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9 février 2026 1 09 /02 /février /2026 18:45
Ce qui ne sera pas - Après la neige, de Abigail Seran

En contre-jour, depuis ce lit d'hôpital, je les ai vus s'aligner tous les trois. À cet instant précis, sans même pouvoir lire leurs visages dans la pénombre censée m'apaiser de cette chambre des urgences, j'ai su.

 

Que s'est-il passé pour que la narratrice se retrouve aux urgences? Qu'a-t-elle su sans qu'un mot ait été prononcé par une des trois personnes, un grand professeur et deux chefs de clinique, présentes à son chevet? 

 

Tout dans sa vie jusque-là s'était présenté sous les meilleurs auspices avec son homme: études réussies, mariage, appart, jobs, salaires, voiture. Fonder une famille? Cela pouvait bien attendre. Cela vint, un été.

 

Elle a vingt-six ans en cette fin d'année 1999. Le premier trimestre de grossesse a passé. À part un refroidissement tout allait bien, excepté cette fatigue, jusqu'à l'amniocentèse 1 suggérée par le cabinet médical. 

 

Fausse alerte: tout est en ordre, tout va bien. Plus tard, une pression artérielle excessive est détectée. Une mesure ambulatoire de celle-ci, pendant vingt-quatre heures, lui est prescrite, puis la prise de médicaments.

 

À part un début de grippe, après vaccination, tout se déroulait comme il fallait. Il y aurait encore, avant Noël, un rendez-vous tôt avec le gynécologue, le mercredi 22 décembre. Mais, ce jour-là, tout changerait:

 

Ce matin, changement de direction, vous n'irez pas au travail, mais à l'hôpital universitaire 2 tout proche.

 

L'homme en blouse blanche s'était voulu rassurant: elle accoucherait quelques semaines plus tôt que prévu, voilà tout. Il fallait garder le bébé au chaud et se reposer. Euphémisme pour ne pas parler d'urgence...

 

Heureusement elle n'est pas seule. Il est là: Il annule son planning, prévient son employeur. Ils rentrent chez eux, dans leur nouvel appart, pour préparer ses affaires. Il ne dit pas un mot, l'encourage, par gestes.

 

Vu le titre, le lecteur se doute de ce qu'il adviendra. La narratrice, qui en a gros sur le coeur, raconte avec précision ce séjour hospitalier qui ne présageait rien de bon, son accouchement provoqué par voie basse...

   

Le plus dur, ce sera après, pour elle, pour lui, parce que, si la mère sera sauvée, transférée aux soins continus, avant d'occuper une chambre, le petit ne survivra pas. Et il faudra le dire aux proches, et aux autres...

 

Le 23 décembre 1999 resterait à jamais pour eux deux un jour triste et sombre. Il leur faudrait faire leur deuil périnatal3 et réaliser que cette date4 conditionnerait enterrement et état civil de leur fils décédé...

 

Ce récit de rupture et de continuité s'inscrit dans un contexte particulier puisqu'il se situe avant et après deux événements que ceux qui les ont vécus n'oublieront jamais: la tempête Lothar et le passage à l'an 2000...

 

Au terme de ce récit, qui ne peut qu'émouvoir ceux qui ont été, ou n'ont pas été, confrontés à un tel deuil, la narratrice pose une question à laquelle il n'y a, à ce jour, pas de réponse, et qui est d'une grande pertinence:

 

Pourquoi n'y a-t-il aucun nom pour les parents ayant perdu un enfant?

  

Francis Richard

 

1 - Examen pour dépister des anomalies chromosomiques ou génétiques.

2 - À quelques détails donnés plus loin par la narratrice, le lecteur habitué des lieux reconnaîtra le bâtiment de la Maternité du CHUV à Lausanne.

3 - Qui se rapporte aux circonstances entourant la naissance.

4 - Après la vingt-quatrième semaine. 

 

Ce qui ne sera pas, Abigail Seran, 128 pages, OKAMA

 

Livres précédents chez Plaisir de Lire:

Marine et Lila (2013) 

Une maison jaune (2015)

 

Livres précédents aux Éditions Luce Wilquin:

Jardin d'été (2017) (réédité par OKAMA en 2024)

Un autre jour, demain (2018)

 

Livre précédent chez BSN-Press:

D'ici et d'ailleurs (2020)

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4 février 2026 3 04 /02 /février /2026 20:55
Départ, de Claire Genoux

   Regina me laisse mes caleçons, quelques chemises,

lorsqu'elle dit

  dehors

  tu habites plus ici...

 

Dès le début du roman de Claire Genoux, le titre, Départ, est explicite.

 

Le narrateur, se confie, en pensée, en langage parlé, le sien, à une autre femme, Christine, dans ce récit où elle est omniprésente.

 

Quand il pense à Regina, il ne sait que dire: Les mots m'aiment pas. Pourtant ils les aiment, les mots, puisqu'il lit. Regina lui reproche justement de s'évader d'elle dans ses livres ... et il est vrai qu'ils lui permettent de [se] retirer dans [sa] tête.

 

Il a quitté son emploi de bureau: il ne suffisait plus. Il travaille maintenant sur un chantier.

 

Regina l'a mis dehors, mais il devra envoyer l'argent selon la loi et lui présente l'addition: 

Comment je me débrouille pour payer une somme pareille, moi.

 

En attendant, il s'interroge et se dévalorise:

Qu'est-ce qui te prend de vouloir m'aimer Christine.

 

Très vite, Regina l'a remplacé par Geoffroi, qui, lui, au moins, ne lit aucun livre.

 

Alors il se souvient de leur histoire, à Regina et à lui. Il se rappelle le temps où elle le considérait comme un dieu, parce qu'elle aimait surtout ses épaules massives... C'était avant qu'ils en viennent à se disputer et que les enfants s'en plaignent.

 

Il a connu Christine au centre thermal où il emmenait les enfants. Elle était à la réception... et a fait le premier pas. En pensant à elle, qu'il idéalise, il se dévalorise. Il se dévalorise, ayant, en quelque sorte, bien assimilé tous les reproches que Regina lui faisait.

 

Christine a un petit, Paulo, qui s'amuse tout seul, ce qui lui permet de se consacrer à l'écriture depuis qu'elle a quitté le centre thermal et qu'elle y a laissé un poème à son intention... Mais, lui, il n'a que ses colères à lui offrir...

 

Une fois Christine lui a donné un baiser, le jour du lac, un baiser qui lui a laissé un souvenir impérissable, mais, parce qu'elle est une princesse et qu'il n'est pas un prince, il a préféré qu'ils en restent là... Alors elle s'est levée pour partir. De toute façon... elle méritait mieux que lui, elle qui écrit et qui aime tant vivre.

 

Une troisième femme, Clara, qui, depuis deux semaines, est cheffe d'équipe sur le chantier, le ressuscite par un baiser absorbant, mais c'est, bien sûr, à Christine qu'il aurait voulu rendre le baiser donné par elle le jour du lac...

 

Francis Richard

 

Départ, Claire Genoux, 72 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

 

Chez Bernard Campiche Éditeur:

Faire feu (2011)

La barrière des peaux (2014)

Orpheline (2016)

 

Chez Corti:

Lynx (2018)

 

Chez BSN Press:

Giulia (2024)

L'écriture racontée à mon père et autres essais (2024)

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2 février 2026 1 02 /02 /février /2026 23:00
Fanny Meyer et Chloé Falcy

Fanny Meyer et Chloé Falcy

Ce soir avait lieu au Théâtre de Vidy à Lausanne, de 19 heures à 20 heures 15, la cérémonie de remise du Prix du livre de la Ville de Lausanne 2026, dans la salle Charles Apothéloz 1.

 

Étaient en compétition, par ordre alphabétique des patronymes:

 

Ont pris la parole:

  • Vincent Baudriller, directeur du Théâtre Vidy-Lausanne
  • Grégoire Junod, syndic de la Ville de Lausanne
  • Fanny Meyer, déléguée à la politique du livre
  • Lionel Baier, parrain de la 12e édition du Prix, cinéaste et professeur en Bachelor Cinéma à l'ECAL (École cantonale d'art de Lausanne).

 

Ce dernier a demandé à ses étudiants de s'inspirer des cinq ouvrages sélectionnés pour réaliser des courts-métrages. Des extraits ont été projetés ce soir. Les neuf étudiants qui ont participé sont, par ordre alphabétique de patronymes:

  • Zachary Al Samman
  • Eva Baumgartner
  • Louise Bercher
  • Fatlum Berisha
  • Thomas Duvanel 
  • Lucie Kheloui
  • Zen Marachly
  • Max Rosenstiehl
  • Mia Widmer

 

Des extraits des livres ont été lus ou dits par un duo d'artistes, qui se sont donné la réplique ou fait le récit:

  • Michel Sauser    
  • Joséphine Thurre

 

Entre chaque extrait lu dans l'ordre alphabétique des patronymes des sélectionnés, Fanny Meyer a posé à chacun d'entre eux des questions relatives à la littérature et au cinéma, les deux étant décidément liés ce soir.

 

Enfin le syndic de la Ville, Grégoire Junod, a ouvert l'enveloppe contenant le papier sur lequel était inscrit le nom de Chloé Falcy, lauréate désignée par les quelque neuf cents personnes 3 ayant participé au vote, la plupart dans le canton de Vaud, mais également en Suisse romande et au-delà des frontières...

 

Chloé Falcy, émue, a remercié chaleureusement tous les acteurs de son Prix, dit sa hâte de voir en son entier le court-métrage inspiré de son livre et confirmé son plaisir de lire pour, surtout, se consoler de ce monde en proie à tant de conflits...

 

Comme tous les autres compétiteurs, Chloé Falcy recevra la somme de CHF 5'000.-, mais elle sera, de plus, accueillie en résidence littéraire au Château de Lavigny.

 

Francis Richard

 

PS

À l'issue de la cérémonie un apéritif et un verre de l'amitié étaient servis dans le hall d'entrée. Mais, comme l'année précédente, ayant du mal à piétiner longtemps debout, j'ai filé à l'anglaise... sous une pluie légère.

 

1 - Ancien directeur de Vidy.

2 - Pluriel neutre.

3 - 30% de plus que l'an passé.

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1 février 2026 7 01 /02 /février /2026 19:40
Murmuration, de Sylvie Germain

Vous avez dit Murmuration? Une petite recherche sur Internet donne deux sens à ce mot qui ne figure pas dans mes dictionnaires: 

1 - Action de parler à voix basse ou indistincte.

2 - Regroupement spectaculaire d'oiseaux en vol formant des figures complexes dans le ciel.

 

Le bandeau du livre, côté quatrième de couverture, précise, par une citation qu'il s'agit ici du second sens et, en l'occurrence d'une métaphore:

"Mots et visions s'entrelacent, s'enflamment, ils tournoient sur le mur comme une horde d'étourneaux à la tombée du jour; à l'heure de la murmuration."

 

Le sous-titre souligne le propos de l'auteure: Portrait de l'écrivain au crépuscule. Le lecteur n'est donc pas pris en traître. S'il avait encore un doute, il se dissiperait. Car, au fil du récit, l'auteure cite des vers de Victor Hugo tels que ceux-ci 1:

 

Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant;

La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant;

La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure,

Frémit sur le papier quand sort cette figure

[...]

Oui, vous tous comprenez que les mots sont des choses.

Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,

Ou font gronder le vers, orageuse forêt.

Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret

[...]

Sombre peuple, les mots viennent en nous;

Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.                                                                           

L'auteure se penche sur le passé de l'écrivain Tarn, parvenu au crépuscule de sa vie.

 

À l'école Samuel a découvert la séduction des mots et au collège quelques vers de Hugo cités supra; au lycée, membre du Cercle des rameurs (qui ramaient à contre-courant), il s'est doté, comme les autres, du nom d'une rivière, en permutant des lettres de son patronyme, Nart.

 

Après le succès d'un premier roman, où son héros est un perdant irrésigné et où il s'est inspiré des siens, il écrit un roman, où les personnages sont des mots... C'est un semi-échec... Le troisième, Chronique de l'ennui, inspiré d'un entourage plus élargi, obtient encore un succès d'estime.

 

Pendant vingt ans, échaudé (il s'est fâché avec les siens), il écrit peu (une nouvelle, des contes), lit beaucoup, connaît quelques amours, Sigrid, Mathilde (il s'est surtout pris d'affection pour Aurel, le fils de celle-ci) et Elsa, qui s'en est allée se perdre en mer, et l'a laissé avec son chagrin.

 

Une fois ces amours mortes, certes il renouera, après vingt ans d'abstinence, avec l'écriture mais il n'emportera plus jamais la conviction du public, son pseudonyme tombera en désuétude, il ne sera plus édité et il comprendra, mais un peu tard, qu'il a trop préféré la forme au fond.

 

Un de ses personnages le lui dira, à la fin du récit, sans concessions, (Hugo n'aurait pas dit autre chose): 

Penser, penser le mal et le malheur, penser l'inconcevable, l'insensé. On peut en perdre la raison, on peut même en mourir. Mais en mourir d'amour, de bonté nue, dépouillée de tout savoir.  

 

Francis Richard

 

 

1 - Le lecteur aura reconnu, ou pas, qu'ils proviennent du poème VII, intitulé Suite, figurant dans le livre premier des Contemplations intitulé Aurore.

 

Murmuration, Sylvie Germain, 208 pages, Albin Michel

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28 janvier 2026 3 28 /01 /janvier /2026 18:15
Je suis Romane Monnier, de Delphine de Vigan

Il aimerait que quelque chose survienne dans sa vie, se produise - quelque chose qui en infléchirait le cours, et derrière ces mots il perçoit l'illusion expectative, et son incapacité à créer lui-même du mouvement.

 

Le soir même, malgré qu'il en ait, Thomas se rend à La Malice retrouver son ami Nathan, marié à Nour, comme à peu près une fois par mois. La Malice ? Un bar à l'ambiance détendue, avec sièges au comptoir et tables partagées, sis 105 rue de la Corderie à Paris.

 

Le lendemain, il se réveille et cherche son téléphone: il dort à côté de son téléphone, pour ne pas dire avec, et ce, depuis pas mal d'années. Sauf qu'il n'est pas là. Il finit par le dénicher dans la poche de son manteau. Sauf que ce n'est le sien, bien que ce soit le même...

 

Voilà quelque chose qui va infléchir le cours de sa vie. Il se rend à l'évidence que son téléphone a été interchangé avec un autre, peut-être avec celui de sa voisine à La Malice, assise à sa droite, une jeune femme d'une trentaine d'année, dont il a oublié le visage.

 

C'est en composant son propre numéro avec le téléphone de Mylène que la jeune femme en question lui répond et lui propose de déposer son portable où il le souhaite. Pour ce qui est du sien, elle lui dit de le garder, pour la bonne raison qu'elle n'en a plus besoin...

 

À sa boutique, en fin d'après-midi, un garçon d'une quinzaine d'années remet à Thomas une enveloppe kraft, à la demande de la jeune femme qui s'est empressée de disparaître après lui avoir donné 5€. Son smartphone s'y trouve emballé dans une sorte de papier de soie.

 

Dans l'enveloppe la jeune femme a glissé une carte sur laquelle il découvre deux successions de chiffres sans autre indication. Il comprend qu'il s'agit du code de la carte SIM du téléphone et de son code PIN. Elle voulait donc qu'il le garde et ... qu'il le regarde. 

 

Alors il commence à explorer le smartphone de la jeune femme, qui contient une grande partie de sa vie, via toutes les applications qu'elle a utilisées. Dans Réglages, il apprend ainsi qu'elle s'appelle Romane Monnier et se dit qu'elle lui a confié sa vie par hasard.

 

Le téléphone de Romane devient l'une des occupations principales de Thomas quand il ne travaille pas. Il l'emmène ailleurs, vers d'autres souvenirsil a parfois l'impression de visiter les pièces fermées de sa propre mémoire. Alors l'auteure confie sa vie au lecteur.

 

Aussi Je suis Romane Monnier est-il le roman de deux vies, de Thomas et de Romane, qui ne sont pas de la même génération, Romane étant à quelques années près de la génération de sa fille Léo, qu'il a élevée seul, sa mère Pauline ayant disparu, comme Romane...

 

Le lecteur, avec l'auteure, s'interroge: Est-il important de laisser une trace? Ne laisse-t-on pas une abondance de traces avec le smartphone qu'on utilise, où il sera difficile d'isoler ce qui importe, ce qui fait sens, ce qui tient lieu de souvenir et mérite d'être transmis.

 

Francis Richard

 

Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan, 336 pages, Gallimard

 

Livres précédents:

Rien ne s'oppose à la nuit (2011)

Les loyautés (2018)

Les gratitudes (2019)

Les enfants sont rois (2021)

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 20:45
L'enfant du vent des Féroé, de Aurélien Gautherie

Gjóv. Un village de carte postale au toponyme imprononçable.

 

Comme ce village invite le lecteur à le faire, pour mieux le connaître, ce dernier demandera à un moteur de recherche, non pas de lui en montrer une image, mais de lui en dire plus:

 

Gjógv est un village des îles Féroé qui se trouve au nord-est de l'île d'Eysturoy.

 

C'est dans ce village que se déroule l'histoire que raconte Aurélien Gautherie. Et c'est une histoire tragique... dont on peut dire qu'elle commence en 1902 et se termine en 1953.

 

Mais, au préalable, il convient d'en présenter les personnages, dans l'ordre d'apparition, Jonas, l'Étranger, Anna, Olga, qui lui deviendront bientôt familiers et... attachants:

 

  • Jonas Kristiansen, qui a une grande soeur, Elin, veuve. 
  • L'Étranger, qui vient de France et qui, ici comme ailleurs, a une manie: il arpente les allées des cimetières et a une dilection pour le carré des Anges, car cela lui permet de ressentir l'histoire des lieux.
  • Anna, qui est la fille de Jonas, née le 26 juillet 1902, le jour de la Sainte Anna.
  • Olga Holm, qui est la femme de Jonas, une beauté qui a l'intuition d'une mère.

 

Dès le début le lecteur apprend que Jonas est mourant: le 21 mars 1953, il attend le surlendemain pour mourir, soit le 23 mars, le jour où l'Ange Anna les a quittés, il y a cinquante ans.

 

Dans les jours qui suivent la naissance d'Anna, le vieil Hansen rend visite à ses parents, curieux de découvrir "la relève". Comme il n'a pas sa langue dans sa poche, il leur dit tout de go:

 

- Elle est bizarre, non ? Vous êtes sûrs qu'elle va bien ? Elle a trois semaines et on dirait qu'elle vient à peine de naître. Jamais elle ne survivra ici !

 

Ce qu'il leur dit est, hélas, prémonitoire, mais le lecteur ignore à ce stade du récit le pourquoi de ce terrible  diagnostic. L'auteur se garde bien de le lui dire tout de suite. Il devra patienter.

 

Peu à peu l'auteur apprend donc au lecteur de quelle bizarrerie il s'agit, quelle en est l'origine, quels liens vont se tisser entre Jonas et Anna, un amour filial, exclusif de l'amour conjugal.

 

L'originalité, et étrangeté, du récit est qu'un personnage, l'Étranger, un lieu, Gjógv, un objet, le bonnet tricoté par Elin qui a coiffé la petite tête d'Anna, s'expriment à la première personne. 

 

De plus, des intermèdes poétiques sur les Vents, qui soufflent non seulement sur l'archipel danois des Féroé, apportent une respiration intemporelle à ce récit dont le lecteur sort fasciné:

 

        Nous soufflerons encore de toute éternité

                 quand les élans lumineux de l'aube

        de toute immensité

           n'arroseront plus les jours des hommes   

                                                      mais l'aube

        seule

lumineuse pour elle-même

 

Francis Richard

 

L'enfant du vent des Féroé, de Aurélien Gautherie, Notabilia

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19 janvier 2026 1 19 /01 /janvier /2026 20:15
L'amour et la fureur, de Martin Suter

Je trouve injuste d'être belle et de ne pas avoir une belle vie.

 

Camilla da Silva est comptable, Noah Bach, artiste peintre: ce n'est pas une belle vie. Elle voudrait mener une vie où [elle n'aurait] pas à exercer un métier [qu'elle] hait pour permettre à quelqu'un d'autre d'exercer un métier qu'il aime.

 

Pour mener une belle vie, elle trouvera donc quelqu'un qui a de l'argentTant que je suis encore belle. Conclusion: elle quitte Noah, sans attendre le vernissage des oeuvres de cet homme qu'elle aime toujours. Ce n'est pas là la question.

 

Comme le dit l'adage: L'argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue. Or, très vite, une opportunité d'offrir à Camilla une belle vie se présente à Noah. À la Tulipe bleue, il fait la rencontre de Betty Hasler qui a le double de son âge:

 

Vous êtes jeune.

- Trente-trois ans.

- Trente-deux ans de moins que moi.

 

Tous deux boivent pour noyer leur chagrin d'amour. Lui, parce que Camilla le quitte. Elle, parce qu'elle est veuve de Pat, que son associé Pete a tué à petit feu, cruel et douloureux. Alors, Betty cherche un pro pour le descendre:

 

À mes yeux, cela vaut la moitié de ce que Pat m'a laissé [...]. Un million.

 

Le lecteur n'est pas surpris que Camilla et Noah cherchent l'un comme l'autre à suivre le programme qu'ils se sont mis en tête: elle de se trouver un homme riche, lui, s'il ne perce pas, de devenir le pro qui débarrassera Betty de Pete...

 

Elle se confie à Liz, sa meilleure amie, lui à Bernard, son meilleur ami, à qui il ne parle toutefois pas de Betty, qui, cardiaque, est pressée de voir disparaître Pete, qui a exploité tant et plus Pat, mort après un troisième infarctus.

 

L'histoire ne se déroule pourtant pas comme prévu, même si chacun commence d'exécuter son programme. Les expressions il ne faut pas se fier aux apparences et on n'est jamais trahi que par les siens y prendront tout leur sens.     

 

Une autre expression résumera bien le propos de l'auteur, qui aura induit en erreur le lecteur jusqu'au bout du récit: Contre la fureur, il y a l'amour, préférable à celle employée par lui plus tôt: Quand on meurt, la fureur meurt aussi.

 

Francis Richard

 

L'amour et la fureur, Martin Suter, 288 pages, Phébus (traduit de l'allemand par Olivier Manonni)

 

Livres précédemment chroniqués:

Le Cuisinier, Christian Bourgois (2010)

Le Temps, le temps, Christian Bourgois (2013)

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17 janvier 2026 6 17 /01 /janvier /2026 20:50
Cadre noir, de Alix de Saint-André

Le Cadre noir de Saumur, une vieille institution, dont le bicentenaire a été fêté l'an passé, fait aujourd'hui partie de IFCE, l'Institut français du cheval et de l'équitation. Sur son site, on peut lire:

 

Le Cadre noir est le responsable de la doctrine équestre. Celle-ci est fondée en 1825, au départ, sur les principes académiques hérités de l’école de Versailles, puis sous l’autorité du comte d’Aure, elle évolue vers une forme plus naturelle et plus hardie. Enfin, les apports techniques de François Baucher sont étudiés de près par cette communauté militaire qui cherche en permanence à améliorer sa technique.

 

Sur ce site, sauf erreur, en cherchant bien, on ne trouve guère mention du Colonel Jean de Saint-André (1912- 1996), qui en a été l'écuyer en chef de 1964 à 1972, sinon dans la rubrique Médiathèque.

 

Dans ce portail documentaire, figurent les livres précédents de Alix de Saint-André, mais, à ce jour, sauf erreur, ne figure pas celui qu'elle vient de consacrer au Cadre noir, sorti en librairie le 2 janvier 2026.

 

Il y a, peut-être, une bonne raison à cela. Dans ce livre d'hommages au Cadre noir et à son père, le Colonel Jean de Saint-André, elle revient en effet sur son renvoi de l'institution, sans explication, en 1972.

 

L'auteure n'a pas sa langue dans sa poche: talis pater, qualis filia. N'a-t-elle pas hérité de son sens de l'honneur mélangé au sens de l'humour, deux sens en voie d'extinction dans le monde d'aujourd'hui?

 

Ceci explique peut-être cela. Allez savoir. Quoi qu'il en soit, c'est un bel hommage que la fille rend à son père, qui a voué toute sa vie au Cadre noir, fameux dans le monde entier, notamment grâce à lui.

 

Ainsi, au début du livre, rappelle-t-elle que Sa Très Gracieuse Majesté, la reine Elizabeth II, avait assisté, au Champ de Mars, au spectacle donné en mai 1972 par le Cadre noir dirigé par son père.

 

Journaliste elle-même - elle avait quatorze ans à l'époque - elle cite des magazines originaux contenus dans une reliure rouge, qui relatent l'événement apprécié par une reine connaissant le sujet.

 

La mort d'Elizabeth II 1, le 8 septembre 2022, ne pouvait donc que la toucher, réellement. Le 19 septembre 2022, la BBC a, précise-t-elle, diffusé en direct ses funérailles pendant plus de huit heures... 

 

Le colonel n'avait pas eu de fils. Qu'à cela ne tienne, il lui avait appris l'escrime et à ... fumer la pipe. C'est pourquoi, la mort de ce premier homme de sa vie, qui l'aimait sans condition, l'a foudroyée:

 

Personne n'a de feuille de route pour l'état d'orpheline.

 

En tout cas cet homme ne discriminait pas les femmes. Il avait parrainé, et fait entrer au Cadre noirMireille, qui avait demandé à l'auteure d'être sa marraine pour être enterrée religieusement...

 

Son père a été viré en trois semaines, après trente-six ans de service. Beaucoup l'ignorent. Elle ne se prive pas de le dire haut et fort, et de le raconter dans ce livre, parce que, tout simplement, c'est vrai:

 

Il ne reçut jamais de lettre de licenciement, juste un préavis oral à effet immédiat. 

 

N'étant plus militaire depuis trois ans, il n'est plus tenu à l'obéissance en silence. Civil, il n'a pas atteint l'âge de la retraite qui est alors de soixante-cinq ans et ne sera de soixante qu'au 1er janvier 1983:

 

[Il] va convoquer la presse régionale, La Nouvelle RépubliqueLe Courrier de l'Ouest, et nationale, Le FigaroMatch.

 

C'était six mois après le triomphe du Champ de Mars devant la Reine... Il aura été le dernier écuyer en chef militaire et premier des civils. Alors Alix de Saint-André enquête et remonte le temps.

 

Le lecteur qui a connu l'époque se souviendra de ce temps, celui de la fin de règne du président Pompidou, gravement malade, et des tirages entre lui et Chaban-Delmas, son premier ministre.

 

Ce sont les notes écrites en novembre 1972 par le mari de Mireille, le docteur Belot, vétérinaire, et remises par elle à l'auteure, qui lui donneront les clés de la stupide injustice qui a frappé le colonel.

 

Démis de ses fonctions le 18 novembre 1972, le colonel qui devait présenter ce jour-là devant Michel Debré et Joseph Comiti les reprises des écuyers et des sauteurs en liberté s'en abstiendra...

 

Je laisse le soin au lecteur de prendre connaissance des autres pièces que Alix de Saint-André verse au dossier et qui donnent une piètre image du monde politique, ce qui n'est pas une surprise...

 

L'épilogue montre que ce père exceptionnel, qui ne voulait pas que sa fille travaille avec ses fesses, i.e s'intéresse à l'équitation, le sera jusqu'au bout: il aura son brevet de pilote à soixante-seize ans...

 

Le post-scriptum n'est pas moins insolite. Il ravira ceux qui non seulement auront apprécié, citations à l'appui, son maniement de la langue française mais aussi son humour qu'il faut bien qualifier de cavalier...

 

Francis Richard

 

1 - L'origine de ce livre, c'est la mort de la reine d'Angleterre, où l'on a vu papa resurgir à la télévision, quand ils ont ressorti des images, sur France 3 Saumur.

 

Cadre noir, Alix de Saint-André, 336 pagesGallimard

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9 janvier 2026 5 09 /01 /janvier /2026 22:30
Le nord à contre-jour, de Aude Seigne

La narratrice fait trois fois le même voyage vers le nord de l'Europe: en célibataire en 2005, en couple en 2014, en famille recomposée en 2024, emportant toujours davantage de bagages avec le temps, en fonction de l'évolution de la technologie. 

 

Le nord à contre-jour est le récit du voyage de 2024, qui se déroule pendant une dizaine de jours, à Pâques, c'est-à-dire pendant des vacances scolaires. Ce qui permettra à parents et enfants de vivre ensemble sous d'autres cieux que ceux du pays.

 

La famille recomposée en comprend deux, décomposées: séparée de Tom, la narratrice a emmené avec elle sa fille, Sophie, 5 ans; son nouveau compagnon, Luca, veuf de Fabienne, a emmené avec lui sa fille, Athena, 14 ans, et son fils, Nevil, 7 ans.

 

Après s'être connus deux années, Luca a enfin présenté ses enfants à la narratrice. C'était six mois plus tôt. Maintenant il va bien falloir que tout ce petit monde cohabite, en voyage de surcroît, chacun des cinq participants avec sa forte personnalité.

 

Il n'est pas indifférent de savoir que Luca et elle sont du même âge, à 7 jours près, qu'ils se sont croisés plusieurs fois sans se connaître et que lui et elle ont trouvé l'âme soeur au même moment, elle en la personne de Tom, lui en celle de Fabienne: 

 

Une gémellité d'âmes.

 

C'est en train qu'ils gagnent le Danemark. Ce qui signifie plusieurs changements avant de parvenir à Copenhague où une chambre pour cinq a été réservée, dans une auberge de jeunesse, ce qui, certes, ne favorise pas l'intimité du couple d'adultes.

 

Il n'est pas non plus indifférent de savoir que les parents de la narratrice ont divorcé et qu'elle a rencontré Luca sur une application. Ce sont choses banales à notre époque, où les liens se dénouent et se tissent bien plus facilement qu'auparavant.

 

Le lecteur apprendra toutefois plus loin que la narratrice a elle-même fait partie de familles décomposées et qu'elle avait surtout été reconnaissante à ses différents beaux-parents de lui avoir dit pour la rassurer qu'ils seraient là pour elle si besoin était.

 

Ce qui est difficile, cependant, c'est de faire abstraction du passé, qui laisse inévitablement des traces. Aussi ce voyage présente-t-il des risques de mésentente entre les participants qui devront se rassembler, c'est le but, pour composer une famille.

 

Ce qui est difficile également pour ce faire, c'est de concilier personnalités et âges de chacun, sans parler des préoccupations liées au sexe, même si, aujourd'hui, il est devenu courant de considérer, à tort, que ce n'est qu'une question de culture...

 

Aussi est-ce avec beaucoup de précaution que la narratrice essaie de bien faire, pour que tout se passe bien pendant ce séjour, au printemps, dans le froid scandinave, où il ne s'agit pas seulement de connaître des lieux mais ceux qui y habitent. 

 

Les cinq quittent Copenhague en voiture, visitent un village viking, gagnent le bord de mer où se trouve leur maison de vacances, située dans une péninsule, où, pour le bonheur des photographes Luca et Athena, la lumière est communicative... 

 

Six mois après leur retour, qu'est-il advenu? La narratrice réalise que les mots de composée, décomposée, recomposée à propos de la famille qu'ils forment n'ont de sens que pour Luca et elle. Leurs enfants ne leur appartiennent pas en réalité:

 

Nous mettons les enfants au monde pour les lancer dans la vie, mais [...] ils ont d'emblée leur propre trajectoire sur laquelle notre influence est très modeste.

 

Francis Richard

 

Le nord à contre-jour, Aude Seigne, 176 pages, Zoé

 

Livres précédents:

Chroniques de l'Occident nomade, 136 pages (2011)

Les neiges de Damas, 192 pages (2015)

Une toile large comme le monde, 240 pages (2017)

L'Amérique entre nous, 240 pages (2022)

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4 janvier 2026 7 04 /01 /janvier /2026 20:10
La soupe des pauvres, de Jean-François Haas

La ville où j'ai passé mes trente premières années - je l'ai quittée voici vingt ans - s'est bâtie sur les berges d'une rivière.

 

Le narrateur, Caleb - c'est ainsi qu'il se prénomme -, y retourne le dimanche 19 avril 2020, sur la Toile. Il a d'abord tapé Le Jardin et le nom de la ville, puis il a ajouté Carrousel.

 

Quatre jours plus tôt quelqu'un avait posté un film de quelques minutes. Dans Le Jardin, il a la surprise d'y voir un type qui tient un couteau et qui se dirige vers un jardinier:

 

Brusquement, le type se jette aux genoux du jardinier, lui tend son poignard en lui offrant sa gorge. Une femme arrive en courant près de l'homme agenouillé, s'agenouille près de lui, entoure d'un bras ses épaules. Lui prend son couteau. Le jardinier se penche sur l'homme, le relève, aidé par la femme.

 

Caleb reconnaît cet homme qui s'offre en sacrifice : Nous nous connaissons, lui et moi. Au temps de notre amitié, j'aurais dit: "Nous nous co-naissons." Angelo. Angelo Francesco.

 

Les prénoms donnés à la naissance peuvent être une charge pour celui qui les porte. En l'occurrence ce ne sera pas tant Angelo que Francisco qui pèsera sur l'ami de Caleb.

 

François d'Assise voulait vivre comme Jésus avait vécue, être pauvre comme lui. Un jour qu'il était en prière, il avait reçu de lui les stigmates, ses blessures infligées sur la croix.

 

La grand-mère d'Angelo le lui avait raconté et celui-ci avait voulu l'imiter. Avec une loupe et le soleil, il avait brûlé la paume de sa main gauche pour la percer, et menti à sa mère:

 

J'ai dit à ma mère que je m'étais brûlé avec des allumettes. Elle m'a donné une claque. [...] J'avais trop peur que ma grand-mère se fasse engueuler et qu'on lui dise une fois de plus qu'elle était devenue folle.

 

La mère du narrateur a voulu qu'il s'appelle Caleb. Son géniteur n'a jamais voulu qu'il porte son nom. Elle n'a voulu ni avorter, ni l'abandonner à la naissance. Elle l'a donc confié.

 

Les parents de son amie Madeleine se sont occupés de lui, ne lui ont rendu que lorsqu'elle a été libérée sous conditions après avoir attaqué une station-service avec un compagnon...

 

La soupe des pauvres est le récit de l'amitié entre Caleb et Angelo, de leur enfance jusqu'à la pandémie, le premier en quête de sa mère disparue, le second de plus de pauvreté:

 

Je veux vivre en pauvre pour manifester cette pauvreté qui est en moi, qui est mon besoin de recevoir la beauté d'autrui. L'autre est ma joie. Être dépossédé par tout ce qui nous est fraternel. Recommencer à partir de cela: tout m'est frère et soeur. Rien ne m'appartient. Tout m'est confié.

 

Comment une telle histoire pourrait-elle bien finir? Aussi le lecteur ne s'y attend-il pas. Elle lui aura donné matière à réflexion sur la pauvreté, qu'elle soit matérielle ou spirituelle.

 

La première peut se résoudre par la création de richesses à condition que soit laissée libre l'ingéniosité humaine, la seconde par l'éducation aux vertus: courage, justice, tempérance.    

 

Francis Richard

 

La soupe des pauvres, Jean-François Haas, 448 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédemment chroniqués:

 

La Folie du pélican (2022)

Le brochet de l'empereur Barberousse et autres nouvelles (2024)

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31 décembre 2025 3 31 /12 /décembre /2025 18:45
Post mortem, d'Olivier Tournut

L'individu de sexe masculin, la cinquantaine environ, a été découvert dans la position assise, entièrement dévêtu, le corps en partie couvert de sang, les chevilles et les poignets liés à la chaise par du plastique serrant.

 

Ainsi commence la première constat' de la lieutenante Blanche Charon de la police judiciaire de Paris. Le reste? Une oeuvre d'art pas belle à voir, que l'on peut résumer par de multiples mutilations, faites sûrement Post mortem.

 

Blanche Charon fait partie avec les lieutenants Avonne et Laplace du groupe dirigé par la capitaine Isabelle Le Peletier, sous la direction de Bosquet. Elle s'est rendue sur les lieux après qu'un témoin, vivant en face, a signalé le meurtre.

 

Le procureur Monceau confie l'affaire à Le Peletier. Elle a huit jours devant elle pour la résoudre. C'est le délai de flagrance prévu par l'article 53 du Code de procédure pénale. Ce qui est court pour une affaire de cette complexité.

 

Le polar d'Olivier Tournut se déroule bien pendant huit jours. Vraisemblablement début 2017, puisque la Direction de la police judiciaire va quelques mois plus tard emménager dans de nouveaux locaux, 36 rue du Bastion à Paris 17.

 

Le lecteur a un avantage sur le groupe policier. Au cours du récit, il lit les pensées du meurtrier, reproduites en italiques. Mais cet avantage n'est toutefois pas déterminant pour connaître avant la fin son identité, qui est surprenante.

 

Comme en a l'intuition Charon, qui a travaillé auparavant à l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, le lecteur relèvera que la toile laissée à proximité du cadavre a son importance pour la résolution de cet imbroglio.

 

Le meurtre a eu lieu dans un appartement vide. Charon a reconnu dans le tableau, qu'elle a emporté, un Van Gogh. Après recherches sur Internet, elle identifie cette toile, peinte en 1888: elle s'appelle Le Peintre sur la route de Tarascon.

 

Le lecteur relèvera également que, d'après un expert de sa connaissance, Marcel Bouvillier, Charon a la confirmation que le tableau est un faux. De son côté Le Peletier a appris que la victime, dûment identifiée, peint des tableaux...

 

L'enquête s'orientera donc vers un trafic de tableaux. Mais le lecteur ne sera pas au bout de ses surprises, sinon ce ne serait pas un bon polar, auquel a été décerné le Prix du Quai des Orfèvres 2025, où se trouvait la Direction de la PJ.

 

L'énigme se termine par une dernière péripétie. Certes elle est résolue, mais l'auteur laisse le lecteur dans l'incertitude sur le sort réservé à une lettre reçue par Le Peletier, interrompue qu'elle est par l'annonce d'une bonne nouvelle.  

 

Francis Richard

 

Post mortem, Olivier Tournut, 408 pages, Fayard

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18 décembre 2025 4 18 /12 /décembre /2025 19:45
1466 - Le temps des sorcières, de Philippe Favre

Tout comme dans mon premier roman, 1352, Un médecin contre la tyrannie, la réalité dépasse ici la fiction, les parties romancées venant combler les vides afin d'emmener le lecteur au coeur du XVe siècle pour une expérience intense en 1466, au temps des sorcières !

Philippe Favre, Avant-propos

 

Le lecteur est prévenu. Il s'agit d'un roman historique et les deux termes sont importants. C'est bien sûr un roman, mais il raconte des faits réels, vécus par des personnes, pour la plupart, réelles 1.

 

Pour combler les vides que laisse l'Histoire, qui ne commence d'ailleurs pas en 1466, l'auteur donne la parole à Antoine dou Tórrèn, fils de Pierre, notaire d'Ayer, et de sa deuxième épouse, Catherine. 

 

L'histoire se passe dans le Val d'Anniviers. À douze ans, Antoine, contre la volonté de son père, assiste à sa première exécution: c'est ce jour-là que mon innocence d'enfant me fut brusquement ravie:

 

Je ne pouvais détacher mes yeux de la sorcière qui se tortillait, léchée par les flammes. Quand le mugissement sourd de la foule retomba, il me sembla entendre la plainte qu'exhalait la poitrine de la femme, à moins que ce ne fût le sifflement du bois qui dégaze.

 

Aux côtés d'Antoine, une fille de huit ans, Élisa, la fille de la sorcière, Ludina Macherel, pour laquelle Pierre dou Tórrèn a rédigé une longue lettre de bonne réputation, dont il n'a pas été tenu compte.

 

À l'époque le pouvoir dans la vallée est détenu par un châtelain, qui lui sera ôté par le prince-évêque de Sion; l'important, pour un homme libre, est la réputation, mais elle a fait place à la rumeur.

 

La rumeur? Elle prend la forme de dénonciations, ces dénonciations se traduisent par des arrestations, ces arrestations, par des interrogatoires, ces interrogatoires par des condamnations et exécutions 2

 

Or, toujours à l'époque, il y a deux camps dans la vallée: les Rarogne, et leurs nombreux partisans, et les Anniviards qui voudraient se libérer de leurs redevances envers eux, en les leur rachetant.

 

Pourquoi 1466 - Le temps des sorcières ? Parce que l'année précédente, en 1465, la neige est tombée en juillet et qu'il fallait désigner un ou une coupable de la survenance d'une telle malédiction.

 

Ce sera d'abord une coupable: Anthonia, veuve de Yani d'En-Haut-l'Église, élevée par les Zakine, Louisa, Fèngmong et Verena, trois soeurs, qui guérissent, par des plantes, ce qui est des plus suspect...

 

L'auteur n'épargne pas au lecteur la procédure qui amèneront Anthonia, et d'autres, au bûcher:

  • l'interrogatoire, conduit par le sautier 3 ou par un ecclésiastique, destiné à obtenir des aveux (à condition de savoir de quoi on est accusé...), 
  • l'enquête de voisinage,
  • l'audition de témoins,
  • l'obtention des aveux par la torture, c'est-à-dire la question, sans verser de sang ni donner la mort, si l'interrogatoire n'y est pas parvenu.

 

Le récit, dont le centre de gravité est le bourg de Véchóuy 4, est l'occasion pour Philippe Favre de reconstituer l'époque avec ses superstitions qui ne sont que singeries de religion, comme en France 5.

 

Le récit est aussi l'occasion de rappeler que les hommes, de tous temps, sont souvent mus par l'argent, le pouvoir et le sexe, et qu'ils peuvent alors, s'ils ne s'empêchent pas, devenir des criminels.  

 

L'auteur, dans sa postface, a raison de rappeler les expériences de Stanley Milgram. Ces expériences montrent qu'il convient de faire preuve d'humilité et de se demander ce qu'on ferait en situation:

 

L'individu peut se plier aux ordres d'une autorité qu'il accepte, même s'ils entrent en contradiction avec sa conscience. Concrètement, 65% d'entre nous sommes capables d'administrer un choc électrique létal à une victime malgré ses supplications du moment que l'autorité en place l'ordonne.

 

Francis Richard

 

1 - Le livre est très documenté: glossaire franco-provençal, liste des personnages ayant existé, liste des lieux, seize pages d'annexes. 

2 - Le même processus que lors de la Révolution française, l'occupation de l'Europe par les nazis, la libération de l'Europe par de soi-disant résistants...

3 - Huissier de justice.

4 - Vissoie.

5 - Le procès et la mort de Jeanne d'Arc ont lieu en 1431.

 

1466 - Le temps des sorcières, Philippe Favre, 368 pages, Favre

 

Livres précédemment chroniqués de Philippe Favre aux éditions Favre:

 

1352 - Un médecin contre la tyrannie (2014)

Cortex (2016)

La princesse celte (avec Olivier May, 2024)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 10:40
Un secret du docteur Freud, de Éliette Abécassis

C'est un voyage sans retour qui s'impose, dont vous ne sortirez pas indemnes mais qui vous sauvera peut-être la vie. Car vous n'avez pas le choix: l'histoire a déjà commencé.

 

En ces termes le docteur Freud s'adresse à ses collègues et disciples le 13 mars 1938, à Vienne. Lui-même pourtant reste, ainsi que son fils aîné Martin et sa fille cadette Anna.

 

Plus tard, Martin regrette de ne pas être parti, comment tant d'autres Juifs, qui à Jérusalem, qui en Amérique ou en France. Mais il est resté pour s'occuper de son père, avec Anna.

 

Après que des vandales ont envahi la maison d'édition, Martin est tenu en joue par l'un d'eux. Or il a en main une lettre qui contient Un secret du docteur Freud, à ne pas révéler:

 

Finalement, il en fut libéré grâce à des officiels nazis avertis par un voisin qui observait ce qui se passait depuis sa fenêtre, et qui ont chassé les profiteurs, tout en signifiant à Martin qu'ils l'avaient bien à l'oeil.

 

Un homme, Anton Sauerwald, responsable des avoirs de Sigmund Freud, compte en le faisant tomber, grâce à l'examen des documents saisis, monter dans la hiérarchie du Reich.

 

En effet il s'agit d'enrayer la diffusion de la pensée freudienne, considérée par ses maîtres nazis comme une véritable peste1, en atteignant la personne de son créateur et représentant.

 

Le même Sauerwald, accompagné de deux SS se rend au domicile de Freud pour procéder à une fouille. Mais Freud a brûlé la lettre que lui avait adressée son ami Wilhelm Fliess:

 

À présent, il faut qu'il remette la main sur les autres, les siennes, celles qu'il a envoyées à son correspondant, et dont la lettre brûlée est la réponse.

 

Le lecteur ne connaîtra le secret dont il s'agit qu'à la fin du roman d'Éliette Abécassis. En attendant, l'auteure lui aura conté les aboutissements de la psychanalyse, cette terra incognita:

 

Chaque jour, [Freud] en découvrait un peu plus l'étendue, tel un explorateur de son propre pays. La révélation de l'inconscient l'avait emmené sur le terrain de l'ethnologie, de l'histoire du monde, de la critique littéraire et artistique et, depuis peu, le confrontait à une autre saga, celle de son peuple.

 

Marie Bonaparte, qui a été sa patiente en 1925, revêtira une grande importance dans l'histoire, car c'est elle, entre autres, qui a acheté les lettres compromettantes de Freud à Fliess...

 

De son côté, Sauerwald, venu annoncer à Freud la réquisition de son appartement, sera, à la suite de sa conversation impressionné par ce dernier, et, même, à vrai dire, bouleversé:

 

Il pense qu'il détient en effet, sinon la clef du psychisme, celle du chemin qui mène à son inconscient, puisqu'il faut bien admettre cette hypothèse.

  

Grâce à Marie, Freud quittera son cabinet de Vienne, où il aura vécu quarante-sept ans, au milieu de ses livres, de ses chères statuettes et de tous ces personnages qui ont marqué sa vie.

 

Via Paris, Freud se rendra à Londres, où, grâce à Anton Sauerwald, dans son appartement, réplique de son cabinet viennois, il terminera ses jours au milieu de ses livres et statuettes.

 

Francis Richard

 

1 - Plus loin, Sauerwald dira à Marie Bonaparte: La psychanalyse est une science juive, et même, pire qu'une science, c'est une diffusion de la philosophie sémite dans la culture germanique. Et à Freud, exilé à Londres, à propos des Juifs: Je ne change pas d'avis sur eux. Ils sont nuisibles pour l'humanité. Ils doivent être éliminés. Ceci est déplorable, mais la fin justifie les moyens... Freud lui murmurera: Un jour viendra où vous aurez besoin de nous. Et ce jour-là, nous serons là.

 

Un secret du docteur Freud, Éliette Abécassis, 204 pages, Flammarion (paru le 27.08.2014)

 

Livres précédents:

 

Chez Albin Michel:

Et te voici permise à tout homme (2011)

Le palimpseste d'Archimède (2013)

Alyah (2015)

Le maître du Talmud (2018)

L'envie d'y croire (2019)

 

Chez Flammarion:

Philothérapie (2016)

L'ombre du Golem (2017)


Chez Grasset:

Nos rendez-vous (2020)

Un couple (2023)

Divorce à la française (2024)

 

Chez Robert Laffont:

La transmission (2022)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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