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18 avril 2023 2 18 /04 /avril /2023 22:55
Le nageur, de Pierre Assouline

S'il y a une leçon à méditer de l'enseignement des Anciens, c'est bien celle-ci: l'éducation d'un homme n'est pas complète s'il ne sait pas nager.

 

Le nageur est l'histoire d'un homme complètement éduqué, Alfred Nakache, originaire de Constantine en Algérie, où il est né en 1915.

 

Un homme, c'est sa ville, écrit Pierre Assouline. Et Constantine n'est pas une ville comme les autres. Alfred y habite le quartier juif:

 

Ce n'est pas vraiment un ghetto puisque le passage y est libre.

 

Alfred n'est pas non plus un nageur comme les autres:

 

Son style, si l'on peut dire, est tout sauf gracieux, élégant, délié. Il compense par la puissance de ses bras et de ses cuisses.

 

Pour réussir, à haut niveau, dans son sport, Alfred doit partir pour Paris, où il intègre le lycée Janson-de Sailly et le Racing Club de France:

 

Deux lieux privilégiés, huppés, sélectifs, où l'entre-soi ne dispense pas de cultiver l'excellence.

 

Pour Alfred l'essentiel, avant la performance, est de prendre du plaisir. Mais l'un n'empêche pas l'autre et les résultats sont là pour Artem1.

 

Lors des compétitions il fait la connaissance de son meilleur ennemi, Jacques Cartonnet, un athlète différent, physiquement et mentalement.

 

Autant Cartonnet  a des facilités et s'en tient au strict minimum, autant pour Nakache tout est dans l'effort afin de donner le strict maximum.

 

Nakache dispute les Maccabiades en 1935 à Tel-Aviv et les Jeux Olympiques en 1936, à Berlin, dans une ambiance tendue, comme on imagine.

 

Nakache l'emporte sur Cartonnet; il sait créer les conditions du surgissement de l'imprévu et de l'étincelle qui lui permet de monter sur le podium.

 

Après la débâcle les rivaux se retrouvent tous deux à Toulouse, Cartonnet au Racing Olympique, Nakache aux Dauphins du TOEC:

 

Le plus titré des nageurs français en activité n'en reste pas moins fidèle à lui-même, toujours aussi joyeux, blagueur, discret.

 

Il ne fait pas bon être juif au cours de ces années sombres où les lois, sous la pression des nazis, restreignent de plus en plus leurs libertés.  

 

Après la rafle du vélodrome d'Hiver à l'été 1942, les événements se précipitent. En 1943, Nakache n'est pas le bienvenu au championnat de France.

 

Par solidarité, d'autres nageurs de haut niveau boycottent les épreuves et sont sanctionnés... De lui-même, d'ailleurs, Nakache renonce.

 

En fait il est en équilibre instable sur une ligne de crête:

 

Le jour, il s'entraîne au vu de tous; le soir, il se produit officiellement; la nuit il résiste clandestinement.

 

Fin 1943, sur dénonciation (de Cartonnet?), Nakache puis sa femme Paule et leur fille Annie sont arrêtés, transférés à Paris, puis à Drancy.

 

Déporté, en janvier 1944, à Auschwitz, où il est séparé de sa femme et de sa fille qu'il ne reverra plus, puis à Buchenwald, il s'en sort.

 

À la Libération, il revient à Paris, puis à Toulouse. S'il a survécu, il le doit à sa constitution physique. Il va à nouveau nager pour ne pas couler:

 

Derrière tout grand nageur, il y a un grand entraîneur.

 

À Toulouse, il retrouve son entraîneur qui lui réapprend à marcher avant de lui réapprendre à nager. Il reconquiert musculature et puissance.

 

Il retrouve sa volonté de nager, de concourir et de gagner et participe au championnat de France en 1946, aux Jeux Olympiques en 1948.

 

À la retraite, en 1976, il s'établit à Cerbère avec sa seconde femme, Marie. Chaque jour il boucle son kilomètre de nage dans le port de la petite ville.

 

Après une alerte cardiaque, lointain héritage des camps, en août 1983, il reprend l'entraînement, fait une dizaine de mètres et de battre son coeur s'arrête:

 

Le récit de son existence pourrait tenir en une phrase: il est né, il a nagé, il est mort.

 

Francis Richard

 

1 - Le surnom qui lui a été donné.

 

Le nageur, Pierre Assouline, 256 pages, Gallimard

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14 avril 2023 5 14 /04 /avril /2023 22:55
Bourama - L'arbre et le sage, de Patrick Lachaussée

Bourama Sanago est un vieux sage. Il est né en 1897. Il avait été mobilisé en 1915 et avait combattu pour la France, au Chemin des Dames, puis il était revenu au pays, au Mali. C'était un survivant.

 

Ce 13 avril 2009, il est assis sous le baobab, un peu à l'écart du village, quand il sent une odeur de gaz. Il regarde vers la place du village où se trouvent les villageois: les corps se tordent de douleur.

 

Ce gaz, il le reconnaît. C'est celui qui était employé par l'ennemi au Chemin des Dames. Il n'y a qu'une issue pour lui: ne pas respirer, se mettre à l'abri, c'est-à-dire se faufiler dans le corps de l'arbre.

 

Tandis que les habitants du village de Bourama ont été exterminés par le gaz, les occupants d'un autocar, employés de Parachimex, ont tous été tués par des armes à feu sur la route de Ségou à Mopti. 

 

Sofiane Barkhani n'avait pas été un bon élève. La lecture lui avait permis de s'en sortir. Il y consacrait tout son temps entre deux petits boulots, quand il ne chaussait pas ses baskets pour aller courir.

 

Un soir son père était rentré pour mourir, intoxiqué par des vapeurs toxiques dans l'usine où il travaillait. Sa mère avait reçu une somme et renoncé, en signant un document, à poursuivre Parachimex.

 

Devenu informaticien, Sofiane était bien décidé à s'attaquer à l'employeur de son défunt père et avait rejoint un jour les Green Angels qui combattaient les entreprises mettant en péril la mère Nature.

 

Bernard Millet, ancien ambassadeur de France au Mali, dirige le Centre de crise du Ministère des Affaires étrangères. Il a de l'expérience. En 2004 il avait dû résoudre une grave crise à Kinshasa.

 

Au même moment sa femme était morte suite à un accident de voiture. Le chauffeur du véhicule qui avait percuté le sien avait pris la fuite et n'avait pas été retrouvé. Bernard avait très vite repris son poste. 

 

En janvier 2009, Sofiane Barkhani avait répondu à une annonce du Centre de crise du ministère des Affaires étrangères qui recherchait un ancien ou actuel hacker. C'est ainsi que Bernard l'avait recruté.

 

Quand Bourama se rend à Ségou pour informer les autorités du massacre de son village, elles ne le croient pas. Il arrive non sans mal à contacter Bernard Millet qui lui a jadis remis la légion d'honneur.

 

Bourama avec sa connaissance des arbres, des hommes et de Dieu, Sofiane, avec celle de la sécurité informatique, Bernard, avec celle des crises, enquêtent ensemble sur la menace qui plane sur le monde.

 

Ce faisant, ils tissent en quelque sorte des liens de parenté entre eux. Ainsi Bourama devient-il le père de Sofiane - à qui il transmettra l'initiation qu'il a lui-même reçue - et le frère aîné de Bernard.

 

Au-delà de leur course pour éviter un événement planétaire, dont les morts au Mali et ailleurs sont les prémices, ce récit est celui de la lutte du Bien contre le Mal, où L'arbre et le sage apportent la victoire.

 

La guerre contre le Mal n'est jamais achevée. La paix est instable et fragile. L'homme peut se laisser corrompre par des passions exacerbées ou par des tentations brûlantes de puissance et de domination...

 

Francis Richard

 

Bourama - L'arbre et le sage, Patrick Lachaussée, 460 pages, Plaisir de Lire

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11 avril 2023 2 11 /04 /avril /2023 20:30
Où la chanson va, de Sébastien Ménestrier

Sébastien Ménestrier est musicien et écrivain. Dans ce livre, la musique inspire l'écriture et cela donne neuf histoires où le lecteur se fait également auditeur, d'autant que, courtoisement, l'auteur indique en fin d'ouvrage la liste des chansons qui l'ont inspiré. 

 

Dans le prologue il écrit:

La musique n'est pas l'écriture, elle ne fait pas mal. Si elle disparaît des semaines elle ne me tuera pas. J'ai commencé ces histoires où elle serait là, je l'ai suivie, et ces histoires m'ont ramené au danger. C'est lui que mes personnages affrontaient. On ne sait jamais avec le danger si on va s'en tirer. On ne peut que marcher et prier.

 

Chaque histoire est précédée d'une introduction dans laquelle l'auteur indique la chanson et le chanteur qui l'ont inspirée. Parfois le titre de l'histoire est celui de la chanson, parfois non. Lier le titre à l'interprète est donc encore la solution la plus simple.

 

Toujours sur la ligne blanche - Alain Bashung

 

Le narrateur prend en stop ledit Alain, fatigué. Il l'emmène chez lui dans sa maison à l'orée des bois: Alain pourra se reposer et lui pourra prendre enfin soin de quelqu'un. Mais c'est un mauvais garçon et il entraîne Alain dans un de ses mauvais coups.

 

Après avoir mis en danger Alain, puis l'avoir empêché de s'en aller, il cherche comment se sortir de cette situation dans laquelle il les a mis tous les deux, sans qu'ils cessent pour autant de se parler. Il trouve enfin la sortie qui permet aux deux de s'en tirer.

 

Le vaisseau - Thom Yorke (Radiohead)

 

Le narrateur, cette fois, n'est pas partie prenante dans l'histoire. Il raconte Thom, qui a une fille, Ana, qui a une voisine Helen et qui travaille dans un café. Mais un soir, quand Ana est endormie, il prend sa voiture, sort de la ville, les champs dans ses phares.

 

Il part à la rencontre de ceux qui viendront le chercher et qui ont un vaisseau blanc, très solide, auquel on monte par un escalier. Pour être au rendez-vous, il faut qu'il aille vite, de plus en vite. Alors ils viendront le chercher tout en prenant leur temps.

 

The man I love - Ira Gershwin (le petit frère de George)

 

Un vieux savant se souvient. Mettre au point sa grande idée a mis du temps: J'ai su comment naissent les vents solaires, comme ils arrivent à nous. C'est sans doute ce qui lui a évité de mal tourner, de déshonorer Maddy, de ne pas revenir vers les garçons.

 

Car, quand il était jeune, il a suivi un garçon, dont il voulait un baiser, rien qu'un baiser, parce qu'il aime les garçons. Mais, au lieu de cela, après avoir éprouvé un frisson, le vrai danger, il a été frappé, est tombé en arrière, allongé: il avait eu son baiser.

 

L'étranger - Béla Bartók

 

L'étranger, Béla Bartók, cheveux blancs, compositeur, seigneur, est venu, le mors de son cheval à la main, dans la maison où habitent la narratrice, sa mère et ses soeurs. Il venait de Hongrie après trois mois de voyage, de village en village, de maison en maison.

 

Il a demandé aux femmes du village de chanter pour lui, l'une après l'autre. Mais c'est le chant de la narratrice qu'il a écrit en dessinant des portées fines comme ses mains. Finalement il l'a suivie dans la forêt où elle l'a mis en danger avant de l'en sortir.

 

Approcher Sarah Vaughan - Amy Winehouse

 

La narratrice s'appelle Amy. Elle ne peut plus chanter. Adolescente, elle écoutait Sarah Vaughan. C'est elle qui lui avait  appris à chanter, puis elle avait été initiée par d'autres chanteuses. Elle a joué beaucoup: on a reconnu [son] nom, [sa] voix.

 

Elle a engagé Malcolm parce qu'il tiendrait même si tout autour prenait feu. Le dernier soir d'une tournée, elle n'a pas pu chanter: ils avaient payé et ne l'avaient pas eue. Le lendemain Malcolm est là. Ils partent ensemble au bord d'une rivière où elle renaît.

 

Donne ce que tu dois - Babx

 

Il avait été retenu après l'audition. Il avait été connu. Il avait signé des autographes. Pendant deux cent quatre-vingt-deux nuits, il avait été leur marionnette. Ils lui avaient choisi une fille, avant de lui annoncer qu'il avait rompu avec elle et l'avaient anéanti.

 

Les chansons qu'il avait écrites ne les intéressaient pas. Pourtant elles étaient bonnes. Un jour, il revoit la fille qu'ils lui avaient choisie et qui, comme lui, était allée jusqu'au bout avec eux. Après un nouvel échec, il la retrouve chez elle et chante pour elle.

 

Le poison - Nina Simone

 

Elle est vieille maintenant. Son fils vient lui rendre visite au pavillon des lauriers. Jadis son mari partait travailler la semaine, elle s'ennuyait et au fond ne faisait rien de ses journées, même pas lire, sinon fumer, se dénuder devant un riche étranger.

 

Pendant soixante ans, son homme et elle ont vécu ensemble, ni séparés, ni en paix. Il est parti le premier. Maintenant c'est son tour. Pour cela, elle vole des billets à son fils. Elle les donnera à la passeuse qui lui permettra de se rendre où elle veut aller.

 

La dernière fille sur Terre - Brahms

 

La narratrice refuse les boulots qu'on lui propose à l'agence. Elle vit chez une amie, qui paie tout, qui a l'argent, qui joue dans un grand orchestre. Elle lui ment quand elle lui dit qu'elle dessine toute la journée alors qu'elle marche ou couche avec des garçons.

 

Son amie n'est pas dupe. Les choses se gâtent entre elles. La narratrice fait même tout pour qu'elles ne se réconcilient pas. Il ne lui reste plus qu'à trouver un emploi minable, à remplir ses murs de dessins sombres. Le dernier inspiré de son amie lui sauvera la peau.

 

Alice - Nick Cave

 

Le narrateur, fan de Nick Cave, a la même coiffure que lui. Il écoute très fort sa chanson noire, The Mercy seat, puis sa chanson lente, Alice, dans laquelle il voit depuis chez lui une fille nue s'habiller: il l'identifie à sa nouvelle voisine de l'immeuble d'en face.

 

Il suit celle-ci jusqu'au gymnase où elle pratique la boxe. Il apprend qu'elle s'appelle Alice et jubile. Avec son père au chômage, il se rend à un combat d'Alice. Après la défaite de celle-ci, son père s'en va, lui l'attend. Elle sait qui il est, ils repartent ensemble. 

 

Francis Richard

 

Où la chanson va, Sébastien Ménestrier, 144 pages, Zoé

 

N.B. Le prologue et les neuf histoires de ce livre ont été inspirées à l'auteur par des chansons qui ont été réunies dans une playlist sur YouTube, à laquelle il est également possible d'accéder via un code QR en fin d'ouvrage.

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8 avril 2023 6 08 /04 /avril /2023 21:45
La Fabrique du corps humain, de Jérémie André

En 1543, à seulement 28 ans, [André Vésale] publia "La Fabrique du corps humain", à la fois ouvrage d'anatomie, livre d'art et manifeste pour la pratique de la dissection.

 

Dominique Mercier est médecin, ex-anatomiste, d'une lignée de tanneurs de Millau, exilés à Lausanne, où ils ont fait fortune dans le quartier du Flon après la révocation de l'Édit de Nantes. 

 

Anna Oliveira travaille depuis deux ans dans un Brother Burger, la chaîne de restauration rapide (où les corps s'épuisent), là où se situait le Cancrelat, un café autogéré de ce quartier du Flon.

 

Cinq ans plus tôt, Dominique avait suivi Anna depuis le Cancrelat, après qu'une altercation s'y était produite, jusqu'à un garage, puis jusqu'à un autre, où une trentaine de jeunes dansaient.

 

Cette rencontre n'était pas prévue dans l'équation de sa vie: c'était l'occasion d'en explorer [les] continents. Son corps l'avait devancé: son coeur s'était accéléré, sa pression artérielle élevée:

 

Il connaissait le corps froid imbibé de formol, ou le corps adolescent de l'autre, que l'on découvre avec plus de crainte et de maladresse que d'envie. Mais il ne connaissait pas le corps nimbé de désir.

 

D'abord apprenti chez Mercier, puis livreur de légumes, Jean-Pierre Salvatore est gérant du Brother Burger où travaille Anna. Il est l'archétype du self-made man, du manager optimiste.

 

Que puis-je faire pour me rendre meilleur? pourrait être, sur sa tombe, une épitaphe parfaite, une question aux multiples réponses possibles, se dit-il, en se moquant volontiers de lui-même.

 
Inopinément Dominique se rend avec Michael, un collègue et ami médecin, au Brother Burger. Il aperçoit Anna qui feint de l'ignorer. Jean-Pierre prépare un discours destiné à ses employés.

 

Anna et Dominique s'étaient séparés sur des incompréhensions, l'éloignement géographique - il était parti suivre un programme Erasmus - n'arrangeant rien. Ils n'avaient plus su communiquer...

 

L'actuelle incommunicabilité des êtres, d'où les occasions manquées, sont la trame de cette satire, où Jean-Pierre se fait mieux comprendre en discourant qu'en dialoguant avec Anna ou Dominique.  

 

Pas sûr qu'Anna et Dominique renouent: pourtant c'est si agréable de penser que les bonheurs du passé peuvent surgir à nouveau et nous transporter comme si le temps ne nous avait pas changés...

 

Francis Richard

 

La Fabrique du corps humain, Jérémie André, 144 pages, Olivier Morattel Editeur (France)

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4 avril 2023 2 04 /04 /avril /2023 20:20
Comment je suis devenu écrivain, de Raymond Delley

Raymond Delley a écrit trois romans, dans l'ordre de parution:

- Les Clairières (2017)

- Quelques jours en automne (2019)

- Comédie humaine (2022)

qui constituent ce qu'il appelle une Trilogie de la mémoire.

 

Dans Comment je suis devenu écrivain, à un moment du récit, il raconte comment lui sont venues ces histoires à partir de choses vues et d'êtres réels qu'il a réussi à métamorphoser...

 

Son éditeur, Michel Moret, lui a demandé d'écrire son autobiographie littéraire. Le résultat est une introspection qui permet d'avoir un bel aperçu de l'homme comme de l'oeuvre.

 

Celui qui lit et parle des livres pour eux-mêmes et, proustien, distingue l'oeuvre de leur auteur, ne se désintéresse pas de ce dernier. Mais son intérêt pour lui ne peut être le même.

 

Que Raymond Delley ait été professeur n'a pas fait de lui un écrivain: il a mué. À la fin, il donne malicieusement la parole au professeur pour savoir ce qu'il a à dire de l'écrivain...

 

Comme chez tout homme, il faut revenir à l'enfance, c'est-à-dire à la genèse, pour comprendre l'écrivain qu'il est devenu et qu'il est, ce qui, en lui, est changeant et permanent.

 

Pour mieux parler de l'enfant qu'il a été, il le met à distance en employant la troisième personne du singulier et ne revient à la première, naturellement, que lorsqu'il est fait homme.

 

Il ne s'agit donc pas de sa part d'une quelconque fatuité mais d'une commodité. Et cet enfant qu'il a été préfigure et porte déjà en lui l'homme, le professeur et l'écrivain qu'il sera.

 

Cet enfant, en s'éveillant à la langue, fait l'apprentissage des mots dont il a le pressentiment qu'ils sont toujours plus que les choses, qu'en eux [brille] une lumière qui [vient] de loin.

 

Dans les livres que lisent les jeunes de son époque, les mots, d'une inépuisable beauté, lui laissent apercevoir d'autres temps, d'autres espaces, le monde entier, entrevoir l'Invisible.

 

Au pensionnat, grâce à un grand, il s'aventure dans la lecture sérieuse, puis, dans la poésie, grâce à un professeur, Louis Page, qui, précédemment, lui avait fait aimer les dictées.

 

Au collège, où ils étaient une matière scolaire, puis à l'université, où ils sont devenus un domaine de savoir, les livres n'ont pas cessé d'occuper une place essentielle dans [sa] vie. 

 

Ceux qui, comme lui, lecteurs insatiables, remettent souvent sous leurs yeux des passages d'ouvrages lus et aimés ou qui récitent des vers jadis appris, conviendront avec lui:

 

Une oeuvre littéraire ne vaut que par le style, c'est-à-dire par la manière dont l'auteur imprime à la langue une marque nouvelle, une inflexion originale, une empreinte singulière.

 

Francis Richard

 

Comment je suis devenu écrivain, Raymond Delley, 136 pages, Éditions de l'Aire

 

Livre précédent:

 

Quelques jours en automne (2019)

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26 mars 2023 7 26 /03 /mars /2023 19:15
L'examen, de Bastien Fournier

Certains Français s'exilent en Suisse. Certains Suisses, en France. Bastien Fournier fait partie de ces derniers. Il faut le souligner parce que c'est tout de même plus rare de nos jours.

 

Comment est-il arrivé là, à Irancy, dans l'Yonne? C'est toute une histoire qu'il raconte dans L'examen, qui est en fait le concours français d'agrégation de lettres classiques où il a été reçu.

 

Comme le récit est chaotique, qu'il effectue des allers et retours plus ou moins lointains dans son passé, c'est au lecteur, s'il aime la chronologie rassurante, de la reconstituer de lui-même.

 

Né à Sion en 1981, Bastien Fournier exerce le métier de libraire, faisant des remplacements dans un collège, avant que d'enseigner, un provisoire qui va durer, dans le lycée d'un bourg:

 

Je demeure treize années sous la falaise de Saint-Escarpe.

 

Comment a-t-il connu la mère de ses trois enfants? En l'accueillant à la descente du train, comme on le lui a demandé, pour la conduire au théâtre, et en allant plus loin avec elle, par affinités.

 

Leurs affinités électives, ce sont les arts et lettres, les spectacles - il écrit pour le théâtre, elle met en scène - et les voyages - ils entreprennent de parcourir l'Europe ensemble en automobile.

 

À Besançon, il passe en février l'épreuve de dissertation de littérature française qui dure sept heures et où il remplit dix-neuf pages interlignées, crampes douloureuses dans la main.

 

Quand c'est fini, il fume enfin: oh la fumée de tabac sous le ciel froid et la cime nue des arbres, oh son trajet dans la gorge et les bronches, jusqu'au ventre, oh son âpre et chaude caresse...

 

Pour être admissible, ce mois de février, il passe encore les épreuves écrites de grec et latin; pour être admis, en juin, les épreuves orales: leçon, français, grec, latin, ancien français.

 

Les consignes données par la présidente du jury et rapportées avec humour par le futur lauréat sont on ne peut plus claires et désuètes et ne pourront que ravir les lecteurs d'un autre temps:

 

On choisit son vocabulaire, y compris avant et après la prestation orale; on est prié de saluer à l'entrée et à la sortie; on veut une cordialité sans familiarité, du sérieux, de la rigueur et de la  ponctualité. On maîtrise son émotion. La veste on ne la tombe qu'à l'invitation du jury.

 

Qui peut encore s'intéresser aux lettres classiques? Celui qui, comme l'auteur, chérit la littérature, a le prurit d'écrire, paru à l'adolescence, cleptomane du temps gagné sur celui d'autrui:

 

Qu'y puis-je si toujours, à moins d'intrigues policières codées d'avance par l'histoire du genre, qu'y puis-je si ce sont à chaque fois des histoires de voyages, de périples, de fugues, de déménagements qui me viennent à l'esprit? Partir et écrire procéderaient-ils du même mouvement?

 

Francis Richard

 

L'examen, Bastien Fournier, 138 pages, Éditions infimes

 

Livres précédents:

 

L'assassinat de Rudolf Schumacher, L'Aire (2014)

La suppliante et autres textes, Lansman (2015)

La cagoule, L'Aire (2018)

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21 mars 2023 2 21 /03 /mars /2023 19:25
Souvenirs d'un enfant de Genève, Jacques-André Reymond

Pourquoi et pour qui ai-je écrit les pages qui suivent? Je n'en sais trop rien. D'abord pour moi-même, ou pour ce double qui partage ma vie et s'immisce dans mes pensées, et que j'aime appeler "mon Maître", par dérision, mais dérision feinte, car il est rare que je parvienne à le séduire ou le vaincre.

 

Jacques-André Reymond se demande ensuite s'il écrit pour sa famille, pour un chroniqueur social à venir, dans un siècle, ou pour laisser sur terre une empreinte...

 

Le lecteur, qui n'est pas si éloigné de lui que cela dans le temps, y trouvera matière à se souvenir du monde que l'auteur a aimé à raison et qui a disparu pour toujours.

 

Jacques-André Reymond, pour le situer, a huit ans en mai 1945, quand la guerre prend fin, et c'est elle qu'il évoque d'abord dans ses Souvenirs d'un enfant de Genève.

 

Ses souvenirs de la guerre ne lui reviennent pas dans un ordre chronologique. Mais il les replace dans le contexte du milieu petit bourgeois auquel il appartient alors:

 

Me remémorant, à la fois, notre existence, sans fanfaronnade ni tripotage, et les horreurs commises par vaincus et vainqueurs, le Goulag, la Shoah, Nagasaki..., je reste fier de nos pères, de leur volonté farouche d'indépendance, dans un pays encerclé, menacé d'invasion par un dément et son peuple ensorcelé.

 

La guerre n'est pas terminée quand il va à l'école. Il ne s'intéresse pas aux filles: elles ne jouaient pas au football. C'est le bon vieux temps, sans vandalisme ni violence:

 

Je suis seulement témoin que nous laissions nos portes ouvertes, nos vélos sans cadenas, que les gens payaient leur journal, que les vieilles dames n'avaient pas de chaînes à leur sac à main, et que les jeunes filles, si elles étaient sorties seules le soir, auraient pu traverser les Bastions sans danger.

 

À sept huit ans, il se met à des lectures d'adulte quand il est puni et enfermé dans un  grenier où sont rangés des livres, de Simenon p.ex. qu'il n'a jamais cessé d'aimer: 

 

Ainsi, dans ma mansarde, je perdais mon innocence et découvrais la vie, et quand ma mère venait m'ouvrir, un peu inquiète de ne plus entendre le bruit rassurant de mes coups de pied et de mes pleurs, je lui dissimulais mon livre.

 

À l'automne 1949 il entre au Collège Calvin. La cruauté des élèves, sans être complètement inconsciente, y est juvénile et moins vicieuse qu'instinctive. Lâches et sans pitié:

 

Nous ne chahutions pas ceux que nous n'aimions pas, mais ceux qui étaient vulnérables, sans nous rendre compte de leurs souffrances, sans comprendre que nos petites morsures, nos coups de griffe, répétés jour après jour, finissaient par ouvrir et faire saigner chez nos victimes des plaies inguérissables. Mais pourquoi nous laissait-on faire, et comment...

 

Un des livres, La Mascogne, de Jean-Claude Fontanet, qui est la chronique de la triche dans une classe de matu, ressemble à ce que l'auteur a connu au Collège de Genève:

 

Certains trichaient en secret, d'autres partageaient leurs recettes, personne, même celui qui restait à l'écart du système, ne le jugeait immoral ou injuste. Seuls étaient blâmés les tricheurs qui se faisaient prendre, parce qu'ils réveillaient les soupçons des maîtres.

 

Dans ce livre, ce témoin d'un autre temps ressuscite sa famille, ses maîtres, ses camarades, des livres dont l'univers merveilleux lui a été ouvert lors de ses séjours au grenier.

 

Dans son panthéon français figurent Racine, Chateaubriand, Baudelaire, Hugo, Proust et dans son panthéon anglo-saxon Shakespeare, Stevenson, Conrad, Kipling:

 

Comment ne pas mentionner parmi ceux que j'aime encore, Borges et Tchekhov ?

 

Francis Richard

 

Souvenirs d'un enfant de Genève, Jacques-André Reymond, 192 pages, Éditions de l'Aire

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18 mars 2023 6 18 /03 /mars /2023 22:20
Volodia, d'André Ourednik

Volodia est l'ex-président de la Fédération. Ceux qui se sont emparés de ce dictateur décident de le mettre à mort et se demandent comment procéder.

 

Aussi ces scientifiques imaginent-ils quatre variantes. Pour se rendre compte de l'effet que chacune pourrait avoir sur Volodia, ils les testent une à une.

 

Pour ce faire, ils observent les réactions que Volodia pourrait avoir sur les cerveaux de clones, qu'ils ont fabriqués, en les confrontant aux 4 éléments.

 

La Terre est représenté par un labyrinthe, l'Air par une tour d'ivoire, l'Eau par un aquarium, le Feu par une rôtissoire, transformés en instruments de torture.

 

Car, ce qui frappe, quand André Ourednik détaille les quatre variantes, c'est le raffinement dans la cruauté des moyens utilisés pour cette mise à mort.

 

Pour se laver les mains, ces pilates demanderont à d'autres de choisir entre les 4 variantes, aux visées sacrificielles, et qui le disputent en barbarie technique:

 

- Nous tirerons au sort cent mille personnes à l'aide d'un processus d'échantillonnage pondéré. Elles visionneront les quatre alternatives et voteront pour la meilleure. Cela vous va?

Cela leur sembla équitable.

 

Pour permettre à l'échantillon sélectionné de choisir, ils se sont branchés sur les quatre cerveaux cobayes pour en tirer les images des souffrances éprouvées.

 

Quelle que soit la variante retenue et pourquoi, l'exécution n'en  sera pas moins inhumaine et les juges désignés ne vaudront pas mieux que leur supplicié...   

 

Francis Richard

 

Volodia, André Ourednik, 80 pages, La Baconnière

 

N.B.

 

André Ourednik participe, au Salon du Livre de Genève, le 23 mars 2023, à 15h, sur la scène du Cercle, à une rencontre avec Eugène, auteur de Lettre à mon dictateur, sur le thème: De l'enquête au tribunal. Que faire des dictateurs?

 

Livres précédents:

 

Contes suisses, 184 pages, Éditions Encre Fraîche (2013)

Les cartes du boyard Karienski, 280 pages, La Baconnière (2015)

Omniscience, 276 pages, La Baconnière (2017)

Atomik submarine, 216 pages, Art & Fiction (2018)

Hypertopie, 78 pages, La Baconnière (2019)

Robopoïèses, 216 pages, La Baconnière (2021)

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15 mars 2023 3 15 /03 /mars /2023 20:10
Mais où est donc passé ce crétin de machin?!, de Jacques Métrailler et benohit

Je sentais bien que c'était une mauvaise idée.

Dès le début, mon instinct me le signalait. Partir à LEGOLAND, avec nos quatre bambins, n'allait pas, et de loin, pas être une partie de plaisir. Sans compter que les Lego, je n'ai jamais aimé.

 

Jacques a eu toute sa petite famille contre lui. Chouchou, sa femme, et ses quatre enfants, Jeanne, 12 ans, Lila, 10 ans, Julien, 8 ans, et Eva, 6 ans, ont voté pour ce séjour de trois jours au mois d'octobre:

 

Ce mode opératoire démocratique, typiquement helvétique, dit-on, m'a toujours laissé perplexe. Je ne me souviens pas, étant petit, que ma mère nous ait permis de voter, et encore moins sur de telles thématiques.

 

Un jour, Jacques Métrailler a l'idée saugrenue de proposer à sa famille de prendre un chien. C'était pour lui seulement une réflexion, mais elle a été accueillie unanimement par Chouchou et les enfants.

 

Aller à LEGOLAND avec Jaïko pour jouer aux Lego était exclu. Aussi ce fut un drame de l'apprendre aux enfants. Même si c'était bien de le mettre en refuge, comme Julien avait été mis dans un camp d'été.

 

C'est à l'aller, pendant le trajet en bus, que Chouchou a appris la nouvelle par téléphone: Jaïko s'était enfui. Elle a passé la communication à Jacques qui ne s'est pas montré amène avec la nana du refuge.

 

Pour ne pas gâcher le séjour, ni Chouchou, ni Jacques n'en informent les enfants. Mais, le dimanche matin, ils n'ont toujours pas de nouvelle de leur crétin de machin et doivent leur annoncer qu'il a fugué.

 

Ce qui signifie qu'il est parti en vacances, comme le suggère Julien, approuvé par Jacques, pour trois semaines. Car, lui dit Chouchou, il n'y a guère qu'avec ton père que les "vacances" durent trois jours:

 

La majorité des personnes sensées partent une, deux, voire trois... semaines.

 

Retrouver illico Jaïko n'est pas une mince affaire pour Jacques. Il a dû quitter Fully depuis belle lurette. Mais Chouchou le lui a ordonné et il a dû obtempérer, hésitant cependant à faire comme lui, se tirer.

 

Cette recherche est l'occasion pour Jacques de faire des rencontres, avec une vieille dame solitaire ou avec une belle et douce jeune femme, avant que les enfants ne finissent par se joindre à cette aventure.

 

La recherche de Jaïko prend rapidement des proportions, surtout après que Chouchou a fait une annonce sur Facebook, si bien que cette histoire, où tout est vrai, traitée avec humour, devient une vraie épopée.

 

La réalité y dépasse la fiction, servie par un texte qui emprunte au langage parler, mais où l'auteur manie avec brio l'autodérision, et par des illustrations, et vignettes, non moins désopilantes de benohit 1.

 

Francis Richard

 

1 - Pseudo de Benoît Schmid.

 

Mais où est donc passé ce crétin de machin?!, Jacques Métrailler et benohit, 128 pages, Slatkine

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9 mars 2023 4 09 /03 /mars /2023 19:00
La Folie du pélican, de Jean-François Haas

- Monsieur! Monsieur! Restez avec nous! Vous m'entendez? Restez avec nous!

 

Dans la nuit du 8 au 9 juillet 1998, Simon Thierrins est touché par un éclair, projeté par un clown, alors qu'il rentre chez lui. Ce n'est que dans l'après-midi du 9 juillet 1998 qu'il reprend connaissance et voit devant lui son fils cadet David:

 

Ce fut grâce à David que, dans les jours qui suivirent, il put reconstruire la journée du 8 juillet.

 

Simon, sa femme Lucie et leurs deux fils, Maxime, l'aîné, et David, s'étaient rendus sur leur île, située dans un méandre de la rivière, au pied d'une falaise de molasse: un affleurement de galets, de sable, de limon, d'herbes et d'arbustes.

 

En fait Simon avait découvert cette île dans son adolescence. Il y avait emmené Lucie après qu'ils ont fait co-naissance et, pour la première fois, ils avaient été nus l'un devant l'autre et avaient fait l'amour. Après quoi ils s'étaient mariés.

 

Cette fois, tous les quatre, en famille, ils étaient allés sur l'île pour fêter l'anniversaire de David, né le 7 juillet 1979, dix-neuf ans plus tôt. À leur retour ils étaient tombés dans un guet-apens et David et Simon en étaient les seuls rescapés.

 

Peu à peu le lecteur, effaré, apprend que c'est David le coupable. Ce fils en perdition - il s'est drogué et a fait ce qu'il fallait pour se procurer les moyens de son addiction - voulait enfin changer de vie et, pour cela, hériter seul de ses parents.

 

Peut-être, parce que lui-même et son frère Denis ont subi les colères et les coups de leur propre père, qui aurait pu, en échappant à ses démons leur montrer son amour, Simon ne veut-il pas se conduire de même avec David, quoi qu'il ait fait.

 

L'amour d'un père pour son fils échappe à la raison. De même que celui du fils pour sa famille. Car David, même si ses méfaits disent le contraire, frère 1 son père, sa mère et son frère. Et le pardon est insuffisant pour exprimer cet amour fou.

 

Au cours du procès est lue une lettre de Simon, adressée à David, au nom de Lucie et au sien: Tu as fait ce que tu as fait et tu es la chair de notre chair, l'os de nos os. Quand je pense, et j'y pense sans fin, à ce qui est arrivé, je suis en colère:

 

Pas contre toi. Mais contre le mal qui est en nous.

 

Dans un compte-rendu du procès, un journaliste demande que la loi serve de garde-fou contre un tel criminel et, commentant cette lettre, fait allusion, sans la citer, à l'Allégorie du Pélican, d'Alfred de Musset, où ce passage explique le titre:

 

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits affamés courent sur le rivage

En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.

Déjà, croyant saisir et partager leur proie,

Ils courent à leur père avec des cris de joie

En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.

Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,

De son aile pendante abritant sa couvée,

Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.

Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;

En vain il a des mers fouillé la profondeur;

L'océan était vide et la plage déserte;

Pour toute nourriture il apporte son coeur.

 

Francis Richard

 

1 - Le verbe frèrer est employé par Jacques Brel dans sa chanson Jojo.

 

La Folie du pélican, Jean-François Haas, 336 pages, Bernard Campiche Editeur

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4 mars 2023 6 04 /03 /mars /2023 21:20
S'échapper, de Martine Duquesne

J'ai longtemps cru qu'avec le temps, les remords s'estomperaient. Mais non, c'est faux, le temps passe et rien ne s'arrange. On ne se défait pas de son passé, c'est lui qui vous défait.

 

Maxime, cinquante-deux ans, est agrégé de lettres. Il enseigne le français dans un collège ZEP1 de la banlieue lyonnaise. Il a perdu le feu sacré et c'est le bordel dans [ses] classes.

 

Maxime a pratiquement renoncé à toute vie amoureuse quand il fait la connaissance de Lina. Qui a passé un DESS2 de Comptabilité et a un poste d'expert-comptable chez AXA:

 

Peu de temps après notre rencontre, on s'est installés ensemble.

C'était dans l'ordre des choses.

 

Ni l'un ni l'autre ne sont heureux dans leur métier. La différence est que l'un s'échappe dans le mensonge pour ne pas décevoir l'autre, qui, passionnée, s'échappe dans la littérature.

 

Lina, les dimanches soir de profonde déprime, rappelle à Maxime cette phrase d'Albert Camus, un de ses auteurs préférés: Au milieu de l'hiver, j'ai découvert un invincible été.

 

Maxime et Lina connaissent quatre années merveilleuses, jusqu'au jour de novembre 2015 où leur bonheur s'arrête net. Ce jour-là, Lina apprend qu'elle est atteinte par la maladie:

 

Lina répétait en boucle, Qu'avons-nous fait pour mériter ça? Je ne savais jamais si elle parlait de sa maladie ou des attentats. Rapidement, j'ai compris que les deux événements se télescopaient dans sa vie.

 

La maladie de Lina a des hauts et des bas. Plus que jamais, une fois hospitalisée, elle s'échappe dans la lecture, puis l'écriture. Elle tient un journal dans lequel elle écrit un jour:

 

Je vais mieux. Pour combien de temps? Souviens-toi, Max, tu disais plus de vingt ans d'écart, c'est trop. Au final, tu vois, la vie m'a envoyé une maladie de vieux.

 

Maxime fait son possible pour faire bonne figure quand il rend visite à Lina, mais il sent qu'il n'a pas l'étoffe d'un héros, n'a pas le coeur, un jour, de rester auprès d'elle, par lâcheté:

 

- Reste, s'te plaît... ne pars pas, reste.

- Désolé, je peux vraiment pas.

 

Quand la fin, inéluctable, arrive, Maxime est désemparé, d'autant que sa vie au collège est un enfer après qu'il s'est mis à dos le principal, lequel lui donne des envies de meurtre.

 

Ne reste qu'une seule issue: S'échapper. Après avoir sombré dans l'alcool, renoncé à une thérapie, du jour au lendemain il opte pour un circuit organisé dans l'Ouest américain.

 

Pendant le voyage - il a emporté avec lui son carnet - Lina est d'abord présente à son esprit, puis il se dit qu'elle aimerait être avec lui, enfin qu'il pourrait bien recommencer sa vie...

 

Francis Richard

 

1 - Zone d'éducation prioritaire.

2 - Diplôme d'études supérieures spécialisées.

 

S'échapper, Martine Duquesne, 192 pages, Éditions Favre (sortie le 9 mars 2023)

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26 février 2023 7 26 /02 /février /2023 20:10
L'ancien calendrier d'un amour, d'Andreï Makine

L'infidélité de sa belle-mère avait une certaine logique. Le père avait trente ans de plus qu'elle, il était chauve, bedonnant et, à table assourdissait tout le monde de sa voix de plaideur. Tomine, lui ressemblait à l'un des acteurs du cinéma naissant. Ces bruns ténébreux qui palliaient leur mutisme avec une gestuelle expressive.

 

En cet août 1913, en Crimée, Valdas va avoir quinze ans. Il ouvre les yeux sur le trio tchékhovien que forme, sur scène comme à la ville, sa belle-mère Léra, juvénile épouse, son père, mari âgé, et Tomine, le peintre.

 

Car Léra organise des spectacles sur la terrasse de leur résidence d'été, l'Alizé. Ce sont des saynètes, souvent tirées des récits humoristiques d'Anton Tchékhov. Valdas se rend alors compte que tout n'est que théâtre.

 

Ce même été, il connaît les premiers émois que procurent l'aventure, en épiant des contrebandiers, et le contact avec un corps de femme, collé contre le sien pour, de sa cape, le protéger des trafiquants et gendarmes.

 

Revenu un jour sur les lieux, il échappe aux douaniers, secourt cette femme, prénommée Taïa, qui a laissé derrière elle deux ballots de tabac: aux trafiquants, il joue la comédie du client de celle-ci et s'en va avec elle. 

 

À Saint-Pétersbourg, il regrette une occasion manquée de revoir Taïa, qui vit dans les bas-fonds, et satisfait platoniquement son attente amoureuse avec la gracile Kathleen, qui, avec son père, fréquente le salon de Léra.

 

Les événements ont cependant raison de l'idylle promise. Les années passent. Blanc vaincu, il retourne en Crimée où la villa familiale a été réquisitionnée par les Rouges. Il revoit Taïa qui continue la contrebande:

 

Leur vie s'abrita dans le temps de l'ancien calendrier, le nébuleux retard qu'avaient supprimé les hâtifs constructeurs de l'avenir radieux.1

 

Taïa connaît un champ de blé où des épis ont conservé leurs graines. Elle les broie, en fait des galettes qui remplacent leur pain. Ils laissent s'évanouir la chance d'aller en Roumanie, par bateau, en longeant la côte.

 

Taïa meurt violemment peu après. Blessé, en galère, Valdas connaît d'autres femmes, participe à une autre guerre. Mais il n'aura été véritablement vivant que pendant ces quelques jours lumineux de l'automne 1920:

 

Dans le champ des derniers épis.

 

Au soir de sa vie, après avoir, comme son père, connu un triangle amoureux, dont il aura le courage de briser la géométrie, il se souviendra de ce que lui a dit son ami Jean, qui donne un sens à sa vie et fut sa chance:

 

Cet amour à l'écart du temps, c'est ce que nous devrions tous espérer! Le seul qui nous est vraiment offert par Dieu. Mais nous sommes rarement capables de le recevoir.    

 

Francis Richard

 

1 - En 1918, les Rouges ont comblé le retard du calendrier julien sur le calendrier grégorien, en imposant celui-ci, pour renouer avec "le temps dans lequel vivaient les pays civilisés", selon Lénine...

 

L'ancien calendrier d'un amour, Andreï Makine, 198 pages, Grasset

 

Livres précédents:

 

Le pays du lieutenant Schreiber, Grasset (2014)

L'archipel d'une autre vie, Seuil (2016)

Au-delà des frontières, Grasset (2019)

L'ami arménien, Grasset (2021)

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24 février 2023 5 24 /02 /février /2023 20:25
Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne 2023

Cinq romans ont été sélectionnés pour le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne 2023:

- La cabine, d'Éric Bulliard, aux Éditions de l'Hèbe

- Fusil, d'Odile Cornuz, aux Éditions d'En Bas

- Les Déshérités, de Valentin Decoppet, chez Bernard Campiche Editeur

- Lettre à mon dictateur, d'Eugène, chez Slatkine

- Sa préférée, de Sarah Jollien-Fardel, chez Sabine Wespieser Editeur

 

Chacun d'entre eux s'est entretenu avec Isabelle Falconnier, Déléguée à la politique du livre de la Ville de Lausanne:

Les cinq romans en lice peuvent être lus gratuitement en ligne. Il est conseillé de le faire plein écran...

 

Pour cette neuvième édition, comme pour la précédente, les lecteurs peuvent voter directement pour le roman de leur choix, jusqu'au 28 février 2023.

 

La cérémonie de remise du prix se tiendra le lundi 6 mars 2023 à 20h au Théâtre de Vidy -Lausanne en présence d'Éric Bulliard, Odile Cornuz, Valentin Decoppet, Eugène et Sarah Jollien-Fardel, ainsi que du syndic de la Ville de Lausanne, Grégoire Junod.

 

Au programme:

Dès 19h15: accueil du public
20h: cérémonie
21h: cocktail dînatoire et dédicaces

  • Lecture d’extraits des cinq romans en lice par les comédiennes et comédiens de l’Espace Mont-Blanc sur une mise en scène de Michel Sauser
  • Moments musicaux par la harpiste Julie Campiche.

Entrée libre, sur inscription

 

La cérémonie est filmée et diffusée en direct sur la chaîne de télévision La Télé Vaud-Fribourg et ses réseaux sociaux.

 

Bonne lecture et bon vote, si ce n'est déjà fait !

 

Francis Richard

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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