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18 septembre 2026 5 18 /09 /septembre /2026 19:30
On aurait pu se rencontrer, de François Cheng

Ce livre de François Cheng, né le 30 août 1929 à Nanchang, comprend trois parties.

 

Dans la première, Victor Hugo, entre mort et résurrection, il raconte une histoire peu banale:

Il y a plus de vingt ans, en 2004, invité par le lycée Marguerite-Yourcenar d'Erstein, non loin de Strabourg, j'eus un échange plein d'une chaleureuse sympathie avec les enseignants et un certain nombre d'élèves.

 

Jusque-là, rien que de banal. Ce qui l'est moins, c'est qu'à l'issue de la rencontre, une jeune femme lui a remis un petit tableau, peint par elle, en signe de remerciement. Et ce petit tableau, qui illustre la couverture du livre, était signé: Léopoldine Hugo...

 

Léopoldine Hugo était la fille de Victor Hugo, morte noyée dans la Seine, le

 

Après l'avoir cité, François Cheng souligne: Dans le gigantesque processus par lequel l'être humain assume son destin, des trois éléments qui le composent - le corps, l'âme, l'esprit -, l'élément central et fondamental,aux yeux de Hugo, est bien l'âme.

 

À partir de là, François Cheng considère, avec Hugo, que la mort est un dépassement du niveau individuel, un dépassement qui engage toutes les âmesc'est le rétablissement de la grande lignée humaine , grâce à laquelle l'humanité triomphe de la mort:  

 

N'étant plus un agent destructeur, [la mort] se révèle un chaînon vital qui entraîne les générations dans l'immense processus du devenir. Il dépend des vivants que les morts ne soient point morts. Du coup, chaque vivant, au moment de sa propre mort, n'est pas hanté par la peur de l'anéantissement. Il se sait pris en charge pleinement.

 

Dans Ma voie tendue vers l'OuvertFrançois Cheng dit tout le sens que le généreux geste de Léopoldine Hugo lui a apporté: Dans le tableau qu'elle [lui] a offert, l'espace animé s'étend jusqu'au ciel et l'emmène loin, en réponse à l'appel de son aïeul.

 

Il se livre: Je viens du Tao, "la Voie". Homme de voie, je devins homme de foi, en rejoignant celui qui a dit: "Je suis la Voie, la Vérité, la Vie." et rappelle la succession d'expériences et de rencontres qui, dans les années 1960, lui ont permis de subsister et d'écrire :

 

Mais la rencontre majeure, cruciale, a été celle de ma future épouse.

 

En 1961, il fait la connaissance de Micheline Benoit, qu'il épouse en 1963: Avec elle, j'entre dans la vraie vie française. Après avoir vécu à Chatou, ils s'installent à Paris 14e, pour que sa fille Anne, fruit de sa tentative d'union avec une artiste chinoise, entre au lycée.

 

Dans les années 1990, sa santé se dégrade. Pourtant, il commence à écrire un premier roman1, tout en assurant un enseignement à l'Institut national des langues orientales: deux cours sur la littérature classique et un séminaire sur la pensée esthétique chinoise.

 

En 1998, leurs deux petites-filles étant admises au collège Henri IV, ils trouvent un appartement dans le 5e arrondissement de Paris, rue du Cardinal-Lemoine. De là il peut se rendre au Collège des Bernardins où, ayant besoin de la présence des autres, il écrit2.

 

Fin 2012, Micheline commence à être malade, d'être atteinte de la maladie d'Alzheimer. Il décide de prendre en charge seul son avenir. Aussi la laisse-t-il seule le moins longtemps possible. Mais sa santé s'aggrave et, en 2020, ils intègrent un établissement spécialisé.

 

Mais ils se retrouvent séparés: tout le deuxième étage est réservé aux personnes atteintes d'Alzheimer. Là est la place de Micheline, tandis que moi, je suis logé à un autre étage. Il s'agit vraiment d'un grand bâtiment, dont la dimension dépasse celle d'un Ehpad ordinaire.

 

Après un incident grave, il décide de le quitter: À être continuellement et intimement auprès d'elle, le mystère de l'Être ne cesse de se révéler à moi. Je vois bien que si son esprit dont le siège est le cerveau se montre défectueux, son âme, qui réside en son coeur, demeure intacte.

 

Lors d'un échange surréaliste, au cours duquel François est devenu un étranger pour Micheline, celle-ci, parlant avec lui de la ville de Tours, dont elle est originaire, et qu'il a arpenté avec elle, a cette réplique qui donne son titre au livre: On aurait pu se rencontrer...

 

Après la mort de Micheline, le 30 juin 2024, en larmes, François s'entend dire, à l'instar de HugoPas d'adieux, chérie, nous nous retrouvons. Il ajoute: Cette phrase définitive ne me quitte plus. Ma fidèle compagne vient m'habiter jour et nuit, plus vivante que jamais. 

 

Dans Vita nuovaFrançois Cheng exprime en vers la pensée qu'effectivement il dépend des êtres vivants que les morts ne le soient pas:

En nous ils poursuivent leur vie,

Nous formant et nous transformant.

 

Et s'adresse au Créateur:

Toi seul, puissance créatrice, étais à même de créer les êtres.

De l'Être aux êtres, Ton geste relève de l'amour.

Nous ne pouvons te rejoindre que délivrés du terrible mal.

La donation vient de Toi; le don total, lui, de nous.

 

Francis Richard

 

1 - Le Dit de Tian-yi, 1998.

2 - Il est membre de l'Académie française depuis 2002.

 

On aurait pu se rencontrer, François Cheng, 208 pages, Albin Michel

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Chez Albin Michel:

Assise-Une rencontre inattendue (2014)

De l'âme (2016)

Une longue route pour m'unir au chant français (2022)

Une nuit au cap de la Chèvre (2025)

 

Chez Gallimard:

Enfin le royaume (2018)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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15 septembre 2026 2 15 /09 /septembre /2026 19:45
Donutopia, de Alice Bottarelli

Les notes, qui composent l'ouvrage, sont supposées avoir été retrouvées en 2202. C'est du moins ce qui ressort du copyright de l'éditeur, Donutopia 1:

 

Les premières entrées remontent à début frontidor (ancienn, septembre) 2075. La dernière date du 12 tornadaire 2 2076.

 

L'édition comprend:

  • un premier carnet manuscrit,
  • des lignes manuscrites insérées entre les lignes des pages arrachées d'un livre, la pièce Henri V de William Shakespeare,
  • un second carnet manuscrit,
  • des notes écrites sur des liasses de feuilles d'arbres séchées.

 

D'autres textes, des vortextes, ont été insérés par la communauté du Vortex. L'éditeur a cru bon de les conserver tels quels... dans l'intérêt du lecteur.

 

Les notes sont écrites en français exclusif  3. Les vortextes, dans un français inclusif, où la grammaire est non binaire et les mots souvent phonétiques. 

 

Trente ans plus tôt, pendant les Troubles, Henri, le narrateur, s'est réfugié avec sa femme Solveig dans un fort des Alpes, où celle-ci mit au monde Abel.

 

Quand il sort du Fort, il laisse derrière lui trois décennies de vie souterraine. Il n'est plus habitué à la lumière du jour. Il a décidé d'écrire ce qu'il verrait...

 

Il abandonne femme et enfant, découvre un monde inimaginable dans leur refuge, se méfie des personnes qu'il rencontre, Beretta APX à portée de main.

 

Il descend la vallée du Rhône jusqu'au marécage des Grangettes, bivouaque, continue vers le lac Léman. Chemin faisant, de temps en temps, il écrit donc. 

  

À bord d'un pédalo qu'il a découvert, il dépasse Ouchy, puis accoste sur la plage entre l'embouchure de la Chamberonne et le petit port de Saint-Sulpice.

 

Là une jeune femme l'aide à débarquer, il la suit. Surprise, il découvre, au lieu des anciens stades du centre sportif, des parcs luxuriants et des armées d'insectes.

 

La jeune femme s'appelle Suzanne. Elle le conduit jusqu'à un rassemblement de femmes et d'hommes qui forment un cercle, chantent en se tenant par la main.

 

Il comprend plus tard que c'était une cérémonie funèbre... Après l'avoir délesté des cartouches de son Beretta, Suzanne l'emmène au Vortex, décrit en ces termes:

 

Le Vortex? Notre abrillage, notre maimonstre. Notre Globe, notre grand O de béton, notre tourbillon communautaire. Notre stade pas olympique, mais olympien, notre oyaume des déessieux.

 

Le narrateur, qui a été accepté sans problème par le bolo4, la communauté du Vortex, comprend quelle est la triste réalité des cultures: tout le monde aux champs.

 

Il ne sera pas bien habile dans les tâches agricoles et artisanales. Alors il sera assigné à la vaisselle et au ménage... puis mis à l'école, où il devra apprendre l'inclusivité...

 

La communauté du Vortex se réunit chaque semaine, en Assitenne, assemblée citoyenne, délibérative et décisionnelle. Au centre du bâtiment se trouve la Forêt-Jungle:

 

Elle exerce un attrait mystérieux. Mais les gens s'en tiennent éloignés. Quand ils en parlent, ils prennent un air humble et prudent.

 

Malgré qu'il en ait, Henri en saura quelque chose. Le lecteur saura seulement qu'il a bel et bien disparu le 13 janvier 2076, laissant derrière lui tous ses biens matériels...

 

Francis Richard

 

1 - Le nom de cette utopie vient de la forme en gros donut du Vortex, dont il est beaucoup question dans le roman... 

2 - Janvier.

3 - Alancienne pour reprendre le qualificatif et l'orthographe de l'éditeur...

4 - Communauté de base et autogérée, conçue en 1983 par P.M., alias Hans Widmer, un anarchiste suisse-allemand.

 

Donutopia, Alice Bottarelli, 240 pages, Verticales

 

Livres précédents:

 

Les quatre soeurs Berger, 256 pages, Éditions de l'Aire (2022)

 

Coécrit avec Marilou Rytz et Stéphanie Cadoret:

 

Voyage du Nautiscaphe et de sa cheminée dans la fosse des Nouvelles Hébrides, 230 pages, Presses Inverses (2024)

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11 septembre 2026 5 11 /09 /septembre /2026 17:15
Imperium, de Marc Voltenauer et Nicolas Feuz

Premier événement, mardi 23 juillet, à 21h42:

Ici Louis Bovet, train 1677. Accident de personne en gare de Neuchâtel ! Je répète: accident de personne en gare de Neuchâtel.

 

Deuxième événement, dans le train 10889 de Zurich, parti à 21h05, à destination de Lugano, après que le frein d'urgence a été activé:

Un contrôleur vient de me rejoindre dans la loco. Une altercation sévère s'est produite dans une voiture. Agression au couteau.

 

Dans le premier cas, le procureur Norbert Jemsen, assisté de sa greffière, Flavie Keller, est appelé par le commissaire Dan Garcia, pour enquêter avec lui sur la victime, qui apparemment est un employé des CFF1. Quand la tête de celle-ci est découverte, ils disent avoir un sérieux problème.

 

Dans le deuxième cas, c'est un des membres de la direction des CFF, Yves Tronchin, chargé de la Production Voyageurs, qui est informé par Pascale Haldimann de la mise en place d'une cellule de gestion de crise: des toxicomanes qui [...] "avaient pété les plombs" étaient impliqués.

 

Dans le premier, Jemsen connaît la victime, Bakary, un collègue vaudois d'Andreas Auer, avec qui il a vécu une épreuve au coeur de la forteresse de Dailly et mené enquête. Aussi lui apprend-il la nouvelle non sans avoir tenté en vain de joindre la cheffe de ce dernier, Viviane Bourgeaux.

 

Dans le deuxième, la situation a évolué. Les junkies ont en effet pris en otages les passagers de la voiture où s'est produite l'agression au couteau contre un contrôleur. Une intervention, dans le tunnel du Gothard où le train 10889 est immobilisé, est donc envisagée pour les libérer.

 

Un point commun aux deux événements: la drogue2. Car le lecteur apprend que, Bakary, la victime du premier, dont ladite Viviane gérait la couverture, était en infiltration pour Jemsen dans un réseau de trafic. Andreas, accompagné de sa collègue Karine Joubert, se rend sur les lieux.

 

Tout comme dans leur ouvrage précédent, Marc Voltenauer et Nicolas Feuz ne donnent pas ici d'éléments sans raison. Ainsi le compagnon d'Andreas, Mikaël Achard, enquête-t-il sur le séquestre d'oeuvres boliviennes aux Ports-Francs de Genève, destinés à une exposition au MAH3

 

Un personnage fait son apparition dès le début du récit. Il est surnommé le Faucon. Très vite, sans que son identité soit dévoilée, le lecteur sait que c'est lui qui a poussé Bakary sur la voie à l'arrivée en gare de Neuchâtel du train 1677 et qu'une des clés du roman est un adage4:

 

Tout empereur se doit de posséder un faucon.

Frédéric II de Hohenstauffen

 

Le lecteur, s'il veut savourer pleinement ce roman, se doit d'être très attentif. Tous les détails comptent. Ne dit-on pas que le diable se cache dans les détails ? Les derniers mots de l'épilogue font d'ailleurs entendre une petite musique qui est de cette tonalité-là: Salvete ad INFERNUM.5 

 

Francis Richard

 

1 - Les chemins de fer fédéraux.

2 - Le crackmeth dans le roman: il résulte d'un mélange instable de cocaïne et de méthamphétamine, parfois coupé avec des substances stimulantes.

3 - Musée d'art et d'histoire de Genève.

4 - C'est la première phrase du prologue.

5 - Bienvenue en enfer.

 

Imperium, Marc Voltenauer et Nicolas Feuz, 540 pages, Istya & Cie

 

Livre précédent de Marc Voltenauer et Nicolas Feuz:

Ultimatum, 460 pages, Istya & Cie (2025)

 

Livres de Marc Voltenauer précédemment chroniqués:

Le dragon du Muveran, 670 pages, Plaisir de Lire (2016)

Qui a tué Heidi?, 448 pages, Slatkine & Cie (2017)

L'Aigle de sang, 512 pages, Slatkine & Cie (2019)

Les Protégés de sainte Kinga, 544 pages, Slatkine & Cie (2020)

 

Livres de Nicolas Feuz précédemment chroniqués:

Eunoto - Les noces de sang, 394 pages,TheBookEdition.com (2017)

Le miroir des âmes, 224 pages, Slatkine & Cie (2018)

L'ombre du renard, 320 pages, Slatkine & Cie (2019)

L'engrenage du mal, 304 pages, Slatkine & Cie (2020)

Heresix, 288 pages, Slatkine & Cie (2021)

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3 septembre 2026 4 03 /09 /septembre /2026 18:30
L'adolescence du perroquet, de Amélie Nothomb

Quand je voyais la quasi-totalité de mes collègues en conflit constant avec leur moitié et leurs rejetons, je me félicitais de ma solitude.

 

Le narrateur tient une chronique radio, où il aborde seul des questions infimes. C'est un solitaire et pourtant il ne va pas l'être longtemps.

 

Au bas de son immeuble, il découvre sur le panneau des communications une annonce qui va changer sa vie, mais il ne le sait pas encore:

 

Perroquet nouveau-né à donner. Urgent. Sonnez au sixième.

 

Il sonne donc et se retrouve sans l'avoir vraiment voulu avec en main un oisillon, un perroquet, un gris du Gabon, une espèce protégée.

 

Lui qui n'a aucun désir de devenir père s'est laissé attendrir par le regard que lui a lancé le volatile, ne mesure pas la gravité de son acceptation.

 

Sur Internet il se renseigne sur l'espèce à laquelle appartient Jo et apprend qu'il ne devra pas le laisser seul plus de quarante-huit heures...

 

La suite lui prouvera que, dans son cas, tout du moins, l'assertion est juste. Le fait est qu'il ne s'occupera plus que de cet oisillon attendrissant.

 

Lui, qui est plutôt taiseux, ouvrira désormais souvent la bouche pour déverser à cet être, devenu son enfant, un torrent de sentimentalisme.

 

Il applaudira aux progrès qu'il fera mais constatera que, fasciné par son pouvoir de destruction, Jo ne résistera pas au désir d'utiliser son bec... 

 

L'histoire se poursuit pendant le confinement. Grâce au télétravail, le narrateur cohabitera avec Jo, à qui il a acheté une cage pour le limiter.

 

Jo commencera à parler. Le narrateur, émerveillé, tentera d'aborder avec lui divers sujets de conversation, souvent en vain. Parfois, il sera surpris.

 

Lui, soucieux d'indépendance, bientôt ne sera plus libre. Pis: À présent, je me retrouvais avec un grand enfant irascible qui détruisait mon logis.

 

Jo n'exercera pas seulement son pouvoir de destruction sur les objets... À chaque fois, ce sera pour le narrateur une révélation, pour d'autres aussi...

 

Une phrase résume le sentiment qu'alors il éprouvera: Il y a une étrange douceur à demeurer celui qui aime et dont dépend la survie de celui qui hait.

 

Il lui faudra attendre encore dix ans pour que L'adolescence du perroquet s'achève. Aussi imaginera-t-il ce que Jo éprouvera, sans doute, de son côté:

 

Rien de tel qu'une situation de gratitude pour engendrer de l'exécration.  

   

Francis Richard

 

L'adolescence du perroquet, Amélie Nothomb, 160 pages, Albin Michel 

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le voyage d'hiver (2009)

Une forme de vie (2010)

Tuer le père (2011)

Barbe bleue (2012)

La nostalgie heureuse (2013)

Pétronille (2014)

Le crime du comte Neville (2015)

Riquet à la houppe (2016)

Frappe-toi le coeur (2017)

Les prénoms épicènes (2018)

Soif (2019)

Les aérostats (2020)

Premier sang (2021)

Le livre des soeurs (2022)

Psychopompe (2023)

L'impossible retour (2024)

Tant mieux (2025)

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2 septembre 2026 3 02 /09 /septembre /2026 16:00
Fille de, de Anne Pitteloud

Ma main tremblait quand j'ai tiré sur la tranche du premier volume, tout à gauche. J'ai dû m'y prendre à plusieurs reprises pour dégager la page de garde, le rabat en plastique collait, et puis s'est affiché à nouveau le titre, avec le nom de mon père juste au-dessous, et j'ai tourné la page. La suivante était blanche. La deuxième aussi. Pareil pour la troisième. J'ai sauté un peu plus loin. Rien. J'ai feuilleté plus rapidement.

Toutes les pages étaient blanches.

 

Christian Monnay est mort et enterré. Sa fille, Chloé, est enfin montée dans la tour, où il avait son bureau, avec sa mère, Céline, aveugle à la suite d'un accident, pour découvrir la grande oeuvre qu'il dissimulait à tous.

 

Le grantécrivain s'est arrêté d'écrire il y a trente-cinq ans, après avoir publié deux romans à succès, Yosemite, et Les désemparés. Il s'était retiré dans la tour de la maison familiale et tout le monde pensait qu'il écrivait.

 

Céline était impatiente de savoir ce que les neuf volumes contenaient et comptait sur sa fille pour le lui dire. Chloé ne voulait pas décevoir sa mère et retardait le moment de lui dire la vérité sur la grande oeuvre:

 

Il n'y avait rien dans les neuf romans inédits, et maintenant posthumes, de Christian Montenay.

 

Or Chloé avait dit après avoir feuilleté le premier volume que c'était difficile à dire, puis que ça avait l'air pas mal du tout. Quand sa mère lui avait demandé de lui lire un passage, elle n'avait pas fait marche arrière.

 

Qu'avait-elle donc fait? Elle avait mis le doigt dans un engrenage et, au lieu de demander pardon pour l'avoir induite en erreur, elle s'était mise à réciter le début de son deuxième roman, qu'elle connaît par coeur.

 

Le lecteur n'est pas surpris par la nouvelle qu'elle écrit à son tour, qu'elle est romancière: tel père, telle fille. Quelques pages plus tôt, Chloé, en effet, qui est la narratrice de Fille de, lui a avoué le projet de sa vie: 

 

Je voulais écrire. J'avais choisi d'enseigner le français pour partager ce que j'aimais mais surtout pour avoir du temps, de longues vacances pour écrire.

 

Tout, dès lors, va s'enchaîner. Non seulement elle ne fait pas marche arrière, mais encore elle continue à lui mentir en lisant à sa mère, pendant une nuit, l'intégralité du premier roman qu'elle a commis, en douce.

 

C'est un engrenage. Un mensonge de Chloé en entraîne un autre, aussi bien auprès de l'éditeur de son père, Richard Berlioz, que de son compagnon, Julien, qui aimerait avoir un enfant avec elle, qui temporise... 

 

Anne Pitteloud, par la voix de Chloé, fait alors le récit de toutes les conséquences personnelles et publiques du mensonge initial: publiés sous le nom de son père, les deux romans de Chloé ont en effet du succès...

 

Cette histoire pose, in fine, la question de la création littéraire et... de la procréation humaine, car il y a une similitude entre les deux: voudrions-nous leur succès qu'il ne dépendrait pas de notre seule volonté.  

 

Francis Richard

 

Fille de, Anne Pitteloud, 256 pages, Finitude

 

Livres précédents:

 

En plein vol, 148 pages, éditions d'autre part (2016)

Catherine Safonoff, réinventer l'île, 240 pages, Zoé (2017)

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31 août 2026 1 31 /08 /août /2026 18:55
L'Échelle de Turin, de Marc van Dongen

Marc van Dongen est insomniaque et s'intéresse à un astéroïde, Bénou, découvert en 1999:

 

Lentement, là-bas, le caillou se hâte vers on ne sait quoi.

 

Qu'a-t-il à en faire? 

 

Je ne le sais pas, même si je devine un rapport entre cet objet et ma condition d'insomniaque inquiet, scrutant des espaces incertains.

 

Il ajoute aussitôt:

 

Car dans mes nuits je l'imagine parfois, je le vois avancer dans sa nuit à lui, sa nuit sidérale d'astéroïde, et je me sens alors lié par ma solitude nocturne à la sienne, lui et moi comme rapprochés par nos éloignements: étrangement, l'image de ce caillou colossal, pris dans les ondes du cosmos, m'attendrit.

 

Si le lecteur veut se faire une idée de ce gros caillou, suivant les traces de l'auteur, il peut bien sûr lire l'article que Wikipédia lui consacre, mais il est plus poétique de le découvrir, peu à peu, par ce qu'en dit l'auteur au fil du récit.

 

Dans son récit, l'auteur alterne les réflexions, et réminiscences, qui l'empêchent de dormir et qui le font voguer en eaux troubles une bonne partie de la nuit, et les connaissances qu'il acquiert sur Bénou en surfant gaiement sur la Toile.

 

Ainsi apprend-il au lecteur, s'il l'ignore, ce qu'est L'Échelle de Turin qui donne son titre à son livre pour le moins singulier, un compliment. Cette échelle a évidemment un rapport avec l'astéroïde de ses pensées nocturnes:

 

Zéro [...]: "le risque de collision est nul"; dix: "la collision est certaine et entraîne une catastrophe globale".

 

Il établit un parallèle entre cette spectrométrie pour les géocroiseurs de l'espace et la façon dont il inspecte [sa] conscience quand il lève les yeux vers le ciel ou plonge dans la nuit qui est en [lui]. Mais il ne se contente pas de cela.

 

En effet, après l'avoir quelque peu étudié, il se dit qu'il doit prendre Bénou pour modèle: On sait au moins de lui qu'il a la vie dure, qu'il sait faire le dos rond et endurer l'adversité des événements venus le frapper au cours du temps...

 

Tout dès lors tourne autour de Bénou: le discours et la matière de ses insomnies, les rares fois où, comme une pierre, il s'endort, la chute de météorites ou l'application d'une échelle de un à dix à sa douleur, due à un calcul rénal... 

 

Il y a deux solutions quand un géocroiseur de l'espace risque de percuter la planète: le pulvériser ou dévier sa trajectoire. Aussi l'auteur espère-t-il que cette dernière solution, objet de la mission DART1 de la NASA, soit possible:

 

Je croise les doigts pour que cette mission aboutisse, pour que cette fléchette tirée à 24 000 kilomètres-heure réussisse son coup de billard. Il en va du sort de Bénou, emblème et matière de mes nuits, doux compagnon de mes insomnies.

 

Dans l'attente de ce test d'impact, Marc van Dongen se demande si ses insomnies sont du tout un problème pour lui: J'espère pouvoir continuer à ne pas fermer l'oeil, quelquefois, sans cela que deviendrai-je? Un homme qui dort?

  

Francis Richard

 

1 - Double Asteroid Redirection Test.

 

L'Échelle de Turin, Marc van Dongen, 148 pages, L'Aire

 

Livre précédent:

 

Le périmètre intérieur, 108 pages, éditions d'autre part

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26 août 2026 3 26 /08 /août /2026 21:45
Glissando, de Anne-Sophie Subilia

Le bébé pleure, elle le porte d'un bras contre elle, tout en accumulant les courses du week-end dans le couffin, à même la peau de mouton et dans le panier inférieur de poussette qui sert alors de caddie.

 

Qui n'a pas assisté à une scène de ce genre ne circule pas beaucoup en cette ville, qui, bien que sans nom, est vraisemblablement Lausanne1.

 

Cette mère s'appelle Béa. Le bébé, qu'elle allaite, est son deuxième, une fille, Gabrielle. Le premier est un garçon, Jan, qui a quatre ans, déjà.

 

Béa est mariée avec Martijn. Tous deux travaillent beaucoup, la plupart du temps à la maison. Il est clarinettiste. Elle est traductrice de livres.

 

La mère de Béa, Catherine, parlait français. Son père est allemand et vit sur une île de la mer du Nord: Langue source: papa, langue cible: maman.

 

Pendant qu'ils travaillent, quand l'un ou l'autre ne doit pas s'absenter, sa mère dépose (sic) Gabrielle à la crèche; son père conduit Jan à l'école.

 

Ils se partagent les tâches à la maison, mais elle nettoie à fond l'appartement: ça la démange. Un jour, excédé, Martijn lui dit à propos de poussière:

 

Tu ne vois plus que ça! Il n'y a plus que ça qui t'intéresse.

 

Si bien que Véro, la soeur de Béa, à la fin, lui confie: J'ai demandé à ma femme de ménage si elle avait encore des disponibilités: il lui en reste.

 

La femme de ménage fait effectivement des miracles, mais cela n'empêche pas Béa de continuer à passer l'aspirateur plusieurs fois par jour...

 

Ce qui occupe aussi Béa, c'est d'aller nager à la piscine: Elle s'y rend plusieurs fois par semaine. S'est acheté des palmes. Nage des kilomètres...

 

Chacun dans son domaine doit surmonter des difficultés. Elle se heurte à des tournures longtemps cherchées, lui à des passages critiques.

 

Le couple bat de l'aile. Sans lui en parler, un jour elle sort du salon de coiffure la coupe brosse, le crâne rasé; un autre, elle va chez le tatoueur... 

 

Il l'avait prévenue: elle fait le vide autour d'elle; elle doit se reprendre. C'est pourquoi le lecteur résigné ne peut imaginer l'épilogue, inattendu.

 

Il comprend alors le titre: leur vie, tous ces temps, aura été, comme en musique, une phrase extrêmement longue et puis saccades et glissando. 

 

Francis Richard

 

1 - L'auteure sème au cours du récit des indices: la salle Métropole, la piscine Mon-Repos, l'avenue de Cour, Bellerive-Plage...

 

Glissando, Anne-Sophie Subilia, 192 pages, Zoé (parution le 27 août 2026)

 

Livres précédents:

 

Jours d'agrumes, L'Aire (2013)

Parti voir les bêtes, Zoé (2016)

Neiges intérieures, Zoé (2020)

L'Épouse, Zoé (2022)

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25 août 2026 2 25 /08 /août /2026 21:20
Saute-ruisseau, de Pierrette Frochaux

Italienne pur-sang, lombarde d'origine, la noblesse de l'apparence chevillée au corps, cette mère fière et digne tenait à faire bonne figure en toutes circonstances. Ses enfants, sa fierté, étaient sa carte de visite.

 

Elle a trois enfants. La Petite, Faustine, est, comme bien d'autres enfants le sont, placée pour les vacances dans une ferme, en l'occurrence elle l'est chez oncle Albert et tante Marguerite.

 

Faustine, citadine, comprend au bout d'une semaine, dix jours, qu'elle est au bon endroit, même si sa mère lui manque, surtout le soir. Une fois ses tâches achevées, elle lit, dans l'étable.

 

Elle est de nature curieuse. Les livres répondent à ses questionnements. Sinon elle erre sans but et fait des découvertes sur la nature, qui, parfois, la mettent mal à l'aise, la chamboulent.

 

Quand, restée trop longtemps au soleil, elle attrape une insolation, les livres qu'elle a emportés lui font oublier ses maux. Une fois rentrée à la maison, elle ne dira pas tout à ses parents:

 

Elle raconta ce qu'elle avait appris pendant son séjour à la campagne. Elle parla de beaucoup de choses, mais pas de toutes, garda quelques secrets bien enfouis. Ne se plaignit de rien.

 

Dix ans passent. La Petite est devenue apprentie libraire. La caissière de la librairie lui a donné le sobriquet de Saute-ruisseau, comme les petits coursiers parisiens des maisons de couture.

 

Comme elle est bien de sa personne, Faustine est sujette à des propositions malhonnêtes, pas seulement masculines... Elle ne se laisse plus faire, mais elle garde ses secrets bien enfouis.

 

Un an passe. Elle part en vacances avec son amie Constance et ses parents. Ils séjournent sur la côte ligure et font la fête. Faustine convainc Constance, étudiante, de faire un stage en librairie...

 

L'épilogue ne surprendra pas le lecteur qui, avec Faustine et l'auteure, partage le bonheur de lire et ne peut qu'approuver la phrase ô combien pertinente, sur laquelle se termine le livre:

 

Il appartient aux lecteurs d'aujourd'hui de faire naître les lecteurs de demain.

 

Francis Richard

 

Saute-ruisseau, Pierrette Frochaux, 88 pages, Éditions d'en bas (parution le 28 août 2026)

 

Livre précédemment chroniqué:

 

La fille du cabinotier280 pages, Plaisir de Lire (2019)

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24 août 2026 1 24 /08 /août /2026 22:15
Pièges sur l'Atlantique, de Gilles de Montmollin

La trame de ce roman est fondée sur des faits historiques reliés entre eux par deux personnages fictifs, Hugo et Sophia.

 

Ces deux personnages se rencontrent - est-ce fortuit ? - au début du roman, à Marsden, au nord-est de l'Angleterre, le 12 août 1906. Lui se présente comme un écrivain suisse, elle comme une sténo-dactylographe dans un chantier naval.

 

La chaîne du vélo de Sophia a déraillé. Hugo, galamment, la remet en place. Les deux remontent sur leurs bécanes, puis s'arrêtent à un bar où Sophia offre un verre à Hugo pour le remercier. C'est ainsi qu'ils en viennent à parler bateaux.

 

Hugo est allemand. Sa mission est de découvrir les projets de navire de combat de la Royal Navy. Or, pour jouer un bon tour à son supérieur, qui a de sales manières avec elle, Sophia lui propose de lui vendre les plans d'un croiseur cuirassé.

 

Grâce à ces plans, à son retour en Allemagne, Hugo est promu dans la Marine impériale, sauf que, un peu plus tard, le 9 septembre 1906, il apprend que, sciemment, Sophia lui a refilé de faux plans et qu'il est viré de la Marine impériale.

 

Neuf ans plus tard, Hugo a émigré aux États-Unis. Il y est devenu journaliste-reporter et citoyen américain. Laura et lui ont divorcé. Le 1er mai 1915, à New York, il embarque sur le Lusitania, un paquebot de luxe à destination de Liverpool.

 

À bord, le baron Hugo Martin de Beaufort retrouve Florence, la fille de John Kelly, qui l'avait invité sur sa goélette Florence, ce qui lui avait permis d'écrire un article pour ses lecteurs de Yachting, et Sophia, qu'il reconnaît immédiatement...

 

Les Pièges sur l'Atlantique du roman de Gilles de Montmollin seront ceux que tendront des belligérants de la Grande Guerre, pour qui, hélas, la fin, c'est-à-dire la victoire sur l'ennemi, justifiera tous les moyens, même les plus tordus.

 

Ainsi le Lusitania n'est-il pas seulement un paquebot, c'est aussi un croiseur auxiliaire, comme le vérifieront Hugo et Florence, qui a déjà voyagé à bord et qui a été intriguée qu'une partie du pont-abri soit interdite aux passagers.

 

Ainsi les autorités anglaises ne seraient-elles pas fâchées que le Lusitania soit coulé par un sous-marin allemand avec deux cents Américains à bord, ce qui aurait pour conséquence l'entrée en guerre des États-Unis aux côtés des Alliés.

 

Ainsi le Lusitania coulera-t-il non parce qu'il aura été touché par une seule torpille lancée par le sous-marin allemand U-20, mais parce que des munitions et des explosifs, qu'il transporte, exploseront tout à coup, fort opportunément.  

 

Dans la suite du récit, qui, depuis le début, est fait en partie par Hugo à la première personne, d'autres pièges seront tendus, toujours avec cette intention de donner le mauvais rôle à l'ennemi alors que le sien n'est guère glorieux...

 

Il est toutefois réconfortant de constater que tous les personnages de cette histoire ne sont pas inhumains et que d'aucuns sont animés de bons sentiments, quel que soit le camp auquel ils appartiennent, et font preuve d'empathie.

 

Au-delà du récit où les amours de Hugo, fussent-elles éphémères, le rendent très humain, le lecteur sait gré à l'auteur, qui connaît bien son sujet, de lui transmettre son savoir historique et maritime, avec beaucoup d'humour parfois. 

 

Francis Richard

 

Pièges sur l'Atlantique, Gilles de Montmollin, 384 pages, Infolio (parution le 25 août 2026)

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Pour quelques stations de métro, Mon Village (2013)

La fille qui n'aimait pas la foule, BSN Press (2014)

Latitude noire, BSN Press (2017)

Une sirène, Okama (2018)

Un été 1928, BSN Press (2019)

Quand les voyageurs découvraient la Suisse, Infolio (2019) (avec Didier de Montmollin)

En plein brouillard, BSN Press (2021)

Le lac était noir, Okama (2024)

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22 août 2026 6 22 /08 /août /2026 22:55
Sauf la frontière, de Elisa Shua Dusapin

Ceci n'est pas une oeuvre de fiction. Cependant, des modifications ont été apportées afin de préserver l'anonymat des protagonistes.

 

Cet avertissement est important. En effet Elisa Shua Dusapin est connue pour avoir écrit des romans, qui ont été traduits dans le monde entier. Or, cette fois, elle raconte ce qu'elle a vu et ressenti au Proche-Orient. Une fois achevé son séjour, elle passera des jours à transcrire notes et témoignages...

 

Au moment du 7 octobre 2023, elle se trouve au Liban, où elle participe à Beyrouth Livres. La veille, elle a été reçue dans un lycée catholique. Un parent lui a demandé ce qu'elle préférait dans son métier d'écrivaine et elle a répondu très spontanément: Ma liberté. Le 11 octobre, elle a été rapatriée.

 

Après ce départ, elle ne peut en rester là: L'actualité au Proche-Orient m'obsède autant que me frustre le traitement médiatique, dont je vois bien le côté fragmentaire. Tout diffère de mes perceptions sur place et des messages des Libanais avec qui j'ai gardé contact. Alors elle y retourne en août 2024.

 

Amman, capitale de la Jordanie, sera sa base, où elle devra créer des contacts et à partir de laquelle elle se rendra en Cisjordanie et en Israël. Pour comprendre et ressentir, elle apprend à déchiffrer l'arabe, mais, surtout, grâce à ses voisins de palier, elle découvre une coopérative de femmes plombières.

 

Grâce à Adam, elle participe à un groupe de parole, où, au début, elle est la seule femme, raconte pourquoi elle est là en laissant derrière [elle] des proches et [son] pays d'adoption1: elle voulait mettre des visages, des histoires sur les hommes qui avaient tiré toute la nuit autour de sa chambre au Liban.

 

Elle confie: Le monde dans lequel j'ai grandi prend des directions que je ne suis pas; elle précise: Je dois franchir des frontières. C'est un défi. Peut-être une insolence. Chercher à comprendre. Aller chercher. Vérifier que je suis libre. Je n'ai pas besoin d'autre raison. Je suis ivre de frontière et de liberté.

 

Le père d'Elisa Shua Dusapin est français, sa mère, coréenne. Elle a découvert la Corée à l'âge de treize ans, au cours d'un voyage avec ses soeurs et ses parentsOr, justement, pendant ce voyage, sa famille avait tout visité, Sauf la frontière entre le Sud et le Nord, car ses grands-parents avaient refusé...

 

Elle franchira des frontières, fera des allers-retours entre Amman, Jérusalem et la Cisjordanie, se rendra à Tel-Aviv... Elle restera elle-même: Le danger ne m'attire pas. J'ai peur du vide, de la vitesse, des psychotropes. Mais trop de confort et de sécurité m'angoissent. Nulle part je ne me sens chez moi.

 

À Noa, une artiste, elle expliquera que d'une manière générale, [elle] travaille sur les frontières, [...] insiste sur le caractère non politique de [sa] démarche; à Max, que les émotions, c'est la base de [son] travail. Aussi son regard sur le Proche-Orient, après le 7 octobre 2023, est-il à nul autre pareil...

 

Francis Richard

 

1 - La Suisse.

 

Sauf la frontière, Elisa Shua Dusapin, 240 pages, Zoé (parution le 27 août 2026)

 

Livres précédents:

 

Hiver à Sokcho (2016)

Les billes du Pachinko (2018)

Vladivostok Circus (2020)

Le vieil incendie (2023)

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20 août 2026 4 20 /08 /août /2026 20:40
Une pension en Italie, de Philippe Besson

Longtemps, dans notre famille, cette histoire a été tue.

 

Alors le narrateur, après que sa mère, Suzanne, lui a laissé entendre, quelques mois avant sa disparition, qu'il pouvait faire sienne à son tour cette histoire, décide qu'est venu le temps de la réparation.

 

Cette histoire remonte à plus de soixante ans, à l'été 1964, quand la famille de sa mère s'est rendue en Toscane pour y passer les vacances, plus précisément à San Donato, dans une pension de famille.

 

La famille est composée du père, Paul Virsac, professeur d'italien au lycée Masséna à Nice, de la mère, Gabrielle, employée aux PTT, de Suzanne, dix-huit ans, et de sa petite soeur, Colette, dix ans.

 

La pension, de trois étages, comprend sept chambres. Tenue par Sophia, elle affiche complet. Graziella s'occupe des lits et du ménage. Sandro prépare les repas et annonce rituellement le menu du soir.

 

À partir de San Donato, Paul a prévu des excursions, des visites, au volant de la Peugeot 404 avec laquelle il est parti de Nice avec la famille: dimanche à Florence, lundi à San Gemignano, mardi à Sienne.

 

Au retour de Sienne, Gabrielle a dû s'aliter. Sandro et Paul font alors connaissance dans le jardin de la pension. C'est là que Paul a dû attraper une insolation qui le fera garder la chambre quelques jours. 

 

Pendant ce temps-là Gabrielle, qui sait conduire, et les deux filles suivront le programme préparé par Paul. Pendant ce temps-là, le narrateur en est réduit aux conjectures, Sandro rejoindra Paul dans sa chambre...

 

Le narrateur, pour que le lecteur comprenne comment Paul, né en 1920, en est arrivé là, remonte à son adolescence et à son penchant, puis imagine comment s'est formé son couple rassurant avec Gabrielle.

 

Pour le lecteur, le narrateur replace l'été foudroyant de la Toscane dans le contexte de l'époque: On l'a oublié, mais l'homosexualité est alors érigée en fléau social, au même titre que la prostitution par exemple.

 

Paul voudrait garder secrète sa liaison avec Sandro, mais son corps ne l'entend pas ainsi: il est nauséeux, il est insomniaque, il demande donc à Gabrielle de poursuivre sans lui les excursions avec les filles.

 

Bien des années après, le narrateur recevra les confidences de plusieurs personnes, dont celles de Sandro, qui lui confirmeront les affres à travers lesquelles son grand-père aura passé et les conséquences.

 

L'expression été foudroyant s'expliquera par les décisions prises à Fiesole par Paul, voulant enfin s'accepter tel qu'il est, et par Gabrielle, après l'avoir écouté, qui, sans explications, traumatiseront leurs filles.

 

Le narrateur élucidera ce secret de famille en se rendant à San Donato cinquante ans plus tard, dix ans après la mort de son grand-père Paul, et en y rencontrant Sandro toujours vivant. Il en sera bousculé:

 

Parce que la révélation du basculement de mon grand-père suscite chez moi ébahissement et admiration.    

 

Francis Richard

 

Une pension en Italie, Philippe Besson, 240 pages, Julliard

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16 août 2026 7 16 /08 /août /2026 19:15
De mère inconnue, de Pascal Bruckner

De père inconnu est une expression usitée, De mère inconnue non, c'est donc une  bonne accroche: 

 

Je rends hommage à une Mère imaginaire, celle qui survit dans mon esprit, plus réelle que la vraie, écrit l'auteur dans le prologue.

 

Dans cet autoportrait en fils uniquePascal Bruckner appelle sa mère M, pour maman et Monique, son prénom. Tout en écrivant, il découvre une tout autre femme que celle qu'il a côtoyée soixante années durant... 

 

Il n'est pas le premier, ni le dernier, à écrire sur sa mère. Dans le livre, il évoque d'ailleurs d'illustres prédécesseurs: Roland BarthesAlbert CohenRomain Gary et Hervé Bazin, qualifié de rejeton faussaire...

 

Le fait d'avoir été fils unique n'aura pas été sans conséquences sur ses relations avec M. Aussi, consciemment, écrit-il, avec autodérision: Sur ma tombe pourrait être inscrite l'épitaphe suivante: Ci-gît un coq en pâte.

 

En tout cas, pour mieux connaître M, qui a lu sa vie plutôt que de la vivre, il la traque dans les dizaines de livres qu'elle lui a laissés et qui lui confirment que tous les livres dévorés par elle ont débouché sur le vide:

 

Aucun n'avait déclenché un séisme intime qui l'aurait poussée à la révolte... contre son despote de père.

 

En fait, il se rendait bien compte qu'il subissait une double emprise de la part de ses parents: J'étais tiraillé entre mon père, trop agressif et hystérique, et ma mère, malheureuse et envahissante, et tentait d'y échapper.

 

Dans ce livre, Pascal Bruckner parle bien sûr de ses deux parents, l'un n'existant pas sans l'autre, comme la révélation d'un secret bien enfoui par eux le lui confirmera, mais il se livre également, inévitablement:

  • Il n'est pas trop tard pour reconnaître en Vladimir Jankélévitch un grand classique du XXe siècle et un inspirateur pour notre temps.
  • Aujourd'hui, bien que sceptique, j'apprécie surtout dans le christianisme son indulgence envers les faiblesses humaines.
  • Si un dieu me demandait, comme dans le mythe platonicien, sous quelle espèce je souhaite renaître, homme, femme ou oiseau, je répondrais sans hésiter: lecteur.

 

Enfin, je ne résiste pas à citer ce qu'il dit de mon pays d'adoption:

J'adore la Suisse, le seul pays où je voudrais me réfugier en cas de coup d'État en France. 

 

Et cette phrase qui le révèle tel qu'en lui-même la vie l'a fait: 

Mon idéal est la combinaison de deux passions impossibles: le stoïcisme et le libertinage. Je suis un ascète jouisseur et je cultive cette collusion inextricable.

 

Francis Richard

 

De mère inconnue, Pascal Bruckner, 272 pages, Grasset

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Le mariage d'amour a-t-il échoué? (2010)

Le fanatisme de l'apocalypse (2011)

La maison des anges  (2013)

La sagesse de l'argent (2016)

Un racisme imaginaire - Islamophobie et culpabilité (2017)

Une brève éternité (2019)

Un coupable presque parfait (2021)

Le sacre des pantoufles (2022)

Je souffre donc je suis  (2024)

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12 août 2026 3 12 /08 /août /2026 11:30
Une unique lueur, de Fred Vargas

Bon sang que cette fille était belle. Mais ses paupières presque closes ne cillaient plus. Il posa légèrement le dos de son index sur la joue, trop fraîche, et soupira.

 

Le commissaire Adamsberg, de la Brigade criminelle du 13e s'est rendu rue Monsieur le Prince, à la suite d'un appel du brigadier Jourdain du commissariat du 6e.

 

Il s'agenouille près du corps, soulève légèrement d'un doigt le revers gauche de la veste immaculée et éclaire une tache qui rougit une blouse blanche au niveau du coeur.

 

Il note, sachant que tous les détails ont leur importance: 

Dans les trente ans ou moins, grande et mince, abondante chevelure blond foncé ondulant sur les épaules, rouge à lèvres. Nul signe de peur ou de souffrance sur ses traits, veste échancrée en lainage pied-de-poule - carreaux noirs et blancs - serrée sur sa taille fine, jupe étroite d'un noir assez brillant, jambes parfaites, collant et fines chaussures de cuir à petits talons. Une montre au poignet gauche, un bracelet doré au droit. Une alliance. À ses côtés, son sac à main et, incongru, un bouquet de hautes fleurs violettes sans papier d'emballage.

 

Telle est la scène de crime, qui est, indubitablement, une mise en scène. Ce qui dit quelque chose au commissaire Adamsberg, qui a le sens de la formule absconse: 

 

Quelque chose que je ne sais pas alors que cela me dit quelque chose.

 

La victime sera identifiée d'après les papiers trouvés dans son sac. Et il s'avèrera qu'un sifflet doré est attaché à son bracelet découvert à son poignet droit...

 

Pour résoudre l'affaire, le commissaire Adamsberg est entouré de toute une équipe particulière, habituée à ses méthodes singulières et à ses capacités mnésiques.

 

Lors d'une recherche sur le Net, apparaît à Adamsberg le quelque chose qui l'a assailli la veille à la vue de la scène de crime: une affaire similaire remontant à six ans.

 

À partir de ces éléments, dont l'un sera un temps Une unique lueur, l'enquête sera menée par Adamsberg et son équipe, en suivant deux pistes non exclusives. 

 

La première de ces pistes ravira les amateurs de poésie ténébreuse, l'autre, les cinéphiles, et elles n'émergeront que grâce aux capacités mnésiques du commissaire...

 

Cette enquête sera émaillée de rebondissements qui montreront que l'assassin, surnommé l'ovni, a plusieurs coups d'avance comme les bons joueurs d'échecs... 

 

Mais c'est cette connaissance improbable qui permettra de démasquer l'homme du sacrilège, car tel sera le surnom que l'équipe et son chef lui donneront in fine.

 

Le lecteur aura apprécié les néologismes dont Adamsberg est friand, tel jonctionnement, ou expressions, telle faire chou rouge, ou l'emploi de formules anglo-saxonnes:

 

Hang on and go on1.

 

Francis Richard

 

1 - Accrochez-vous et continuez.

 

Une unique lueur, Fred Vargas, 528 pages, Flammarion

 

Livres précédemment chroniqués:

 

L'armée furieuse, 430 pages, Viviane Hamy (2011)

Temps glaciaires, 496 pages, Flammarion (2015)

Quand sort la recluse480 pages Flammarion (2017)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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