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7 mai 2025 3 07 /05 /mai /2025 18:40
Le train des gueules cassées, de Benjamin Knobil

Jusqu'où iriez-vous si vous aviez la possibilité de changer l'histoire, de prévenir les guerres sociales, militaires ou les génocides?

[...]

Voici une histoire d'amour de gueules cassées se démultipliant sur le train du temps entre 1914 et 2018.

 

Le lecteur est prévenu. Ledit train va secouer, au propre et au figuré.

 

Dans cette histoire, le temps est quelque chose de relatif. L'histoire se déroule d'un vendredi à un lundi de 2018, avec toute une semaine entre les deux. Mais il ne faut pas se fier aux apparences...

 

De même ne faut-il pas se fier aux trois narrateurs et protagonistes, Yvan, Katsumi et Hector, dans l'ordre d'apparition et d'errance.

 

YVAN

 

En 2018, Yvan travaille chez 93/Productions, empire médiatique mondial et leader incontesté de productions et de contenus documentaires.

 

Que fait-il? Il restaure et numérise des boîtes de film d'un fonds privé anonyme, dont les premières datent des années 2013.

 

Où travaille-t-il? Dans le froid. Au 4ème sous-sol. Ébranlé à heures et minutes fixes par des trains souterrains.

 

Où habite-t-il? Dans un appartement face à celui de Madame Vieille, qui, régulièrement, a perdu son chat, Phylactère.

 

KATSUMI

 

Que fait-elle? Chaque jour, elle assure deux services.

 

Où? Successivement dans le restaurant Kyoto de Madame Ishikawa et dans un mini-bar de TGV.

 

Avant de se rendre au restaurant, elle passe prendre chez le fleuriste un bouquet de glaïeuls...

 

Madame Ishikawa lui a remis le journal intime de son arrière-grand-père, né en 1893.

 

HECTOR

 

Lui aussi travaille chez 93/Productions.

 

Que fait-il? Chaque jour, il fait une tournée avec un chariot, depuis le 25e étage jusqu'au 4e sous-sol, et retour, avec quelques arrêts. Il ramasse et distribue des enveloppes jaunes...

 

Où habite-t-il? Un foyer où il fait à manger.

 

Trisomique et basané, il est une cible facile et, en même temps, un boute-en-train qui fait rigoler tout le monde.

 

LES PERSONNAGES

 

Les autres personnages sont nombreux. Pour que le lecteur s'y retrouve, l'auteur, sans dévoiler leur rôle dans l'histoire, a placé un aide-mémoire en fin d'ouvrage.

 

Les trois protagonistes apprennent qui ils sont et d'où ils viennent, au fil de l'histoire, à la chronologie bousculée, où ils apprennent qu'il existe différentes versions de leur vie, sans devoir, ni pouvoir, en rejeter aucune.

 

Le journal intime de l'arrière-grand-père et les bobines de film sont les points de départ et d'arrivée de leur amour paradoxal de gueules cassées, qui se reconstituent.

 

Finalement, l'un parviendra à se libérer des fantômes du passé, l'autre voudra contribuer à mettre du baume sur les plaies du monde, et le dernier réussira à trouver le bonheur

 

Francis Richard

 

Le train des gueules cassées, Benjamin Knobil, 448 pages, BSN Press

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2 mai 2025 5 02 /05 /mai /2025 21:30
Accordez-moi, de Leyla Tatzber

Tu portes le prénom de ton père. Comme une peau. Il t'a reconnu. Avant ta naissance. On ne peut déconnaître ce que l'on a connu. On peut le nier, le renier. Ce n'est pas le cas. Il t'a reconnu officiellement.

 

L'auteure s'adresse à Abel Tiborvartok, le personnage d'Accordez-moi, à la deuxième personne. Celui-ci est l'homonyme de son père, comme le fut le grand musicien Béla Bartók.

 

Tous deux sont hongrois et tous deux sont musiciens, justement. Tous deux ont pris un jour le chemin de l'exil. Béla, celui des États-Unis, Abel, celui de la Suisse, puis de la France.

 

Car, si le père de Béla meurt quand il a sept ans, celui d'Abel quitte le foyer familial pour en fonder un autre. Aussi lui et sa mère Märta partent-ils un jour, par le train, pour Genève.

 

À ce moment-là, Abel père écrit un opéra, Le voyage d'Agar, musique dans l'air du temps, concordant avec l'histoire d'Abel fils: est-elle le fait du hasard ou de l'absolution du père?

 

Huit ans après, Abel fils, orphelin de mère, s'en ira de Genève, ville trop exigeante et trop calfeutrée. Il quittera leur appartement pour la maison que sa tante Elza possède à Chaley.

 

Petit, Abel fils avait noté en marge de son cahier de musique: La forme viendra quand il y aura de la matière! Mais, déconcerté, il s'interroge encore sur le bien-fondé de la sienne:

 

Les Suisses mangent la musique avec leurs neurones. Les slaves se laissent manger par elle.

 

Ce n'est, hélas, pas son père, quand, enfin, il le joindra au téléphone, selon une des volontés de sa mère, qui lui permettra de le conforter dans la voie qu'il avait en tête finalement.

 

Francis Richard

 

Accordez-moi, Leyla Tatzber, 216 pages, Bernard Campiche Editeur

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28 avril 2025 1 28 /04 /avril /2025 16:20
Verseau, d'Oskar Freysinger

Jean Tourel est membre d'une ONG, Green Desert, qui a pour objectif la renomadisation du désert. Un jour, au milieu de nulle part, dans le Ténéré, il fait une rencontre des plus insolites.

 

À l'ombre d'un acacia, est accroupi un nomade, Meddur, qui est venu y mourir. Après être descendu de son Land Rover, il converse avec lui en sirotant du thé, préparé par le vieux Targi.

 

C'est une conversation entre un nomade et un agronome. L'un étant philosophe, l'autre géographe. Ce qui ne les empêche pas de s'entretenir, puis de dormir, proches, une fois la nuit venue.

 

Au moment de se quitter, le lendemain, le Land Rover ne veut pas démarrer et, contre toute attente, pour Jean, c'est le vieux nomade qui parvient, avec les outils du véhicule, à le dépanner.

 

Après quoi, Jean s'en va avec ledit véhicule. Il n'a pas parcouru cinquante kilomètres qu'il revient voir Meddur, qui n'est pas surpris. Il veut connaître la réponse à la question qu'il se pose:

 

Comment se fait-il qu'une personne qui a plus ou moins passé sa vie dans le désert soit capable de réparer un moteur défectueux en un rien de temps?

 

C'est une longue histoire que lui raconte Meddur, dont la mort peut attendre, l'histoire la plus incroyable et la plus folle qui se soit déroulée dans le Ténéré, qu'il enregistre avec son accord.

 

Enfin, un accord obtenu après débat. Car Meddur n'y consent finalement que parce que cette histoire lui tient particulièrement à coeur et que ce ne serait pas si mal qu'elle laisse une trace:

 

Ce n'est que par la parole que l'homme peut survivre en tant qu'être civilisé.

 

C'est l'histoire d'un homme venu au secours de son peuple. Après avoir vécu en ville, celui-ci est retourné au désert, mais l'eau du duar s'épuisait à mesure que les besoins augmentaient.

 

Cet homme s'appelait Jonas Dupuis et était apparu un jour avec un camion-citerne de 15'000 litres. Il portait bien son nom et son prénom, et était du signe du Verseau, comme le titre...

 

Meddur, le chef tribal, diffère beaucoup de Jonas, l'ingénieur. L'un est croyant, l'autre, rationnel. Mais, au fond, ils se complètent et vont se nourrir de leurs connaissances l'un de l'autre.

 

Si Meddur apprend à Jonas comment survivre dans le désert, Jonas apprend à Meddur à être prévoyant, c'est-à-dire à ne pas se laisser berner par l'imprévisible en ayant toujours un plan B.

 

C'est bien une longue histoire, pleine de tribulations, que raconte Meddur à Jean. Il lui faudra trois jours, trois nuits, pour ce faire, prenant plaisir à mettre la patience d'icelui à rude épreuve.

 

Quelques matières à réflexion glanées au cours de ce récit:

 

  • Quiconque dans sa soumission illimitée à la lumière, rend absolues les Écritures saintes et dédaigne la nature, est à juste titre condamné à une mort précoce.
  • La tradition écrite pourrait subir le même destin que la tradition orale: là où l'oeil ne reconnaît plus rien, la tête finit par s'égarer. Et lorsque les têtes pensantes viennent à manquer, il n'y a bientôt plus personne pour ramener l'écriture à la vie.
  • Où il y a un désert, il y a de l'espoir, car ce que le désert donne, nourrit sans rassasier et abreuve sans étancher la soif.

 

Francis Richard

 

Verseau, Oskar Freysinger, 160 pages, Selena Éditions

 

Livres précédemment chroniqués:

 

L'évasion de CB Xenia (2008), publié sous le pseudonyme de Janus

Le nez dans le soleil Editions de la Matze (2009)

Canines Xenia (2010), publié sous le pseudonyme de Janus

Antifa Tatamis (2011)

Garce de vie Editions Attinger (2012)

De la frontière Xenia (2013)

Le remède suisse - Antigone chez les Helvètes Xenia (2016)

Animalia - Une cacatopie Selena Éditions (2024)

L'oreille aveugle Selena Éditions (2024)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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22 avril 2025 2 22 /04 /avril /2025 18:30
Jacaranda, de Gaël Faye

Comment confier à cet homme que c'est à cause de l'arbre? De son arbre.

Son ami, son enfance, son univers.

Son jaracanda.

 

Stella a été internée, à cause de son arbre. Mais qui est Stella, vingt-et-un ans? Avant de le savoir, le lecteur devra patienter. Milan, le narrateur, le lui apprendra, bien plus tard.

 

La mère de Milan, Venancia, est arrivée en France en 1973. Elle venait du Rwanda mais elle n'avait jamais rien voulu dire à Milan de sa famille, ni de son enfance dans son pays.

 

Milan a douze ans, au printemps 1994. Lui, son père Philippe, sa mère, voient des images de massacres là-bas à la télévision, qui leur apparaissent comme une fiction cathodique.

 

Cet été-là, il fait connaissance avec Claude, un garçon de son âge, dont un pansement recouvre le crâne. Sa mère lui présente comme son neveu. Ils deviennent comme frères. 

 

Un jour, il n'est plus là: Claude est rentré au Rwanda. On a retrouvé des gens de sa famille vivants. Il ne pouvait pas rester avec nous, Milan, lui explique laconiquement sa mère.

 

En 1998, ses parents divorcent. Sa mère lui annonce qu'elle l'emmène dans son pays. Son grand-père paternel étant malade, il ne peut passer l'été en France chez ses grands-parents.

 

À Kigali, la capitale, Milan fait la connaissance de sa grand-mère maternelle, Mamie, et retrouve Claude, qui, maintenant, parle un français impeccable, grâce à l'école des Jésuites.

 

Lors de ce séjour, pendant lequel sa mère s'absente et le laisse chez Mamie, il découvre la ville avec Claude et fait avec lui des rencontres dont il se souviendra quand il reviendra.

 

Parmi ces rencontres, il y a Sartre, Alfred, Eusébie, une amie de sa mère, Rosalie, la grand-mère de cette amie, et Stella, la fille de celle-ci, née le 4 juillet, l'internée du prologue.

 

Milan revient en 2005 au Rwanda pour rédiger un mémoire sur la législation autour des génocides. Depuis la convention de 1948 jusqu'aux tribunaux populaires organisés là-bas.

 

Cinq ans plus tard, en 2010, Milan revient au Rwanda, cette fois après que Rosalie est décédée, pour revoir Claude, Mamie, Stella, qui a décidé de raconter toute la vie de Rosalie...

 

En 2015, Milan est toujours au Rwanda. Stella lui avait lu le portrait qu'elle avait fait de Rosalie. Maintenant, le 7 avril 1, il entend le récit qu'Eusébie fait dans le stade de Kigali.

 

En 2020, enfin, Stella est internée et le lecteur comprend pourquoi, comme il comprend pourquoi Venancia a opposé un mur de silence à son fils quand il voulait connaître sa vie...

 

Stella avait réalisé qu'elle avait tout perdu, y compris le paysage de [son] enfance. Milan n'était pas en quête de ses origines. Il avait cherché à comprendre le silence de sa mère...

 

Francis Richard

 

1 - Jour anniversaire du début du génocide de 1994, commis par les Hutus sur les Tutsis.

 

Jacaranda, Gaël Faye, 288 pages, Grasset

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21 avril 2025 1 21 /04 /avril /2025 16:45
Un avenir radieux, de Pierre Lemaitre

L'histoire de la famille Pelletier que raconte Pierre Lemaitre se passe pendant trois jours bien remplis de 1959: le 19 avril, le 11 mai et le 15 mai.

 

Angèle et Louis, qui dirigeait une savonnerie, ont vécu au Liban où ils ont eu trois enfants, qui se sont tous mariés. Ils viennent de rejoindre la France.

 

L'aîné, Jean, surnommé Bouboule pour des raisons évidentes, a épousé Geneviève, qui consulte les astres avant de passer à l'acte et porte la culotte

 

Jean, sujet à des crises meurtrières, a refusé de prendre la suite de son père et dirige en France une petite chaîne de magasins de linge de maison.

 

François, rédacteur en chef du Journal du soir, a épousé Nine, qu'il aime de toute son âme et qui va rouvrir un atelier de reliure, qui l'occupera le soir.

 

Enfin Hélène, qui anime des émissions de radio où sont lus des courriers d'auditeurs, a épousé Lambert, un ancien journaliste, qui est devenu courtier.

 

Louis et Angèle n'ont eu que cinq petits-enfants: Colette et Philippe, enfants de Jean, Alain et Martine, enfants de François, et Annie, enfant d'Hélène.

 

Geneviève a fait un rejet de Colette, qui a été élevée au Liban par  Angèle et Louis. Elle a jeté son emprise sur Philippe, dont elle a fait un vrai tocard.

 

Deux décisions bouleversent la donne familiale: l'acceptation par Colette d'aller chez ses parents, l'acceptation par François d'aller en Tchécoslovaquie.

 

Colette a accepté, pour fuir un voisin, prédateur. François, convaincu par devoir, a accepté pour suivre à Prague une délégation de chefs d'entreprise.

 

Fait partie de cette délégation son frère aîné Jean, qui a bon espoir de devenir enfin quelqu'un aux yeux de tous, y compris des siens, dont sa femme.

 

Le communisme est l'avenir radieux de l'humanité était un slogan de l'Union soviétique. L'envers de ce décor est donné par l'exemple tchécoslovaque. 

 

L'expression Un avenir radieux peut aussi s'appliquer à l'avenir de cette famille, dont les membres sont tous peu ou prou, en quête de réussite et notoriété.

 

À lire ce livre, il n'est pas du tout sûr que le lecteur soit persuadé que c'était mieux avant. En tout cas, l'auteur pense que c'est devenu moins bien après:

 

Les années à venir allaient demander des comptes à ceux qui avaient vécu sans compter et sans crainte du lendemain.

 

Francis Richard

 

Un avenir radieux, Pierre Lemaitre, 592 pages, Calmann-Lévy

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16 avril 2025 3 16 /04 /avril /2025 18:45
La guerre par d'autres moyens, de Karine Tuil

Michel Foucault a dit, en paraphrasant Clausewitz: "La politique, c'est la guerre menée par d'autres moyens."

 

Dan Lehman, 65 ans, ancien président de la République, fait cette citation lors d'un entretien sur France Inter où il doit parler de son nouveau livre, L'amour et la lutte.

 

Militant de gauche, juif, il a été élu une première fois, mais il a déçu ses électeurs et n'a pas été réélu. Avec le pouvoir, il avait dû prendre de la distance, et, fini par se perdre.

 

À la fois amoureux et lutteur, il a divorcé de l'écrivaine Marianne Bassani, qu'il avait trompée avec la jeune actrice Hilda Müller, puis il avait lutté pour prendre le pouvoir:

 

La politique et le couple: l'équation impossible de sa vie. La politique est l'ennemie du couple, elle envahissait tout l'espace mental et intime.

 

Avec sa belle actrice allemande, qu'il a épousée, il a eu une petite fille handicapée et donné une soeur à ses trois autres enfants nés de sa précédente union avec Marianne.

 

Dans ce roman, satire des moeurs de l'époque, Karine Tuil dirige ses projecteurs sur la politique, les livres et le cinéma, milieux dont les réseaux sociaux se repaissent.

 

Le réalisateur Romain Nizan, qui se veut subversif et féministe, rejoint le trio des protagonistes. Car il va tourner un film avec Hilda, inspiré d'un livre écrit par Marianne...

 

Les aventures sexuelles entre les protagonistes et des personnages de second plan se succèdent dans ce petit monde qui se croit libre et qui est surtout mû par la notoriété.

 

Dans ce microcosme, fort bien dépeint, les hommes ne sont guère à leur avantage, MeToo oblige. Romain paiera pour son comportement; Dan, pour son addiction à l'alcool:

 

Tout homme politique sait que son destin est de disparaître. Parfois, avec un peu de chance, il laisse une trace dans l'histoire. Le plus souvent, il est oublié.

 

Francis Richard

 

La guerre par d'autres moyens, Karine Tuil, 384 pages, Gallimard

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12 avril 2025 6 12 /04 /avril /2025 20:00
Ultimatum, de Marc Voltenauer et Nicolas Feuz

Dans ce polar, coécrit par Marc Voltenauer et Nicolas Feuz, le lecteur, qui a lu des ouvrages précédents de ces deux auteurs suisses, retrouvera avec bonheur des personnages qui lui sont familiers et qui apparaissent dans le récit avec leurs forces et leurs faiblesses humaines, attachantes:

 

  • Côté vaudois, c'est-à-dire du côté de chez Voltenauer: l'inspecteur Andreas Auer de la brigade criminelle, son compagnon journaliste Mikaël, sa collègue Karine Joubert, Christophe Joly de la police scientifique, le médecin légiste Alain Guyon, alias Doc.

 

  • Côté neuchâtelois, c'est-à-dire du côté de chez Feuz: le procureur Norbert Jemsen (qui a des origines suédoises), sa greffière Flavie Keller.

 

Ce qui va amener les deux équipes à travailler ensemble, c'est la récusation, par la défense, du procureur général du canton de Vaud, Christian Clerc, dans une affaire mettant en cause le commandant de corps Aloïs Lanteret, accusé de viol et coups sur la personne d'une certaine Julie Bossart.

 

Le roman commence d'ailleurs avec l'assassinat à Montreux de ladite Julie Bossart, dans un sous-sol du parking de la place du marché, après avoir été poursuivie par trois individus, déguisés en pères Noël selon les dires d'un témoin. Aloïs Lanteret est évidemment le commanditaire désigné...   

 

Au même moment, un Ultimatum est lancé par un soi-disant représentant de l'État islamique: est demandée la libération de Moussa Jassem al-Maliki, figure du terrorisme international, qui est détenu au pénitencier de Thorberg et doit être extradé bientôt, à la demande des États-Unis:

 

À la suite d'un double piratage informatique, une déclaration alarmante [l'ultimatum] a été projetée sur la façade du Palais fédéral à Berne et diffusée en direct sur les trois chaînes nationales, dixit l'agence de presse Keystone-ATS.

 

Si ce terroriste n'est pas libéré, cinq jours au plus tard, soit le vendredi 21 décembre à midi, les foudres noires d'Allah s'abattront sur la Suisse. Telles sont les menaces qui pèsent sur le pays, au moment même où le Parlement doit voter le budget, alors que les dépenses militaires sont contestées...

 

Les deux équipes ne seront pas de trop pour démêler l'écheveau. Habituellement havre de paix, la Suisse, dont les rouages judiciaires, militaires, policiers, politiques, sont bien rendus, n'est donc pas épargnée par les violences de l'époque, dont le lecteur se demande comment elle pourra en sortir.

 

Le lecteur apprendra quels personnages se cachent derrière et s'interrogera sur les membres du commando militaire, auxquels les auteurs, facétieux, ont donné comme noms de guerre, ceux de Blanche-Neige et de ses sept nains,  Atchoum, Joyeux, Prof, Simplet, Timide, Dormeur et Grincheux...

 

L'histoire se termine sur une question ouverte, même si ceux qui se la posent ne se font guère d'illusions sur la réponse. Le lecteur, lui, n'aura pas lâché l'ouvrage avant d'avoir lu la dernière page, tant les auteurs auront su maintenir son attention jusqu'au bout, sans le rebuter par ses méandres.

 

Francis Richard

 

Ultimatum, Marc Voltenauer et Nicolas Feuz, 460 pages, Istya & Cie

 

Livres de Marc Voltenauer précédemment chroniqués:

Le dragon du Muveran, 670 pages, Plaisir de Lire (2016)

Qui a tué Heidi?, 448 pages, Slatkine & Cie (2017)

L'Aigle de sang, 512 pages, Slatkine & Cie (2019)

Les Protégés de sainte Kinga, 544 pages, Slatkine & Cie (2020)

 

Livres de Nicolas Feuz précédemment chroniqués:

Eunoto - Les noces de sang, 394 pages,TheBookEdition.com (2017)

Le miroir des âmes, 224 pages, Slatkine & Cie (2018)

L'ombre du renard, 320 pages, Slatkine & Cie (2019)

L'engrenage du mal, 304 pages, Slatkine & Cie (2020)

Heresix, 288 pages, Slatkine & Cie (2021)

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8 avril 2025 2 08 /04 /avril /2025 18:25
Les piliers de la mer, de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson et ses comparses ont escaladé cent six Piliers de la mer autour du monde.

 

Sur le sommet du premier d'entre eux, L'aiguille creuse, à Étretat, immortalisée par Maurice Leblanc, il a lu un appel politique d'où est tiré cet extrait:

 

NOUS PRÉFÉRONS LA LIBERTÉ À LA SÛRETÉ, LES NOSTALGIES PRIVÉES AUX PROMESSES PUBLIQUES. NOUS VOULONS AIMER; BOIRE ET CHANTER SANS QUE LA PUISSANCE D'ÉTAT NOUS INDIQUE COMMENT FAIRE. LES AIGUILLES SONT DES REFUGES. ELLES TIENNENT.
IL FAUT CONNAÎTRE SES PROPRES AIGUILLES, LES REJOINDRE, SE TENIR À LA POINTE, QUAND L'AIR DEVIENT ÉPAIS.

 

Qu'est-ce qu'un pilier de la mer? C'est un pilier d'érosion de recul de côte (en anglais c'est un stack, ce que l'auteur trouve plus sexy):

 

La côte recule toujours. Il demeure, isolé. Un jour, il disparaîtra. Pour l'heure il marque le point jusqu'où avançait l'ancien littoral.

 

Car C'est le monde qui se rétracte. Lui choisit de s'enraciner.

 

Le stack ?

  • Il en est de toutes les hauteurs: entre 15 et 230 mètres.
  • Il est en craie à silex, en grès, en calcaire, en basalte, en granit, en silice, en dolérite, en karst, en lave, ou en schiste...
  • Il est accessible à gué, à la nage, ou en canot...
  • Il se trouve sous tous les soleils, dans moult mers...

 

Dans l'esprit de l'appel politique lancé sur le premier stack escaladé, Sylvain Tesson s'enflamme:

 

Le stack allégorise l'opposition à la conformité. Tout ce qui refuse de suivre le mouvement est stack. Partout où il y a une côte rocheuse, en vertu du principe érosif, il y a un stack. Partout où il y a une masse, un rebelle. Un dogme, sa contradiction. Une norme, son anomalie. Une partition, sa fausse note; une loi, sa faille; une obédience, son refus. Une machine, son grain de sable.

 

Sylvain Tesson, Daniel du Lac, Thomas Goisque, forment équipe et se répartissent les rôles:

 

Du Lac identifiera les stacks, établira la tactique. Goisque s'avancera sur le bord des falaises et nous photographiera. Je tiendrai la chronique, écrit Tesson.

 

Et cette chronique n'est de loin pas conformiste. Exemple:

 

Pendant que rétrécissaient les coutumes, les États mettaient à notre disposition des libertés démiurgiques. Nous sommes ainsi devenus des demi-dieux, mais sous vidéosurveillance.

[...]

L'autorité s'immisce dans nos patries privées en nous faisant accéder à des libertés abstraites. Seule l'alcôve est encore préservée. Patience sous les draps! Bientôt, il faudra rendre compte publiquement de nos pratiques intimes de la volupté.

 

Ils ont défloré plus de la moitié des cent-six stacks escaladés. À leur sommet Tesson connaît de tels bonheurs qu'il ne peut renoncer à y grimper:

 

Sur le stack, rien de laid. On a soustrait le temps à sa fluctuation. On se dresse, à l'équilibre du danger. On reste immobile, le corps prolongeant la colonne dans son axe exact. On est ébahi d'avoir atteint le sommet, inquiet d'en descendre, conscient de l'absurdité de la position, de l'inutilité de l'effort, de la stupidité du projet, mais heureux de se tenir là où personne ne vient, où personne n'est jamais monté, où l'action de l'homme n'est pas résumable à son utilité, ni régie par la règle commune, ni réductible à la statistique.

 

Aux stacks, la fine équipe donne un nom quand ils n'en possèdent pas:

 

Nommer, c'est aimer.

 

Le stack leur offre une certitude rassurante: il y a dans ce monde des pointes épargnées. Les plus furieux aménageurs du territoire ne sauront les atteindre. Aucune administration n'y plantera un panonceau. Ils en rêveraient les bureaucrates: "Interdiction de parler aux oiseaux et de monter plus haut."

 

Les stacks sont là, c'est ce qui compte. Ils ne sont pas tombés:

 

À qui appartiennent-ils? À eux-mêmes. La mer palpite à leur pied. La beauté les nimbe.

Calmons-nous.

Il y a des stacks.

Tout va bien.

 

Francis Richard

 

Les piliers de la mer, Sylvain Tesson, 224 pages, Albin Michel

 

Livre précédent avec Thomas Goisque chez Albin Michel:

En avant, calme et fou (2018)

 

Livres précédents de Sylvain Tesson:

 

Aux éditions Équateurs:

Une très légère oscillation (2017)

Un été avec Homère (2018)

Notre-Dame de Paris - Ô Reine de douleur (2019)

Un été avec Rimbaud (2021)

Avec les fées (2024)

 

Aux éditions Gallimard:

Dans les forêts de Sibérie (2011)

S'abandonner à vivre (2014)

Sur les chemins noirs (2016)

La panthère des neiges (2019)

Blanc (2022)

 

Aux éditions Guérin:

Berezina (2015)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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6 avril 2025 7 06 /04 /avril /2025 18:50
J'écris l'Iliade, de Pierre Michon

J'écris l'Iliade est un récit. Peut-être. Acceptons-en l'augure. Mais la direction principale est l'Iliade, c'est-à-dire Homère. Deux mots résument le propos: guerre et amour, sexe compris. Pierre Michon ne fera pas la guerre mais l'amour. C'est ce qu'il exprime dans ce volume qui comprend quatorze textes.

 

Le premier, Hoplite 1, confirme d'emblée l'assertion: convoqué pour ses trois jours 2, Pierre, 26 ans, ne s'est pas encore fait un nom dans le monde littéraire, mais il en rêve. Il est bien déterminé à ne pas être bon pour le service et il sera effectivement réformé définitif. Dans le train qui le conduit à Lyon, il a une aventure ferroviaire avec une Italienne...

 

Le rêve d'Homère est celui où le vieil aède, aveugle, sent une présence, une odeur. Ce sont celles d'Hélène, la femme mythique qu'il a inventée. Il n'en croit pas ses sens, mais elle lui prouve qu'ils ne le trompent pas en lui racontant les combats de la Guerre de Troie et en lui manifestant toute sa lubricité...

 

La bataille d'Éryx est peut-être une fantaisie de Flaubert. Après l'avoir raconté à Danièle, en Sicile, à l'été 1973, le récitateur se réconcilie avec elle sur le tapis de sol de la tente qu'il a dressée au cap d'Eryce, à l'extrême nord-ouest, et qui est, comme le temple visité plus tôt, exposé à tout va, c'est-à-dire aux yeux de leurs deux compagnons de route, Arlette et le Zouave...  

 

Ces trois exemples montrent ce que Pierre Michon signifie  quand il dit qu'Homère est le héros de ce livre. On y retrouve les mythes grecs, la sensualité grecque, les dieux grecs, que ce drôle de paroissien, toujours vert, qui se dit catholique, ressuscite sous sa plume en quelque endroit ou quelque époque que ce soit, si bien qu'on y croit.

 

Le récitateur n'est pas toujours Pierre Michon lui-même, mais, par exemple, un littérateur, comme ce tocard de Sylvain Delille dans Une langue pure. Que Michon voit souvent à La Baule et auquel il donne des conseils pour le texte qu'il doit écrire, Autour d'un personnage d'Homère, en l'occurrence Circé, et dans lequel il expose sa thèse sur les deux langages, un dans chaque sexe...

 

Jusque dans leur titre, on retrouve ce mélange homérique et divin de guerre et d'amour dans d'autres textes: Éloge de la blancheur, J'invente un dieu, La déesse vient, Hélène revient, Casque, Le rêve d'Alexandre... Pierre Michon a sa façon bien à lui de traiter ses personnages en faisant fi de la chronologie, puisqu'après tout Homère est bien vivant pour leur donner chair...

 

Daphné, dans Vergina, après un corps à corps brutal, un simulacre de viol avec le narrateur, nécessaire à son plaisir à elle, ne dit-elle pas: J'aime la guerre, car voilà ce qu'est la guerre, pour une femme. Il ajoute: Elle concède que son être raisonnable refuse la guerre, elle est humaniste; mais sourd aux bonnes raisons, son désir veut la guerre. 

 

Le dernier texte, qui donne son titre au livre, J'écris l'Iliade, est apocalyptique. Après qu'il a tout détruit chez lui par des autodafés (mon brûlot n'avait été que redondance du passage accéléré du temps), Pierre Michon se donne pour tâche de tout refaire à la main:

 

Je vais tout ressortir de mémoire. Il y aura des variantes et des lacunes énormes, tout un siècle, parfois, des langues entières. Mais quelle oeuvre ! elle m'occupera jusqu'au cadavre. Et si je vis cent ans, j'écrirai la suite. Je reviendrai au Niagara de la production littéraire.

 

Et il reprend par le commencement: l'épopée-fleuve; celle qui n'est pas une description de la bataille, mais qui est la bataille. Et il appelle la déesse, c'est-à-dire Hélène: si elle est chienne, elle est la plus pure des femmes. Elle bouge comme une déesse. Elle est catastrophique et somptueuse.

 

Bref, il écrit l'Iliade, comme promis.

 

Francis Richard

 

1 - Un hoplite était un soldat grec dans l'Antiquité.

2 - Quand l'armée française était encore une armée de conscription, les trois jours étaient destinés à évaluer l'aptitude à servir.

 

J'écris l'Iliade, Pierre Michon, 274 pages, Gallimard

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Tablée suivi de Fraternité, L'Herne (2017)

Les deux beunes, Verdier (2023)

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31 mars 2025 1 31 /03 /mars /2025 19:55
Un homme seul, de Frédéric Beigbeder

La France venait d'être libérée quand mon père fut enfermé. En octobre 1946, sa famille l'a banni au pensionnat de Sorèze, derrière de hauts murs dans la Montagne Noire, à l'âge de huit ans.

 

Ainsi commence le livre, écrit en 2023-2024, que Frédéric Beigbeder a consacré à son père, né en 1938 et décédé en 2023. 

 

L'auteur en veut à ses grands-parents de l'avoir banni à Sorèze, cette abbaye-école, qu'il a visitée, ce qui l'a mis en colère contre eux:

 

Cette incarcération l'a cadenassé pour toujours.

 

Ce n'est qu'après avoir vu dans son cercueil un homme responsable, apaisé qu'il a pu enfin faire plus ample connaissance avec lui.

 

Jean-Michel Beigbeder est enterré le 3 octobre 2023 au cimetière de Guéthary, où se trouve déjà la tombe de Paul-Jean Toulet 1.

 

Après sa mort, l'auteur entreprend de reconstituer la vie de son père, pleine de zones d'ombre et de mensonges, de déni et de silences:

 

Jamais je n'aurais osé écrire ce livre de son vivant.

 

Il revient au commencement, à Sorèze, parce que c'est en ce lieu que, conditionné à la survie en milieu hostile, son caractère s'est fermé:

 

Jean-Michel est devenu un humain claquemuré.

 

En 1950, Jean-Michel est envoyé en Suisse dans un internat, à Fribourg, la villa Saint-Jean, où les religieux n'étaient pas plus tendres.

 

Après, Jean-Michel est allé au lycée Louis Barthou de Pau où il a fait la connaissance salutaire de l'abbé Sahuc, ancien missionnaire en Asie.

 

En 1956, il abandonne subitement ses études littéraires, entreprises pour préparer Normale Sup, une maîtrise de droit et Sciences-Po Paris.

 

Il fait en effet un tour du monde, seul, à dix-huit ans, et s'évade à bord d'un paquebot pour le Nouveau Monde, où sa famille a des contacts.

 

Après une traversée des États-Unis, il se rend en Extrême-Orient, en Inde où il est battu et rançonné, enfin à Marseille, en passager clandestin...

 

Après sa mort, l'auteur découvre des secrets de son père en utilisant le mot de passe trouvé dans son portefeuille lui donnant accès à son ordinateur...

 

De même accède-t-il aux archives de son père, qui contiennent deux écrits pendant ses études américaines, de 1960 et 1962, lesquels révèlent:

 

Un jeune homme désespéré.

 

Jean-Michel entre, en 1963, à Zurich, chez Spencer Stuart, un cabinet de chasseur de tête, métier où il excellera et qui est décrit par le menu. 

 

Jean-Michel le dirigera pendant 21 ans avant de le racheter à son fondateur, puis de vendre ses parts pour racheter un concurrent, Korn Ferry.

 

Il créera son cabinet en 1986, Beigbeder, Caude & Partners. Les Échos l'étiquetteront pour la vie: Beigbeder, le pape des chasseurs de tête.

 

Un des intérêts de cette biographie se trouve justement dans la description très documentée de cette activité qui s'apparente à l'espionnage:

 

Personne ne le savait dans la famille, mais mon père ne s'appelait pas seulement Jean-Michel Beigbeder. Il possédait aussi deux passeports américains 2 au nom de "William Harben Carthew". 

 

L'auteur assure qu'il ne fantasme pas quand il fait de son père un espion, qui n'avait certes pas le permis de tuer mais a dû rendre des services.

 

Pour ce récit, il s'appuie sur ce qu'il a écrit lors d'un voyage que lui et son frère ont fait, en 1976, avec Beigbeder-Bond, ce célibataire et séducteur.

 

Il s'appuie également sur le carnet d'adresses de son père qui en dit long sur ses nombreuses relations et qui semble contredire le titre.

 

Pourtant, à la fin du livre, il persiste et signe: Mon père fut l'homme le plus seul du monde, ajoutant toutefois, comme pour corriger ses dires:

 

Au ciel, il ne sera plus jamais seul. Je suis heureux pour lui et triste pour moi parce qu'à partir de ce jour, l'homme seul, c'est moi.

 

Il tient enfin à modérer sa colère envers ses grands-parents. Le lecteur intéressé par cette vie hors normes comprendra pourquoi in fine:

 

On a le droit d'exiler ses enfants en pension, à condition d'avoir auparavant sauvé une jeune fille en chemisier à pois blancs. 

 

Francis Richard

 

1 - Voir mon article du 1er janvier 2010.

2 - L'un d'eux est reproduit sur le bandeau du livre.

 

Un homme seul, Frédéric Beigbeder, 224 pages, Grasset

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Un roman français (2009)

Oona et Salinger (2014)

Une vie sans fin (2018)

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21 mars 2025 5 21 /03 /mars /2025 19:15
Le danseur oriental, de Metin Arditi

Ahmet savait depuis toujours que Gülgül n'échapperait pas à l'oeil de Sabri. À quatre ans, l'enfant soulevait des sacs de pistaches de cinq kilos en souriant. À huit, des lots de noisettes de vingt kilos l'amusait, au point que l'un des pâtissiers lui avait lancé un jour: Gül, gül ! "Ris, ris !" Le sobriquet lui était resté.

 

Sabri repère les plus vigoureux des enfants du personnel du palais âgés de huit neuf ans. Il en fait des champions de lutte. Il en sera ainsi de Gülgül, qui s'avère, six ans plus tard, être un garçon à la fois fort et rusé:

 

Une chevelure rousse, des yeux verts en amande et une retenue naturelle lui donnaient des airs de prince.

 

L'histoire commence à ce moment-là, celui de la défaite de l'Empire ottoman, qui a signé le 11 novembre 2018 l'armistice de la honte. Cinquante-six navires des vainqueurs jettent bientôt l'ancre à Constantinople.

 

À défaut de pouvoir reconstruire l'Empire, le dernier sultan, Vahdettin, s'est donné pour mission de reconstituer le Surnâmé, chef-d'oeuvre suprême de l'art ottoman, réalisé quatre siècles plus tôt par Osman l'artiste:

 

Cinq cents miniatures d'une rare finesse y racontaient les cinquante-deux jours et cinquante-deux nuits de fêtes qui célébraient la circoncision du fils de Mourad III, en 1582, au siècle de toutes les gloires.

 

À l'origine le volume comptait deux cent cinquante double pages. Il en manquait quinze. En dix ans Vahdettin en avait retrouvé quatorze grâce à deux habiles antiquaires du Bazar, Danilo, un Juif, Spiro, un Grec.

 

Ce que Gülgül ignore c'est que son père naturel, Musa Bey, ancien derviche, a juré au sultan de ne jamais révélé sa paternité, que sa mère, une Arménienne, morte en couches, a dû épouser Ahmet, son père adoptif.

 

Musa Bey, cousin de Danilo, est chargé par le sultan d'enseigner à Gülgül la fabrication des encres et la calligraphie. Il doit se retenir de faire preuve d'affection pour lui, car ce serait trahir son pacte avec le sultan...

 

Le Bazar, où se joue l'avenir financier du pays, est le camp des minoritaires, c'est-à-dire des Grecs, Juifs et Arméniens. Or le vainqueur des Dardanelles, Kemal, pourrait bien un jour faire l'unité, à leurs dépens.

 

L'histoire se déroule dans ce contexte de fin de règne de Mehmet VI en 1918 et 1919, de reconstitution à son détriment du Surnâmé, puis de l'avènement de Kemal en 1922. Gülgül prendra un nouveau départ en 1935...

 

Gülgül aura connu des hauts - il aura été une gloire nationale en lutte -, des bas - il aura été inquiété parce que fils d'un dönmé, un Juif converti à l'islam, mais un Juif. Ses loyauté et perspicacité n'y auront rien changé.

 

Pendant toutes ces années, cet ibné 1 aura été initié à l'amour physique avec des femmes dans une maison close et été aimé par une femme plus âgée. Il aura pu rendre grâce à ses trois pères: Ahmet, Sabri et Musa...    

   

Francis Richard

 

1 - Homosexuel.

 

NB

Ce volume est le premier de La trilogie de Constantinople.

 

Le danseur oriental, Metin Arditi, 400 pages, Grasset

 

Romans précédemment chroniqués:

 

Le Turquetto, 288 pages, Actes Sud  (2011)

Prince d'orchestre, 380 pages, Actes Sud (2012)

La confrérie des moines volants, 350 pages, Grasset (2013)

Juliette dans son bain, 384 pages, Grasset (2015)

L'enfant qui mesurait le monde, 304 pages, Grasset (2016)

Carnaval noir, 400 pages, Grasset (2019)

Rachel et les siens, 512 pages, Grasset (2020)

L'homme qui peignait les âmes, 304 pages, Grasset (2021)

Tu seras mon père, 368 pages, Grasset (2022)

L'île de la Française, 234 pages, Grasset (2024)

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19 mars 2025 3 19 /03 /mars /2025 18:55
La Question interdite, de Valérie Gans

Depuis près de vingt ans qu'il exerce son métier de vidéaste, qu'il a pour ainsi dire inventé, Adam s'est toujours intéressé à la cause des femmes. Intéressé et investi au sens propre comme au figuré.

 

Adam Lepage est marié depuis cinq ans avec Pauline. Qui termine son internat en psychiatrie. Avec leurs métiers, entre ses déplacements à lui et ses gardes à elle, ils n'ont que peu de temps pour se retrouver.

 

Irène a élevé seule Shirin, après la mort de son mari Amir, et ne s'est pas remariée. Elle avait trente-trois ans et sa fille huit. Aussi a-t-elle étendu son emprise sur sa fille, qui n'est rien moins qu'autonome.

 

Shirin, treize ans, fait la connaissance d'Adam à la terrasse d'un café La Favorite. Il lui a laissé sa carte, que Shirin montre à sa mère au petit-déjeuner. Comme Adam est connu, celle-ci l'engage à l'appeler:

 

C'est une chance qu'un grand Monsieur comme lui t'ait remarquée!

 

Adam et Shirin se retrouvent dans le café La Favorite au bas de son atelier. Comme Irène se mêle de tout, elle a également appelé Adam, mais Shirin a tenu à être seule à son premier rendez-vous de grande.

 

Sa vie en est transformée. Adam ne s'est pas trompé sur elle: elle est naturelle, comme peu de femmes savent l'être quand il s'agit de leur image: Shirin est un papillon auquel il ne faut surtout pas trop toucher.

 

Dès lors elle travaille bien à l'école. Devant la transformation de la chrysalide, ses camarades de classe, filles et garçons, sont jaloux... Un après-midi, Adam prend des images d'elle et de deux autres femmes:

 

Sofia, une sexagénaire du Sud, et Mélanie, une anglaise filiforme, à la peau constellée de taches de rousseur.

 

Parallèlement à ce projet, qu'il a appelé Fragiles, Adam travaille sur un autre, un opéra de Verdi, La Force du destin. L'agent de la cantatrice a demandé une augmentation substantielle pour le droit à l'image.

 

Adam propose alors à Shirin de la filmer à la place de la cantatrice et de faire en sorte que celle-ci lui ressemble. Elle sera dédommagée en recevant un exemplaire de chaque vidéo réalisée. Elle accepte donc.

 

Un soir, en rentrant, Shirin s'enferme dans sa chambre, après en avoir claqué la porte, et refuse de dire quoi que ce soit à sa mère pendant plusieurs jours et de raconter aux autres ce qui s'est réellement passé.

 

Un jour elle hurle même à la face de sa mère: Je ne foutrai plus jamais les pieds chez ce monstre ! [...] Et je ne te pardonnerai jamais de m'avoir forcée à y aller. Il n'y a plus aucun doute: il faut porter plainte.

 

Réseaux sociaux et médias s'emparent de l'affaire. C'est l'hallali d'Adam, lâché par tout le monde, ses amis, sa femme, si bien qu'il ne lui reste plus qu'une solution... Quant à Shirin, elle est désormais une paria.

 

Vingt ans plus tard, Shirin, devenue photographe, vit en colocation avec Lalla, une journaliste libanaise: Elles travaillent ensemble depuis plus de cinq ans. Le père de Lalla est mort assassiné, quant à Adam...

 

Seulement Shirin ne s'est pas remise de ce qu'elle a fait à Adam, en se laissant manipuler par sa mère. Aussi veut-elle réhabiliter sa mémoire et se décide-t-elle sur sa page Facebook à poser La Question interdite:

 

Et si ce n'était pas vrai?

 

Ce n'était pas une bonne idée... non plus que d'écrire un article avec cette question-titre, signé Shirin Djahavani et Lalla Tueni. L'hallali de Shirin et Lalla commence: lettres anonymes, intimidations, rumeurs.

 

Une féministe de la première heure, lesbienne militante, haïssant les hommes, qui, pour elle, sont tous des nuisibles, des fourbes égocentrés, des manipulateurs, des couards, des menteurs, est en tête de la meute:

 

Qui est cette fille qui ose mettre en cause tout ce pour quoi, depuis deux décennies, nous nous sommes battues? Qui est-elle pour semer le doute sur la vérité grâce à nous avérée que [...] les hommes sont des prédateurs?

 

L'histoire semble se répéter. Mais le hasard fait bien les choses et il y a de quoi sortir de ce livre-choc rasséréné en apprenant enfin ce qui était vrai et en constatant qu'il ne faut jamais perdre espoir en ce bas monde.

 

Francis Richard

 

La Question interdite, Valérie Gans, 216 pages, Une autre voix

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17 mars 2025 1 17 /03 /mars /2025 19:30
Attractions, d'Alain Bagnoud

- Je crois que ce que Monsieur Riemann veut surtout, c'est que vous écriviez un livre sur sa vie à lui.

- À qui est-ce que c'est destiné? Aux proches? Aux employés?

- Vous définirez ça avec lui.

 

Alexandre est engagé comme prête-plume d'Anton Riemann qui lui a envoyé sa secrétaire, Lidelette. Il n'a pas d'autre choix que d'accepter: ses comptes bancaires sont vides et il aimerait bien en savoir plus sur Vienna Riemann, la petite-fille du vieil entrepreneur, une it girl, célèbre le temps d'une téléréalité, dont le corps a été retrouvé supplicié.

 

Le lieu de travail d'Alexandre est un chalet, gros comme un hôtel, à l'écart d'un village du Valais. Sandro, l'intendant, lui fait visiter ce qui est visitable. Puis il se rend au café du village, où les visages se ferment quand ce nouveau venu, habillé à la mode, annonce qu'il vient d'être engagé par celui que les habitués considèrent comme l'accapareur.

 

Au chalet les soupers sont servis à dix-neuf heures précises. Il y a cinq couverts, comme autant de protagonistes de ce polar: Anton Riemann, son fils Aimé, sa secrétaire Idelette, son intendant Sandro, et, dès lors, son prête-plume Alexandre. Après le repas, servi par une femme en robe noire et tablier blanc, le maître de maison souhaite bonne nuit:

 

Il est vingt heures, il fait grand jour.

 

Comment Monsieur Riemann a-t-il fait fortune? Avec un parc d'attraction. Sandro l'explique à Alexandre: Il l'a développé, a construit des hôtels, des logements pour les employés. Une ville en fait, qui lui appartient, gérée par son fils aîné maintenant... Il a bien sûr d'autres projets, pour ceux qui ont l'ivresse de la glisse et du panorama...

 

Au village, un hôtel désaffecté, le Grand Hôtel, une des propriétés d'Anton, abrite une secte, l'Église du dernier jour, inspirée de la vie du Christ et fréquentée par Vienna. Le gourou se fait appeler Jean-le-Baptiste, assisté de Simon Pierre. Deux moinesses, Marthe et Marie, tout habillées de blanc, rendent régulièrement visite à l'accapareur... 

 

Un triple meurtre, dont l'épouse d'un homme politique connu, une étoile du parti écolo, est commis au village. À cette occasion, Alexandre fait la connaissance de Judith Billon, une journaliste qui a un contact dans la police et avec laquelle il va mener l'enquête et ira plus loin, jusque dans sa chambre au chalet, parce qu'entre eux il y aura affinités...

 

De nouveaux meurtres sont commis, deux petits vieux, qui possédaient une ou deux boucheries, certainement pas des écolos, peut-être, cette fois, des victimes d'activistes de la cause animale. Ce n'est pas l'avis d'Aimé qui, lors du souper au chalet Riemann, où Judith a été conviée, pense que ce sont les mêmes tueurs dans les deux affaires...

 

Cela fait beaucoup de morts au village: Vienna, le triple meurtre chez l'écolo, le meurtre des deux petits vieux. Il n'est pas sûr pour autant qu'ils soient liés. Comme de juste, c'est la loi du genre, l'auteur égare le lecteur sur de fausses pistes, corroborées par des aveux. Les coupables? Tour à tour, des membres de la secte, des hôtes du chalet...

 

Si la vérité éclatait, quelle qu'elle soit, le risque serait que l'oeuvre d'Anton Riemann, son parc d'attraction, soit irrémédiablement touchée. Aussi, quand Alexandre finira par la connaître, se résignera-t-il à ne rien dire. Et le lecteur comprendra en fin de conte pourquoi Alain Bagnoud, facétieusement, a mis le titre, Attractions, au pluriel.  

 

Francis Richard

 

Attractions, Alain Bagnoud, 288 pages, BSN Press

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Rebelle (2017)

L'Amant de la déesse Lune (2022)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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