique bruns.

 

Les protagonistes sont, dans le roman de Pierre Fankhauser, le chorégraphe le plus en vue de la scène contemporaine et son élève et amante, laquelle de jeune danseuse est devenue, sous sa férule, chorégraphe à son tour. Seule comptera finalement pour eux leur Vie future, où ils ne se rendront pas seuls...

 

Ce n'est que petit à petit que le lecteur en prend conscience. Car  le roman de Pierre Fankhauser est en effet construit d'éléments qui semblent au début n'avoir pas de liens entre eux, mais qui sont en fait les pièces d'un puzzle.

 

Il décrit des chorégraphies où les corps nus retrouvent les mouvements de reptation originels:

 

Les danseurs se touchent, se palpent, s'escaladent mutuellement, semblent chercher des prises dans le plateau, se muent en grimpeurs de l'horizontale et font basculer les perspectives.

 

Il fait tenir par d'aucuns des propos moralisateurs à leur sujet:

 

Cette matérialité du corps, cette abolition des frontières entre arts plastiques et arts vivants prônées par certains adeptes des chapelles à la mode ne servent ici qu'à légitimer un flirt aguicheur avec la pornographie.

 

Il rédige des rapports d'enquêtes médico-légales d'une grande précision technique sur les cadavres disposés en cercle sur le lieu du drame, une clairière isolée dans la montagne, entourée de mélèzes:

 

Les pieds vers le centre du cercle, le corps de la quinzième fidèle, entièrement carbonisé sauf le visage, est allongé sur le dos entre le corps du quatorzième fidèle et le corps de son propre fils, une balle dans la tête, une dans le coeur, lambeaux de sac-poubelle sur le sommet du crâne etc.

 

Il reproduit des circulaires émanant de L'équipe de l'association:

 

Notre objectif principal est de faire respecter la recherche spirituelle dans toute sa diversité et de mettre un terme aux liens qui sont faits entre mouvements sipirituels et manipulation mentale.

 

Il rapporte des discussions entre membres de ladite association:

 

Une dépression et même des idées suicidaires peuvent survenir chez les patients atteints de cette maladie. Si vous éprouvez de tels sentiments, consultez immédiatement votre médecin. [...] Je trouve extraordinaire de penser des choses comme ça, de se dire: La personne est dépressive, elle pense à se tuer, donc elle va demander de l'aide. Qu'est-ce qu'ils sont bien éduqués les patients, putain !

 

Etc.

 

Certes, le lecteur connaît la fin de l'histoire, mais il ne la connaît pas dans son entier déroulement, dans ses tenants et aboutissants. Alors l'auteur lui fournit d'autres éléments, complémentaires et souvent contradictoires, parce que les choses ne sont jamais aussi simples qu'elles n'apparaissent dans la vraie vie.

 

Ces autres éléments ? Une contre-enquête médico-légale, une plongée dans le monde de la protection rapprochée, un récit des cérémonies de l'Ordre, des lettres d'amour de celle qui danse à son maître, la description poétique du trajet qui, dans la montagne, conduit à la clairière funeste.

 

En lisant Sirius, le lecteur ne peut qu'être frappé par la variété des registres sur lesquels l'auteur joue et surtout par son souci du détail vrai et précis, précis aussi bien dans l'évocation des êtres et des choses que dans l'emploi des mots.

 

A un moment donné, Pierre Fankhauser fait parler en ces termes l'énigmatique Gardien des Archées:

 

Sachons mourir pour renaître.

Sachons vivre pour bien mourir car: bien mourir c'est bien renaître.

Que celui qui a des oreilles entende.

 

Si le contexte n'était pas aussi sinistre, ces mots pourraient se comprendre comme ceux d'une sagesse éternelle:

 

Faites donc mourir en vous ce qui appartient à la terre. [...]Plus de mensonge entre vous, car  vous vous êtes dépouillés du vieil homme, avec ses pratiques, et vous avez revêtu l’homme nouveau, celui qui pour accéder à la connaissance ne cesse d’être renouvelé à l’image de son Créateur.

(Epitre aux Colossiens, 3, 5-10)

 

Francis Richard

 

Sirius, Pierre Fankhauser, 136 pages, BSN Press

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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 22:55
Coffret "Au fil de l'Encre" 3/6, aux éditions Encre Fraîche

La semaine passée j'ai poursuivi la présentation du contenu du Coffret Au fil de l'Encre que les éditions Encre Fraîche ont publié pour célébrer le dixième anniversaire de leur existence et qui est sorti à l'occasion du dernier Salon du Livre de Genève. Cette semaine, je récidive.

 

Je me suis donné pour règle épicurienne de savourer ce coffret pendant six semaines et de rendre compte des nouvelles qu'il contient pendant le même laps de temps, pour ne pas en perdre toute l'essence chemin faisant.

 

Voici donc le compte-rendu des quatre nouvelles suivantes, dans l'ordre où elles se présentent dans le coffret.

Coffret "Au fil de l'Encre" 3/6, aux éditions Encre Fraîche

Dans la nouvelle d'Olivier May, intitulée Dégel, l'auteur raconte une histoire qui commence plus de 7'000 ans en arrière et qui se termine en 2042.

 

En juin 2042, au col du Heidnischjoch, 3212 mètres d'altitude, Alpes valaisannes, Suisse, le glacier n'est plus qu'un minuscule vestige, noirci par le réchauffement, qui tente de ralentir son agonie sous une paroi qui l'abrite en hiver du mortel rayonnement.

 

Trois archéologues se trouvent là, Maya, chef de projet, et ses deux assistants, Ion et sa compagne Lô. Celle-ci fait la découverte d'un petit récipient d'écorce. Elle parvient à l'ouvrir. Il s'y trouve une pointe de cristal de roche de magnifique facture:

 

On dirait le chapeau d'un champignon séché que le gel a parfaitement conservé...

 

En serrant cet objet très fort contre elle, Lô entre en transe et se met à faire un long récit, inouï, que Maya enregistre avec son implant auriculaire.

 

Ce récit halluciné se passe 5'000 ans avant JC, au même endroit. Un homme y a soigné son fils du Mal qui l'atteignait. Il l'avait guéri, mais c'est le froid glacial qui, aussitôt après cette guérison, avait fini par avoir raison de sa jeune vie.

 

Ce récit va guider les pas des préhistoriens et leur faire faire une découverte dont les conséquences seront bénéfiques pour l'humanité toute entière. Comme quoi le réchauffement tant redouté de nos jours pourrait finalement avoir du bon dans le futur...

Coffret "Au fil de l'Encre" 3/6, aux éditions Encre Fraîche

Le narrateur, sous la plume d'Eric Driot ne garde de son adolescence que des souvenirs pénibles. Il n'a pas fait de grandes études. Il a tout de même obtenu son baccalauréat, à sa grande surprise, et a alors entrepris des études d'infirmier:

 

C'était un diplôme aisé à obtenir, garant d'un accès rapide à la vie active et surtout un moyen de fuir le domicile parental et son ambiance qui allait s'alourdissant.

 

Pour tout loisir, il pratique le tennis. C'est ainsi qu'il rencontre Patrick. Comme celui-ci a des lacunes techniques dans ce sport, il demande au narrateur s'il veut bien taper quelques balles avec lui.

 

Echange de bons procédés, Patrick fait de l'escalade depuis dix ans et propose donc à son nouvel ami d'en faire avec lui.

 

Le narrateur est intrigué par le fait que Patrick ne travaille pas:

 

Il passait la majeure partie des jours de beau temps soit au tennis, soit sur les rochers, soit à la terrasse du bistrot.

 

Patrick s'avère être un homme du livre - il en possède beaucoup -, qui prend toutefois toute sa dimension au bistrot, son univers privilégié:

 

Il possédait un sens inné de l'ambiance, du scandale, de l'hubris maîtrisée, qui lui permettait d'attirer un public aussi hétérogène que possible.

 

Bref, un ami qui s'est peut-être beaucoup trompé dans la vie, mais qui savait se marrer et faire marrer les autres...

Coffret "Au fil de l'Encre" 3/6, aux éditions Encre Fraîche

Zacharie n'est pas comme les autres. Il est atteint d'une maladie, le lupus érythémateux, qui l'oblige à fuir la lumière du soleil et à éviter tout contact avec les habitants du village:

 

Au fil des rumeurs, des débordements de leur imagination, des histoires amplifiées lors des soirées de veille, je suis devenu une créature de légende. Il se raconte que mes traits se sont transformés, que je me mue chaque nuit en loup garou, un être malfaisant, mi-homme mi-animal.

 

Zacharie est donc craint par eux et aime la crainte qu'il leur inspire. Pour conjurer le sort ils déposent même des offrandes à son intention devant leurs portes...

 

Zacharie vit donc à l'écart, dans une cabane, en lisière de forêt. Sous ses fenêtres, il a planté des Belles de nuit. Dont les tons vifs - rouge, mauve, orange, jaune - sont pour lui un enchantement. Il n'en sort que la nuit, accompagné de son chien-loup Anubis, quand les rues du village sont désertes et quand les habitants se terrent chez eux.

 

Son seul lien avec le village est sa grande soeur, Garance, qui l'accueille chaque dimanche, la nuit tombée, dans sa petite maison, et qui lui raconte les dernières nouvelles, comme l'arrivée d'un nouveau curé, jeune et intransigeant, une sorte de fanatique, et, bien sûr, ce qu'on dit de lui, Zacharie, dans le village.

 

L'atmosphère lourde déjà le devient encore plus quand le corps d'un jeune chiot, vraisemblablement fruit des oeuvres d'Anubis avec une chienne du village, est déposé sur le chemin qui part de chez lui; quand ses quatre poules gisent sur son palier, le cou tranché; quand, enfin, il ne reste plus de ses belles de nuit que quelques tiges dépouillées de toute feuille ou fleur...

 

Hélène Dormond a réuni là toutes les conditions de drames à venir...

Coffret "Au fil de l'Encre" 3/6, aux éditions Encre Fraîche

Manon, nous dit Olivier Chapuis, a assisté depuis sa fenêtre à un terrible accident, enfin, si on peut appeler cela un accident.

 

Une petite fille a été renversée par un véhicule qui a pris la fuite, à 21 heures, chemin du Cap, Entre chien et loup:

 

Cette heure où le soleil a disparu sans être vraiment couché et où la lumière garde encore cette force de vivre que...

 

Cette vision la hante. A la maison, elle n'a personne à qui en parler. Elle ne peut en parler ni à ses enfants, Jérôme et Lucie, ni davantage à Philippe, son compagnon.

 

La police a bien lancé un appel à témoins mais, arrivée au poste, au lieu de prendre sa déposition, on lui demande d'écrire ce qu'elle a vu. Elle n'en a pas la force. Alors elle décide de le raconter aux parents de la fillette, les Vireux:

 

Ils doivent savoir. A leur place, tu aimerais connaître la vérité. Si douloureuse. Mais la vérité.

 

Seulement la vérité est tellement douloureuse - le minibus brun qui a renversé Tina n'a rien fait pour l'éviter, au contraire il a roulé sur elle une seconde fois en reculant et une troisième en avançant à nouveau, avant de prendre la fuite - que le père de la fillette, pétant les plombs, met Manon violemment dehors.

 

Elle n'en dort pas de la nuit:

 

La rencontre avec les Vireux lui laisse en bouche un goût amer. Elle espérait autre chose. De la gratitude, peut-être, elle ne sait pas trop.

 

Le lendemain, elle se rend de nouveau au poste de police et, cette fois, fait sa déclaration par écrit, du mieux qu'elle peut. Elle se sent plus légère, mais son soulagement sera de courte durée...

 

Francis Richard

 

Episodes précédents:

 

Coffret "Au fil de l'encre" 2/6 aux éditions Encre fraîche

Coffret "Au fil de l'encre" 1/6 aux éditions Encre fraîche

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 21:30
"Album Duras" de Christiane Blot-Labarrère

Le 4 avril dernier, Marguerite Duras aurait eu 100 ans.

 

Ses oeuvres complètes représentent quatre volumes de la bibliothèque de La Pléiade. C'est dire l'importance qu'elle a dans les lettres françaises du siècle précédent.

 

Chaque année, depuis plus de cinquante ans, La Pléiade publie au printemps un album sur un auteur. Cette année, c'est Marguerite Duras qui est à l'honneur.

 

La rédaction de cet album, qui comporte plus de deux cents illustrations et un index, a été confiée à une spécialiste de cet auteur hors du commun, Christiane Blot-Labarrère, qui s'est également intéressée à Pierre Jean Jouve, ce qui est une référence à mes yeux.

 

A la fin de son avant-propos, cette agrégée de lettres modernes, qui s'est spécialisée dans la littérature française du XXe siècle, résume en ces termes sa démarche:

 

L'on ira vers elle, moins vers l'histoire de sa vie qui, dit-elle, n'existe pas, plutôt vers ses récits, ses pièces de théâtre, ses films, là où l'on est quelqu'un. Comme on se rend à une exposition de peinture, en s'arrêtant devant chaque tableau, des premiers à l'ultime dont le tracé mélancolique illumine l'ensemble. Peut-être son oeuvre, de diverses façons éclairée, s'augmentera-t-elle encore du nombre des suffisants lecteurs. Ainsi disait Montaigne de ceux qu'il espérait.

 

Montaigne définit ainsi pareil lecteur:

 

Un suffisant lecteur descouvre souvant ès escrits d'autruy des perfections autres que celles que l'autheur y a mises et aperceües, et y preste des sens et des visages plus riches.

 

L'insuffisant lecteur que je suis a tout de même tenté de glaner ici et là dans cet album quelques extraits de ce que Duras pensait, qui éclairent son oeuvre, avec pour seule ambition de mettre en appétit un suffisant lecteur cette fois, qui saura imaginer quelles fleurs il pourra y butiner avant d'en faire son miel.

 

Le mot dont Duras a le plus horreur, c'est le mot rêve, dit-elle en 1983. Cinquante ans plus tôt, elle écrivait déjà:

 

Aussi loin que je me souvienne, mon enfance s'est déroulée dans une lumière désertique et crue, aussi loin du rêve que possible.

 

A propos de l'amour maternel, elle ne se gêne pas pour dire:

 

Les femmes doivent pouvoir mener de pair cet amour jaillissant, et leur création, et leur personne.

 

A propos de l'amour tout court, elle est lucide:

 

Il n'y a rien qui enferme plus que l'amour. Et d'être enfermé à la longue, ça rend méchant, même les meilleurs.

 

Elle parle d'expérience quand elle dit:

 

Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer. Sans cela, ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter.

 

A propos du désir fou qui fait hurler le corps, elle s'est fait une religion:

 

Si l'on n'a pas connu la passion qui prend cette forme, la passion physique, on ne connaît rien.

 

A propos des vertus de l'oubli en amour, elle nuance:

 

Le pire est qu'on n'arrive jamais à oublier complètement. Il reste juste assez de mémoire pour souffrir.

 

Dans une lettre à son dernier amant, elle écrit d'ailleurs:

 

Yann, c'est donc fini. Je t'aime encore. Je vais tout faire pour t'oublier. J'espère y parvenir. Je t'ai aimé follement. J'ai cru que tu m'aimais. Je l'ai cru. [...] Je t'aime Yann. C'est terrible. Mais je préfère encore être à t'aimer qu'à ne pas aimer.

 

Elle parle également d'expérience de la solitude:

 

Dès que l'être humain est seul, il bascule dans la déraison. Je le crois: je crois que la personne livrée à elle seule est déjà atteinte de folie parce que rien ne l'arrête dans le surgissement d'un délire personnel.

 

Dans la toute fin d'Emily L., elle défend son art d'écrire:

 

Je vous ai dit [...] qu'il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu'on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l'écriture au-dehors, la maltraiter, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l'état d'apparition.

 

La personne réelle que, dans cet album, révèle au lecteur Christiane Blot-Labarrère par son écriture personnelle, augure bien de ce que peut être cet autre soi qui, à partir d'elle-même, écrit de la fiction:

 

L'Amant n'est pas un récit autibiographique, c'est une traduction.

 

Peut-être, alors, satisfaisant mon propre appétit, en lisant davantage de Duras, en deviendrai-je un suffisant lecteur, au sens que donne Montaigne à cette expression...

 

Puissé-je, par ces extraits, choisis en toute subjectivité, inciter le lecteur à faire de même...

 

Francis Richard

 

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard

 

Album précédent:

 

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 22:25
Coffret "Au fil de l'Encre" 2/6, aux éditions Encre Fraîche

La semaine passée j'ai commencé de présenter le contenu du Coffret Au fil de l'Encre que les éditions Encre Fraîche ont publié pour célébrer le dixième anniversaire de leur existence et qui est sorti à l'occasion du dernier Salon du Livre de Genève.

 

Je me suis donné pour règle épicurienne de savourer ce coffret pendant six semaines et de rendre compte des nouvelles qu'il contient pendant le même laps de temps, pour ne pas en perdre toute l'essence chemin faisant.

 

Voici donc le compte-rendu des quatre nouvelles suivantes, dans l'ordre où elles se présentent dans le coffret.

Coffret "Au fil de l'Encre" 2/6, aux éditions Encre Fraîche

Tu n'as pas changé, c'est ce que s'entend dire le narrateur de la nouvelle de Sébastien Ramseier, par Audrey qui l'a invité avec une multitude d'amis à fêter son divorce dans sa petite maison préfabriquée située en périphérie de la zone industrielle:

 

Toujours aussi menteur, flatteur, égoïste...

 

La blonde Audrey est l'amie de la brune Elisabeth avec laquelle elle a grandi et partagé tout. Et, lui, il a passé trois lumineuses années avec Elisabeth, qui, un jour, l'a planté sans un mot, pas l'ombre d'une explication.

 

Il y a neuf chances sur dix pour qu'il croise Elisabeth ce soir-là et, effectivement, elle vient, elle est là, assise par terre, près de la chaise d'un gars qui [a] le pied droit dans le plâtre. Pendant toute la soirée, il réussit à éviter Elisabeth, ce qui, compte tenu de l'espace disponible, [relève] proprement de l'exploit...

 

Audrey et Elisabeth disparaissent ensemble un moment et réapparaissent après un incident qui les a mis, lui et un des invités, Fabien, aux prises avec le plâtré. Pendant que Fabien raconte, Elisabeth ne le lâche pas des yeux, une expression de dégoût dans le regard et sur les lèvres.

 

Pourtant il raccompagne Elisabeth chez elle. Mais, comme il a vraiment trop bu, elle ne le laisse pas repartir. Il dort dans son lit à elle et, elle, sur le canapé. Il ne se passe rien entre eux. C'est une occasion manquée, douloureuse, comme la fin de l'histoire le montrera. Sans doute, parce qu'au moment voulu il n'a pas su changer...

Coffret "Au fil de l'Encre" 2/6, aux éditions Encre Fraîche

La narratrice attend A la frontière. Cela peut durer longtemps. Alors pour tromper son attente, elle enfile le collier de perles de tous les événements de [sa] vie qui ont fait [qu'elle est] ici aujourd'hui, les pieds dans la poussière, la tête dans les étoiles et le coeur chaud de toute la chaleur humaine qui a débordé autour [d'elle] pendant une semaine entière.

 

La narratrice de Valentine Sergo a rencontré Ruben, deux ans plus tôt en Inde: La connexion fut immédiate, passionnée, passionnante, heureuse, sexuelle et légère. Ils ont passé deux mois ensemble, puis ils se sont quittés sans rien se promettre, sans s'échanger leurs coordonnées, lui professeur d'économie à l'Université de Tel-Aviv, elle costumière de théâtre.

 

Seulement, il s'avère qu'elle est enceinte de lui. Elle décide de ne pas garder l'enfant parce que probablement elle ne le reverra jamais et parce qu'à 43 ans elle ne veut pas se lancer toute seule dans l'aventure.

 

Huit mois plus tard, Ruben est là à la sortie d'un théâtre de Lyon. Il l'a retrouvée grâce à Internet. Il veut faire quelque chose de sa vie la quarantaine passée et c'est avec elle qu'il veut le faire. Ils passent un mois ensemble en France pendant qu'il y fait des conférences, puis, quelque temps plus tard, elle décide de le rejoindre en Israël et d'y passer trois semaines avec lui.

 

A la fin de son séjour, Ruben doit s'absenter une semaine pour donner des conférences dans une université américaine prestigieuse, ce qui ne se refuse pas. Pendant ce temps-là elle fait la connaissance d'Hannah, qui la convainc de participer à une aventure théâtrale en territoire palestinien.

 

Au bout de cette semaine, qui lui semble avoir duré un mois entier, elle attend donc de repasser la frontière et se demande comment Ruben prendra son escapade, quand elle la lui racontera, d'autant qu'elle ne lui a déjà rien dit de leur bébé perdu...

Coffret "Au fil de l'Encre" 2/6, aux éditions Encre Fraîche

Les causeuses de Jean-Daniel Robert? Ce sont des vaches. Deux soeurs, Tulipe et Marquise, et leurs copines, Linette, Blanche, Colinette et Joséphine.

 

De quoi les deux soeurs aiment-elles causer? Depuis quelques temps, elles aiment bien laisser remonter les mémoires d'enfance.

 

Quant à leurs copines, elles ne sont pas en reste pour critiquer les nouvelles méthodes d'élevage de leurs patrons: On nous demande juste d'être rentables un max'. De produire et de la boucler. Surtout n'ayons pas de tête mais que des membres. Livrées à elles-mêmes, elles ne se sentent plus en sécurité. Toujours sous la lumière néone ou du dehors, elles n'ont plus d'intimité.

 

Pour ce qui est de la tambouille, les six se plaignent que jadis les anciennes mangeaient sans restriction, alors que maintenant on nous sert  tellement de choses étranges et franchement pas bonnes et qu'on sait pas ce qu'il y a dedans...

 

Et puis, elles se sentent menacées dans leur existence même par la nouvelle obsession qu'ont certains sur cette pauvre planète: Z'arrêtent pas de parler de libertés de toutes sortes, de libéralisme, de fraternité et d'égalité, j't'en fiche; c'est à coups d'interdictions en tous genres, ouaih. Nous interdire de vivre, pratiquement, interdire nos coups de vents, interdire les cierges et l'encens dans les églises, puisque tout cela, ça réchauffe le climat...

 

Quant à la bagatelle, tintin, c'est fini: Pour éviter le moindre risque de maladie et par mesure d'hygiène, figure-toi, dit Joséphine, que maintenant tout ça se passe à coups de seringues qu'ils nous fourrent dans le...

 

N'ont-elles pas mieux à faire ces braves vaches que de radoter ainsi?

Coffret "Au fil de l'Encre" 2/6, aux éditions Encre Fraîche

C'est Un certain été, la saison qu'il préfère, nous dit Mathilde Zufferey.

 

Fridolin est tailleur pour hommes. Il aurait bien aimé coudre pour elles, mais c'est fait, il a choisi. Même s'il ne peut pas s'empêcher de se les représenter entrant chez lui pour voir de près les modèles de toilettes qu'il aurait créés, les admirer, les essayer, les acheter...

 

Mary est fille "au pair" chez les Zaïre. Elle est venue de la part de sa patronne pour la reprise d'une poche de veste. C'est Mariette, la frangine de Frido, qui a fait la réparation. Mais ce n'était pas professsionnel et Mme Zaïre n'a pas apprécié. Mariette s'en moque, l'intraitable, la sotte, le sale moineau...

 

Mary fait de l'effet sur Fridolin: Face à elle, le soleil allume de petits feux sur ses joues, ses yeux, ses cheveux, ses jambes lisses, nues, prêtes pour les caresses... Sur ses bras soyeux... je voudrais y être enfermé de suite.

 

Mary reviendra lundi chercher la veste. Fridolin ne lui est pas indifférent: Quelqu'un de bien on le remarque immédiatement. Ce Fridolin n'est pas un excité devant une nana. S'il ne parle pas, il pense. Ses paroles il les garde pour dire l'important, l'occasion ne s'est pas présentée, voilà.

 

L'occasion se présentera-t-elle un jour?

 

Francis Richard

 

Premier épisode:

 

Coffret "Au fil de l'Encre" 1/6, aux éditions Encre Fraîche

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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 22:45
"La blancheur des étoiles" d'Eric Brucher

Dans certains romans, tout semble dit dès les premières pages et le lecteur se demande comment l'auteur pourra bien conserver son attention jusqu'au bout.

 

Ainsi, dans La blancheur des étoiles, Eric Brucher nous dit dans le premier chapitre que Serena a eu un premier enfant, Lucia, que cette enfant a été placée chez sa mère; qu'elle en a attendu un deuxième, mais que le Juge l'a fait avorter à presque quatre mois; qu'elle en attend un troisième et que c'est un vrai bonheur:

 

Elle guettait les mouvements du foetus, cherchait à sentir bouger les ondes lentes, le relief bizarre d'un pied contre la paroi tiède du ventre. Elle parlait tout bas, descendait jusqu'au bébé avec sa pensée, ainsi qu'elle l'avait inventé, pour le couver dans la paix. Une vibration pour lui infuser l'amour au coeur.

 

Eric Brucher raconte dans ce livre ce qui s'est passé pour que Serena attende un enfant, puis un autre, alors qu'elle est encore mineure; ce qui s'est passé pour qu'elle en attende un troisième qu'il sera impossible de lui prendre cette fois. En fait, son récit est fait de l'avant cette première attente, puis des intervalles entre les deux suivantes.

 

Même si les deux autres pères ont leur importance dans cette histoire, c'est cependant le premier qui va déterminer la vie de Serena et la marquer à jamais.

 

Laszlo Kohler est en effet un jeune rebelle, un non conformiste, un libertaire. Il roule en scooter débridé, son Spirit. Il a le crâne rasé... Il l'a attendue un jour en bas des escaliers du Mercator, un immeuble de quinze étages, où elle loge chez Madame Van Kleef chez qui sa mère la laissait petite pendant qu'elle travaillait et chez qui elle s'est réfugiée après s'être disputée avec elle.

 

Laszlo lui a demandé si elle connaissait le toit du Mercator. Non? Alors il lui a montré le vaste panorama qui se voit depuis ce toit du monde. Il lui a montré également, puis appris à aimer les martinets, et leurs stridences, quand ils volent au-dessus de la ville, du printemps jusqu'à la fin de l'été:

 

Quand ils jaillissaient des rues, des giboulées noires, furieuses, la gueule ouverte pour happer l'air et crier sans répit. Leurs ailes affilées telles des faux aspergeant à travers l'espace leur encre volatile.

 

Il lui a dit ses virées à scooter avec sa bande, ses tags sur les murs, les palissades, les volets métalliques, les panneaux de signalisation, signés Zed, comme la lettre au milieu de son prénom, à la peinture verte, au liseré noir. Il aurait voulu écrire partout cette phrase semblable à un slogan:

 

La bave des crapauds n'atteint pas la blancheur des étoiles.

 

C'est avec Laszlo qu'elle a fait l'amour pour la première fois, sur les galets du toit du Mercator:

 

Là-haut, à l'abri des cheminées, Laszlo lui a appris l'amour. C'était ça aussi la blancheur des étoiles.

 

Elle l'a accompagné sur les toits d'autres buildings, dans ses bravades, dans ses transgressions. Comme ils ne se protégeaient pas, elle est tombée enceinte... Peu de temps après, Ils se sont disputés. Elle ne supportait pas son machisme entreprenant. Elle l'a quitté en lui disant qu'elle ne l'aimait pas.

 

Laszlo ne saurait jamais qu'elle attendait un enfant de lui. Elle serait fille-mère, comme sa mère, Maria... Effectivement il n'en saurait jamais rien puisqu'il devait mourir, à un carrefour, encastré sous un semi-remorque. Mort sur le coup. Sa tête retrouvée à vingt mètres du corps...

 

Serena s'est sentie coupable de sa mort:

 

Tout était de sa faute, elle n'avait rien pu empêcher, elle qui l'avait repoussé et avait provoqué l'accident. Laszlo serait resté en vie s'il avait su pour le bébé. Il aurait cessé ses folies, n'aurait jamais voulu s'encastrer sous un camion. Elle aurait dû lui dire qu'un enfant naîtrait de son sang.

 

Alors Eric Brucher raconte comment Serena croit s'en sortir en retournant chez sa mère, mue par une énergie comparable à celle des étoiles, à leur blancheur. Il raconte quelle joie elle éprouve à la naissance de Lucia. Mais c'est trop beau pour être vrai. Ce bonheur est de courte durée. Sa vie finit par basculer et elle doit affronter les baves des crapauds...

 

Il est difficile de se déprendre de ce livre avant d'en avoir achevé la lecture. Sans doute parce que la vraie vie qu'il dépeint avec ses avanies n'est pas pour autant dépourvue de rêve et de poésie. Il touche également le lecteur par de très beaux passages sur la maternité:

 

Les mains posées sur les côtés de son ventre pareil à un ballon, elle sentait les ondes de l'enfant à l'intérieur, ses petites gesticulations. Cette torpeur au soleil était un délice. Etre là uniquement, n'être occupée que des mouvements infimes au creux d'elle-même, et cette durée quand elle finissait par s'enrouler sur elle-même et s'estomper, disparaître dans une béatitude. Des heures flottantes et pleines à la fois.

 

Car la vraie vie, ce ne sont pas seulement des vicissitudes, mais c'est aussi donner la vie...

 

Francis Richard

 

La blancheur des étoiles, Eric Brucher, 192 pages, Editions Luce Wilquin

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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