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5 janvier 2019 6 05 /01 /janvier /2019 19:20
Sérotonine, de Michel Houellebecq

La découverte début 2017 du Capton D-L allait ouvrir la voie à une nouvelle génération d'antidépresseurs, au mécanisme d'action finalement simple, puisqu'il s'agissait de favoriser la libération par exocytose de la sérotonine produite au niveau de la muqueuse gastro-intestinale.

 

Chaque jour, après avoir bu une gorgée de café et fumé deux trois cigarettes, Florent-Claude Labrouste, 46 ans, prend avec de l'eau minérale un comprimé de Captorix, nom commercial du Capton D-L, ce qui lui permet d'intégrer les rites majeurs d'une vie normale.

 

Toutefois, Florent-Claude note que les effets secondaires indésirables les plus fréquemment observés du Captorix [sont] les nausées, la disparition de la libido, l'impuissance... Pour sa part, il n'a jamais souffert de nausées...

 

Comment en est-il arrivé là? Florent-Claude (il déteste ce prénom sans avoir d'autre reproche à faire à ses parents) le raconte dans Sérotonine, roman où l'amateur de Michel Houellebecq retrouve cet esprit libre désenchanté.

 

En fait Florent s'est laissé ballotter par les circonstances de la vie. Il ne l'a jamais ni pris (ni repris) en main, si bien que, lucide, il écrit qu'il n'a jamais été qu'une inconsistante lopette et que l'avenir ne devrait pas lui être différent.

 

Est-ce à dire que sa vie est vide? Non. Après avoir préparé et fait Agro, il travaille un temps chez Monsanto mais les quitte non pas par pur conformisme de gauche mais parce qu'il lui semble qu'en y restant il trahirait son idéal:

 

Cette agro-industrie entièrement basée sur l'export, sur la séparation de l'agriculture et de l'élevage, était à mes yeux l'exact contraire de ce qu'il fallait faire si l'on voulait aboutir à un développement acceptable, il fallait au contraire privilégier la qualité, consommer local et produire local, protéger les sols et les nappes phréatiques en revenant à des assolements complexes et à l'utilisation des fertilisants animaux.

 

Florent devient alors contractuel au Ministère de l'Agriculture et est envoyé à la D.R.A.F. de Normandie pour aider les agriculteurs locaux à promouvoir leurs fromages, camembert, livarot et pont-l'évêque. Mais ce n'est pas une réussite...

 

Ce n'est pourtant pas pour ça qu'il donne un jour sa démission. Sa vie amoureuse n'est pas sans influence sur sa vie professionnelle et réciproquement. N'a-t-il pas toujours été convaincu que s'intéresser à autre chose qu'aux filles n'était pas sérieux?

 

A quarante-six ans il s'aperçoit qu'il avait raison à vingt: les filles sont des putes si on veut, on peut le voir de cette manière, mais la vie professionnelle est une pute bien plus considérable, et qui ne vous donne aucun plaisir...

 

Ses dernières filles sont Kate, la Danoise, Claire, la comédienne qui n'aura connu qu'un seul succès théâtral, Camille, la stagiaire qu'il a accueillie à la D.R.A.F., Yuzu, la Japonaise employée de la Maison de la culture de son pays, quai Branly.

 

Après elles, il se retrouve seul. Il ne tire aucune jouissance de cette solitude. Il a en effet besoin d'amour en général et d'amour sous une forme très précise, qu'il précise d'ailleurs très crûment parce que son écriture n'est pas de bois, mais plutôt bien charnue...

 

Avant de disparaître de la circulation et de quitter la D.R.A.F, Florent renoue avec son ami du temps de l'Agro, Aymeric d'Harcourt, qui fait de l'élevage de vaches laitières mais qui ne s'en sort pas du fait de la diminution du prix du lait. 

 

Avec d'autres éleveurs normands Aymeric décide de se battre. Florent, même s'il en est attristé, sait que ce combat est perdu d'avance, lui qui a naguère proposé des mesures de protection raisonnables, des circuits courts économiquement viables:

 

Je n'étais qu'un agronome, un technicien, et au bout du compte on m'avait toujours donné tort, les choses avaient toujours au dernier moment basculé vers le triomphe du libre-échangisme, vers la course à la productivité...

 

Florent pense donc que les coeurs se sont endurcis et que le petit comprimé blanc, ovale, sécable a au moins cette vertu d'aider les hommes à vivre, ou du moins à ne pas mourir - durant un certain temps. Certes, mais peut-être devraient-ils plutôt se prendre en main.

 

Dans la vie professionnelle, ne faut-il pas écouter sa raison et ne pas s'obstiner à faire des choses que d'autres savent mieux faire et à meilleur compte?  Dans la vie personnelle, ne faut-il pas écouter son coeur et laisser libre cours à ses élans d'amour?

 

Francis Richard

 

Sérotonine, Michel Houellebecq, 352 pages, Flammarion

 

Livres précédents:

 

Chez Flammarion:

Soumission (2015)

Configuration du dernier rivage (2013)

La carte et le territoire (2010)

 

A L'Herne:

En présence de Schopenhauer (2017)

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 17:45
Sans Silke, de Michel Layaz

Je me suis demandé si j'avais les capacités pour mener à bien ce travail de préceptrice. Je doutais que le mot de préceptrice fût le bon, mais je n'en trouvais pas d'autre.

 

Silke a dix-neuf ans. Elle a toujours vécu en ville, au bord du lac. Mais elle a besoin de travailler pour financer ses études. Alors elle saisit l'aubaine d'une annonce dans le journal:

 

On offrait un studio et une somme supérieure à celle que j'aurais pu gagner dans n'importe quel autre travail; en contrepartie, chaque fin d'après-midi en semaine et le samedi toute la journée, on demandait de s'occuper d'une fillette de neuf ans.

 

Silke est reçue à La Favorite qui se trouve à trois kilomètres du premier village, construite en bordure de forêt par enchantement, par la mère, élégante, le visage fin et sans la moindre ride.

 

L'affaire est rondement conclue. Trois quarts d'heure suffisent. Silke visite surtout le studio, ne voit même pas le père ni Ludivine. La mère lui dit seulement qu'elle est une enfant émotive, quelque peu distraite et endormie...

 

Le père, un bel homme au teint pâle, aux épaules larges et aux cheveux longs tirés en arrière, est un artiste. Avant de dessiner ou de peindre, il se ressource et plonge en lui-même...

 

Ludivine est une enfant qui, à l'école, n'aurait aucune facilité... En fait, il semble que ses parents ne s'occupent guère d'elle et qu'ils soient deux âmes tendues l'une vers l'autre, soudées dans leur bulle d'amour.

 

Très vite naît entre Ludivine et Silke une véritable complicité qui leur permet d'échapper à l'indifférence prononcée du père et de la mère à l'égard de leur fille.

 

La mère, avocate, mécène de son homme, ne pense qu'au père, qui ne pense qu'à sa mission épaisse d'artiste incompris et ne supporte pas longtemps sa fille, qu'elle parle, rit ou pleure.

 

Silke et Ludivine, ensemble, jouent, se promènent, font un peu les quatre cents coups sans trop de conséquences, partagent des secrets mais il ne faut pas qu'elles fassent trop de bruit...

 

Que dire de plus de la mère, sinon que c'est une déesse hautaine, qui ne pourra que rester fascinée et dévouée au père, indéfiniment, sans laisser de place à Ludivine.

 

N'est-il pas significatif que la mère déteste les accents et les régionalismes et qu'elle répète à sa fille qu'il faut dire: pomme de pin et pas pive, trébucher et pas s'encoubler, maillot de bains et pas costume de bains ?

 

Ce qui s'ensuit est prévisible sans évidemment l'être dans le détail: c'est, en tout cas, le résultat du comportement de deux coeurs unis d'amour, d'orgueil et d'égoïsme, à l'abri de leur carapace sans faille.

 

Francis Richard

 

Sans Silke, Michel Layaz, 160 pages, Zoé (sortie le 3 janvier 2019)

 

Livre précédent:

Louis Soutter, probablement (2016)

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31 décembre 2018 1 31 /12 /décembre /2018 20:45
Chienne de vie magnifique, de Christophe Gaillard

Ceci n'est pas une sottie, aurait dit Magritte. Mais c'en est une... puisqu'elle permet à Christophe Gaillard de tout dire et de le dire sur tous les tons...

 

Même dans une sottie, cependant, il est nécessaire de se donner un cadre. Alors le cadre est une pension de la rue Tournefort à Paris, à la fin du siècle passé:

 

On y entre par une porte bâtarde, surmontée d'un écriteau sur lequel est écrit: Maison-Bouvier, et dessous: Pension bourgeoise des deux sexes et autres. Chiens bienvenus.

 

Les chiens sont tellement bienvenus qu'ils y sont des personnages à part entière et les humains des deux sexes et autres y ont des patronymes très canins.

 

(La couverture de l'ouvrage représente d'ailleurs un détail du Chien de Francisco Goya)

 

La concierge, madame Berset, a deux chiens, un berger allemand à long poil brun, Russo, et une jeune caniche noire, Lola.

 

Au premier, madame Bouvier en a un, Bernie (un dévoreur de livres), et la belle et désirable mademoiselle Virginie Le Braque (qui a du chien), en a un également, Charlus, un danois.

 

Au second, Henri Lépagnol en a un, qui tient du fox-terrier et de bien d'autres races, mais Horace Levriller, étudiant en troisième année de médecine, lui, est le seul à ne pas en avoir.

 

Quand Horace ne promène pas Bernie, c'est Clodo qui s'en charge: Claude-Étienne Leterrier a lui-même un chien, Giscard, une boule de poils sans espèce particulière.

 

Il s'en passe des choses dans cette sottie savoureuse qui tient les promesses de son prologue: on s'y balade en bus, à pied, en courant; on y assiste à deux enterrements; on participe à un colloque... de chiens, etc.

 

Cela donne l'occasion à l'auteur sinon de tout dire, du moins de dire beaucoup, et sur tous les tons: on y passe par exemple du sourire à l'affliction et de la farce au recueillement...

 

Les divers récits et tons ne sont pas exclusifs de profondeur. Et l'oxymore du titre, Chienne de vie magnifique, illustre bien la contradiction inhérente à l'humaine condition.

 

Il n'est donc pas étonnant que les chiens en leur colloque  se posent cette question qui les tourmente:

 

Pourquoi les hommes, qui nous appellent leurs plus fidèles amis, se servent-ils de notre nom pour vouer aux gémonies leurs ennemis les plus acharnés?

 

Francis Richard

 

Chienne de vie magnifique, Christophe Gaillard, 244 pages, Éditions de l'Aire

 

Livre précédent:

 

Une aurore sans sourire (2015)

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30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 19:00
Folmagories, de Dunia Miralles

Dunia Miralles baptise d'un néologisme les nouvelles de son recueil: ce sont des Folmagories.

 

Ce mot de folmagorie est connoté. Il fait bien sûr penser à fantasmagorie, sauf que l'auteure ajoute à ses récits allégoriques une pincée de folie...

 

La Verde est une sorcière d'antan. Le narrateur s'est réfugié sur la Costa Blanca pour écrire son histoire qui sera la trame de son prochain roman.

 

Il a loué un appartement au seizième étage (l'avant-dernier) d'un building inhabité, pour être tranquille. Mais il n'arrive pas à trouver l'inspiration:

 

Dès que je tente de me concentrer, à l'étage au-dessus un enfant vagit. Souvent de longues heures, avec une régularité monotone. Infatigable.

 

La nécromancienne de son roman le pousse au délire. Il décide d'aller voir ce qui se passe au-dessus pour en avoir le coeur net et connaît alors une folle ivresse...

 

Vouivre est enfouie au fond d'un puits situé en-dessous d'un moulin construit après la mort de Jean-Jacques Rousseau et du vivant du Marquis de Sade.

 

Sous la scène de ce moulin devenu club sont établis les bureaux de l'administration où travaille la narratrice, seule femme parmi des misogynes.

 

Les clubistes font tant de grabuge que des créatures finissent par sortir du puits: d'abord Radon, puis Troll et Vampire, enfin Vouivre... qui la séduit immédiatement:

 

Amoureuse de son teint blême, de la fragilité de ses ailes et du mystère de sa légende, je sustentais la chimérique femelle de ma dilection...

 

Le cimetière de Staglieno se trouve dans un quartier populaire de Gênes: Une île protégée où abonde l'art et la verdure au milieu des navrantes activités de la tapageuse humanité.

 

La narratrice s'y promène en pensant à celui qui lui manque tant et sans lequel elle a vécu vingt-cinq ans. Elle se demande ce qu'ils attendent pour s'aimer.

 

Dans dix minutes le célèbre cimetière ferme. Mais elle est perdue et elle presse le pas. Elle est comme prisonnière. Elle panique, s'essouffle, sans cesser de penser à lui:

 

Je veux sortir d'ici.

Je veux te revoir.

Je veux t'aimer.

 

Appolutin et Rizhada sont au pied de la Tour Jürgensen aux Brenets, dont la vue extraordinaire justifie largement la construction par Jules Frederik.

 

Ils veulent y pénétrer mais ils en sont empêchés par un sorcier qui les met en garde: La magie hante le visible et l'invisible. Il leur faut découvrir où elle se cache.

 

Auparavant il leur faudra combattre les feux-follets qui, depuis que les marais ont été asséchés, se livrent à des démoneries quand ils sont autorisés à quitter les gouffres:

 

Quand un malin des marais prend le contrôle d'une personne, il la force à devenir misanthrope, médisante, intolérante, conformiste, harceleuse, jalouse, manipulatrice et méchante...

 

Dans L'Envol, Sarah ne digère pas qu'il lui ait envoyé un texto dépourvu de la moindre sympathie pour rompre avec elle après six mois passés ensemble:

 

Quel con ce mec!

Mais quel con!

 

Hissée sur la rambarde de la terrasse d'un chalet, qui surplombe un vide d'où jaillissent les sommets d'épicéas, bandant ses muscles, elle s'apprête à ...

 

C'est à ce moment-là qu'une buse qui s'est posée à proximité lui dit : - Arrête! C'est pas comme ça qu'on fait! , sous-entendu : C'est pas comme ça qu'on vole.

 

En fait, à proprement parler, Sarah n'entend pas la buse mais elle perçoit sa pensée et c'est en la percevant qu'elle ouvrira son esprit et l'élargira...

 

Dans chacune de ces nouvelles fantastiques, les protagonistes apprennent à revenir à l'essentiel qui est d'aimer et d'être libres, non sans un brin de folie...

 

Francis Richard

 

Folmagories, Dunia Miralles, 112 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Inertie (2014)

Mich-el-le (2016)

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29 décembre 2018 6 29 /12 /décembre /2018 20:15
La Séquence, de Stefan Catsicas

En se vaporisant au contact de l'atmosphère, la comète put enfin libérer sa fabuleuse cargaison, une multitude de copies d'un même fragment d'ADN qui allaient pénétrer le corps de la femelle, s'introduire dans ses gènes, la féconder et donner à son cerveau des facultés nouvelles, sans précédents sur terre.

 

La femelle, dont il est ici question dans le prologue du roman de Stefan Catsicas, a été découverte par un archéologue allemand, Kurt Vercher, en relations avec le généticien américain Daniel Fox.

 

Or la dépouille de cette femelle, analysée par le laboratoire du professeur Fox, porte la Séquence, c'est-à-dire la séquence d'hominisation. Autrement dit : C'est le plus ancienne dépouille d'un véritable être humain !

 

La Séquence et son rôle dans l'évolution et la fonction du cerveau humain, ont justement été découverts par le professeur Fox de l'Université de San Diego. Et lui valent maintenant le prix Nobel de physiologie et médecine.

 

Lors de la conférence de presse qu'il donne à l'occasion de l'annonce de son prix Nobel, le savant précise que la Séquence est ce qui distingue les êtres humains des autres animaux et du règne végétal.

 

Il déclare: La Séquence n'a subi aucun changement, ni aucune mutation depuis sa première apparition, ce qui est également très inhabituel et reflète l'importance de son rôle.

 

Il déclare aussi: Le virus porteur de la Séquence qui a infecté nos ancêtres il y a cinq millions d'années n'est pas originaire de notre planète.

 

Il demande enfin, solennellement, à tous les instituts privés ou publics, à tous les chercheurs de tous les pays, de respecter un moratoire immédiat et d'arrêter toutes leurs recherches et essais cliniques en génétique humaine.

 

Pourquoi? Parce qu'il a eu connaissance que plusieurs groupes industriels cherchent à modifier la Séquence dans un but commercial, en se cachant derrière des expériences de génétique classique.

 

Cette conférence de presse a de nombreuses conséquences qui sont la matière explosive de ce roman d'aventure, où occupe une grande place l'éternel débat entre l'inné et l'acquis, entre le potentiel à la naissance et l'influence de nos expériences.

 

Si la Séquence est modifiable, évidemment cela change tout. Car les bénéfices commerciaux des compagnies qui la modifieraient en récolteraient des bénéfices juteux et leur donneraient un pouvoir exorbitant.

 

Or les analyses effectuées dans le laboratoire Fox sur des échantillons de dépouilles que lui a transmis le professeur Vercher révèlent que la Séquence n'est pas la même, comme habituellement, chez quelques rares spécimens.

 

Est-ce un hasard? Les personnes dont la Séquence est différente sont, semble-t-il, des êtres humains sensibles à l'existence de Dieu ou, en tout cas, doués d'une empathie hors du commun à l'égard des autres.

 

Si, donc, la toile de fond génétique de ce roman est un joyeux mélange de science et de fiction, d'histoire et de mythologie, de spiritualité et de rapacité, comme les enjeux sont colossaux, les passions se déchaînent et les armes parlent, jusqu'à la fin... 

 

Francis Richard

 

La Séquence, Stefan Catsicas, 464 pages, Favre

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24 décembre 2018 1 24 /12 /décembre /2018 18:45
Roger-pris-dans-la-terre, de Paul Ardenne

Le livre de Paul Ardenne est une fable, au sens propre et au sens figuré. Son personnage Roger-pris-dans-la-terre est en effet atteint d'une maladie hors du commun: ce paysan devient de la terre, littéralement.

 

Cette maladie a commencé par quelques décagrammes de terre, par quelques atomes de terre de rien du tout, qui lui sont rentrés dedans, trois fois rien:

 

Et puis le temps passe et voilà le corps qui se poussiérise, qui se glébise, qui s'encombre à tout va, fichue croissance...

 

C'est à la fin de l'été que, chaque année, il est gagné par ce mal: Il sent que ça vient, que bientôt ce sera là, la poussière partout. Il sait qu'il n'ira un peu mieux qu'avec octobre, quand les pluies reviennent en masse...

 

Les pluies se font plus rares depuis que les gars à cravate et costard deux pièces du Ministère des bouseux ont décidé de t'imposer cette première ineptie, arracher tous les arbres de la contrée:

 

Quelle mouche à merde les avait donc piqués, va savoir? Sûr qu'ils devaient avoir en tête des photographies de l'époque soviétique.

 

Mais où sont les bouseux d'antan? Leur image d'Épinal est décidément périmée. Roger R. ne fait pas exception: ses enfants ont été aux études et lui-même vole avec un Cessna et s'intéresse à l'agronomie, c'est dire.

 

C'est pourquoi, avec tous les bouseux de sa région, l'Aunis, il s'est rendu à la Semanto Chemical Expérimentation sept: La terre [serait] domptée, dominée, vaincue par la toute-puissance de la chimie, pour de bon...

 

Alors il a testé, a été convaincu, a signé sans être dupe et est devenu un péquenot dépendant de la compagnie yankee... Là, évidemment, on tombe dans le cliché de l'horrible Semanto qui rime avec? Oui, c'est ça...

 

Avant que la terre ne l'étouffe et que les insomnies n'aient raison de la sienne, il cherche en vain à se soigner, car il est le seul au monde dans son genre maladif, il développe une maladie à ce point orpheline qu'il se retrouve orphelin parmi les malades...

 

Il a tenté l'analyse avec un lacanien; de se faire goûter par une professionnelle; de se faire pêcheur en mer (pour changer d'élément...), de suivre le conseil du rebouteux (se faire rincer tout nu sous la pluie).

 

Mais rien n'y a fait. Alors il a choisi de prendre les grands moyens, des moyens radicaux, pour se libérer... et, à sa façon, neutraliser la terre...

 

Francis Richard

 

Roger-pris-dans-la-terre, Paul Ardenne, 112 pages, La Muette - Le bord de l'eau

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23 décembre 2018 7 23 /12 /décembre /2018 23:15
Niria, de Johanna Struck

"Niri", l'interrompit-elle en levant un doigt menaçant et en lui réexpliquant pourquoi elle voulait être appelée Niri et non Niria.

 

Ce sont les dernières paroles que Niri, 14 ans, adresse à son grand-père, Malamon, avant qu'il ne disparaisse et ne la laisse seule, sans explication, endormie dans la calèche.

 

Quand elle parvient à en sortir, elle se trouve face à un jeune homme qu'elle suit, malgré qu'elle en ait, jusqu'à Ingium, une école destinée aux créatures.

 

Les créatures, ce sont les vampires, les loups-garous, les fantômes, les magiciens, les sorciers, les sirènes, les phénix... C'est-à-dire toutes des créatures de légende.

 

La jeune auteure, Johanna Struck, les a réunies en un lieu improbable où Niri se demande ce qu'elle vient faire, n'ayant vécu jusque-là qu'avec son grand-père.

 

Pourquoi son grand-père l'a-t-il abandonnée et inscrite dans cette école? A quoi sert l'amulette qu'elle a héritée de lui? Ce ne peut être les fruits du hasard.

 

Niri ne se sent pas à sa place à Ingium, alors que tout laisse à penser qu'elle est une semi-vampire... Elle y apprend à distinguer les différentes sortes de créatures...

 

Toutes ces créatures - les Sémènes - ont une odeur et des yeux caractéristiques, et possèdent un don magique qu'ils doivent apprendre à maîtriser: en a-t-elle un, elle aussi?

 

Niri n'a pas réellement de préjugés pour ce qui concerne ces créatures, même si elle leur débite des clichés: ainsi se lie-t-elle d'amitié avec un vampire, une sirène et un loup-garou...

 

En résumé, Niria est le récit inventif des tribulations à Ingium de Niri, aux yeux lumineux, verts et jaunes. Le fin mot de cette histoire fantastique n'étant, bien sûr, connu qu'à la fin...

 

Francis Richard

 

Niria, Johanna Struck, 368 pages, L'Âge d'Homme (traduction de Florence Bourqui)

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20 décembre 2018 4 20 /12 /décembre /2018 22:25
Le Maître parfumeur, de Nagaoka Taeko

- Petit canot est-elle libre?

- Quel petit canot, quel petit canot?

 

Ce dialogue rituel illumine cette nouvelle de Nagaoka Taeko, auteur japonais non seulement méconnu, mais inconnu.

 

Celui qui pose la question, c'est Le Maître parfumeur, Kazuo. Celle qui lui répond par une autre question, c'est Kayoko.

 

Entre elle et lui, il n'y a en principe que des relations commerciales: il est un vieux client de sa maison de plaisirs, dont le personnel se [compose] de deux filles, qui ne [restent] jamais guère plus d'une année...

 

Kazuo donne aux odeurs des noms français, des noms de parfums; Kayoko donne à ses filles des noms occidentaux:

 

Les hommes aiment l'anonymat et l'exotisme...

 

Ce sont des invitations aux voyages, ceux des parfums et ceux de la vie, pourquoi pas à bord d'un petit canot:

 

Une traversée de la vie en clandestin sous la bâche, une traversée en hors-la-loi, tremblant du risque de se voir balancer à la mer...

 

et de disparaître, inévitablement: la vieillesse ou la mort...

 

Francis Richard

 

Le Maître parfumeur, Nagaoka Taeko, 40 pages, Éditions de l'Aire (traduit du japonais par Charles Timori)

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19 décembre 2018 3 19 /12 /décembre /2018 22:30
Quand les nuages poursuivent les corneilles, de Matthias Zschokke

Le héros de ce roman de Matthias Zschokke vit à Berlin avec sa bien-aimée. Il s'appelle Roman. Il espère, avec ce nom, avoir du succès et atteindre le bonheur.

 

En attendant de remplir ces objectifs, il tient à répondre aussitôt qu'il les reçoit aux mails que sa mère, son ami B., sa tante d'Amérique, ou d'autres encore, lui envoient.

 

Sa mère et son ami B. voudraient bien qu'il les abatte, mais il s'essaie dans ses messages à leur donner le goût de vivre, en leur prodiguant des conseils sensés.

 

Il a un autre ami, mais, comme il ne se souvient jamais de son nom, il l'appelle Stoffelmeier comme le supérieur d'Adrien Monk (non cité) de la série télévisée.

 

Autrement, Roman, lui-même routinier, observe dans la rue les routines des êtres qu'il rencontre et ne manque pas de relever ce qu'ils ont de bizarre à ses yeux.

 

Ils sont surtout bizarres de par les raisonnements qu'il tient à leur sujet. Sinon, d'aucuns les trouveraient certainement d'une grande banalité, indignes d'attention.

 

Ses raisonnements sont alimentés par une imagination fertile, si bien que cet homme, d'apparence ordinaire, finit par se raconter des histoires surréalistes.

 

Il y a en lui du rêveur debout - le fait qu'il soit insomniaque n'y est peut-être pas étranger. Est-ce de l'onirisme ou de la poésie? Un peu des deux, sans doute.

 

En dehors des trois semaines d'été qu'il passe à voyager avec sa bien-aimée, il est plutôt sédentaire. Il se rend à son travail à vélo, ce qui lui permet là encore d'observer.

 

Quand sa mère meurt sans qu'il y soit pour quelque chose, Roman reçoit une carte de condoléances de sa tante d'Amérique, d'un convenu des plus ruisselant :

 

Il laissa tomber la carte, leva les yeux et regarda des lambeaux de nuages qui poursuivaient une corneille.

 

Cette attitude d'esprit, dont le titre s'inspire, est révélatrice de Roman dont on sait seulement qu'à son bureau il écrit des lettres et que, sinon, il n'a rien à raconter sur lui-même.

 

Il aurait bien des ambitions cinématographiques mais il n'en a pas les moyens. Alors, il se met en tête de s'exprimer sous forme d'une pièce de théâtre qu'il finit par écrire.

 

Il imagine dès lors ce que cette pièce donnerait avec le comédien qu'il a pressenti pour jouer le rôle d'un des cinq personnages, dont l'un dit aux autres:

 

Pourquoi ne suffit-il pas d'être tièdes? Les corps sont tièdes, finalement. Pourquoi est-ce que ça ne vous suffit pas de vous faner, tout simplement? Pourquoi voulez-vous vous consumer?

 

Francis Richard

 

Quand les nuages poursuivent les corneilles, Matthias Zschokke, 192 pages, Zoé (traduit de l'allemand par Isabelle Rüf)

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16 décembre 2018 7 16 /12 /décembre /2018 18:30
Le Collectionneur, de Fiona Cummins

Le vendredi 16 novembre 2012, Clara Foyle, 5 ans, franchit les grilles de son école de Blackheath, au sud-est de Londres, et rentre toute seule à la maison. Un peu plus loin, un homme sort de la boutique d'un Pendjabi qui vend des bonbons. Il vient d'en acheter et en offre à Clara. C'est pour mieux enlever cette enfant...

 

Non loin de là, le même jour, Jakey, 6 ans, et son père, Erdman Frith, 39 ans, se blessent à la maison et, accompagnés de Lilith, mère de l'un et femme de l'autre, vont se faire soigner au Royal Southern Hospital.

 

Ils ne sont finalement pas gravement blessés, ni l'un ni l'autre, mais Jakey souffre d'une terrible maladie et toute chute, comme celle qu'il a faite, peut avoir de terribles conséquences:

 

La maladie de l'homme de pierre (fibrodysplasie ossifiante progressive) est une maladie rare et paralysante provoquant chez les personnes atteintes l'apparition d'un second squelette qui les enferme littéralement à l'intérieur d'une prison d'os...

 

Erdman ne sait pas encore que son fils est déjà en danger et qu'il a dix jours pour lui sauver la vie.

 

Le lendemain, samedi 17 novembre 2012, l'inspectrice Etta Fitzroy, chargée de l'enquête sur la disparition de Clara, s'est occupée un an plus tôt de la disparition d'une autre petite fille, Grace Rodriguez, dont on n'a retrouvé dans un bois que les bouts de doigts et les orteils dans de petits sachets en plastique et soigneusement alignés.

 

Quand Fitzroy lui rend visite, Amy Foyle, la mère de Clara, lui apprend que sa fille souffre d'ectrodactylie: il lui manque des doigts aux deux mains. Fitzroy sait aussi que son mari, Miles Fitzroy, est un coupable tout trouvé puisqu'il a été soupçonné de pédophilie dans le passé.

 

Le même jour, le lecteur fait la connaissance du personnage-titre, Le Collectionneur, héritier de l'Ossuaire, une collection d'os familiale, constituée pendant des générations par une lignée de mâles, qu'il se fait un devoir d'enrichir à son tour de spécimens rares:

 

... Il s'attarde dans le couloir, s'abreuve du squelette enfermé dans sa double prison de verre et d'os.

Il pense à l'autre garçon, et le frisson des possibilités se répand dans tout son corps...

 

Pendant les jours suivants, jusqu'au mardi 27 novembre 2012, Fiona Cummins, presque heure par heure, raconte, avec la précision d'un scalpel qui découperait des chairs vivantes, les faits et gestes de ces protagonistes, les liens qui se tissent entre eux ou leurs relations conflictuelles, leurs états d'âme. Elle n'épargne au lecteur aucun détail...

 

Le suspens et les frissons sont garantis jusqu'au bout de cette histoire d'os. Et même l'épilogue ne permet pas de souffler. Ce gros volume n'en a donc que l'air: bien que l'intrigue soit d'une grande densité, il est difficile de s'en défaire en cours de lecture.

 

Francis Richard

 

Le Collectionneur, Fiona Cummins, 512 pages, Slatkine & Cie (traduit de l'anglais par Jean Esch)

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14 décembre 2018 5 14 /12 /décembre /2018 22:45
La constellation des naufrages, d'Elodie Glerum

Ils sont trois amis, Laurens, Robin et Matthijs, les deux premiers inséparables encore aujourd'hui, en l'an 2015. Ils étaient tous trois dans la même classe, à Amsterdam, pendant l'année scolaire 1998-1999, lors du drame.

 

Un de leurs camarades, Tino, s'était en effet donné la mort par asphyxie au printemps et avait nommément accusé le trio de l'avoir poussé à commettre son suicide dans une lettre vengeresse qu'il avait laissée derrière lui.

 

Il n'y avait pourtant aucune preuve de leur harcèlement à son égard, à l'exception de cette lettre. Mais la classe avait été manipulée par l'outre-tombe et il avait fallu du temps à Laurens pour se remettre de son ostracisme.

 

Laurens et Merel s'étaient mis en couple à dix-neuf ans. Sans doute lasse de servir de défouloir à son copain, elle avait rompu, après quatre ans de vie commune, et après qu'il l'avait trompée, pour retourner au... célibat.

 

Deux ans plus tard, Laurens rencontrait Jacqueline, croisée six ans plus tôt, bien au courant de son passé avec Merel. Depuis, ils forment un de ces couples modernes et libres, où l'un n'empêche pas l'autre de sortir sans lui...

 

Diplômé à 26 ans, Laurens, par relation, décroche un emploi à la hauteur de ses attentes dans le Zuidas, tandis que Jacqueline, un an de moins que lui mais diplômée deux ans plus tôt, fait de la recherche opérationnelle.

 

Tout serait pour le mieux dans leur monde où règnent la musique, le sexe, les alcools, Skype et les réseaux sociaux, si ne réapparaissait la mère de Tino, Sara Carofiglio (sic), sur une chaîne de télévision régionale italienne.

 

Sara, 49 ans, qui était déjà belle à l'époque, vient d'écrire un livre à la mémoire de son fils. Mais elle ne se contente pas de remuer le passé, elle veut aussi rencontrer les membres du trio, pour comprendre et faire son deuil. 

 

Le roman est bien La constellation des naufrages, qui jalonnent l'existence de Laurens. Car, après les quatre disparus de sa génération, Tino, Silvia, Siri et Werner, il n'est pas au bout de ses peines quand Sara réapparaît.

 

Cette constellation est aussi celle de l'époque actuelle, dépeinte par Elodie Glerum, où la cruauté se manifeste en paroles, voire en actions. Laurens en est l'archétype, inconscient de ce qu'il a fait, ou fait, aux plus faibles.

 

Jacqueline en a un jour un aperçu quand Laurens dit d'un ancien collègue: Une erreur humaine, un golem! Il avait peut-être des notes correctes, mais aucune boîte ne l'aurait embauché, par sécurité pour ses employés...  

 

Avec une telle disposition d'esprit chez Laurens, le lecteur peut se demander s'il échappera toujours lui-même au naufrage, alors qu'autour de lui les naufrages forment de plus en plus une véritable et sinistre constellation.

 

Francis Richard

 

La constellation des naufrages, Elodie Glerum, 320 pages, L'Âge d'Homme

 

Livre précédent:

Erasmus, éditions d'autre part (2018)

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8 décembre 2018 6 08 /12 /décembre /2018 17:15
Des jours meilleurs, de Marie Houriet

Le signe astrologique de notre fille n'est pas le lion, mais le Watergate.

 

Raphaëlle est née en effet fin juillet 1974. Le 9 août suivant Richard Nixon démissionnait avant la fin de son mandat de président des États-Unis. Elle est la seconde enfant de Jean-Louis, ouvrier syndiqué, et de Liliane, médiatrice scolaire, qui, avant elle, ont eu Juliette, de quatre ans son aînée.

 

Ses parents engagés (à gauche, évidemment) se sont réjouis un peu vite de l'accession au pouvoir de Salvador Allende au Chili, un président utopiste, certes renversé par la CIA, mais qui, mal élu (36,6% des voix), a imposé des remèdes marxistes à une population qui n'en voulait pas...

 

Bien sûr Jean-Louis et Liliane sont contre la guerre du Vietnam (pourtant initiée par John Kennedy), pays qui tombera l'année suivante aux mains des partisans de la même utopie mortifère à laquelle ils croient, oublieux d'une population qui en souffre encore aujourd'hui.

 

Une certaine actualité est donc la toile de fond du roman de Marie Houriet: ses protagonistes poursuivent des rêves utopistes, espèrent en Des jours meilleurs, qui, les uns après les autres, s'effondrent parce qu'ils se heurtent à la dure réalité qu'ils ne veulent pas voir et qui les meurtrira.

 

Raphaëlle a vécu ado dans le quartier de la Jonction à Genève, où ses parents se sont installés avec d'autres pour fonder une ville qu'ils imaginaient libre, pour créer une communauté romantique qui serait hors système: un pendant alternatif au Mur des Réformateurs et au jet d'eau sur la rade.

 

Yvan, fils de Régis et de Danièle, a épousé Raphaëlle. Il travaille à la banque Bergues en septembre 2008, au moment de la crise des subprimes (conséquence de l'utopique co-régulation financiers-gouvernement) et de la chute de Lehmann Brothers qui emploie Franklin, leur ami d'enfance.

 

Alors le trio, Raphaëlle, Yvan et Franklin, auquel se joint Jean-Louis, décide de faire un doigt d'honneur au système, de brûler l'incendie. Leur projet, anarchiste, est pour eux l'occasion de tirer les ficelles, quelles qu'en soient les conséquences: ils se fichent bien de ce qui peut leur arriver...

 

Francis richard

 

Des jours meilleurs, Marie Houriet, 260 pages, Éditions de l'Aire

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4 décembre 2018 2 04 /12 /décembre /2018 23:55
Il n'y aura pas beaucoup de honte, de Jean-François Sonnay

Je te dis moi que la réprobation ne durera que le temps d'une ondée, quelques jours au plus, et qu'il n'y aura pas beaucoup de honte.

 

Le recueil de Jean-François Sonnay et un de ses textes tirent leur titre de ce bout de phrase: Il n'y aura pas beaucoup de honte, dans le cas d'une infidélité involontaire.

 

Cet extrait donne le ton. Celui d'un moraliste qui, confronté à la réalité, sait bien que les grands principes auxquels les hommes prétendent obéir sont vite oubliés dans la vraie vie.

 

Dans La cour des petits, il revient sur la honte mais dans un cas différent, celui de la lâcheté, et fait cette remarque: Il n'y a pas de honte dans le troupeau. C'est une responsabilité que seules portent les personnes...

 

Le premier récit, De bonne guerre, est dans cette lignée d'écriture, puisque l'auteur y recense les noms de combattants et de batailles donnés à des lieux de la capitale française:

 

Le fait est qu'à Paris on chemine sous le vocable de nombreux généraux et de nombreuses victoires, mais que les victimes de la guerre sont infiniment plus discrètes...

 

Dans La guerre dite antidrogue, il ironise: Dans toute guerre, il y a une part de morale et la guerre, comme la morale, requiert des choix. Les hommes civilisés sont heureusement dotés d'un cerveau pour analyser, réfléchir et se déterminer.

 

L'auteur qui a été engagé à plusieurs reprises dans l'action humanitaire ne se fait guère d'illusion sur les individus de l'espèce humaine:

 

Qui n'ont pas leurs pareils pour exterminer les espèces qu'ils jugent inutiles ou nuisibles et qui se pincent le museau en face de leurs semblables dits mal léchés... (Geste du coucou geai)

 

Il compare l'homme aux autres animaux dans Conte de la ménagerie (dont la morale est qu'expérience faite, il apparaît de moins en moins convenable, politiquement parlant, de déterminer quel animal serait le plus formidable sur terre):

 

Quant au plus dangereux, toutes catégories confondues, l'homme n'a pas encore trouvé son maître.

 

Il ne se fait pas plus d'illusion sur ce qu'ils racontent sur eux-mêmes, ou leurs aïeuls, après coup. Il écrit ainsi dans La fausse légende des ours de Berne:

 

Volontiers manipulée par des gouvernements en mal de légitimité, l'histoire, la grande comme la petite, se mêle souvent à la légende quand elle ne s'y réduit pas.

 

L'exigence morale qu'il apprécie toutefois dans l'histoire d'Alma  n'est pas qu'elle condamne le vice pour promouvoir la vertu comme certaines polices religieuses, mais qu'elle met en cause les préjugés qui ne font voir que bien et mal là où précisément la raison se perd...

 

Il ne faut pas croire qu'il soit pour autant dépourvu d'humour. Il en administre heureusement la preuve dans Fanfaronnade où, à deux reprises, il semble que de fumer la pipe lui ait permis d'avoir une influence sur la circulation aérienne... Cependant il ne se risqua jamais à ce petit jeu une troisième fois:

 

Les miracles sont trop précieux pour être transformés en trucs ou en calculs de probabilité.

 

Il y a deux textes qui parlent de l'anonymat. Dans l'un, Conte de l'homme piano, un prodige qui joue de cet instrument ne présente plus d'intérêt à partir du moment où est découvert son vrai nom et ce qu'il est:

 

Le rêve était brisé, ce n'était donc qu'un mauvais rêve, et on se dépêcha de passer à autre chose.

 

A contrario, c'est l'anonymat, dans Légende de l'affiche, laquelle représente les yeux exorbités d'un enfant affamé, misérable, qui indispose: Être humain, c'est être reconnu, avoir un nom, être respecté. On n'achète pas l'humanité, pas plus qu'on ne rachète l'inhumanité.

 

Dans l'ensemble de ces textes, l'auteur est donc, d'expérience, critique à l'égard des hommes, voire désabusé. Même si on comprend qu'il le soit, on n'est pas obligé de l'être comme lui, ni autant que lui, mais, pour ce faire, il faut toujours vouloir rechercher et trouver en eux ce qui peut être digne...

 

Francis Richard

 

Il n'y aura pas beaucoup de honte, Jean-François Sonnay, 240 pages, Bernard Campiche Editeur

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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