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16 septembre 2024 1 16 /09 /septembre /2024 17:25
Le sutra des damnés, d'Alexandre Sadeghi

Un détail la troublait plus que les autres: une particularité qu'un autre inspecteur aurait probablement ignorée, pas par maladresse ou manque d'attention, mais par différence de parcours. Les cinq mots se répétaient dans sa tête, rythmés et persistants: Cent huit coups de burin.

 

L'inspectrice Kong Ling a donné sa démission. Elle doit partir pour sa Chine natale dans deux semaines. Mais son patron, André Reynaz, chef de la brigade criminelle, lui a demandé instamment de s'occuper d'un meurtre inouï commis sur la personne de Marius Chollet:

 

Cinquante-huit ans. Professeur ordinaire d'informatique à l'École polytechnique fédérale de Lausanne.

 

La victime a en effet reçu cent huit coups de burin. Le patron a besoin de quelqu'un d'efficace et de têtu, qui lui obtiendra des résultats rapidement et sans chichi. Elle accepte. Il ne sait pas à quel point elle est la bonne personne, car, pour sûr, le nombre de cent huit lui parle:

 

De mémoire, Ling pouvait énumérer une douzaine d'exemples, tant dans la littérature et les arts martiaux que dans les coutumes bouddhistes et taoïstes de son pays natal.

 

Le patron lui donne toutefois un assistant pour l'épauler, l'appointé Nicostratus (sic) Braga. Malgré qu'elle en ait, elle finit par accepter qu'il soit en quelque sorte son ange gardien, ce qui, l'histoire le dira, était une bonne condition pour qu'elle mène l'enquête à son terme.

 

Commence alors une série de meurtres aussi cruels les uns que les autres. Seule Ling est à même de faire le lien entre eux. Car le tueur s'inspire de mythes bouddhistes, en particulier la symbolique des supplices de Naraka, un des six mondes de cette cosmologie orientale.

 

Ce monde comprend huit Enfers chauds. Chacun des meurtres commis semble l'illustration d'un de ces enfers. L'expression supplice chinois signifie au sens propre une technique de torture particulièrement cruelle. C'est bien le cas dans la commission de tous ces meurtres.

 

Le lecteur attentif remarquera qu'un personnage, que l'auteur désigne par l'acolyte, apparaît tout au long de ce récit infernal, croise les protagonistes et ponctue ses apparitions de citations bouddhistes du meilleur effet, tel que celui-ci qui sera, hélas, souvent de circonstance:

 

Toute chose créée meurt. Celui qui le comprend deviendra passif à la douleur. Ceci est la Voie de la Purification.

 

Le récit se déroule en divers lieux de Lausanne, la plus petite des grandes villes de Suisse, que ses familiers reconnaîtront mais qui prendra des couleurs auxquelles ils ne s'attendent pas: Même une bonne personne confondra le Bien et le Mal tant que ceux-ci n'auront pas mûri.

 

Dans Le sutra des damnés, comme la Roue de l'Existence, Alexandre Sadeghi entraîne le lecteur sans effort jusqu'au dénouement. S'il ne l'était, il sera convaincu qu'il existera toujours des victimes et des bourreaux, des démunis et des exploiteurs, des démons et des autres:

 

Que ce soit la vie ou la mort, la douleur ou la joie, tout se répète, tout revient...

Et rien ne se termine.   

 

Francis Richard

 

Le sutra des damnés, Alexandre Sadeghi, 434 pages, Slatkine

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13 septembre 2024 5 13 /09 /septembre /2024 19:30
Une singularité, de Bastien Hauser

Je reconnais les anneaux orangés du disque d'accrétion, le même que m'avait montré Cyril sur son portable.

Je reconnais M87*.

Je me redresse dans le canapé et reste un instant sans bouger. En dessous de l'image il y a un article qui dit que le 10 avril 2019 a été publiée la première photographie d'un trou noir. Je relis la date trois fois, je la connais déjà, c'est le jour que j'ai passé à l'hôpital, c'est le jour où on m'a montré l'intérieur de mon cerveau.

 

Abel Fleck a été victime d'un AVC hémorragique. À l'hôpital, on lui a montré la tache lumineuse au centre de l'image de son cerveau. 

 

Le 20 avril, Cyril lui a montré la photo de M87*, un trou noir, situé au centre de la galaxie elliptique supergéante M87, i.e. Messier 87.

 

Ce 25 avril, rentré chez lui, il retrouve sur son ordinateur la photo de M87*. Il ne peut simplement pas croire que ce soit une coïncidence.

 

Il est hautement improbable que la première photo d'un trou noir coïncide avec son observation d'un trou noir à l'intérieur de lui-même.

 

Les deux trous noirs sont forcément liés. Dès lors il est obsédé par les trous noirs et lit sur la toile tout ce qu'il peut trouver à leur sujet.

 

Ces trous de mémoire le font se couper du monde, tandis qu'un bourdonnement incessant dans sa tête le fait changer de comportement.

 

Il n'en est pas à Une singularité près. C'est ainsi que les scientifiques parlent du point noir auquel se réduit une étoile après avoir explosé.

 

Dans ce récit, il y a pour Abel un avant et un après le 21 juin 2019. Ce jour le plus long de cette année-là, il part de l'autre côté du monde.

 

En fait Abel change de continent. Il quitte Bruxelles et ses amis, qui ne le reconnaissent plus, et gagne Tucson sans se rappeler comment...

 

Car ses trous de mémoire fluctuent, de même que le bourdonnement qui résonne dans sa tête. Bientôt il n'est plus seul, se fait des relations.

 

Avec elles, il se rend à Kitt Peak, en contrebas de l'observatoire, l'endroit idéal pour voir l'éclipse du 2 juillet, phénomène en principe banal.

 

Le lecteur de Bastien Hauser devra alors faire un effort. Après tout, Abel ne délire peut-être pas. Mais il lui faudra admettre son assertion: 

 

La science dit que le cerveau et le ciel c'est pareil.

 

Francis Richard

 

Une singularité, Bastien Hauser, 272 pages, Actes Sud

 

N.B.

Ce roman a été sélectionné pour Le prix du livre de la ville de Lausanne. Une rencontre avec son auteur aura lieu le 26 octobre 2024 à l'Auditorium MCBA (Musée cantonal des beaux-arts), Plateforme 10, à 11h. Entrée libre sur inscription.

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10 septembre 2024 2 10 /09 /septembre /2024 18:55
Un jardin sans clôture, de Jean Prod'hom

En dépit des obligations et des devoirs que supposait cette vie communautaire, aucun communier n'éprouvait, je crois, le sentiment d'être prisonnier de quoi que ce soit. Ce nous, personne ne leur avait imposé et il ne les empêchait pas de s'en émanciper toutes les fois qu'ils disaient je au conseil ou à l'auberge, pour faire entendre une idée ou signifier leur désaccord.

 

Cette disparition des communautés rurales se produit à la fin de l'Ancien Régime. L'auteur en incrimine la révolution industrielle, la division du travail, les lois du marché.

 

Ne serait-ce pas plutôt que les progrès matériels ont fait croire aux hommes qu'ils étaient comme des dieux et qu'ils pouvaient se passer d'eux et de toute transcendance?

 

Les hommes, dans cette continuité, n'ont-ils pas inventé le concept d'État-providence, où les solidarités forcées se sont substituées aux solidarités naturelles et spontanées?

 

Dans ce livre, l'auteur évoque deux figures, insurgées contre cette nouvelle communauté sans communauté ne répondant pas au besoin simultané d'en être et d'en échapper.

 

Ce sont deux figures protestantes, mais ce qu'elles disent peuvent trouver écho chez les catholiques à qui manque dans des sociétés sans Dieu une vie spirituelle qui sauve.

 

Ces figures, John Nelson Darby et Alexis Muston, aspirent l'une et l'autre à une refondation religieuse mais elles ont deux manières tout-à-fait différentes d'être au monde.

 

Grâce à la découverte du journal du second, Jean Prod'hom a redécouvert le premier: enfant, il avait participé au culte darbyste, sans jamais en être, l'ayant quitté à 15 ans...

 

De l'aventure et de l'Assemblée des frères du premier, il tire la conclusion que, née d'une expérience existentielle et généreuse, elle s'est métamorphosée en machine à exclure:

 

Elle fait partie de ces utopies collectives d'après la Révolution que leurs instigateurs, pour ne pas avoir à y renoncer, ont sans cesse adaptées, corrigées, amendées, jusqu'à les dévoyer.

 

Le second, au contraire, est réservé à l'égard des groupes et des doctrines, et cherchera tout au long de sa vie une passe qui lui permette de vivre seul, libre et avec les autres:

 

La foi qui l'habite ne ressemble plus à la foi étroite, exaltée de beaucoup de ses contemporains; elle n'est pas non plus comme chez John Nelson Darby, une vérité coextensive à la vérité scripturale.

 

La remise à zéro de Darby pour bâtir sur des fondements inébranlables conduit à la guerre de tous contre tous. L'auteur lui préfère la voie tierce d' Un jardin sans clôture de Muston:

 

Difficile de ne pas éprouver de l'admiration pour cet homme qui a su résister aux chimères idéologiques de son temps, et se tenir en amont des engagements partisans, dans cette attention active qui seule est à même d'offrir une chance à l'avenir.

 

Francis Richard

 

Un jardin sans clôture, Jean Prod'hom, 152 pages, Labor et Fides

 

Livres précédents:

 

Novembre, éditions d'autre part (2019)

Élargir les seuils, Labor et Fides (2023)

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7 septembre 2024 6 07 /09 /septembre /2024 17:10
Venger Vicky, de Catherine Rolland

Quand l'ombre se dressa devant lui, semblant surgie de nulle part, il poussa un petit glapissement ridicule avant de reculer d'un pas, sous l'effet de la surprise. Le talon de sa chaussure droite atterrit dans le vide de la première marche. Il se sentit aspiré vers l'arrière, battant des bras en réflexe pour se retenir.

 

Catherine Rolland se garde de dire tout de suite de qui il s'agit, mais elle précise toutefois que ce personnage masculin, poussé au milieu du thorax par la main gantée de l'ombre, bascula tête la première dans l'escalier.

 

Dans la famille Stadler, quelque chose s'est produit six mois plus tôt, qui l'a bouleversée, mais, là encore, l'auteure laisse planer le mystère, qui, c'est dans la logique du genre thriller, doit être en rapport avec cet attentat.

 

On sait que Céline tient bien son ménage, que Guillaume doit faire partie du corps médical, que, depuis l'événement, ils font chambre à part, que leur fils Lucas est en deuxième année d'apprentissage pour devenir pâtissier.

 

Le lecteur ne manquera pas de s'apercevoir que le titre d'une partie des chapitres est un compte à rebours, qui débute de manière très précise à 03h 17min 36s. Dans ces chapitres, il a accès aux tourments de Guillaume.

 

Qui est Vicky? La fille de Céline et Guillaume, la petite soeur de Lucas. Une autre partie des chapitres lui est consacrée et, cette fois, leur titre est celui d'une année, la première étant 2009, alors qu'elle n'a que trois ans.

 

L'illustration de la couverture est explicite. Les patins à glace qui y sont représentés sont ceux que Vicky veut chausser pour devenir d'abord une grande patineuse suisse, puis internationale, enfin médaillée olympique.  

 

Or qui est l'homme qui a dévalé un escalier? Yvan, un ami de Guillaume, devenu le coach de Vicky. Or qui, en tant qu'urgentiste, est appelé pour s'occuper de lui, blessé dans cette chute? Comme par hasard, Guillaume.

 

Très vite le lecteur apprend que le responsable de ce qui est arrivé à Vicky est Yvan, mais que lui a-t-il donc fait? Il doit s'armer de patience, après avoir compris que tous trois dans la famille Stadler veulent Venger Vicky.

 

Y parviendront-ils? C'est tout l'enjeu de cette intrigue où le lecteur est introduit, de manière érudite, dans les mondes des secours d'urgence et du patinage artistique. Mais vouloir et pouvoir sont deux choses bien différentes...

 

Francis Richard

 

Venger Vicky, Catherine Rolland, 236 pages, Slatkine

 

Livre précédemment chroniqué:

 

Le cas singulier de Benjamin T, 352 pages, Les Escales (2018)

 

Ouvrages collectifs:

 

Nuits blanches en Oklahoma, Éditions Okama (2020)

Léa, Éditions Okama (2020)

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5 septembre 2024 4 05 /09 /septembre /2024 18:50
Deux filles, de Michel Layaz

Sélène s'est approchée pour poser deux bises franches sur mes joues. Je n'ai eu aucun pressentiment. Ni bon, ni mauvais. Qu'Olga, Sélène et moi n'aurions jamais dû nous rencontrer, qui aurait pu le savoir?

 

Ainsi s'exprime le narrateur au début de ce récit. C'est un indice pour le lecteur. Il était improbable que les trois se croisent et pourtant.

 

Le lecteur apprend donc que les Deux filles du titre s'appellent Olga et Sélène. Olga est la fille du narrateur et Sélène l'amante d'Olga.

 

Olga est partie pour un périple en Asie avec Mats. Elle est revenue avec Sélène, qu'elle a rencontrée devant le tombeau de Confucius.

 

Sylvie a quitté le narrateur pour un maître-nageur plus jeune qu'elle. Olga s'est alors installée chez son père, rue de la Roquette à Paris.

 

Un autre personnage, un SDF, complète la distribution de ce roman. Faute de savoir son nom, Olga et Sélène l'ont baptisé Amandin:

 

La première fois où elles l'avaient remarqué, il se régalait d'un sachet d'amandes offert par une bonne âme.

 

Amandin accumule dans son antre des cahiers dans lesquels il représente des motifs très simples avec pastels et crayons de couleur.

 

Aux deux filles Amandin a fait cadeau de l'un d'entre eux, révélant son génie caché et le narrateur, cameraman de son métier, l'a filmé.

 

Un jour, Amandin fera cadeau au narrateur, en signe d'amitié, d'un livre-accordéon, une sorte de long leporello, couvert d'arbres fleuris.

 

Lausanne est la clé. Sélène y est née. Le narrateur y a vécu. Les deux filles et lui s'y rendront. Les oeuvres d'Amandin y seront exposées.

 

Peu à peu, le lecteur, avec le narrateur, apprend la vérité, qui éclaire la question qu'il se pose au début et restera implicite pour les autres:

 

Même voilée, il est bon que la vérité soit dite.

 

Francis Richard

 

Deux filles, Michel Layaz, 160 pages, Zoé (à paraître)

 

Livres précédents:

 

Louis Soutter, probablement (2016)

Sans Silke (2019)

Les vies de Chevrolet (2021)

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1 septembre 2024 7 01 /09 /septembre /2024 18:15
Et pour rentrer chez moi, je contourne l'ambassade de Chine, d'Erida Bega

J'habite près de l'ambassade de Grèce et de l'ambassade d'Allemagne. Et pour rentrer chez moi, je contourne l'ambassade de Chine.

 

Cette phrase est la réponse que la narratrice se donnait devant son miroir à la question: Où habites-tu ? C'était à Tirana, en 1988, alors qu'elle avait douze ans.

 

Depuis se sont écoulés quelque trente ans. Elle s'est évadée d'Albanie quand elle en avait dix-neuf, vit aujourd'hui à Genève dans une des tours du Lignon:

 

En guise de pseudo, je l'appelle la cité chic des anonymes.

 

Ce qui l'avait poussée à quitter son pays? Les études, une meilleure vie, le salaire, une position sociale. Au fond, j'ai oublié la vraie raison: me sentir libre...

 

Chaque jour, à 19 heures, elle ressent un creux à l'estomac, l'heure de partir du bureau, vite, de [s]'échapper, d'assouvir son besoin d'être en compagnie légère.

 

Ce soir-là, elle se retrouve seule, se rend dans un restaurant discret, ayant emporté avec elle un livre qui lui permettra de se protéger des autres convives:

 

La Délicatesse1, un roman léger, parfait pour un repas.

 

Un homme lui fait baisser cette garde en lui demandant s'il peut lui offrir un verre. Il sera désormais pour elle le chasseur de solitaires. Ainsi s'est-il présenté.

 

Elle lui avoue être albanaise. Il lui dit - cela lui déplaît - que le temps a dû effacer toute trace de son origine. S'il lui pose des questions, elle ne lui en pose pas.

 

Sur ce, il la quitte inopinément, mais il lui laisse son numéro de téléphone après qu'ils ont bu du cognac, au cas où elle serait intéressée de savoir d'où il vient.

 

Dès lors les souvenirs de son enfance en Albanie remontent à la surface et plus particulièrement celui de leur déménagement dans le quartier des ambassades.

 

Si elle ne garde aucune trace apparente de son origine, le monde ancien qui fut le sien l'a profondément marquée, intérieurement, pour le reste de son âge.

 

Le quatrième jour, elle se décide enfin à appeler son chasseur de solitaires. Ses parents à lui, morts alors qu'il avait seize ans, s'étaient évadés de Roumanie...

 

Neuf jours auront passé. Une page se tournera. Savoir d'où l'on vient ne pourra que contribuer à créer des liens entre eux qui ont suivi des routes d'exil parallèles.

 

Francis Richard

 

1 - Roman de David Foenkinos.

 

Et pour rentrer chez moi, je contourne l'ambassade de Chine, d'Erida Bega, 208 pages, Éditions Encre Fraîche

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30 août 2024 5 30 /08 /août /2024 17:00
Le trouble, d'Anne-Frédérique Rochat

Elle se disait qu'il faudrait également acheter un peu de fromage quand elle vit au loin son mari traverser la rue. Elle s'immobilisa. Était-ce vraiment lui? Non, bien sûr que non, c'était impossible, Léonard était à son travail à l'autre bout de la ville.

 

Armelle n'en croit pas ses yeux. Si ce n'est lui, c'est donc son jumeau ou un sosie, portant comme lui pantalon noir et chemise blanche.

 

Lui est opticien, elle est oculariste. Lui vend des lunettes, elle fabrique des prothèses oculaires en verre, un travail qui est artisanal.

 

L'atelier d'Armelle est attenant à la maison qu'ils occupent et donne sur un jardinet dont ils ne s'occupent pas et dont ils ne profitent pas.

 

Le soir de la vision d'Armelle, celle-ci dit à Léonard qu'elle l'a vu rue de la Clef, qui mène à l'impasse de l'Union (la bien-nommée ?).

 

Il lui répond que ce n'était pas lui, que ce ne pouvait être lui, qu'il était au boulot. Bien que se défendant d'être jalouse, elle ne le croit pas.

 

Le trouble est semé dans le couple, si bien qu'elle se met à suivre et à épier Léonard, c'est plus fort qu'elle, d'autant qu'il se met à lui mentir.

 

Impasse de l'Union se trouvent une maison blanche aux volets bleus où habitent une jeune femme et une petite fille et, en face, l'hôtel Hôtel.

 

Dans cette maison se rend un Léonard différent de celui qu'elle connaît. Depuis l'hôtel Hôtel, une Armelle qui n'est plus la même les observe.

 

Quand Léonard et Armelle se retrouvent chez eux, ils font plus ou moins comme si de rien n'était et cuisinent ensemble les repas partagés.

 

L'histoire ne peut que mal finir. Le lecteur sent le gagner le trouble qui s'empare de plus en plus d'Armelle obnubilée par ses yeux de verre.

 

La fin n'est de loin pas près de dissiper son trouble. Car Anne-Frédérique Rochat lui réserve un de ces coups de théâtre dont elle a le secret.

 

Francis Richard

 

Le trouble, Anne-Frédérique Rochat, 142 pages, Slatkine

 

Livres précédents chez Slatkine:

Longues nuits et petits jours (2021)

Quand meurent les éblouissements (2022)

 

Livres précédents aux Éditions Luce Wilquin:

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

A l'abri des regards (2014)

Le chant du canari (2015)

L'autre Edgar (2016)

La ferme vue de nuit (2017)

Miradie (2018)

 

Livre précédent chez BSN Press -OKAMA:

Le retour de Mara Roux (2023)

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29 août 2024 4 29 /08 /août /2024 18:55
Élargir les seuils, de Jean Prod'hom

Le langage mène à tout

D'aucuns n'en reviennent jamais

Fernand Deligny

 

Telle est l'épigraphe que Jean Prod'hom a placé en tête de son livre.

 

Parce que le langage, dès l'enfance, détourne de la réalité des choses. Mais, paradoxalement, il nous permet aussi de nous réconcilier avec ce qui nous entoure:

 

En nous conduisant par le poème au seuil de l'immédiat.

 

Pour illustrer le propos, il nous rappelle que l'enfant, un jour, passe du monde primitif à un monde second où il échappe à l'immédiat pour, le distançant, entreprendre.

 

Il a mis du temps à comprendre qu'il ne fallait pas choisir entre ces deux mondes:

  • celui duquel nous jaillissons, existons et auquel nous nous abandonnons sans délai;
  • et celui dans lequel nous nous affairons, vivons et sur lequel nous agissons avec prévoyance.

 

Parce qu'ils sont en réalité les expressions d'une même réalité. Avant d'aller à l'école, il a mené avec les enfants de son quartier une aventure collective qui le confirmait.

 

C'est à l'école qu'est apparue la division entre ces deux mondes:

 

On s'est mis à croire [...] que nos vies et le monde avec lequel elles se confondaient était d'une nature différente, que les choses étaient d'un côté et nous de l'autre.

 

Dès sa première lecture, mais il l'ignore alors, est consommé le divorce du concept d'avec l'existence, de l'objet d'avec la chose, de la langue d'avec le vent et les saisons.

 

Adolescent, il s'est tenu à l'écart des deux manières d'être au monde, celle des vertueux et celle des indociles. Il a, au fond, d'instinct fait la part belle au juste milieu.

 

Jeune homme, il est désemparé par la lecture de la Phénoménologie de l'Esprit  de Hegel et mis en danger par son besoin de certitudes et de points fixes. Il devient:

  • captif des jeux de la langue,
  • emmêlé dans ses mailles,
  • égaré par les tours et détours de la raison raisonnante.

 

Aujourd'hui, il veut prolonger l'aventure qu'il a connue enfant et, pour ce faire, s'éloigner de quelques pas de cette césure entre les deux mondes. Par exemple:

 

Écouter autant ses pressentiments que ses raisons et ignorer parfois où l'on va, prendre le risque de n'aboutir à rien et d'être ramené au commencement.

 

Au fond, Élargir les seuils, c'est ne pas choisir entre les deux mouvements essentiels que sont la gratuité et la vie de labeur, c'est ne renoncer ni à l'une ni à l'autre:

 

Nous nous assécherions si nous ne nous abandonnions à la gratuité et aux eaux vives; et nous mourrions si nous n'entretenions les comptoirs et les maisons que nous avons établis sur leurs rives, pour disposer d'un port et traiter des affaires courantes.

 

Francis Richard

 

Élargir les seuils, de Jean Prod'hom, 112 pages, Labor et Fides

 

Livre précédent:

 

Novembre, éditions d'autre part (2019)

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27 août 2024 2 27 /08 /août /2024 19:50
Ilaria ou la conquête de la désobéissance, de Gabriella Zalapì

Ilaria est une petite fille de huit ans. Ses parents sont séparés. Maman habite Genève, Papa, Turin. Si Maman travaille, Papa est sans emploi.

 

Un mercredi de mai 1980, Papa, à la faveur d'une ruse, emmène Ilaria en Italie, pour le week-end: elle ne manquera l'école que quelques jours.

 

Il prétend qu'ils devaient se retrouver tous quatre, Papa, Maman, Ilaria et sa soeur Ana, Chez Léon, de l'autre côté de la frontière franco-suisse. 

 

En chemin, il téléphone. Maman aurait changé d'avis. Ils ne se retrouveront pas Chez Léon. Mais Papa et Ilaria partiront ensemble pour Turin.

 

À Turin Papa lui achète un nounours. Ils vont l'appeler Birillo1 et Papa lui pince la joue entre son index et son majeur avec un regard tout mou:

 

Ce geste est sur ma joue comme sa signature. Il le répétera deux ans durant et je finirai par le détester.

 

Fulvio, c'est-à-dire Papa, ne compte pas rester à Turin. Une fois partis dans sa BMW bleu marine, il dit à Ilaria, qu'il a en fait enlevée à Maman:

 

Je te fais visiter ton pays.

 

Route faisant, il téléphone, envoie des télégrammes, s'arrête dans de petits hôtels, dans des bars et les journées s'empilent. Ilaria ne regimbe pas:

 

À huit ans, je suis une enfant taciturne, docile, plutôt maigrichonne.

 

Fulvio ment avec naturel, très poliment, avec les yeux, si bien que tout le monde le croit. Mais il dit vrai quand il avoue que Maman les cherche...

 

Papa emmène Ilaria en voiture comme certains mènent les autres en bateau et met à profit ses talents de bonimenteur pour se faire de l'argent...

 

Quand il est au téléphone et qu'Ilaria veut parler à Maman, il trouve toujours un prétexte pour lui promettre qu'elle lui parlera la prochaine fois.

 

Dans une gare, le panneau d'affichage des trains a des trous noirs. Ilaria pense qu'il se rebelle, qu'il désobéit. C'est pour elle comme un déclic:

 

Désobéir. Ce mot tombe en moi comme un caillou. Il me traverse tout entière. Quelque chose s'effondre, me vivifie. Si je veux, je peux moi aussi inventer des mots, comme ce panneau.

 

Les jours, les mois passent. Noël 1980 arrive. Ilaria se demande ce que font Maman et Ana, serre les poings, se dit, pour tenir bon malgré tout:

 

Je ne dois pas pleurer. Je ne dois pas pleurer. Je me répète mille fois cette phrase.

 

Depuis l'entrée de Birillo dans sa vie, le lecteur sait que la cavale durera deux ans, devine qu'un jour, le sous-titre le suggère, elle désobéira à Papa...

 

Francis Richard

 

1 - Épingle en français

 

Ilaria ou la conquête de la désobéissance, Gabriella Zalapì, 176 pages, Zoé

 

Livres précédents:

 

Antonia, journal 1965-1966 (2019)

Willibald (2022)

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23 août 2024 5 23 /08 /août /2024 14:35
L'impossible retour, d'Amélie Nothomb

Ce livre est, paraît-il un roman, mais la narratrice ressemble comme une soeur à son auteure. Elle porte les mêmes nom et prénom. Elle a à peu près le même âge. Comme elle, elle est allée plusieurs fois au Japon.

 

En 1972, la narratrice a quitté le Japon une première fois à cinq ans; le japonais était sa langue fantôme. Elle y est revenue en 1989 pour y travailler et a dû le réapprendre, mais ce fut un fiasco: retour en Belgique.

 

À vingt-cinq ans, elle s'installe à Paris, sans penser que ce serait pour un long bail. Au moment où commence le récit, elle en a, depuis vingt-cinq années, fait son port d'attache, d'où elle a entrepris quelques voyages.

 

La dernière fois qu'elle est allée au Japon, c'était en 2012, pour le tournage du documentaire Amélie Nothomb entre deux eaux. Depuis ce séjour de dix jours, onze années se sont écoulées et non des moindres:

 

Il y avait eu la pandémie, la guerre en Ukraine avait éclaté. Mon père était mort.

 

Début 2021, son amie Pep Beni remporte le prix Nicéphore Niépce, pour un recueil de photographies qui raconte la guerre du Pacifique côté Japon: c'est un aller-retour long-courrier pour deux personnes.

 

Pep choisit le Japon comme destination et Amélie comme compagne de voyage: elle sera son guide et elle ne pourra pas se débiner puisque, aussi bien dans sa vie que dans ses romans, elle fait l'éloge de l'ombre.

 

Ce voyage a lieu du 20 au 31 mai 2023. Amélie Nothomb le raconte avec beaucoup d'auto-dérision et n'échappe pas à la nostalgie, qui est sa pathologie invétérée et qui était une vertu cardinale de son père.

 

En retournant ensemble au Japon, en 1989, ils savaient tous deux que leurs coeurs en seraient déchirés, mais cela ne les avait pas dissuadés d'opérer ce retour à l'archipel idéal, à la terre où [l'] existence a un sens:

 

Nous avions lui et moi inventé la nostalgie préventive: idée romantiquement funeste, vaccin inspirant, se contentant d'agrandir dans l'âme la région dévolue à la nostalgie rétrospective.

 

Dans ses bagages, elle a emporté À rebours de Huysmans. Elle ne sait pas pourquoi, mais Tokyo lui a paru le lieu idéal pour sa relecture, qui lui procure l'ivresse que donne un roman que l'on croirait écrit pour soi:

 

Les seuls moments où je ne doute pas de mon existence sont ceux où je lis. La littérature me paraît l'unique domaine où j'ai pied.

 

Quand vient le moment de retourner, elle est sujette à nouveau à la nostalgie. Les techniques, telles que la solitude, la réflexion, le silence, ne sont d'aucun effet sur elle et elle ne trouve son salut que dans le travail:

 

Je suis partie, je suis revenue. La belle affaire! Oui, mais je n'ai fait que cela toute ma vie. Même le lieu où j'habite n'est pas celui que j'ai choisi. Le seul endroit que j'aurais élu, je l'ai quitté. Je viens encore de l'abandonner. Quid de cette aberration? Je n'y comprends rien, alors je l'écris.

 

Francis Richard

 

L'impossible retour, Amélie Nothomb, 162 pages, Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le voyage d'hiver (2009)

Une forme de vie (2010)

Tuer le père (2011)

Barbe bleue (2012)

La nostalgie heureuse (2013)

Pétronille (2014)

Le crime du comte Neville (2015)

Riquet à la houppe (2016)

Frappe-toi le coeur (2017)

Les prénoms épicènes (2018)

Soif (2019)

Les aérostats (2020)

Premier sang (2021)

Le livre des soeurs (2022)

Psychopompe (2023)

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2 août 2024 5 02 /08 /août /2024 19:55
Journal de guerre, de Gilles-William Goldnadel

Après le plus grand pogrom depuis la Shoah, perpétré en Israël le 7 octobre 2023, Gilles-William Goldnadel a tenu un journal pendant deux mois. Il a constitué pour lui un remède anti-douleur.

 

Lire six mois après la parution de ce journal qu'il ne sera jamais heureux comme avant le 7 permet de mesurer à quel point le traumatisme a été grand pour lui et qu'il a confirmé ses craintes.

 

Depuis longtemps déjà, en effet, il a alerté ses coreligionnaires et les occidentaux. Il leur a dit aux uns comme aux autres qu'ils étaient mis en danger par l'immigration massive et islamique.

 

Quelques citations permettent de mesurer sa douleur et sa lucidité devant la haine dont les Juifs et l'Occident sont l'objet et dont la décapitation de bébés et le viol de femmes sont l'expression1:

 

Mardi 10 octobre

Je ne donne pas encore trois jours pour qu'Israël soit nazifié et les Arabes de Palestine peints en martyrs génocidés.

[...]

Les Juifs sont des Blancs au carré. Qui se défendent bec et ongles.

 

Mercredi 11 octobre

En 1923, j'aurais combattu l'extrême-droite et l'aurais traitée en pestiférée. Cent ans plus tard, mon adversaire c'est l'extrême-gauche. Peste brune hier, peste rouge aujourd'hui, le temps et la couleur ne font rien à l'affaire. Ils ont la haine intolérante et le conformisme méchant comme dénominateur commun.

 

Vendredi 13 octobre

Arras rime avec Hamas

11 heures du soir. Un homme est mort. Un professeur égorgé. Par un musulman islamiste.

 

Samedi 14 octobre

Celui qui adore le Juif mort ne peut qu'abhorrer le Juif vivant.

 

Mardi 17 octobre

La génération d'Arabo-musulmans qui précède se moquait comme d'une guigne de la Palestine. Elle n'avait pas pour le Français moyen cette aversion grandissante. Sont passés par là et le gauchisme anti-Blancs, qui a dépeint le Français comme un beauf raciste en béret pétainiste, et l'islamisme anti-judéo-chrétien. Et l'on nous a expliqué que l'islamo-gauchisme était une construction factice et fantasmatique de l'extrême-droite raciste.

 

Jeudi 19 octobre

La différence entre un assassinat délibéré et un homicide volontaire, pas très difficile juridiquement à saisir. Pour les éviter donc [les dégâts involontaires], les Israéliens demandent aux civils de Gaza de bouger un peu. Mais cet évitement, qui occasionne fatalement quelques inconvénients, est considéré par les médias stupides, naïfs ou complices d'Occident comme une infamie à refuser...

 

Mardi 24 octobre

France Inter est un authentique scandale démocratique de la main-mise du gauchisme journalistique sur une radio publique subventionnée par l'impôt. Allergique à tout pluralisme et dernièrement conquise par le wokisme.

[...]

[Le Monde] a sombré lui aussi dans l'extrême gauchisme. Il est devenu tellement impayable que je ne l'achète plus. Je préfère le voler. J'utilise le code d'une amie.

 

Vendredi 27 octobre

Qui osera dire son fait à la rue arabe? Pas notre président. Depuis son voyage à Tel-Aviv, chaque jour qui passe le rend plus tendre envers le Hamas.

 

Lundi 30 octobre

Hier dimanche, dans l'émission de l'ineffable Charline 2, Guillaume Meurice a trouvé moyen de qualifier le Premier ministre israélien de "nazi sans prépuce". Et Charline qui se fend la poire. La guerre est déclarée. Vous me savez réactif en matière d'odieux visuel de sévices publics.

 

Mardi 7 novembre

Un mois. À un mois du massacre. Quarante Français ont été assassinés, hachés menu, découpés en morceaux. Aucun jour officiel de deuil de prononcé. Indifférence et lâcheté.

 

Jeudi 9 novembre

Je suis à nouveau en guerre ouverte avec le CRIF. Je lui dis que le chasseur de nazis Serge Klarsfeld me paraît plus crédible et légitime pour dire que le RN n'est pas antisémite que son petit secrétaire général qui ne représente rien.

 

Samedi 11 novembre

À la BBC, Macron a réclamé l'armistice. Il a évoqué les bébés de Gaza, rangeant ainsi symboliquement Israël du côté des nazis du Hamas. Macron vient définitivement de changer de trottoir. Et de camp. Il se range du côté de la rue arabe. De ceux qui crient le plus fort. En France comme dans le monde.

 

Vendredi 24 novembre

Moshe du kibboutz d'Israël et Thomas 3 de la campagne française sont morts du même couteau et de la même haine. Ce sont mes deux enfants. Rien de plus indifférent qu'un islamo-gauchiste juif, méprisant les petits Blancs ou protégeant ses bourreaux qui ne le sont pas.

 

Lundi 27 novembre

Les otages revenus de l'enfer commencent à témoigner de leur calvaire. Et moi, je continue à les ignorer pour me protéger.

Comme je n'ai pas regardé une seule photo des suppliciés.

[...]

L'extrême-gauche a perdu le monopole de l'information. Les autorités d'occultation ne peuvent plus occulter because la fâcheuse sphère.

Elle a aussi perdu la bataille morale.

 

Mardi 5 décembre

Des centaines de milliers d'être humains viennent de mourir, à nouveau au Soudan. Principalement des chrétiens et des animistes, des mains de musulmans. J'affirme que la couverture médiatique du drame soudanais n'a pas représenté le dix millième du drame israélo-palestinien. Il y manque l'ingrédient juif. Le grain de sel qui change le goût du tout au tout.

 

Jeudi 7 décembre

Le féminisme gauchiste est mort le 7 octobre. Il est plus que jamais gauchiste et dans son dernier avatar wokiste. Mais il n'est plus féministe.

[...]

Deux mois. Qui me paraissent deux ans. Le diariste sioniste et français jusqu'au bout de la plume aura apaisé une partie de son désespoir, de son amertume et de sa colère, en disant ses misères et vidant ses viscères.

 

Dans ce journal, l'auteur se livre donc au lecteur. Il est patent qu'il n'aurait jamais cru devoir ressortir le pyjama rayé du déporté qu'il avait soigneusement plié et rangé dans l'armoire à mémoire.

 

Le lecteur français, s'il n'est pas dupe de ce que disent les médias bien en cour et n'appartient pas à leurs protégés, aura compris que la guerre qui est faite à Goldnadel lui est faite également...

 

Francis Richard

 

1 - Sans parler des bébés découpés ou cuits au four, et des femmes éventrées pour extraire leurs foetus.

2 - Charline Vanhoenacker, soi-disant journaliste et humoriste, qui sévit sur France Inter.

3 - Thomas, 16 ans, poignardé à Crépol.

 

Journal de guerre - C'est l'Occident qu'on assassine, Gilles-William Golnadel, 306 pages, Fayard

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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29 juillet 2024 1 29 /07 /juillet /2024 18:30
L'oreille aveugle, d'Oskar Freysinger

J'ai compris que j'écris pour vivre et non pas le contraire.[...] Il y a autant de sagesse dans Pierrot lunaire tressant l'osier que dans mon esprit tissant des phrases autour des pensées de Pierrot dans le roman qui suit. Les deux forment une trame autour d'un fil de chaîne. Les deux sauvent du désespoir. J'en viens à me demander parfois si j'ai vraiment vécu ma vie. Ne me la suis-je pas plutôt racontée.

 

Dit Oskar Freysinger dans son avant-propos.

 

Son personnage, Pierrot, n'est pas gâté par la nature: il est sourd-muet de naissance, autiste, en passe de devenir aveugle. Bref il vit dans un bocal, mais il parvient à faire bouger le bocal, ce dont aucun poisson rouge n'a jamais été capable de faire. Il serait plus juste de dire que le bocal est en lui, que son corps le protège...

 

À l'occasion d'un accident de la route qu'il a causé en conduisant sa voiture, Pierrot réalise qu'il perd la vue. Cette rupture dans sa vie de confiné portable remet en cause sa volonté de conduire sa vie lui-même, à sa guise. Or, pour lui, la liberté s'est de tout temps confondue au mouvement. Il prendra donc les transports publics.

 

Dans ce récit, son propos est de démontrer qu'on peut aller de l'avant même quand on n'est plus en mesure de distinguer ce qui est derrière de ce qui est devant. Pour l'écrire, un écrivain s'est proposé. Il l'appelle son porte-canne: il lui servira de canne blanche dans la jungle des lettres et le révélera peut-être à lui-même.

 

Son remède contre la déprime? Voyager, voir, plutôt entrevoir, ce qu'il ne verra bientôt plus, le stocker. Il a un sens, infaillible, qui compense déjà les deux qui lui manquent: il a une mémoire phénoménale, si bien qu'il n'oublie jamais un lieu où il s'est rendu, se prépare une caverne intérieure qu'il tapissera de souvenirs. 

 

Le lecteur est prévenu. Il va parcourir le monde, en accomplissant des cercles de plus en plus larges autour de la Suisse, avec toutefois deux bases arrière: sa chambre chez ses parents et son studio à l'institut des marmottes, où des psychologues tentent de le socialiser, ne comprenant visiblement pas ce qu'est l'autisme...

 

Parcourant le monde, seul ou en compagnie d'une seule personne, il applique son principe du voyageur et chasseur-cueilleur d'images et d'impressions pour tapisser les galeries du labyrinthe de sa caverne, principe qui n'est pas remis en question par les difficultés qu'il rencontre, dues à son aversion innée pour le collectif:

 

La liberté ne se taille pas dans le marbre, elle ne se voit pas et ne se communique pas, c'est le mouvement de la vie, l'essence de l'être, le voyage sous toutes ses formes, pour peu qu'il ne soit pas collectif. À mon sens, le voyage organisé en groupe ne représente rien d'autre que la continuation de la prison par d'autres moyens, parce que la foule est un encombrement et qu'il n'y a pas d'agence ou de guide pour la liberté.

 

Quand la pandémie de Covid 19 l'empêchera de voyager, alors que lui voyage partout dans le monde, il ne déprimera pas, car il aura sa caverne et sa patience, son univers qu'il fait vivre pour qu'il le fasse vivre. Et, grâce au cannage, il tressera des trames dans la nuit, ce en complément du réseau implanté dans sa mémoire:

 

En moi et autour de moi tout est réseau, tout est lié, tout est trame.

 

Francis Richard

 

L'Oreille aveugle, Oskar Freysinger, 130 pages (168 pages avec le livre au verso), Selena Éditions

 

NB

Le volume comprend deux livres: L'Oreille aveugle et Le Nez dans le soleil, paru initialement en 2009.

 

Livres précédemment chroniqués:

 

L'évasion de CB Xenia (2008), publié sous le pseudonyme de Janus

Le nez dans le soleil Editions de la Matze (2009)

Canines Xenia (2010), publié sous le pseudonyme de Janus

Antifa Tatamis (2011)

Garce de vie Editions Attinger (2012)

De la frontière Xenia (2013)

Le remède suisse - Antigone chez les Helvètes Xenia (2016)

Animalia - Une cacatopie Selena Éditions (2024)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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24 juillet 2024 3 24 /07 /juillet /2024 22:45
Sixième Suisse, de Federico Rapini

On connaît les quatre premières Suisse: elles correspondent aux quatre langues officielles du pays. La cinquième? Celle des Suisses de l'étranger. Que peut donc bien être cette Sixième Suisse qui fait le titre du pavé de Federico Rapini?

 

Bien sûr il faut lire ce gros roman pour le savoir. Mais, très vite, le lecteur est mis sur la voie. En effet cette satire se déroule principalement en trois endroits différents: Berthoud, en Suisse, Washington DC et New Burgdorf, aux États-Unis.

 

La piste se précise quand le lecteur apprend que la traduction germanique de Berthoud est justement Burgdorf. Il peut alors faire le lien entre cette ville bernoise et sa cousine du Rhode Island, sur la côte est, fondée d'ailleurs par des Suisses.

 

Dans cette satire, il y a les bons et les méchants. Les méchants, ce sont les identitaires d'Honneur et Patrie, un groupuscule fondé à Berthoud par un certain Jonas Schmidhauser, les Républicains à la Maison Blanche et... à New Burgdorf.

 

Tous les personnages de ce récit sont caricaturaux. Ils sont représentés tels que leur auteur les fantasme, si bien que de celui-ci le lecteur n'ignore rien des convictions, notamment en matière d'immigration, que ce soit en Suisse ou aux États-Unis.

 

Le récit se déroule surtout, comme dit plus haut, en trois lieux. Il est émaillé d'articles de presse, factuels ou polémistes, et de déclarations lapidaires faites sur le réseau social, GhiG, lequel n'est pas sans rappeler un autre réseau bien connu.

 

Quel que soit ce que le lecteur pense des engagements implicites de l'auteur, il ne peut que prendre du plaisir à le lire tant il excelle à décrire des situations, comme à faire parler des personnages, qui sont grotesques voire grand-guignolesques.

 

L'auteur n'est toutefois pas complètement manichéen - on dirait binaire, je crois, aujourd'hui. Les personnages qu'il débine sont souvent méchants, mais également bêtes. Parfois, à la réflexion, ils sont, au fond, plus bêtes que méchants.

 

Quant à l'illustration de couverture, elle se réfère à un épisode se situant à New Burgdorf où le Jonas de Berthoud se rend un jour pour faire une action spectaculaire et où, avant son passage à l'acte, il se heurte à l'adjoint du shériff de la ville:

 

- Mon programme... moi juste manger auberge... puis partir.

- À l'auberge, hein?

[...]

- Je vous conseille le homard, Monsieur.

Boum ! L'attaque de panique coupée dans son élan.

- Hein?

Jonas s'attendait à tout, sauf à un guide Michelin sur pattes. L'adjoint Gray avait retrouvé sa bonhomie. Il mimait les pinces du homard.

 

Francis Richard

 

Sixième Suisse, Federico Rapini, 644 pages, Les Éditions Romann

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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